AU LECTEUR
Lecteur bénévole !
Ecoutez le titre que je vous donne.
En vérité, si vous n'étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que je vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous conseillerais pas d'aller plus loin.
Ce conte fut écrit en songeant à un petit nomhre de lecteurs, que je n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche.
J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec eux !
Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me sim pas astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur.
Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui manque, et ensuite ajouter à ceci i5o pages de périphrases : et encore, ces i5o pages n'auraient plu qu'aux
gens graves, prédestinés à haïr les écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité.
Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, clans la vie réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris pour la bibliothèque bleue.
Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur.
AVERTISSEMENT
C'est dans l'hiver de i83o, et à trois cents lieues de Paris, que cette nouvelle fut écrite. Bien des années auparavant, dans le temps où nos armées parcouraient l'Europe, le hasard me donna un billet de logement pour la maison d'un chanoine : c'était à Padoue, ville heureuse où, comme à Venise, le plaisir est la grande affaire et ne laisse pas le temps d'être indigné contre le voisin. Le séjour s'étant prolongé, le chanoine et moi nous devînmes amis.
Repassant à Padoue vers la fin de i83o, je courus à la maison du bon chanoine : il n'était plus, je le savais, mais je voulais revoir le salon où nous avions passé tant de soirées aimables, et, depuis, si souvent regrettées. Je trouvai le neveu du chanoine et la femme de ce neveu, qui me reçurent comme un vieil ami. Quelques personnes survinrent, et l'on ne se sépara que fort tard; le neveu fit venir du café Pedroti un excellent zambajon. Ce qui nous fit veiller surtout, ce fut l'histoire de la duchesse Sanseverina à laquelle quelqu'un fit allusion, et que le neveu voulut bien raconter tout entière, en mon honneur.
— Dans le pays où je vais, dis-je à mes amis, je ne trouverai guère de maison comme celle-ci, et pour passer les longues heures du soir je ferai une nouvelle de la vie
de votre aimable duchesse Sanseverina. J'imiterai votre vieux conteur Bandello, évêque d'Amen, qui eût cru faire un crime de négliger les circonstances vraies de son histoire ou d'en ajouter de nouvelles.
— En ce cas, dit le neveu, je vais vous prêter les annales de mon oncle, qui, à l'article Parme, mentionne quelques-unes des intrigues de cette cour, du temps que la duchesse y faisait la pluie et le beau temps ; mais, prenez garde ! cette histoire n'est rien moins que morale, et maintenant que vous vous piquez de pureté évangélique en France, elle peut vous procurer le renom d'assassin.
Je publie cette nouvelle sans rien changer au manuscrit de i83o, ce qui peut avoir deux inconvénients :
Le premier pour le lecteur ; les personnages, étant Italiens l'intéresseront peut-être moins, les cœurs de ce payslà diffèrent assez des cœurs français : les Italiens sont sincères, lionnes gens, et, non effarouchés, disent ce qu'ils pensent; ce n'est que par accès qu'ils ont delà vanité ; alors elle devient passion, et prend le nom de puntiglio. Enfin la pauvreté n'est pas un ridicule parmi eux.
Le second inconvénient est relatif à l'auteur.
J'avouerai que j'ai eu la hardiesse de laisser aux personnages les aspérités de leurs caractères; mais, en revanche, je le déclare hautement, je déverse le blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actions. A quoi bon leur donner la haute moralité et les grâces des caractères français, lesquels aiment l'argent par-dessus tout et ne font guère de péchés par haine ou par amour? Les Italiens de cette nouvelle sont fort différents. D'ailleurs, il me semble que toutes les fois quon s'avance de deux cents lieues du Midi au Nord, il y a lieu à un nouveau paysage comme à un nouveau roman. L'aimable nièce du chanoine avait connu et même beaucoup aimé la duchesse Sanseverina, et me prie de ne rien changer à ses aventures, lesquelles sont blâmables.
23 janvier 1839.