‹ Stirner et NietzscheChapitre 16 sur 55 · Nietzsctie, Werke, I, 39-i · texte numérisé non relu

Nietzsctie, Werke, I, 39-i

phie de Thisloire que Slirner, esprit critique, partisan de la Révolution française et des idées modernes.

Stirner, comme toute la gauche hégélienne, voit dans l'histoire un progrès continu. Les âges de l'humanité correspondent aux âges de l'individu. De même que chacun de nous, l'humanité a eu son enfance; elle est encore dans sa jeunesse, mais touche à l'âge mûr. Ceux que nous appelons les anciens devraient s'appeler les enfants : de même en eft'et que les enfants tiennent aux objets qui les entourent, à leurs jouels ou à leurs parents, de même les anciens respectaient la nature et la famille. « Pour les anciens, dit Feuerbach, le monde était une vérité. » On saisira mieux la portée de cette proposition, si l'on songe que les chrétiens ne voyaient que vanité dans ce monde éphémère. Les anciens étaient patriotes, tandis que le chrétien doit se considérer comme un étranger sur terre ; Antigone mettait audessus de toutes les autres obligations le devoir sacré d'enterrer les morts; le chrétien dit : « Laisse les morts enterrer les morts » et ne se sent pas enchaîné par les liens de la famille. H y a donc opposition entre l'antiquité et le christianisme; mais le christianisme a été préparé au sein même de l'antiquité parles sophistes qui ont fondé la dialectique, par Socrate qui a fondé l'éthique et par les sceptiques. Le travail gigantesque des anciens a eu pour résultat de dégager l'homme de tous les liens natu-

rels, ce qui lui a j)crmis de prendre conscience de l'esprit qui est en lui. Or, avoir conscience de Tesprit, c'est être chrétien. La sagesse aniique a expiré en donnant naissance au Dieu chrétien, (jui triomphe du monde. Mais aussitôt s'est engagée une nouvelle lutte : après avoir réussi à s'élever au-dessus de la nature, on chercha à s'élever au-dessus de l'esprit ; et les insurrections ihéologiques commencèrent, qui durent encore aujourd'hui. La dernière de ces insurrections est la tentative qu'a laite Feuerbach pour réintégrer en nous Dieu, l'esprit, notre essence ; mais que l'esprit soit hors de nous ou en nous, il continue à nous dominer, La troisième période de l'hunianilé, l'âge mûr, commencera quand nous aurons l'audace de nous élever au-desj sus de l'esprit, comme les chrétiens se sont élevés au-dessus du monde. L'enfant est l'esclave des objets ; le jeune homme se sacrifie à l'idée ; l'homme mûr est égoïste. L'antiquité respectait la nature ; le christianisme vénérait l'esprit; l'âge mûr de 1 humanité ne connaîtra plus ni idole ni Dieu'.

Nietzsche expose avec la même assurance une philosophie de l'histoire tout aussi simple, mais bien difle rente. Au lieu d'admettre un progrès continu, il trouve (ju'il y a des périodes où la civilisation gagne du terrain et des périodes où la barbarie envahit tout. Dans l'antiquité grecque elle-même, la dé-

1. Slirnor, der Einzige iiitd sein Eigentum, les cliap. /:(// Menschenlehen et die Alten, p. ex. p. 25.

cadence a commencé avec Socrate et Euripide. L'histoire du christianisme tout entière n'est que l'histoire d'une longue décadence. Le dernier grand événement est la tentative d'Alexandre ; pour conquérir le monde, Alexandre a orientalisé l'hellénisme. Les deux facteurs dont le jeu détermine le rythme de l'histoire universelle sont l'hellénisme et l'orientalisme. Le christianisme est un « fragment d'antiquité orientale ». Depuis que l'influence de cette religion barbare diminue, la civilisation grecque renaît. 11 y a par exemple entre Kant et les Eléales , Schopenhauer et Empédocle, Richard Wagner et Eschyle, si peu de dislance et de si grandes affinités que nous ne pouvons les comparer sans être frappés du caractère relatif qu'ont toutes les notions de temps; la science contemporaine aussi nous fait songer à la période alexandrine. La terre, qui n'a que trop subi jusqu'ici l'influence orientale, parait désirer de nouveau les bienfaits de la civilisation hellénique. Nous sommes donc dans la période de réaction contre le mouvement d'Alexandre : Wagner est un des anti- Alexandre qui entreprennent de renouer le nœud gordien'.

xAinsi tandis que Stirner admire dans l'histoire l'efl'ort continu qui entraîne l'humanité vers la liberté, Nietzsche se contente d'espérer que parfois, à des intervalles très éloignés, la civilisation grecque pourra triompher de la barbarie orientale.

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