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NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

(de~stesdhal) Par R. COLOMB, son exécoteur testamentaire (4)

Qu'ai-je été? que suis-je? En vérité, je serais bien embarrassé de le dire.

(Tiré des papiers de Beyle.)

(Extraits.)

Marie-Henri Beyle naquit à Grenoble, département de l'Isère, le 23 janvier 1783, de parents que leurs opinions et leur condition rangeaient parmi ceux que, dans la langue du temps on appelait aristocrates. Sans être nobles, les membres de sa famille fréquentaient habituellement la noblesse, et en avaient contracté les manières. Ils se trouvaient à la tète de la haute bourgeoisie; ils avaient pour amis Mounier et Barnave.

Parmi leurs relations de société, je me rappelle, entre autres,

(i) Cette notice a paru d'abord en tête de la Chartreuse de Parme, édition Hetzel, 1846. Elle a été ensuite reproduite dans l'édition posthume des œuvres de Stendhal chez .Michel Lévy en î 854 (volume Romans et' Nouvelles). Elle se trouve aujourdhui en tête d' Armance, mais ne comprenant que la partie biographique. (Note des Ed.)

madame de M"'; cette femme, boiteuse, riche, d'un esprit assez distingué, et de mœurs tellement équivoques qu'on a pu dire, dans le temps, que c'était elle que Choderlos de Laclos s'était proposée pour modèle de sa marquise de Merleuil, des Liaisons dangereuses. Sans cloute il faut croire que ce fut une abominable calomnie que de lui trouver de la ressemblance, quelque faible qu'elle pût être, avec ce type du génie infernal le plus odieux. Quoi qu'il en soit, madame de M"*, dont Beyle me citait de temps en temps des particularités, est morte à Grenoble, en 1822, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, et à la fin d'une soirée où nombreuse société se trouvait réunie dans son salon.

M. Beyle père, avocat considéré au parlement de Grenoble, avait épousé, le 16 août 1781, la fille aînée de M. Gagnon, médecin, qui passait, à juste titre, pour l'homme le plus lettré de la ville, et qui en était certainement l'un des habitants les meilleurs et les plus distingués. Cet homme, aimable, indulgent et d'un caractère un peu faible, adorait son petit-fils Henri, enfant de la fille chérie qui lui fut enlevée à trente-trois ans, en 1791.

Beyle pensait que les Gagnon étaient originaires d'Italie; sa grand'tante Elisabeth le lui avait laissé entendre, plutôt qu'elle ne le lui avait dit. L'émigration pouvait remonter au grand-père du grand-père de mademoiselle Elisabeth, c'est-à-dire en 1650. Ce qui ajoutait, pour Beyle, à la probabilité de cette origine italienne, c'est que la langue de ce pays était en grand honneur chez ses parents ; chose bien singulière dans une famile bourgeoise de 1780. Sa mère lisait le Dante et le Tasse, ce qui n'était pas commun alors parmi les femmes, et ce qui ne l'est guère encore de nos jours.

On voyait peu M. Beyle : il s'était réservé, pour lui seul, son ancien appartement et s'y tenait habituellement, sauf aux heures des repas qu'il prenait en famille chez M. Gagnon. De fréquentes excursions à son domaine de Claix, à deux lieues de Grenoble, le tenaient encore éloigné de ses enfants, avec lesquels il n'avait que des rapports sans intimité.

M. Beyle tenait sa bibliothèque à Claix, elle était toujours fermée : mais Henri ayant découvert le lieu où il mettait la clef, l'ouvrit quelquefois, et trouva le moyen de s'emparer de la Nouvelle Héluïse et de Grandisson ; il lisait ces deux romans, les yeux pleins de larmes de tendresse, et dans un galetas où il se livrait à ce plaisir délicieux en toute sécurité.

... Henri perdit sa mère à l'âge de sept ans; sa douleur fut profonde, et tout indique que c'est la plus grande qu'il ait ressentie. Fort souvent, dans nos entretiens, j'ai pu apprécier l'amertume de ses regrets.

... La direction de ses études appartint, à peu près exclusivement, à M. Gagnon, son grand-père. Personne, sans doute, n'était plus capable de mieux remplir cette délicate mission ; mais, soit penchant naturel, soit que le malheur des temps parût l'exiger, on préféra l'éducation privée à l'éducation en commun. De là, peut-être, ces défauts de caractère et ces accès d'irritabilité qui, chez Beyle, ont voilé si souvent de rares qualités, découvertes à grand'peine par le très petit nombre d'amis dont la sollicitude s'est appliquée à les rechercher.

Ses précepteurs furent de pauvres prêtres qui, de temps en temps, se trouvaient forcés d'abandonner leur élève pour fuir la persécution. Doué d'un esprit vif, d'une intelligence prompte, il fit de rapides progrès dans ses études, bornées d'abord, en quelque sorte, à celle de la langue latine. Mais une vie tant soit peu claustrale ne pouvait convenir à un être aussi bouillant ; il prit en égale haine ceux qui la lui imposaient, et les ecclésiastiques, ses professeurs. Un d'eux, un certain abbé Ralliane, homme fort colère, le frappait souvent assez rudement.

Voulant à tout prix secouer ce joug si humiliant pour un caractère d'une telle trempe, notre écolier se résolut à une démarche passablement étrange. Il écrivit à son grand-père une lettre, signée Gardon, pour l'inviter à envoyer Henri au temple décadaire (l'église Saint-André), où on inscrivait le nom des entants qui se présentaient pour s'enrôler dans le bataillon de l'Espérance, sorte d'institution empruntée à des souvenirs de Sparte, et qui faisait battre violemment nos jeunes cœurs.

Henri était fou de bonheur en songeant qu'il pourrait défiler sur la place Grenette, sous les croisées mêmes de la maison de M. Gagnon, avec de petits camarades. Mais le faux fut bientôt reconnu par un bossu nommé Tourte, qui venait habituellement donner des leçons de calcul et d'écriture aux enfants de M. Beyle. On peut se ligurer la scène qu'amena cette fatale découverte !

Dès l'âge de dix ans, Henri annonça un tempérament ardent. Ce mouvement des sens, désordonné et purement instinctif, comme chez tous les enfants d'une nature précoce, l'agitait violemment ; il imprimait à tous ses penchants une sorte d'àpreté passionnée

qui dominait dans ses études, dans ses plaisirs, partout enfin. Il était en révolte habituelle contre l'obligation de se dompter, de se plier aux usages imposés par la société. Sa vivacité, son entraînement, lui donnaient sans cesse des torts ; il commettait mille étourderies, et ses parents y attachaient beaucoup trop d'imporlaace. De là sans doute, en grande partie, l'éloignement qu'il a pu ressentir pour des membres de sa famille, sans jamais confondre dans son ressentiment ceux dont il pouvait attendre quelque indulgence.

Connaissant la famille de Beyle, ainsi que ses habitudes morales, on peut déjà pressentir l'influence qu'exercèrent sur son caractère des principes et des croyances offrant un tel contraste avec ses goûts, ses penchants, son imagination. Cette compression si forte, si absolue, appliquée avec une extrême sévérité et une inflexible persistance, préparait une explosion violente pour le moment où son action cesserait : la chose était inévitable. D'autre part, cette lutte de tous les instants entre les désirs de l'enfant et les volontés absolues de ses parents imprima une lâcheuse direction aux sentiments de Beyle ; la défiance devint insensiblement une habitude de sou esprit; jamais il n'a pu s'en débarrasser complètement ; la crainte d'être trompé venait trop souvent se mettre en tiers dans ses relations les plus intimes, et leur enlevait ce qu'elles ont de plus doux, la confiance poussée jusqu'à l'abandon. Les conséquences queje déduis de l'éducation de Beyle sur son caractère me semblent naturelles ; le caractère procède presque toujours de circonstances qui remontent jusqu'à nos premières années.

... La belle institution d'une école centrale (1) au chef-lieu de chaque département produisit une immense et heureuse révolution dans l'existence du jeune Beyle. La mode et la raison s'accordèrent alors pour faire adopter universellement le système de l'enseignement public ; les instituteurs particuliers furent remerciés, et chacun envoya ses enfants à l'école centrale. Les parents de notre étudiant se résignèrent et firent comme tout le monde : ce fut pour lui une demi-émancipation. Dès ce moment, il eut la faculté de sortir de la maison, sans être accompagné, et put choi-

(i) Les écoles centrales furent créées par une loi de la Convention du 7 ventôse an III (a5 février 1795). Cette loi fut, en partie, l'œuvre de M. le comte Destutt de Tracy, membre du comité, qui l'élabora et la proposa. (Note de R. Colomb.)

sir ses camarades parmi les quatre cents élèves qui suivaient les divers cours professés à l'école centrale de Grenoble. On voit tout de suite les modifications importantes que dut subir ce caractère déjà si original, jeté brusquement au milieu d'une atmosphère à peine entrevue jusqu'alors.

... M. Gagnon le père, comme on sait, adorait les lettres et l'instruction, et depuis quarante ans avait été le promoteur de tout ce qui s'était fait de littéraire et de philanthropique à Grenoble. Aussi, lorsqu'il fut question d'organiser l'école centrale, on le plaça à la tète du jury, et, en cette qualité, il présenta à l'administration départementale les professeurs qui devaient y faire les cours. Déjà fondateur de la bibliothèque publique de Grenoble, il dut à sa considération dans le monde d'être le chef de l'école centrale.

Dès lors le goût de Beyle pour les livres était déjà très développé ; en avoir en toute propriété lui semblait le bonheur suprême. Aussi l'un des premiers actes d'indépendance que lui permit la faculté de sortir seul fut l'achat des Œuvres de Florian; il y employa un louis d'or de vingt-quatre livres, formant tout son avoir. Nous dévorions en cachette les candides romans du bon Florian. Que de battements de cœur, que de sensations nouvelles ne nous firent pas éprouver Estelle, Galatée, Gonsalve, Aruma !

... Les études de Beyle à l'école centrale eurent à la fois, pour objet, le perfectionnement de celles auxquelles il s'était déjà adonné, et l'acquisition de nouvelles connaissances. Son travail s'appliqua successivement à la langue latine, aux belles-lettre-;, au dessin, aux mathémathiques, à la grammaire générale.

A la fin de l'année scolaire de 1798, Beyle obtint un triomphe qui dut singulièrement flatter son jeune amour-propre. II suivait le cours de grammaire générale, professé avec distinction par M. l'abbé Gattel, tout indiquait chez lui une telle supériorité sur ses condisciples qu'au jour de l'examen aucun d'eux ne voulut en subir l'épreuve. Beyle parut donc seul devant les examinateurs ; il répondit pendant deux heures consécutives, avec une grande netteté, à toutes les questions qui lui furent adressées sur cette branche de l'enseignement, et reçut les diverses couronnes dont le programme l'avait dotée.

Pendant quatre années (1795 à 1799), ses succès furent éclatants dans les divers cours qu'il suivit ; il y obtint constamment

tons les premiers prix, disputés alors avec beaucoup de zèle. Mais dès le commencement de 4798, son ardeur se porta en particulier sur les mathématiques. Il avait horreur de l'hypocrisie, et pensait, avec raison, qu'en mathématiques elle était impossible.

Ceux qui ont connu Beyle, avec son esprit si souvent paradoxal, ne pourront s'expliquer le puissant attrait que lui offrit l'étude des mathématiques. Cette branche de l'instruction jouissait alors, il est vrai, d'une haute faveur ; le général auquel la victoire avait si souvent prodigué ses plus brillantes couronnes dans les champs de l'Italie sortait de l'artillerie. Tous les jeunes Dauphinois brûlaient de marcher sur ses glorieuses traces, et aspiraient à l'école polytechnique. C'était d'ailleurs pour Beyle, en particulier, le moyen d'arriver à sa complète émancipation, de voir Paris !

Ses professeurs, ses condisciples eux-mêmes, le désignaient comme le plus fort élève ; cette supériorité bien constatée lui conquit le consentement de ses parents. Malgré toute leur répugnance pour les carrières dépendantes du gouvernement d'alors, ils cédèrent à l'entraînement universel : Beyle obtint donc la permission de se présenter comme candidat à l'école polytechnique. Une maladie assez grave, provenant d'excès de travail, retarda son départ de trois semaines. Enfin, sa santé à peu près rétablie, nous nous embrassâmes en pleurant, car c'était notre première séparation, et il partit pour Paris, où tout allait si mal, en 1799, que l'examinateur Louis Monge ne reçut pas même l'ordre de se rendre à Grenoble ; les candidats à l'école polytechnique subirent tous leur examen à l'école même. Beyle arriva à Paris, le 40 novembre 1799, juste le lendemain du 18 brumaire an VIII.

Le portefeuille du jeune voyageur contenait quelques lettres de recommandation ; ses parents lui en avaient remis, entre autres, pour la famille Daru, à laquelle ils étaient alliés.

...Tout cependant ne fut pas bonheur à son début. Logé dans la rue du Bac, il y tomba bientôt malade : c'était un sorte d'hydropisie de poitrine, accompagnée de délire. M. Daru le père lui a mena, dans sa petite chambre, le docteur Portai, dont la figure effraya le malade.

Immédiatement après son rétablissement, Beyle alla loger rue de Lille, dans la maison de M. Daru, laquelle avait appartenu à Condorcet. On lui donna un cabinet ayant vue sur des jardins. Là, il travaillait sérieusement à son examen pour l'école poly-

technique, où il eût été infailliblement reçu, lorsque ce projet, préparé depuis trois années, fut tout à coup abandonné, d'après les conseils de la famille Daru.

Après le 18 brumaire, M. Pierre Daru était devenu secrétaire g-énéral de la guerre, avec rang d'inspecteur aux revues. Au commencement de 1800, il fit attacher Beyle à son ministère, en qualité de surnuméraire.

L'existence de Beyle allait changer entièrement; encore un

moment, et il s'ouvrira devant lui une carrière semée des sensations les plus variées.

Garnot, ministre de la guerre, préparait secrètement la mémorable campagne de 1800, et le premier consul méditait l'une de ses plus belles conceptions militaires. M. -Martial Daru, en qualité de sous-inspecteur aux revues, secondait son frère dans les travaux qu'exigeait la réunion à Dijon de ces troupes qui, sous le nom d'armée de réserve, avaient des états-majors pour six divisions, et offraient à peine un effectif de quinze mille hommes, placés sous le commandement de Brune. Leur mission étant remplie, MM. Daru reçurent l'ordre de partir pour l'Italie ; ils engagèrent Beyle à venir les y rejoindre, sans trop savoir en quelle qualité. 11 accepta dans la joie de son cœur cette proposition aventureuse, et fourra dans son portemanteau une trentaine de volumes d'éditions stéréotypes, nouvelle invention dont il affectionnait particulièrement les produits.

Beyle quitta Paris vers le milieu d'avril 1800, traversa Dijon, et arriva à Genève. Son premier soin fut de courir rue Chevelue, voir la petite maison où était né Bousseau, en 1712 (on sait que cette chétive masure a été démolie en 1833, et remplacée par une superbe maison donnant sans doute un revenu élevée

Quelque temps auparavant, M. Daru l'aîné, passant par Genève, y avait laissé un cheval malade : ce fut sur cette monture convalescente que Beyle alla le rejoindre à Milan.

...C'est devant le fort de Bard que B^yle vit le feu pour la première fois; une canonnade épouvantable, retentissant au milieu de ces rochers si hauts et dans une vallée si étroite, le rendit fou d'émotion.

Le général Lannes étant entré de vive force à Ivrée le 24 mai, toute l'armée de réserve y arriva les 26 et 27. Beyle assista à Ivrée à une représentation du Matrimonio segreto, de Cima-

rosa, qui l'affecta délicieusement. Ce fut, m'a-t-il répété souvent l'un des plus grands plaisirs de sa vie.

Beyle fit son entrée à Milan dans les premiers jours de juin (1800); c'est-à-dire, par une charmante matinée de printemps. M. Martial Daru, qu'il rencontra au détour d'une rue, le conduisit à la casa Dadda ; jamais ravissement ne fut plus complet que celui du jeune voyageur ! Tout le charmait dans cette grande ville, l'architecture, la peinture, la musique, les femmes, la société, avec sa physionomie demi-étrangère.

. . . Au milieu de cet immense mouvement des esprits, Beyle jouissait du présent sans se préoccuper de l'avenir. Cependant l'armée française prend des positions ; tout annonce un engagement prochain, sérieux et où le destin de l'Italie du Nord sera fixé. Beyle suit le quartier général; et, le 14 juin, il assiste, en amateur, à la hataille de Marengo.

... Beyle entra dans les bureaux de M. Pétiet (1), sur la recommandation de M. Daru, alors inspecteur aux revues, attaché à l'armée d'Italie. Ce genre d'occupations avait, entre autres, l'avantage de lui permettre de voir Milan et de parcourir ses environs. Pendant trois mois, il donna à ce double plaisir tous les instants qu'il pouvait dérober aux travaux du bureau. Une de ses premières excursions eut pour objet les îles Borromées.

... Le 23 septembre (1800), Beyle, déjà ennuyé de la vie de bureau, entra comme maréchal des logis dans le 6e régiment de dragons ; au bout d'un mois, il y obtint l'épaulette, et fut reçu sous-lieutenant à Romanego, entre Brescia et Crémone.

Le jeune officier fut bientôt placé comme aide-de-camp auprès du général de division Michaud, qui commandait la réserve de l'armée, sous les ordres de Brune, et fit en cette qualité la campagne du Mincio.

... Le 12 janvier (1801), Castel-Franco était tombé en notre pouvoir, après un combat très vif, où l'ennemi avait perdu quinze cents hommes. Beyle, qui avait donné des preuves de bravoure et d'intrépidité en toute occasion, se distingua particulièrement au combat en avant de Castel-Franco. J'ai entre les mains un certificat du général Michaud qui en fait foi, et qui atteste, en outre, que, dans tout le cours de la campagne, il s'acquitta toujours avec courage, zèle, exactitude, intelligence, des différentes missions dont il fut chargé.

(i) Gouverneur de la Lombardie. (N. de R. Colomb.)

Beyle habita alternativement les charmantes garnisons de Brescia et de Bergame, d'où il faisait de fréquentes excursions à Milan. Alors, son existence, semée de sensations variées, romanesques, réalisait pour lui la chimère du bonheur parfait. Ce fut à cette époque qu'il reçut au pied une blessure, d'un coup de pointe, dans un duel.

Ne pouvant rester auprès du général Michaud, parce que, d'après une récente décision, il fallait être pourvu du grade de lieutenant pour remplir les fonctions d'aide-de-camp, Beyle reçut, le 17 septembre 4801, l'ordre de rejoindre le 6e régiment de dragons (auquel il n'avait pas cessé d'appartenir), alors en garnison à Savigliano, dans le Piémont. Prenant bientôt en dégoût la vie militaire, hors du champ de bataille, après une année de cette existence maussade, il donna sa démission le troisième jour complémentaire de l'an X (20 septembre 4802), pendant la petite paix qui suivit le traité d'Amiens (27 mars 1802), ce qui irrita beaucoup ses protecteurs. Cela fait, il revint pour un moment chez ses parents, à Grenoble.

Le voici, lui dont les idées et les sentiments avaient éprouvé de si notables modifications dans sa vie aventureuse à Paris et en Italie, au sein d'une famille qui est restée absolument ce qu'elle était au moment où il a quitté le toit paternel. C'est un jeune étourdi, soldat par les formes, libertin par la pensée, qui veut réformer radicalement des gens vieux, respectant, à peu de chose près, tout ce qu'il méprise, et ajant en horreur tout ce qui fait l'objet de ses prédilections.

Cette folle tentative n'ayant eu d'autre résultat que de soulever dans la maison un violent orage contre lui, Beyle obtint de son père la promesse d'une pensiondecentcinquante francs par mois, avec la permission d'habiter Paris. Il vint s'y établir en juin 1803, et se logea rue d'Angivilliers, à un cinquième étage, ayant vue sur la colonnade du Louvre. Là, vivant solitairement, à mille lieues de la vie réelle, il employait le temps à refaire son éducation. Les Lettres persanes, Montaigne, Cabanis, Deslntt de Tracy, Sa//, J.-J. Rousseau, étaient ses lectures favorites, l'objet de ses mé ditations habituelles. Il lisait beaucoup aussi les tragédies d'Allieri, s'efforçant d'y trouver du plaisir. Sa vie retirée et studieuse lui donnait l'aspect et les allures d'un Espagnol exalté.

Sur son modeste revenu de 5 francs par jour, il prélevait le prix de leçons d'anglais et d'escrime. Le bon père Yéki, dont la

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qualité de prêtre irlandais protégeait le séjour à Paris, lui enseignait la langue anglaise, dans laquelle il ne faisait pas de rapides progrès, quoique déjà plein d'enthousiasme pour l'auteur à'Harnlet.

. . . Parmi les rêveries littéraires qui fourmillaient dans le cerveau de Beyle, il en est une qui décèle bien de l'audace.

Le célèbre feuilletoniste Geoffroy, chargé de la critique dramatique dans le Journal des Débats, exerçait un grand empire sur l'opinion publique. Cet homme de talent s'était déclaré ennemi de la philosophie du dix-huitième siècle, et de Voltaire en particulier. Le grand tragique Talma était également, de sa part, l'objet des plus haineuses attaques. Beyle résolut de combattre ce redoutable Geoffroy. Cette espérance le porta à composer une comédie en un acte et en prose, dont il s'occupa beaucoup de 1804 à 1806. Il se flattait d'un succès au Théâtre Français, pensait que sa comédie pourrait arriver à la centième représentation, et qu'elle serait peut-être le meilleur ouvrage, de semblable étendue, depuis Molière! La pièce aurait d'abord été représentée sans nommer l'auteur; il se serait fait connaître au cas où sa vogue aurait égalé celle qu'eurent dans le temps les Précieuses ridicules.Cette composition fut d'abord intitulée : le Don parti. Plus tard, elle reçut cet autre titre : Quelle horreur ! ou l'Ami du despotisme pervertisseur de l'opinion publique. Malgré tous ses efforts, cette composition est restée à l'état de simple ébauche.

Deux années s'écoulèrentainsi.Enmars 1805, Beyle alla essayer encore une fois de la vie de famille, à Grenoble ; elle lui parut supportable pendant quelque temps ; car une jolie actrice, dont il était très épris, le payait de retour. Tout allait au mieux, lorsque cette jeune femme partit pour Marseille, où elle avait contracté un engagement ; il fallait absolument la suivre ; mais comment faire? Le moyen dont il usa ne se devinerait guère.

Beyle se montra tout à coup épris d'une belle passion pour le commerce ! M. Raybaud, fils d'un petit épicier de Grenoble, ayant sa boutique dans la maison même de M. Gagnon, faisait à Marseille d'assez grandes affaires sur les denrées coloniales : Beyle obtint d'entrer dans cette maison, en qualité de commis. Le voilà donc assis sur un escabeau de comptoir, plus heureux que jamais auprès de celle qu'il aimait, et persuadé que le commerce était sa véritable vocation : il me le disait dans toutes ses lettres. Cette félicité, qui ne laissait rien voir au delà, dura une année. Bref, la

passion ayant pris fin par le mariage de l'actrice avec un grand seigneur russe, le métier de négociant fit horreur à Beyle, et il obtint de sa famille la permission de revenir à Paris, où il reprit ses habitudes studieuses.

M. Martial Daru, sous-inspecteur aux revues, engagea Beyle à l'accompagner à l'armée ; il fut très contrarié d'abandonner les travaux littéraires auxquels il se livrait de nouveau avec ardeur. Cependant, il accepta ; assista à la bataille d'Iéna, le 14 octobre 1806, et vit l'entrée triomphale de Napoléon à Berlin, le 27. Peu de jours après, M. le comte Daru, alors intendant général dans le pays de Brunswick, fit conférer à Beyle l'emploi A.' intendant des domaines de V Empereur à Brunswick.

Le 11 juillet 1807, un décret impérial, daté de Kœnigsberg, le nommait adjoint aux commissaires des guerres.

Ses fonctions d'intendant le fixèrent à Brunswick pendant les années 1807 et 1808; il profita de son séjour dans cette ville, pour y étudier la langue et la philosophie allemandes.

... La campagne de 1809 l'éloigna de Brunswick; M. le comte Daru, devenu intendant général de la grande armée, le chargea de missions particulières, dans lesquelles sa capacité et son courage personnel purent être appréciés. On a cité, en preuve, un fait qui m'était resté inconnu ; mais comme il n'y a aucun motif de le révoquer en doute, je le consignerai ici.

Beyle était abandonné avec les malades et les approvisionnements dans une petite ville dont la garnison avait été jugée plus utile ailleurs. Ce dépôt était placé sous sa responsabilité, à lui, comme officier d'administration. Le pays était mal disposé à notre égard, et n'attendait qu'une occasion pour nous le faire sentir. A peine la garnison avait-elle quitté la ville qu'une insurrection formidable s'organisa, le tocsin sonna, toute la population se leva. Il ne s'agissait de rien moins que de massacrer les malades à l'hôpital, et de piller ou brûler les magasins. Privés de troupes, les officiers militaires de la place ne savaient où donner de la tête. Cependant l'émeute devenait plus menaçante. Les abords de l'hôpital s'encombraient, les cris de mort se faisaient entendre ; au péril de ses jours, Beyle se jette dans ces rues abandonnées à une multitude de furieux, et pénètre dans l'hôpital. Les convalescents, les malades, les blessés, tout ce qui peut un instant se tenir debout ou à peu près, il fait tout lever.il arme tout. Les plus impotents, il les met en embuscade aux fenêtres, qui, garnies de matelas,

deviennent des meurtrières ; les autres, cavalerie, infanterie, toutes les armes confondues cette fois sous l'uniforme lugubre de l'hôpital, il en fait un peloton ; il ouvre les portes et se précipite sur l'émeute. A la première décharge, tout se dissipa. (Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1843, page 266.)

Poursuivant ses succès, l'armée française faisait des pas de géant ; le 10 mai 1809, le canon gronda toute la journée autour du petit jardin de Haydn, à demi-lieue de Schœnbrunn; quatre obus vinrent tomber tout près de sa maison ; sa vieillesse, déjà si ébranlée, ne put soutenir cette secousse ; il se figurait que Vienne, objet de son affection, serait mise à feu et à sang. Enfin, il rendit le dernier soupir le 31 mai. Quelques semaines après sa mort, on exécuta, en son honneur, le Requiem de Mozart, dans l'église des Ecossais. Beyle, cantonné aux environs de Vienne, se hasarda à venir en ville, pour assister à cette touchante cérémonie, où nationaux et étrangers apportèrent un égal tribut de regrets à la perte que les arts venaient d'éprouver.

Tout en faisant une rude guerre à l'Autriche, Napoléon, pendant son séjour à Vienne, ne perdait pas de vue ses projets de mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise. Beyle, dont la capacité et la discrétion avaient pu être appréciées dans maintes circonstances, participa aux travaux et aux négociations qui précédèrent ce grand événement. Après la paix de Schœnbrunn, il revint à Paris. Cette glorieuse campagne apporta de notables changements dans sa position; il se trouvait en relation habituelle avec grand nombre de personnages puissants, et M. le comte Daru semblait l'entourer d'une confiance qui, à elle seule, en faisait un homme important. Le malheur, c'est que le traitement d'adjoint aux commissaires des guerres, le seul dont il jouissait, était de 1.800 francs seulement ; que son père ne lui donnait qu'une somme égale, et que ses dépenses atteignaient, dépassaient même 20 000 francs. La fréquentation habituelle des hauts fonctionnaires de l'Empire, et la nature des travaux dont M. le comte Daru l'avait chargé à l'intendance générale de la maison de l'Empereur ne lui permettaient guère de faire autrement : c'est l'époque de sa vie où il a dépensé le plus.

Le 3 août 1810, Beyle fut compris comme auditeur de première classe dans la promotion des trois cents auditeurs au conseil d'Etat que fit l'Empereur. Ayant été employé sous les ordres

de M. Daru, dans les campagnes d'Iéna et de Wagram, il fut attaché à la section de la guerre du conseil d'Etat.

Le 22 août (1810), Napoléon institua deux inspecteurs de la comptabilité du mobilier et des bâtiments de la couronne. Sur la présentation de M. le comte Daru, intendant général de sa maison, l'Empereur nomma à ces deux emplois MM. Beyle et Lecoulteux de Canteleu, également auditeur. Beyle fut, en outre, chargé, à la liste civile, de la direction du bureau de la Hollande. C'est de cette époque que datèrent ses relations avec le duc de Frioul, le sage, honnête et fidèle Duroc, grand maréchal du palais.

La place d'inspecteur du mobilier de la couronne réunissait pour Beyle l'agréable à l'utile ; ses divers émoluments ou revenus pouvaient s'élever annuellement à 12.000 francs. Cela ne suffisait peut-être pas entièrement à tous ses besoins; mais le déficit ne pouvait plus donner de sérieuses inquiétudes. Quant à ses relations de société, elles avaient beaucoup grandi par le seul fait de ses fonctions d'inspecteur du mobilier de la couronne, qui donnaient entrée à la cour.

Le dimanche, 16 décembre 1810, après la messe, Beyle fut présenté à Marie-Louise, au château des Tuileries, par la belle duchesse de Montebello, dame d'honneur de l'impératrice.

A voir cette vie si remplie, cette existence partagée entre tant d'émotions diverses et offrant une si grande variété de séductions, pour un jeune homme au sang chaud et à la tête ardente, on croira que, tout entier au présent, il ne songe guère à l'avenir ! Eh bien, Beyle, au milieu de cette année 1810, qui avait pour lui un intérêt particulier, par les emplois qu'il obtint, faisait des dispositions pour que la petite fortune qu'il laisserait en cas de mort fût employée à la fondation d'un prix littéraire ! Et, chose bien singulière, au moment où la puissance de Napoléon était à son apogée, c'est en Angleterre ou en Amérique qu'il prescrivait de placer les fonds auxquels il donnait cette destination ! L'injonction est formelle, dans l'instruction laissée à ses amis, pour cet objet spécial.

L'année 1811 fut pour Beyle une époque de voyages. Après avoir assisté et pris une part très vive aux joies, à l'enthousiasme, au bonheur public qui saluèrent la naissance du roi de Borne, Beyle courut au Havre, en compagnie de deux amis, uniquement pour y voir la mer.

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Au retour de cette promenade de cinq jours, il obtint un congé pour revoir l'Italie. Son départ eut lieu le 29 août 1811. Pendant ce voyage, il notait au fur et à mesure, et pour lui-même, les observations auxquelles l'aspect des lieux, des choses et des individus donnait naissance.

... Après beaucoup de difficultés de la part de M. de Champagny, intendant de la maison de l'empereur, Beyle obtint la permission de faire la campagne de Russie, en 1812. Au milieu de toutes les préoccupations dont son esprit fut assailli pendant cette déplorable guerre, il s'attacha à l'examen physiologique de ces masses d'hommes, appartenant à tant de nations, et formant la grande armée. Aidé dans ses observations par le livre de Cabanis, il essayait l'application de ses doctrines sur les divers tempéraments, au fur et à mesure que cette multitude passait sous ses yeux. C'est sur les bords du Niémen que l'auteur de V Histoire de la peinture en Italie réunit les premières idées du chapitre sur les tempéraments qu'il y a inséré; c'est aussi là qu'il reconnut que le tempérament sanguin était celui le plus dominant chez les Français.

Il suivit le quartier général à Moscou, et assista à l'incendie de l'antique métropole de la Russie. Aux premières lueurs de cet immense cataclysme de flammes, il sortit précipitamment au milieu de la rue, croyant avoir le spectacle si désiré d'une aurore boréale; mais son erreur fut bientôt dissipée, en voyant le Kremlin tout en feu, et en entendant le bruit des tambours, battant le rappel sur tous les points.

Pendant le cours de cette désastreuse campagne, Beyle remplit momentanément les fonctions de directeur général de l'approvisionnement des places de Minsk, "YYitepsck et Mohiloff. 11 rendit un grand service à Orcha, en donnant trois jours de vivres à l'armée, les seuls vivres qu'on ait eus de Moscou à la Bérésina.

Après avoir perdu dans la retraite chevaux, voitures, argent et effets, il vint reprendre à Paris son inspection du mobilier de la couronne. A propos des pertes éprouvées par Beyle dans cette retraite de Moscou, il en est une qui mérite d'être mentionnée particulièrement. Avant de se mettre en route, il jugea convenable de prendre quelques précautions particulières pour le cas où l'argent de poche viendrait à lui manquer. Sa sœur remplaça tous les boutons d'une redingote par des pièces de vingt francs et de quarante francs soigneusement recouvertes de drap. A son

refour, sa sœur lui demanda si ce moyen lui avait bien réussi. Il n'y avait plus songé depuis son départ ; à force de fouiller dans sa mémoire, il se rappela vaguement avoir donné la vieille redingote à un garçon d'auberge près de Wilna et avec les boutons d'or cousus à Paris. Ce trait est vraiment caractéristique, car Beyle était précautionneux à l'excès, oublieux comme personne, insouciant au plus haut degré.

...En 1813, il était à Mayence, à Erfurth, à Lutzen, à Dresde, avec le quartier général de l'Empereur. Il remplissait à Sagan (Silésie) les fonctions d'intendant. Cependant sa santé, fort altérée par la retraite de Moscou et par des fatigues de tout genre, l'obligea à prendre quelque repos, sous un climat plus doux ; six semaines de séjour sur les bords du lac de Como et à Naples, pendant les mois d'octobre et de novembre, le rétablirent tout à fait. D'ailleurs, cette âme de trente ans, ce cœur si disposé à s'enflammer étaient délicieusement occupés; l'amour et le dolce far niente remplissaient de bonheur tous ses instants.

Au commencement de janvier 1844, lorsque les armées ennemies envahissaient de tous les côtés le territoire de l'empire, le gouvernement envoya M. le sénateur, comte de Saint-Vallier, à Grenoble, en qualité de commissaire extraordinaire, Beyle lui fut adjoint, et reçut des instructions particulières de Napoléon à ce sujet. Il donna dans cette importante circonstance de nouvelles preuves de capacité. Le sénateur prenait des arrêtés pour toutes les mesures urgentes, faisait des proclamations, appelait les Dau phinois aux armes, etc.; c'était Beyle qui, en réalité, agissait et dirigeait le sénateur.

...La fortune de Beyle s évanouit avec celle de Napoléon : il perdit tout, présent, avenir, et prit gaiement la chose. On était même tant soit peu étonné de voir un des fonctionnaires jde l'empire se réjouir de la chute du « despote qui avait volé la liberté à la France, » et montrer une sorte d'engouement pour les semblants de libéralisme de la restauration. Ceci paraissait d'autant plus étrange (pie le fervent néophyte ne taisait rien pour capter la bienveillance du nouveau srouvernenient, qu'il refusait même le concours que lui offraient, dans ce but, plusieurs de ses amis. Peut-être vit-il uniquement dans le changement de sa position un moyen naturel de s'affranchir de toute entrave, et de mener cette vie de cosmopolite, à laquelle il s'est abandonné depuis lors sans réserve.

Vers le milieu du mois d'août 1814, Beyle quitta Paris et

se rendit à Milan, où il séjourna pendant trois années consécutives. C'est donc par erreur qu'on l'a fait figurer parmi les combattants à Waterloo ; il ne vint point en France dans l'interrègne, jugeant que, Napoléon ayant contre lui tous les souverains de l'Europe, sa cause n'avait pas de chance de succès.

Ces trois années passées à Milan paraissent avoir été pour lui une époque bien heureuse ; il en parlait toujours avec enthousiasme. Les délicieuses soirées de la Scala ne pouvaient sortir de Sa mémoire. Sans être riche, sa bourse suffisait à ses besoins; il était jeune, amoureux, en relations journalières avec les hommes les plus distingués, et il écrivait l'Histoire de la peinture en

Italie Tout enfin souriait à Beyle; car il ne songeait guère à

l'avenir, et le présent était sans nuage. Un jour, cependant, arriva où des peines de cœur assez vives lui firent éprouver le besoin d'une secousse ; il vint à Paris en juin 1817. Son état habituel semblait fort bizarre ; il était ou profondément triste ou ridiculement gai et même bouffon ; on voyait qu'il faisait de grands et vains efforts sur lui-même pour ne pas s'abandonner au désespoir.Profitant du voisinage de l'Angleterre, il y fit une excursion pendant le mois d'août ; ce petit voyage se borna à une courte apparition à Londres ; avantla fin de l'année, Beyle reprit la route de Milan.

Vers le milieu de l'année 1820, son bonheur fut sérieusement troublé par un de ces incidents qu'on appelle généralement : une tuile tombant sur la tête , L'intempérance de sa langue lui avait suscité des jaloux, des ennemis. L'un d'eux eut l'idée de répandre le bruit, dans Milan, que ce philosophe étourdi, à l'air insouciant et léger, était un agent secret du gouvernement français. Cette infâme calomnie eut accès dans les sociétés où Beyle était reçu avec le plus d'empressement auparavant. Pendant assez longtemps il chercha à s'expliquer, et sans pouvoir s'en rendre compte, l'espèce de froideur avec laquelle on l'accueillait. Un jour, enfin, il en connut la cause et son malheur fut affreux ! Il l'exprime en termes touchants dans une lettre du 23 juillet 1820 : « Voilà le coup le plus terrible que j'aie reçu dans ma vie ! »

La Providence avait sans doute arrêté qu'aucune idée, qu'au cun projet ne lui resteraient étrangers. Pendant un séjour à Bologne, dans cette même année, Beyle s'éprit d'une véritable passion pour cette ville aimable. Là, au milieu des plaisirs que la

société et les arts peuvent offrir à un esprit délicat, il s'enquit du revenu des terres, du taux de l'intérêt de l'argent, du mouvement des affaires commerciales, et songea sérieusement à réunir quelques fonds pour s'établir banquier à Bologne ! L'argent y rapportant alors communément douze à quinze pour cent, il comptait, avec un capital de quarante mille francs, se faire largement un revenu en rapport avec ses besoins.

Beyle a toujours adoré l'imprévu, ne pouvant se plier à aucune gêne imposée par un devoir quelconque, et se trouvant en insurrection permanente contre toute obligation à l'accomplissement de laquelle n'était attaché aucun plaisir. Céder toujours à l'impression du moment, aurait été son unique règle de conduite, si d'impérieuses convenances n'eussent, parfois, élevé des barrières, devant lesquelles il lui semblait impossible de ne pas s'arrêter. Il aimait singulièrement aussi à défigurer son nom, en y retranchant ou ajoutant quelque lettre ; c'était également un plaisir charmant, pour lui, de s'attribuer un titre ou une profession supposés. Une fois entré dans cette voie, il en usait de même à l'égard de sa famille. Obligé de donner son adresse au tailleur ou au bottier, ce n'était qu'exceptionnellement qu'il leur livrait son nom ; cela donnait lieu souvent à des quiproquos où sa gaieté trouvait un aliment. Ainsi, on le demandait tour à tour sous les noms de : Bel, Bell, Beil, Lebel, etc. Quant à son état, c'était au caprice du moment qu'était réservé le soin de le baptiser : à .Milan, il se donnait pour officier supérieur de dragons, licencié en 1814, et fils d'un général d'artillerie. Tous ces petits contes n'étaient que plaisants ; jamais il n'en retira d'autre avantage qu'un peu d'amusement pour lui.

Sa vie s'écoulait assez paisiblement à Milan, entre l'étude, des affections de cœur, et ce dolce far niente, qui occupe une si grande place dans les habitudes des gens riches de la Lombardie, lorsque, en avril 1821, la police autrichienne le supposa, très gratuitement, affilié à la secte des carbonari. Elle le pria poliment de s'éloigner des Etats de S. M. I. et R. En pareil cas, il ne s'agit pas de discuter, de tenter une justification ; il faut obéir. Vingt quatre heures après cet avis bienveillant 'car on pouvait l'envoyer sans façon au Spielberg), il prenait la route de France ; mais le désespoir dans l'âme, car il laissait à Milan tout ce qui, pour lui, en ce moment, constituait le bonheur.

En rentrant à Paris, Beyle s'y trouva singulièrement isolé. La

48o STENDHAL

société dans laquelle il avait vécu au temps de l'empire était dispersée, n'existait même plus; les proscriptions l'avaient brisée, et plusieurs des hauts fonctionnaires de Napoléon s'étaient dégradés par une longue série de bassesses. Beyle n'avait donc aucune ressource de ce côté ; et cependant il éprouvait vivement le besoin de voir le monde, et le monde à la fois élégant et instruit.

L'Histoire de la peinture en Italie, publiée en 1817, mais encore peu connue, lui ouvrit le salon de Paris le plus riche de tous les avantages qu'il recherchait particulièrement. Un exemplaire decette Histoire fut, comme il le disait plaisamment, jeté à la porte de M. le comte de Tracy, dont le livre sur VIdèologie Faisait depuis plusieurs années l'admiration presque exclusive de Beyle. M. de Tracy, homme aussi poli et bon qu'il était savant, se fit indiquer le logement de l'auteur de Y Histoire de la peinture, et lui fit une visite. Beyle la rendit exactement, comme on peut le croire, et reçut l'invitation de venir passer la soirée chez M. de Tracy, le jour où son salon était ouvert. Il y fut d'une assiduité fort méritoire, à raison de son inconstance. C'est au sein de cette haute faculté où la bonne compagnie, par excellence, disposait des réputations et les faisait accepter au public, que Beyle prit ses grades, comme on pourrait dire. Chez M. de Tracy, il rencontrait habituellement le général Lafayette, le comte de Ségur l'ancien ambassadeur auprès de Catherine, Benjamin Constant et une foule d'autres notabilités, parmi lesquelles on pouvait distinguer des femmes de mérite.

De 1821 à 1830, Beyle résida à Paris, tout en faisant assez fréquemment de petites excursions en France, en Italie, en Angleterre. Il vit Londres pour la seconde fois dansl'automne de 1821 : son séjour ne s'y prolongea pas au delà de trois semaines. Le but principal de ce voyage était d'y chercher quelque distraction à un chagrin profond; mais ce fut en vain, car Beyle écrivait, deux ans plus tard, que cet effort pour oublier avait été sans résultat.

... Pendant les dix années de 1821 à 1830, Beyle fut tout à fait homme du monde et écrivain. 11 fréquenta habituellement les cercles où se rencontraient les notabilités dans la politique, dans les lettres, dans les arts, et où se montraient les femmes que des avantages extérieurs ou ceux de l'intelligence recommandaient à l'attention. C'est de cette époque que date, à Paris, sa réputation d'homme d'esprit et de conteur agréable. La société

APPENDICE 48l

écoutait avec plaisir, avec un intérêt soutenu, cette multitude d'anecdotes que sa vaste mémoire et sa vive imagination produisaient sous une forme gracieuse, colorée, originale. On reconnaissait dans le narrateur l'homme qui avait beaucoup étudié, beaucoup vu et finement observé.

...Avec les succès de salon marchaient parallèlement les travauxlittéraires. Il imprimait des livres, donnait des articles aux journaux, aux revues françaises et anglaises, toujours pseudonvmes ou anonymes, mais auxquels les lecteurs dont il ambitionnait plus particulièrement le suffrage mettaient tout de suite le nom de l'auteur. Eu 1822, il essaya de fonder une Revue : VAristarque. Cette feuille, destinée à faire connaître au public les Hures à lire, aurait paru le quinze de chaque mois. Ce projet n'eut pas de suite ; probablement il survint quelque obstacle pécuniaire.

... Doué d'une humeur habituellement gaie, Beyle était cependant sujet à des accès de misanthropie concentrée qui portaient son esprit aux idées noires. L'année 1828 est probablement celle pendant laquelle les pensées tristes dominèrent le plus : il songea même au suicide. J'en ai trouvé la preuve dans quatre testaments écrits en parfaite santé, du 26 août au i décembre. Dans celui du 14 novembre, il me demande pardon de l'embarras qu'il va me donner, et me supplie surtout de n'être pas triste à l'occasion d'un événement inévitable. Par celui du 4 décembre, il me priait de terminer les Promenades dans Rome, de les corriger même, et de surveiller l'impresssion déjà commencée.

Cette tristesse, ce dégoût de la vie n'étaient pas sans quelques motifs sérieux. Une portion essentielle de ses moyens d'existence consistait dans la rétribution d'articles littéraires, envoyés en Angleterre et insérés dans le New Monihly Magasine; le célèbre libraire Colburn, qui dirigeait cette revue, avait d'immenses affaires et ne mettait pas toujours une grande exactitude dans l'envoi des fonds. Beyle en éprouvait une extrême contrariété, et fut souvent sur le point de rompre ses engagements avec lui. Cependant, comme la chose avait de l'importance, il patienta jusqu'au moment où Colburn cessa définitivement de payer. Ainsi les besoins se multipliaient chaque jour, et il était aisé d'entrevoir l'époque prochaine où les ressources ne seraient plus en rapport avec leurs exigences. Heureusement le cœur était alors très occupé; cette diversion le détourna insensiblement des projets sinistres qui l'obsédèrent pendant une partie de l'année 1828.

Beyle écrivait les Promenades dans Rome, lorsqu'on apprit à Paris que le pape Léon XII venait de mourir, le 10 février 1829. Cette nouvelle, tout à fait inattendue, mit en grand émoi la cour de Charles X. Chacun de s'enquérir du nom du cardinal que la France aurait intérêt à voir monter sur le trône de saint Pierre ; mais personne ne connaissait un peu particulièrement la composition du sacré collège. D'autre part, M. de Chateaubriand, alors ambassadeur à Rome, malgré la pureté de son dévouement et L'éclat de son nom, n'inspirait au roi et à ses courtisans qu'une confiance fort limitée. Cependant il fallait prendre promptement un parti; comment faire?

Un des familiers de la cour, ancien ami de Beyle, lui demanda s'il pourrait donner tout de suite une 'statistique du sacré collège, accompagnée de notices sur les cardinaux papables ; il tailla sa plume, et résuma, en trois heures de travail, tout ce qu'il importait de savoir sur les cardinaux influents, ou ayant chance de ceindre la triple couronne. Il désigna, comme le candidat que la France devait porter au pontificat, le cardinal de Gregorio, longue et maigre émincnce, avec laquelle le hasard me fit rencontrer, en 1828, dans une Osteria de Velletri. Ce prince de l'Eglise, fils naturel de Charles III (Carlos Tercero), disait à tout bout de champs : Io sono Borbone.

Charles Xfut enchanté des notices de Beyle, et adopta tout de suite le cardinal de Gregorio. Restait à prendre les mesures pour préparer son élection. La résolution suivante fut arrêtée pendant trente-six heures:

1° M. A..., porteur du secret, et d'un million donné par le roi sur sa cassette, se rendrait à Rome pour un voyage d'agrément, en traversant le Simplon ;

2o M. B... le suivrait de près, passant le mont Cenis ;

3° M. C... rejoindrait bientôt ces messieurs, en arrivant à Rome, par Marseille, la Corniche, Gênes, etc.

Les préparatifs de départ étaient en bon train, lorsque de nouvelles réflexions firent avorter ce projet; le château craignit de blesser trop profondément M. de Chateaubriand, tout en n'atteignant peut-être pas le but désiré. On chargea donc du secret notre ambassadeur à Rome ; il employa tous ses efforts à fixer le choix du conclave sur le protégé de Beyle. le cardinal de Gregorio ; et ce prince de l'Eglise ne manqua la tiare que d'une seule voix, au scrutin qui la donna au cardinal Castiglioni (Pie VIII).

Beyle, malgré toute la pénétration de son esprit, ne comprit rien aux événements qui préludèrent à la révolution de 1830; elle était accomplie, qu'il croyait encore à l'efficacité des moyens mis à la disposition du duc de Ras;use pour réprimer le mouvement insurrectionnel. Ce défaut de clairvoyance pourra étonner ; il le devait, en partie, à certaines relations de société, dont la confiance dans la force du gouvernement de Charles X était entière, et aussi parce qu'il croyait que le peuple manquerait de résolution et de persévérance. « Les Français ont donné leur démission en 1814, » disait-il souvent.

Lorsque le doute ne lui fut plus permis sur les résultats de ce grand mouvement, il fit afficher (1) un petit placard revêtu de sa signature, avec la qualité d'ancien auditeur au conseil d'Etat, et portant en substance : que le trône devait être offert «à M. le duc d'Orléans, et après sa mort à son fils aîné, si la nation l'en jugeait digne ». Cet écrit fut bientôt oublié au milieu des publications de toutes sortes qui se produisirent alors.

Il en fut de même d'une lettre qu'il adressa, je ne sais plus à quel journal, pour émettre son opinion à l'égard des nouvelles armoiries que la France devait adopter. Cette lettre me semble assez curieuse pour mériter d'être reproduite. La voici, avec la signature .pseudonyme qu'il lui avait donnée.

« Paris, le 29 octobre i83o.

« Monsieur,

« Des hommes graves cherchent des armes, ou plutôt des « armoiries pour la France. Toutes h-s bêtes sont prises. L'Espace gne a le lion ; l'aigle rappelle des souvenirs dangereux : le coq « de nos basses-cours est bien commun, et ne pourra prêter aux « métaphores de la diplomatie. A vrai dire, il faut qu'une telle « chose soit antique. Or, comment bâtir une vieille maison"?

« Je propose pour armoiries à la France le chiffre 29. Cela est « original, vrai ; et la grande journée du 29 juillet a déjà ce ver- « nis d'héroïsme antique qui repousse la plaisanterie.

« OLAGNIER.

De Voiron (Isère). »

N'ayant pris aucune part à la révolution, Beyle n'avait rien à attendre d'elle ; mais ses amis s'occupèrent de lui, et le 25 sep-

(1) Le 1" août i83o. (Note de R. Colomb.)

tembre 1830, il reçut le brevet de consul de France à Trieste. Le 6 novembre suivant, il quitta Paris et se rendit à son poste.

Trieste ne lui plut guère; il le trouva triste et froid; Venise n'étant qu'à trente-trois lieues, il y fit de fréquentes excursions, et se lia d'amitié avec le poète Joseph Buratti, qu'il avait connu antérieurement. Après la mort de Buratti, arrivée à Venise en 1832, Beyle inséra dans le supplément du sixième volume de la biographie publiée par M. Furne, une notice sur cet écrivain.

... Beyle ne fit pas un long séjour à Trieste ; M. de Metternich avant ouï parler de certains passages mal sonnants pour l'Autriche, dans les ouvrages publiés par le nouveau consul, lui refusa Vexcquatur. Force fut donc au ministre des affaires étrangères de lui assigner une autre résidence ; il nomma Beyle consul à Civita- Vecchia, en avril 1831. On pouvait également redouter des difficultés de la part du gouvernement pontifical ; car il n'avait guère été plus ménagé dans les écrits de Beyle. Mais le pape n'en lit aucune ; il n'a pas d'armée à mettre en campagne, pour soutenir les répugnances que pourrait éprouver son segrelario di Stalo.

A peine installé à Civita-Vecchia, il s'aperçut que le séjour de cette petite ville lui serait insupportable. Une maladie assez grave, qu'il fit peu de temps après y être arrivé, ajouta encore au dégoût ressenti à la première vue. Loin des salons de Paris', fjrivé d'une société d'élite où sa place était restée vide, il succombait habituellement sous le poids des plus monotones loisirs. Que devenir au milieu de bourgeois qui se couchent à dix heures du soir? La seule compensation qu'offrait cet exil était de pouvoir aile)1 souvent à Rome ; d'y faire même d'assez longs séjours.

... Au printemps de 1833, Beyle revint à Paris ; le congé de six mois que lui avait accordé le ministre étant expiré, il reprit tristement le chemin de Civita-Vecchia,

Indépendamment du peu de ressources de société que Beyle y trouvait, sa santé s'accommodait mal du climat : il avait régulièrement la fièvre pendant trois mois de l'année. En juillet 1835, il demanda d'échanger ce consulat contre un de ceux en Espagne, afin d'échapper à l'action malfaisante de Varia cattiva qui règne, une partie de la belle saison, sur cette-portion du littoral de la Méditerranée. Le ministre refusa, ou n'eut peut-être pas la possibilité de satisfaire à ce vœu.

...J'ai trouvé dans une composition de Beyle, restée inachevée, son portrait fait par lui-même sous le nom de Roizard. Bien

qu'un peu idéalisé, plusieurs parties de cette composition m'ont paru d'une grande vérité. Voici ce portrait, sans le moindre changement, et tel qu'il l'a tracé d'un premier jet.

« Du caractère, en apparence, le plus changeant ; un mot, quelquefois, l'attendrissait jusqu'aux larmes; d'autres fois, ironique, dur, par crainte d'être attendri et de se mépriser ensuite comme faible. C'était un homme assez grand, de plus de quarante ans. Ses traits étaient grands, point beaux, mais extrêmement mobiles. Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions. Et c'est ce qui mettait son orgueil au désespoir. Lorsqu'il craignait ce malheur, il était brillant, amusant, rempli des saillies les plus imprévues ; il électrisait ses auditeurs, et rendait le bâillement impossible dans le salon où il se trouvait. Dans ces moments, il inspirait les aversions les plus vives ou des transports d'admiration. Il est impossible de se montrer plus brillant et plus homme d'esprit, disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l'imprévu de ses saillies effrayaient les gens médiocres, et lui valaient bien des ennemis. Lorsqu'il n'avait pas d'émotion, il était sans esprit. D'ailleurs, il n'avait pas de mémoire, ou dédaignait de l'appeler à son secours. Sa parole, alors, était aussi discrète que l'expression de sa physionomie l'était peu. Son orgueil aurait été au désespoir de laisser deviner ses sentiments.

« Un mot touchant, une expression vraie du malheur, entendue dans la rue, surprise en passant près d'une boutique d'artisan, l'attendrissait jusqu'aux larmes. Mais s'il y avait la moindre pompe (sostenutecza), la moindre possibilité d'affectation dans l'expression d'une douleur, quelque légitime qu'en fût le motif, alors il n'y avait plus que l'ironie la plus piquante dans les regards et dans les mots de Roizard. Jamais rien de sérieux, jamais rien de pompeux, de triste même, dans sa conversation. Il ne parlait jamais de ce qui, seul, avait droit à son intérêt : un sentiment vrai, ou l'héroïsme se sacrifiant pour la patrie!

« Dès l'âge de seize ans, cet être, ainsi fait, avait été placé dans la sphère d'activité de Napoléon ; il l'avait suivi à Moscou et ailleurs. Pendant qu'il courait les champs, mangeant son bien à la suite du grand homme, son père se ruinait. Ruiné lui-même personnellement en 1814, par la chute de Napoléon, il avait voyagé et vécu en Italie. A la révolution de 1830, Roizard, qui avait vingt ans de service, était rentré dans la carrière des écri-

dires officielles, dans le but unique d'arriver à une pension de retraite, pour laquelle il fallait trente ans de service.

« Il arrivait à Rome sans ambition ; uniquement pour passer dix années sans trop d'ennui ; et ensuite retourner achever sa vie à Paris, ou ailleurs, dans une situation un peu au-dessus de la pauvreté . »

On connaît la faiblesse de Canova pour la peinture ! Peu touché de l'immense succès que ses immortels ouvrages obtenaient dans le monde entier, il préférait le pinceau au ciseau ; cependant, ses tableaux ne s'élevèrent pas au-dessus du médiocre, et il en éprouva un profond chagrin. Talma recevait avec une faveur particulière les suffrages qui lui étaient adressés au sujet de ses rôles dans la comédie. Beyle a eu dans sa vie une faiblesse de même nature. Après avoir lancé tant d'épigrammes contre les gens à cordon, lui-même reçut la croix de la Légion d'honneur, en 1835, pour ses travaux comme homme de lettres, et sur la proposition du ministre de l'instruction publique. Chacun put croire qu'il aA^ait été servi selon son goût : tout le monde se trompait ; c'est comme administrateur, comme consul, que Beyle aurait voulu recevoir cette distinction, et il fut profondément blessé de ne la devoir qu'au titre d'écrivain.

... A la faveur d'un nouveau congé, Beyle arriva à Paris le 24 mai 183*5, et y séjourna jusque vers la fin de juin 1839. Il reprit pendant ces trois années ses anciennes habitudes, écrivant des romans et des nouvelles, prenant ses repas au Café anglais, se montrant, de neuf heures à minuit, dans les salons en vogue, soit par l'esprit qu'on prêtait aux maîtres de la maison, soit par leurs titres ou par leur réputation dans le monde élégant. Cependant, comme à la longue ces plaisirs pouvaient offrir quelque monotonie, Beyle quittait Paris pour quinze jours, six semaines, trois mois même et faisait des excursions en France, en Espagne, en Ecosse, en Irlande, s'apercevant souvent, un peu tard, du vide de sa bourse, déjà allégée de la moitié de son traitement, par suite du con»-é.

lie yle songea souvent à se marier; chaque fois qu'il voyait un ménage heureux ou supposé tel, l'idée lui venait de prendre femme. Ces accès, dont la fréquence diminuait avec la marche des années, duraient ordinairement vingt-quatre heures, deux jours au plus. Pendant ce temps, il interrogeait minutieusement ses amis sur tout ce qui pouvait se rapporter aux formalités à

remplir, aux cérémonies civiles et religieuses, aux cadeaux indispensables, aux dépenses qu'entraînait la tenue d'une maison, etc. Une fois ses notes réunies, il entrevoyait les impossibilités, rentrait dans ses habitudes et ne pensait plus au mariage pendant deux ou trois ans. C'était, on peut le supposer, ce qu'il avait de mieux à faire; car, d'après ce qui précède, le lecteur a pu s'apercevoir que Beyle ne convenait guère à la vie de ménage.

Ce serait laisser une lacune dans la biographie de Beyle que de ne rien dire de son physique, ainsi que de petits travers qui en faisaient encore ressortir les imperfections. Je vais donc essayer de donner une idée de la personne de Beyle.

Il était d'une taille moyenne, et chargé d'un embonpoint qui s'était beaucoup accru avec l'âge; ses formes athlétiques rappelaient un peu celles de Y Hercule Farnèse. Il avait le front beau, l'oeil vif et perçant, la bouche sardonique, le teint coloré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules larges et légèrement arrondies, le ventre développé et proéminent, les jambes courtes, la démarche assurée. Ce que Beyle avait de mieux, c'était la main, et pour attirer l'attention sur elle, il tenait ses ongles démesurément longs. En 1834, M. Jalley, faisant à Rome la statue de Mirabeau, obtint de Beyle la permission de dessiner sa main, pour la donner au prince des orateurs, ce qui le flatta singulièrement ; car chacun sait que Mirabeau avait la main très belle.

Cet ensemble physique, on le voit, laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la beauté et de l'élégance. Malgré les illusions que l'amour-propre et des succès de salon peuvent enfanter, Beyle ne se dissimulait pas absolument ses désavantages. Mais il se consolait en pensant que les qualités de l'âme, l'esprit, le naturel, font disparaître la laideur, quand elle est sans difformité .

Avant conservé fort tard la prétention à passer pour homme à bonnes fortunes, prétention qui, il faut le reconnaître, n'était pas dénuée de fondement, Beyle professait une soumission absolue aux lois de la mode. Si différent des autres, en toute chose, il se rapprochait du vulgaire sur un point : la mode. Personne ne sui\ait plus aveuglément les mille caprices de cette sotte déité parisienne. Il mettait donc à contribution toutes les ressources de l'art, pour corriger ou dissimuler les torts de la nature envers lui, comme les traces de la marche du temps. Ainsi, à cinquante-

neuf ans, Beyle se coiffait comme un jeune homme. Sa tête, faiblement garnie de cheveux, au moyen d'un fort toupet d'emprunt, offrait l'aspect d'une chevelure à peu près irréprochable. De gros favoris, prolongés en un large collier de barbe passant sous le menton, ' encadraient la face. Est-il besoin d'ajouter que les cheveux et la barbe étaient soigneusement teints en brun foncé? Puis, le cigare à la bouche, le chapeau légèrement sur l'oreille et la canne à la main, il se mêlait aux beaux du boulevard des Italiens. Sa susceptibilité pour tout ce qui composait sa toilette était extrême ; une observation, quelque légère qu'elle fût, sur la coupe d'un habit ou d'un pantalon, pouvait le choquer sérieusement, car elle lui apparaissait comme une sorte d'épigramme à l'adresse de son physique : c'était chez lui une fibre délicate.

Avec toutes les allures de la vivacité dans la pensée et de

la promptitude dans les actions, Beyle poussait souvent la paresse jusqu'à l'apathie; entre autres exemples que je pourrais citer, en voici un qui me semble caractéristique.

Dans le courant du mois de janvier 1839, pendant qu'on imprimait simultanément la Chartreuse de Parme et l'Abbesse de Castro, il éprouva une attaque de goutte et de rhumatisme, assez forte pour l'obliger à garder la chambre pendant huit jours ; son travail de composition et de correclioû n'en fut nullement suspendu pour cela ; seulement, il' égara un cahier de soixante pages de la Chartreuse de Parme. N'ayant pu les retrouver au milieu des monceaux de papiers qui encombraient sa chambre, Beyle refit ces soixante pages. Elles étaient déjà imprimées lorsqu'il me raconta sa mésaventure; je me mis à la recherche du manuscrit égaré, et l'aperçus bientôt sous un gros tas d'épreuves, de brochures, etc. Stupéfait de ma facile trouvaille, redoutant, en quelque sorte, la vue de ce manuscrit, il ne voulut pas jeter les yeux dessus, encore moins le comparer avec les pages par lesquelles il l'avait remplacé.

Le 7 mars 1839, M. le comte Mole ayant résigné la présidence du conseil et le portefeuille des affaires étrangères, Beyle jugea bien qu'il lui fallait retourner à Civita-Vecchia. Toutefois, cette résolution ne fut pas prise de gaieté de cœur. Le dernier hiver avait assez maltraité sa santé, en rappelant d'anciennes et douloureuses affections, auxquelles venaient de se joindre des palpitations de cœur. Son esprit s'affligea de ses souffrances physiques, surtout comme symptômes de vieillesse ; car personne ne

la redoutait davantage, et ne prenait plus de soins pour en éloigner jusqu'aux apparences. Et puis, il fallait de nouveau abandonner les habitudes et l'existence qui, seules, avaient du charme pour lui. A cinquante-six ans, la vie errante ne convient plus e^uère ; il est triste de n'avoir aucun indice sur le lieu où l'on se reposera pour toujours des agitations de la vie ; Beyle ne disait pas ces choses, mais il y pensait tout comme un autre.

Enfin, les affaires et les devoirs de société ayant à peu près reçu satisfaction, il partit de Paris le 24 juin 1839. Une fois arrivé à son poste, il y reprit sa vie habituelle, résidant moitié à Rome, moitié à Civila-Vecchia, employant une partie de son temps à corriger d'anciens manuscrits ou à écrire de nouvelles compositions.

Dès le mois de décembre 1840, la santé de Beyle éprouva de graves altérations ; ce fut d'abord la goutte, qui l'obligea de suivre un régime et de garder souvent la chambre. Puis vinrent de fortes migraines qui affectèrent gravement le système cérébral, et produisirent des accidents assez bizarres. Par moments, il lui était de toute impossibilité de se rappeler les mots dont l'usage est le plus habituel. D'autres fois, la langue se refusait à faire son office. Ces fâcheux symptômes, dont la nature sembla, d'abord, assez difficile à déterminer, devinrent insensiblement apoplectiques.

Beyle ne s'abusa point sur la gravité de son état ; mais il résolut de me le cacher soigneusement, et de ne point me mettre dans la confidence de ses inquiétudes. Il pensa qu'une amitié telle que la nôtre comportait des ménagements. Aussi, tout en rendant compte fort exactement des phases de sa maladie à l'un de nos amis, il lui recommandait toujours expressément de ne pas me laisser entrevoir le moindre danger.

Malgré la fatigue extrême que Beyle éprouvait pour écrire, il la surmontait de temps en temps, et je recevais de petits billets où, pour tout renseignement sur 'sa santé, il me parlait de migraines ennuyeuses.

... L'état de sa santé le porta à demander un congé pour aller consulter à Genève M. le docteur Prévost ; puis il prit la route de Paris, et y arriva le 8 novembre 1841. Je m'aperçus douloureusement des traces que la maladie avait laissées, et j'eus bien de la peine à lui cacher la triste impression que j'en éprouvais. Le physique et le moral me parurent singulièrement allais-

ses ; sa parole si vive était maintenant traînante, embarrassée ; le caractère s'était sensiblement modifié, ramolli, pour ainsi dire ; sa conversation plus lente olïrait moins d'aspérités, de sujets à contradiction.

... Beyle reprit à Paris ses anciennes habitudes, observant plus ou moins exactement le régime qui lui était prescrit. Tout allait assez bien, lorsque, contrairement à la défense formelle de son médecin, il s'occupa décompositions littéraires; huit jours de dictée et de corrections déterminèrent une attaque d'apoplexie ; il en fut frappé, le mardi 22 mars 1842, à sept heures du soir, à deux pas du boulevard, sur le trottoir de la rue Neuve- des-Capuciiics, à la porte même du ministère des affaires étrangères.

Par suite d'indices dus au hasard, vingt minutes après l'événement j'étais auprès de mon malheureux ami ; je le trouvai sans connaissance dans une boutique, vis-à-vis le lieu où il était tombé; je ne pus obtenir de lui ni une parole, ni le moindre signe ; on le transporta à son logement, rue Neuve-des-Petits-Champs. Là, toutes les ressources de l'art furent épuisées sans succès, et il y rendit le dernier soupir, le mercredi 23 mars 1842, à deux heudu matin, sans souffrance aucune, sans avoir prononcé un seul mot, et à l'âge de cinquante-neuf ans un mois vingt-huit jours.

On connaît maintenant l'homme supérieur qui a été une énigme vivante pour la plupart de ses contemporains. Quelques remarques générales compléteront ce que j'avais à en dire.

... Ainsi que J.-J. Rousseau, Beyle se croyait beaucoup d'ennemis et se préoccupait trop habituellement de ce qu'ils pouvaient tenter pour lui nuire. Avec cette triste monomanie, et aussi d'après quelques passages de ses écrits, on aurait pu le supposer méchant, vindicatif: personne au monde ne l'a jamais été moins que lui; il était incapable de haine. Le plaisir de dire un bon mot pouvait l'égarer au point de blesser profondément son meilleur ami ; mais il n'y avait là aucune préméditation, aucune intention mauvaise ; c'était tout simplement l'effet d'un système nerveux très irritable et d'un sang prompt à s'enflammer. Au rebours de beaucoup d'hypocrites méchants, Beyle, qui ne l'a pas été un seul instant dans sa vie, ne négligeait rien pour s'en donner la réputation. Sa manie des sobriquets tendait encore à accréditer cette opinion défavorable ; personne ne pouvait se,flatter de n'avoir pas le sien. Par exemple, il avait donné celui de Thomas Roide, à

son ami le philosophe Théodore Jouffroy, traducteur des ouvrages de l'Ecossais Reid.

... On lui a reproché d'être trop absolu, trop entier dans ses idées. Beyle n'avait pas, il faut en convenir, cette souplesse d'opinion, cet entraînement moutonnier qui fait que beaucoup de gens, quelle que soit d'ailleurs la nature des événements, se trouvent toujours au milieu des masses. Il avait, au contraire, le courage de soutenir ses idées, de les défendre envers et contre tous, maigre la défaveur dont elles pouvaient être frappées par la multitude. Cela n'était point chez lui le résultat d'un vain orgueil, mais bien celui d'une conviction réelle, à tort ou à raison.

... En écrivant la biographie de Beyle, je me suis constamment attaché à le représenter tel qu'il m'apparaissait, sans m'écarter un instant de ce que je croyais être la vérité; mais il est une partie de sa vie, la plus importante pour l'histoire de son cœur, qu doit rester secrète : c'est celle qui se rapporte aux affections tendres. Personne n'a porté plus loin que lui l'extrême discrétion sur ce chapitre : moi-même, son confident en toute autre chose, je n'ai jamais été le dépositaire d'aucun secret de cette nature.

L'originalité et la vivacité de son esprit et, quoi qu'on en ait pu dire, la bonté de son cœur, faisaient aisément passer sur des désavantages physiques. On peut donc tenir pour certain que Beyle a fait de véritables passions, et que, dès l'âge de quinze ans et jusqu'à sa mort, l'amour a été sa principale pensée, le mobile de toutes ses actions. J'ajouterai même que c'est dans la classe élevée que ses hommages ont été accueillis avec le plus de faveur.

. .. Selon les intentions manifestées dans le testament de Beyle, son corps a été inhumé au cimetière .Montmartre (du Nord), dans un terrain acquis à perpétuité. Le petit monument funéraire que je lui ai fait élever rond-point de la Croix, 4e ligne, numéro 11, porte l'inscription suivante, composée par lui-même:

Arrigo Beyle, milanese

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