Nietzsclic, Wcrke, V
moralisme. Si {Vime part tout individu est un être absolument différent des autres, rebelle à toute définition et à toute classification, il est évidemment impossible de le juger en le comparant à un type préétabli et de l'apprécier en le ramenant à une unité fixe. Mesurer les individus en leur appliquant la même toise morale, c'est leur infliger un supplice analogue à celui que subissaient les malheureux sur le lit de Procuste. Il est aussi naïf en tout cas d'imposer à une fille comme la Marie des Mystères de Paris* les vertus morales, que de juger le lion à sa générosité ; au lieu de tenir compte de sa ressemblance avec l'homme, on ferait mieux de se rappeler que par sa nature le lion est un animal particulier. Il n'y a pas de vertus communes à toutes les espèces animales; or, chaque individu est à vrai dire seul de son espèce. Aucune bête ne s'efTorce de réaliser le type de son espèce ; aucune brebis ne se donne du mal pour être une vraie brebis ; aucun chien ne cherche à être un vrai chien. De même, nous n'avons pas besoin de nous demander si nous sommes vraiment des hommes. Slirner n'entend pas nous conseiller de ressembler aux animaux : d'abord parce qu'on pourrait trouver chez les animaux des modèles moraux et nous imposer ainsi de nouveaux devoirs en nous ordonnant par exemple d'égaler le
1. Stirner, Kleine Schriften, p. 95. Les Mystères de Paris jouent un grand rôle dans la littérature allemande vers 1845; il en est constamment question dans les polémiques de Bauer et de Marx.
zèle de rabeillo ; puis parce que rhoimne n'a pas plus à se soucier des autres animaux (jue ceux-ci n'ont à se préoccuper de lui. (le (|uc Slirncr veut dire, c'est que tout dressage est contre nature; ce n'est pas une raison parce qu'un chien dressé est d'un commerce plus agréable pour croire qu il a |)lus de valeur qu'un autre ou que son intérêt est d'être dressé'.
Nietzsche a, comme Stirner, objecté aux définitions de la morale normative que le Moi est un être singulier. Il proteste par exemple- contre la formule d'Ariston de Chios : « la vertu est la santé de l'âme ». Pour que cette formule fût pratique, il faudrait au moins la rectifier et dire : « Ta vertu est la santé de ton âme ». Car il n'y a pas de santé en soi, et toutes les tentatives faites pour définir cette abstraction ont misérablement échoué. Même la santé de ton corps dépend de ta nature psychologique, de tes instincts et de tes erreurs, de ton idéal et de tes rêves; il y a donc autant de santés physiques que de corps différents; plus on permettra h l'individu incomparable de relever la tète, plus on cessera de croire au dogme de l'égalité des hommes, et plus nos médecins devront renoncer à l'idée d'une santé normale, d'une diète normale, d'un cours normal des maladies. Nieizsche savait par expérience combien ces idées normatives sur les maladies étaient dangereuses pour les ma-