‹ StendhalChapitre 78 sur 95 · A MONSIEUR S... S..., A LONDRES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR S... S..., A LONDRES

Paris, le i5 juin 1834.

Lorsque l'on détourne la vue des résultats sérieux de la Révolution, un des spectacles qui frappent d'abord l'imagination, c'est l'état actuel de la société en France. J'ai passé ma première jeunesse avec des grands seigneurs qui étaient aimables : ce sont aujourd'hui de vieux ultra méchants. J'ai cru d'abord que leur humeur chagrine était un triste effet de l'âge ; je me suis rapproché de leurs enfants, qui doivent hériter de grands biens, de beaux titres, enfin de la plupart des avantages que les hommes, réunis en société, puissent conférer à quelques-uns d'entre eux; je les ai trouvés jouissant d'un plus grand fond de tristesse encore que leurs parents.

Je ne suis point de ces philosophes qui, lorsqu'il fait une grande pluie le soir d'un jour étouffant du mois de juin, s'affligent de la pluie, parce qu'elle fait du mal aux biens de la terre, et, par exemple, à la floraison des vignes. La pluie, ce soir-là, me semble charmante, parce qu'elle détend les nerfs, rafraîchit l'air, et, enfin, me donne du bonheur. Je quitterai peut-être le monde demain ; je ne boirai pas de ce vin dont la fleur embaume les collines de la Côte-d'Or.

Tous les philosophes du dix-huitième siècle m'ont prouvé que le grand seigneur est une chose fort immorale, for nuisible, etc. A quoi je réponds que j'aime de passion un grand seigneur bien élevé et gai, tels que ceux que je trouvai dans ma famille lorsque j'apprenais à lire. La société, veuve de ces êtres gais, charmants, aimables, ne prenant rien au tragique, me semble presque l'année dépouillée de son printemps. Mais, me dit la sagesse, c'étaient des êtres immoraux et, sans le savoir, produisant du malheur. Ma belle sagesse, lui réponds-je, je ne suis pas roi, je ne suis pas chef de peuple, législateur, etc. ; je suis un petit citoyen fort obscur, fort peu fait pour influer sur les autres; je cherche le plaisir tous les jours, le bonheur quand je puis; j'aime la société et je suis affligé de l'état de marasme et d'irritation où elle se trouve.

N'est-il pas bien triste pour moi qui n'ai qu'une journée à passer au salon, de le trouver justement occupé par les maçons qui le reblanchissent, par les peintres qui me font fuir avec l'insupportable odeur de leur vernis, enfin, par les menuisiers, les plus bruyants de tous, qui remettent des chevilles au parquet à grands coups de marteau? Tous ces messieurs me jurent que sans leurs travaux le salon tomberait. — Hélas! messieurs, que ne m'a-t-il été donné d'habiter le salon la veille du jour où vous y êtes entrés !

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