‹ Sterne et MackenzieChapitre 5 sur 41 · L'ANE MORT · texte numérisé non relu

L'ANE MORT

C'eut été, oui, répéîait-il, replaçant dans sa besace les restes d'un morceau de pain, c'eût été là ta portion si tu avais vécu, pour la partager avec moi! Au son de la voix qui prononçait ces mots, je crus que c'était pour le moins l'apostrophe d'un père à son enfant : non, c'était à son âne, à ce même âne , dont le corps , gisant sur la route, avait occasioné la chute de mon domestique Lafleur, en effrayant son cheval, que le pauvre homme s'adressait. Ses lamentations me rappelèrent un instant celles de Sancho; mais elles étaient , s'il est possible, plus naturelles.

Celui qui pleurait ainsi était sur un banc de pierre à une porte, ayant à ses côtés la bride et le licou de son âne, que de temps en temps il soulevait et laissait ensuite retomber,

îi les regardait, puis secouait la tète ; il tirait de nouveau sa croûte de pain du fond de sa besace, comme s'il eût voulu la manger, il la tenait quelque temps à la main , la posait sur le mors de la bride de son âne , regardait attentivement les petits arrangements qu'il venait de faire, et poussait un gros soupir.

La naïveté de ses plaintes avait amassé beaucoup de monde autour de lui; assis dans ma chaise de poste, en attendant qu'on amenât les chevaux, je pouvais voir et entendre au-dessus de toutes les têtes.

Le bon homme disait qu'il arrivait d'Espagne où il s'était rendu des frontières les plus éloignées de la Franconie, et se trouvait" encore bien loin de son pays où il s'en revenait quand son âne mourut. Chacun semblait curieux de savoir quelle affaire pouvait avoir déterminé un pauvre vieillard à entreprendre un si long voyage.

Le ciel lui avait fait la grâce , dit-il , de lui donner trois fils, les plus beaux gar-

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cous de l'Allemagne : mais en une semaine il avait perdu les deux aines de la petite vérole, et menacé de perdre de la même maladie son plus jeune fils, et craignant d'avoir à pleurer sa famille entière, il avait fait vœu, si le ciel épargnait ce dernier rejeton, d'aller en pèlerinage lui en rendre grâces à Saint-ïago en Espagne,

Arrivé à cette partie de son histoire , le bonhomme s'arrêta pour payer un tribut à la nature , et il pleura amèrement.

Le ciel, continua-t-ii , agréa son vœu, et il quitta sa chaumière avec cette pauvre créature qui avait patiemment supporté les fatigues de son voyage, qui mangeait tous les jours le même pain que lui, et était; enfin devenue pour lui un véritable ami.

Tous les assistants entendirent cette histoire avec intérêt. Lafleur lui offrit de l'argent. Le pèlerin dit qu'il n'en avait pas besoin, que ce n5était pas la valeur de son âne, mais son âne seul qu'il regrettait. Il était sûr , au moins, ajouta-t~il, que

celui-là l'aimait, et là-dessus il leur raconta au long le malheur qui leur était arrivé à tous deux dans leur passage des monts Pyrénées où ils s'étaient trouvés séparés l'un de l'autre pendant trois jours entiers : dans cet intervalle , l'âne avait cherché son maître autant que le maître son âne , et c'est à peine s'ils avaient bu ou mangé jusqu'à ce qu'ils se fussent retrouvés.

Tu as du moins, l'ami, lui dis-je, une consolation dans ton malheur; tu as été, j'en suis sûr, un excellent maître.

Hélas ! répondit le malheureux , je le croyais aussi quand il vivait ; mais maintenant qu'il est mort, je pense autrement. Je crains que le poids réuni de ma personne et de mes infortunes n'ait été trop lourd pour lui. Oui c'est là ce qui a abrégé les jours de la pauvre bête , je tremble d'avoir à en répondre.

Honte au monde ! me dis-je en moimême : si du moins tous les hommes s'ai»

niaient les uns les autres autant que ea pauvre homme chérissait son âne, ce serait quelque chose !

Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde , et il m'entraîna sur le pavé au grand galop.

Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source , que mon âme n'aspirait à des mouvements tranquilles : j'aurais même eu bonne idée du postillon s'il m'avait conduit au pas ; au contraire , à peine le pauvre homme avait-il fini son histoire qu'il donna de si grands coups de fouet à ses chevaux, qu'ils partirent comme s'ils avaient mille diables à leurs trousses.

J'eus beau lui crier pour l'amour de Dieu d'aller plus doucement, plus je criais, plus il accélérait le galop. Le diable l'emporte avec son galop , vous verrez qu'il continuera d'aller comme le vent jusqu'à ce qu'il m'ait mis en colère , ensuite il ira

doucement pour me faire goûter les douceurs de cet état.

Il n'y manqua pas. Il arriva au pied d'une hauteur, et fut obligé d'aller pas à pas; je m'étais fâché contre lui, je m'étais fâché ensuite contre moi-même pour ni'être mis en colère.

J'avais donc besoin d'être remué , et un bon galop m'eût été nécessaire dans ce moment.

Allonge, l'ami, plus vite, mon bon garçon, lui dis-je; il me montra du doigt la montagne : je voulus alors revenir à l'his» toire du pauvre Allemand et de son âne , mais le bon moment était passé; il me fut aussi impossible d'y revenir qu'au postillon d'aller au trot. Eh bien , au diable le tout ! m'écriai-je. Je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers.

La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos maux; je m'endormis, et ne me reveillai qu'au mot d'Amiens, qui frappa mon oreille.

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