‹ Stéphanie; romanChapitre 4 sur 6 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

Formule généreuse, enthousiasmante, assurée de son influence auprès du pauvre, "autant dire de la multitude, comme auprès du gentilhomme un peu sot qu'une alerte cabotine s'attribue, avec le château, les terres, le titre et les rentes.

Cette (( idée généreuse » l'emporta, du moins, dans les mots; très souvent dans les faits. Or, la famille, la société, telles que nous les constitua le jurisconsulte de Rome, reposent sur la conception du patrimoine et de l'héritage.

Patrimoine de manières, patrimoine d'idées autant que patrimoine d'argent. D'après ce principe, le travail des parents prépare la vie meilleure, plus assurée ou plus puissante des enfants, citoyens d'une patrie, dès lors, plus active et plus forte. La conception n'a rien, en soi, de très vil, ni de très odieux. Le législateur latin a simplement voulu qu'avant tout la nation s'accrut en gloire et en solidité. Il a sans doute prévu, selon l'exemple des Grecs, que l'esprit et l'aisance de la famille engendrent le luxe, que le luxe favorise les arts, que les arts demandent à une science

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développée mille inventions neuves, et que lespoir de la fortune ou du commandement est, en somme, le meilleur stimulant des convoitises, des habiletés, des adresses, des émulations, des talents, du génie national.

Telle semble l'idée que représente Arnolphe, inconsciemment, lorsque à près de quarante ans, bel âge pour tout homme un peu mince, point chauve, et de noble taille, il projette de s'unir avec Agnès et d'engendrer un fils possesseur du bien. Issu d'une femme jeune et d'un mari en possession de forces sociales, ce descendant ae<;roîtra, sans doute, les possibilités de la nation. La famille ainsi concentrera plus de puissance en elle. Et, si mille unions identiques s'accomplissent, la patrie se trouvera singulièrement accrue en vigueurs. Car la descendance vivra forte, moins soucieuse, plus capable de grandes actions rayonnantes. Au fond, voilà toute la vertu sociale du « mariage sérieux )), et pourquoi il a joué, il joue, il jouera, chez les peuples méditerranéens, un rôle prépondérant. Pour un bourgeois latin, le sort de la patrie est lié, presque exactement, au succès de ce rôle.

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Cependant l'individualisme, l'égoïsme de l'amour ont prévalu dans bien des cervelles contre le solidarisme et le patriotisme de l'union raisonnée. Les idées dites « généreuses » l'ont emporté, à maintes reprises, sur les idées veillant à l'avenir des enfants, de la famille et du pays. La France a vu sa natalité s'amoindrir. L'amour tue la Nation.

Mais faut-il une civilisation organisée.^ Sans apercevoir les calamités de guerres constantes ni de l'anthropophagie coulumières aux Américains, aux Africains autochtones, Voltaire nous décrivit très naïvement la vertu fabuleuse de Huron, et Raynall'innocence charmante de l'Indien cueillant la banane de son dîner à l'arbre proche de son éden. A la vérité cette heureuse paresse n'est devenue un fait qu'au temps contemporain, et pour les primitifs habitant des pays fertiles comme le Brésil, au bord du ruisseau poissonneux, sous les cocotiers en fruits, parce que la police, parce que les lois des peuples civilisateurs protègent ces « familles innocentes » contre les entreprises des esclavagistes, des ravisseurs, des hordes cruelles. Nous connaissons aujourd'hui sur les

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rives de l'Amazone et du Parana, sur celles du Sénégal et du Niger, ces heureux indigènes chauffés par le soleil, nourris par les arbres, par les rivières. En vérité la pêche comme la chasse a ses difficultés, ses peines. Pourtant ce bonheur que révèrent les ennemis de nos iniquités permanentes, se peut réaliser uniquement avec la sauvegarde de gendarmes, de juges, de troupes, dont»i'entretien, le savoir, les casernes exigent le concours d'une production sociale entièrement organisée. Autrement dit, l'individualisme ne saurait s'épanouir ni contenter ses appétits les plus simples, les plus innocents et les moindres, qu'à la condition expresse d'admettre l'urgence d'une société voisine, pourvue de sanctions efficaces contre les envieux du bonheur acquis, pour véritable et juste qu'il apparaisse. L'expérience est offerte par l'histoire des sédentaires africains que les races esclavagistes et belliqueuses ont, vingt siècles, tyrannisés avant la venue des Européens civilisateurs, organisateurs, protecteurs des faibles. Autrefois, un cavalier porteur de fusil rencontrait-il un pasteur avec le troupeau, lintrus n'avait qu'à dire : « Tu

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nas pas de mousquet, toi? Bon. Alors tu deviens mon captif. » Et l'autre de s'incliner, devant la force évidente. Il suivait docilement le maître surgi.

L homme ne semble pas un être de bonté, mais, comme les autres animaux, un être d'appétits impérieux. 11 faut bien, pour y satisfaire, nuire au voisin qui convoite le même fruit, la même proie, la même femme. D'oii la lutte et le mal.

Pas d'éden non plus, sans un tentateur qui présente la pomme à l'Eve désœuvrée. Au Brésil, où, loin des centres à civilisation intense, beaucoup de nègres affranchis et d'Indiens apprivoisés vivent selon le rêve de Voltaire, avec des besoins très sagement réduits au minimun, dans une nature prodigieusement riche, sous les. auspices de la législation la plus libérale, la plus indulgente qui fut jamais, mille et mille assassins par amour remplissent les prisons.

Voilà ce qu'avaient mal aperçu les hommes sensibles du xvin* siècle. Au xix% la restauration de la royauté, de la noblesse après les cataclysmes de la Révolution et les victoires

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