‹ Sterne et MackenzieChapitre 3 sur 41 · LA TABATIÈRE , CALAIS · texte numérisé non relu

LA TABATIÈRE , CALAIS

Je pensais au bon vieux moine quand je le vis s'avancer vers nous d'un pas incertain;, hésitant s'il devait ou non nous accoster. Il s'arrêta cependant tout près de nous avec un air libre; il tenait à la main une tabatière de corne ouverte qu'il me présenta : Vous goûterez de mon tabac, lui dis- je; aussitôt sortant de ma poche ma boîte fort petite ( et qui était en écaille) , je la lui mis dans les mains. Il est excellent, dit le moine. Faites -moi la grâce, répliquai-je, d'accepter la boîte et le tabac, et quand vous en tirerez une prise, souvenez-vous quelquefois que c'est

l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité durement, sans que son cœur y eût la moindre part.

Le pauvre moine devint rouge comme l'écarlate. Mon Dieu! dit-il, serrant ses mains l'une contre l'autre, vous ne m'avez jamais maltraité. Je gagerais bien que non en effet, dit la dame avec qui j'étais. Je rougis à mon tour, mais pour quels motifs? l'analysera quiconque le sent. Pardon, madame, repris-je, je l'ai traité cruellement et sans aucun tort de sa part. C'est imposa sible, dit la dame. Mon Dieu! s'écria le moine, avec une chaleur qui ne lui semblait pas ordinaire, la faute en est à moi, qui par un zèle indiscret.... La dame refusa de le croire, je me joignis à elle pour soutenir qu'il était impossible qu'un homme aussi honnête que lui pût offenser personne.

Je ne savais pas qu'une discussion pût devenir la source de plaisirs aussi doux, et à flatter aussi agréablement les nerfs, INous gardâmes le silence sans éprouver

cette sensation pénible et ridicule qui vous saisit dans un cercle, quand, pendant dix minutes, on s'est regardé les uns les autres dans les yeux sans mot dire. Pendant ce moment de calme, le moine frottait sa boîte de corne sur la manche de sa robe, et quand par cette friction elle eut acquis un peu de lustre, après un profond salut, il me dit qu'il n'était plus temps d'examiner si la querelle venait de notre faiblesse ou de notre bonté de caractère, que, quoi qu'il en fût, il me priait d'échanger nos tabatières» A ce mot, il me présenta la sienne d'une main retenant la mienne de l'autre, et après l'avoir baisé avec une satisfaction et un air de bonté touchante , il la mit dans son sein, et s'éloigna.

Je garde cette boîte aussi religieusement qu'une relique pour m'inspirer de bonnes pensées; je sors rarement sans elle, et souvent il m'est arrivé d'évoquer pour ainsi dire son ancien possesseur , pour venir à mon aide dans les épreuves d'ici bas;

lui-même parait avoir passé par plus d'une, car j'appris, par son histoire, qu'à quarante-cinq ans, ses services militaires mal récompensés, et la mort d'une personne tendrement chérie, l'avaient déterminé à renoncer au monde, et qu'il s'était retiré dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de son cœur.

Je me sens attendri en ajoutant que dans mon dernier passage à Calais, lorsque je demandai des nouvelles du père Lorenzo , on me dit qu'il était mort depuis trois mois, et enterré non dans son couvent , mais d'après ses dernières volontés dans un petit cimetière qui en dépend, à deux lieues environ. Je voulus voir l'endroit où on l'avait déposé : là, assis sur sa tombe, ma main serra la petite boîte de corne qu'il m'avait donnée ? puis j'arrachai quelques orties, qui n'eussent pas dû croître sur la tombe du juste. Mon émotion alors fut telle que je ne pus retenir un torrent de larmes. Je suis faible comme une femme;

je prie le lecteur de ne pas rire, maïs d'avoir pitié de moi.

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