‹ StendhalChapitre 4 sur 95 · CINQUIEME CAHIER · texte numérisé non relu

CINQUIEME CAHIER

18 germinal. — J'arrive, par un temps beau, mais assez froid, au coucher du soleil, à six heures et demie, le dimanche 18 germinal an XII.

19 g-erminal. — Je me trouve plus raisonnable qu'à mon dernier séjour et, par conséquent, je serai plus heureux ; je dois cela à l'expérience acquise à Grenoble, où j'ai vu l'homme dans l'homme et non plus dans les livres; ma distraction of heart and under standing (1) me sera utile même, as a Bard (2). Visite du père Jeky (3).

20 g-erminal. — Je pense au naturel qu'il faut avoir dans mes manières. Mme de Caylus dit, en parlant de Matta : «. C'était un garçon d'esprit infiniment naturel, il parla de la meilleure grâce du monde. »

24 germinal. — Je m'étais fait une bien fausse idée du nom d'ami. Je voulais un seul ami, mais qu'il fût tout pour moi, comme moi tout pour lui.

L'homme n'est pas assez parfait pour cela. Il faut me borner à voir éparses entre tous mes amis les qualités que je voudrais réunir dans un seul. Du reste, je ne saurais avoir trop de connaissances à Paris; j'ai Mante true friend (4)> Dalbon, Crozet, Boissat, Jaquinet, Cordon true friend, M. P. Daru, Prunette, Martial Daru, Rey, M. Daru the father (5), La Roche, M. Debord, Dard, L. Barrai.

(i) De cœur et d'intelligence. (Str.)

(2) Comme poète. (Str.)

(3) C'était un franciscain irlandais, maître d'anglais de Beyle. (Str.)

(4) Ami sincère. (Str.)

(5) Le père. Str.)

Rien de si aisé que d'être bien avec un homme qu'on ne voit qu'une fois par mois.

4 floréal. — Je lis Fénelon et je parcours Beccaria (sur le style") à la Bibliothèque nationale; j'ai le plaisir de trouver Fénelon parfaitement d'accord avec moi. Le soir, Agamemnon; la scène de la proposition du meurtre est jouée divinement par Talma et M110 Duchesnois. Après la pièce, Crozet me présente à elle, je la trouve d'un naturel charmant et bien moins laide que je me Tétais figurée. Elle a la figure par masses, chose très propre à la peinture des passions; à l'avenir, lorsque je devrai être présenté à quelqu'un, écrire le compliment que je veux lui faire; au moment, je me trouble.

La seule chose que je dise devant Mlle D... est que la Mère coupable et Agamemnon sont les deux pièces modernes les plus morales. J attends ma malle.

9 floréal. — Bajazel, les deux Frères. Jamais Mlle Duchesnois ne m'a paru si belle que dans Roxane, aujourd'hui ; et jamais tragédie ne m'a peut-être si constamment intéressé que Bajazet ; aujourd'hui, tout concourait à mon illusion, mon travail tend à augmenter la sensibilité. Desprès était très bien dans Osmin; Saint-Prix toujours bien, quelquefois beau, clans Acomat. Il n'y a que Mme Talma qui a été détestable avec son chant lamentable dans Atalide. Mlle Duch. au-dessus de tout éloge; je la suis allé voir après la représentation, elle m'a reçu toujours avec ce même naturel, sans compliments. Chazet est venu; il est joli homme, il a paru surpris, je crois, de l'air naturel et point troublé que j'avais. Nous avons parlé comédie et tragédie, lui faisait rire et avait de l'esprit, moi j'ai dit quelques pensées justes. En attendant MUe Duchesnois, j'ai vu Talma dans le passage; de ma taille, il avait un habit bleu, culotte et bas noirs. Il parlait au portier du théâtre; il a la même voix qu'à la scène. Sa vue m'a fait impression, il avait l'air tragique. J'ai pensé que je maniais la gloire; après tant d'illusions, de connaissances et d'amitiés avec les

grands hommes, voilà enfin un peu de réalité. J'espère que dans un an je serai ami de Mlle D. et de lui par les Two M en (i).

J'ai bien admiré Racine ce soir (2). Il a une vérité élé gante qui charme. Ce n'est pas le dessin de Michel-Ange. C'est la fraîcheur de Rubens. J'avais mille idées ce soir qui, ce me semble, auraient fait un bon commentaire de Bajazet.

i4 floréal. — Je rentre à 1 h. 1 2 du matin (par conséquent le i5). Je reviens de chez M D., à la portière de qui j'ai remis un article de trois payes (3) et un billet. M1Ie D. avait témoigné, une heure auparavant, dans sa loge, le désir qu'elle avait que quelqu'un prit sa défense. Elle m'a très bien accueilli ce soir, m'a invité de nouveau à aller chez elle. Cette visite en général aété une suite de victoires, et j'hésitais de la faire! Donc, maxime générale : il faut toujours la voir, sauf à faire les visites courtes, si je vois que je gêne.

J'avais mille idées ce soir sur la déclamation. Ce qui constitue le mérite de l'action, comme celui du poète, est a comprehensive soûl (4). Un rôle peut se diviser en un nombre quelconque d'intonations; on n'est bon acteur qu'autant qu'on prend ces intonations et qu'on les prend justes. Eviter plusieurs sons que Talma a dans la voix et qui sont, je crois, produits par une contraction de la flotte. Que les sons ne soient jamais forcés. J'ai trouvé le jeu de M1Ie Duchesnois perfectionné depuis l'année dernière.

20 floréal. — Prendre le ton of selling my books (5 fort cher. If the Two me 11 (6 réussissent, les faire imprimer à mon compte, sans préface ni notes, et les vendre 2 fr.2.j.

(1) Deujc hommes . (Str.)

[a Beyle avait bien oublié cette jeune admiration en 1823, année de Ja publication de la première partie de Racine et Shakespeare . (Str.)

(3) 11 s'agit d'une réponse à un feuilleton de Geoffroy. (Str.)

(4) L'ne àme puissante qui comprend tout. «Str. ) 5) De vendre mes livres. (Str.)

6 Si les Deux hommes. (Str.)

Sinon, y joindre une préface extraite de la Philosophie nouvelle et qui contienne tout ce qui a rapport au théâtre, avec des notes pour les acteurs, qui renferment toutes mes idées sur la déclamation; vendre ce livre son prix. Dans les deux cas, supprimer les divisions par scènes (i).

Faire vite the new philosophy, currente calamo ; autrement, cela me prendrait un temps que je dois tout à la chère poésie.

Je suis étonné du talent de La Fontaine pour peindre. La Fontaine et Pascal, voilà deux hommes qui m'ont inspiré le plus d'amour. Je voudrais mêler au style toutpuissant de P. quelques morceaux de douceur dans le genre du bon Fénelon.

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