‹ Stockholm et UpsalChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'architecture des Vasa ; I'eglise de Riddarholmen. — L'architecture civile ; le chateau de Gripslioim. — Les collections de Gripsholm : debuts de la peinture suedoise : Elbfass, Mijtens, Ehrenstrahl, David von Krafft; les portraits de Charles XII; Georges Desmarees.

Bni523, le jour de la Saint-Jean, Gustave Vasa fit une entree solennelle a Stockholm ; il faut voir au Musee National la grande composition decorative ou le peintre Carl I^arsson a represente (1908) la rencontre du jeune vainqueur et des bourgeois : vetu de fer, couronne en tete, le liberateur de la patrie suedoise se presente a cheval a la porte de la ville ; il est suivi de deux hallebardiers paj'sans, a pied, et qui precedent la tumultueuse cavalcade des chevaliers a plumes et a gonfalons ; le groupe des notables offrant les clefs est grave. I^es deux corteges qui se joignent s'enlevent sur le fond d'un ciel limpide ; des fleurs et des guirlandes de feuillages decorent le pontlevis ; une sorte de bouquet se dresse sur le chanfrein du lourd destrier royal ; la legere gaiete des journees de la « mi-ete » scandinave eclate dans la jolie fantaisie, la luminosite, la franchise des tons par ou le plus expressif des illustrateurs de Suede a su caracteriser cette scene ; aussi bien marque-

t-elle une'date glorieuse dans I'histoire duNord, et dans I'histoire particuliere de la ville de Stockholm I'aube d'une jeunesse nouvelle.

Gustave Vasa entrait dans une ville ruinee par r.occupation danoise et les troubles civils, a demi incendiee, depeuplee ; la comme ailleurs, il retablit l'ordre;a lafaveurde son administration energique, econome, vigoureusement tonique, la prosperite revint a Stockholm, et bientot I'art : le xv" siecle avait ete en Suede desordonne, ensanglante par des guerres constantes, agite patle fort levain d'un sentiment national qui cherchait avec Bngelbrecht, Sten Sture, Karl Knutsson, de la vieille famille des Bonde, une issue vers un gouvernement fort ; les souffles avant-coureurs de la Renaissance avaient passe sur le pays, qui avait accueilli I'imprimerie, fonde (1477) rUniversite d'Upsal, stimule I'activite des monasteres, et notamment du fameux Wadstena de Sainte-Brigitte ; pendant tout le moyen age, les etudiants suedois avaient eu leurs colleges a Paris ; au xv" siecle, un Konrad Rogge, eveque de Strangnas, un Hemming Gadd sejournent en Italic. Des concours etrangers permettent un extraordinaire developpement de rornementation et de la decoration des eglises ; de cet art disperse, aneanti par la Reforme, il n'est demeure que des vestiges epars dont I'erudition suedoise n'a entrepris que depuis quelques annees le recolement complet... Au xvi"^ siecle, I'art est un instrument de prestige princier ; la Suede ne possede ni une riche bourgeoisie, ni une grande vie municipale comme la France, I'ltalie, I'Allemagne ou les Pays-Bas ; la nouvelle eglise est hostile ou indifferente a I'art ; mais Gustave Vasa est un grand batisseur ; 1' architecture, et bientot les autres arts, connaissent grace a lui et a ses fils une fortune inesperee.

A la monarchie naissante, il faut en effet de vastes residences ; on fonde, on restaure d'enormes chateaux ; on travaille aux chateaux de Stockholm et de Kalmar ; on rebatit ceux d'Upsal, de Gripsholm (1537) et de Vadstena (1545) — ces deux derniers demeurent les monuments les plus frappants de I'architecture de la Renaissance en Suede. Et sans doute, ces constructions conservent I'apparence de lourdes forteresses ; les hautes tours rondes, les murs epais, les fosses, les bastions des Vasa ne rappellent que de fort loin les palais princiers de France et d'ltalie ; la rude vie du Nord n'admettait pas meme ces compromis de I'architecture feodale et d'un art plus accueillant qui tentaient en France maints seigneurs (comparez notamment, pour leurs ressemblances qui font ressortir certains contrastes, Gripsholm et Saint-Fargeau). Et Ton ne saurait affirmer non plus que ces forteresses abritassent au debut un luxe tres raffine ; des tapisseries aux sujets historiques et mythologiques couvrent les murs, mais ne dissimulent pas le denuement

inconfortable du mobilier moyenageux. Pourtant, Gustave Vasa appelle en Suede des ouvriers tisseurs et tapissiers ; il possede a Gripsholm una petite collection de peinture — surtout des portraits ; il mande du continent quelques peintres notoires, tel le Hollandais Verwilt ; on le voit entrer en rela-

L'eglise de Riddarholmen.

tion avec le celebre Jan van Scorel d'Utrecht, et lui payer un tableau en une monnaie heteroclite : une bague, une fourrure, un traineau avec accessoires, un fromage geant du poids de 200 livres. Ses biographes nous avertissent enfin que Gustave Vasa avait ses argentiers, ses bijoutiers, et qu'il entretenait un maitre de chapelle et un orchestre.

Encore que le roi sejourne peu a Stockholm et doive s'attarder successivement en ses domaines du Mselar, a Gripsholm, Rafsnas, Tynnelso, Es-

kilstuna, Bkolsund, Svartsjo... la capitale beneficie d'une activite reparatrice; elle obtient en 1529 un nouveau privilege ; un reglement de 1557 ordonne des mesures de voierie, le nettoyage des ruisseaux des rues, qui doit etre effectue desormais deux fois par semaine; la destruction des maisons de bois — precaution illusoire — est de nouveau prescrite.

Les ills de Gustave Vasa, vrais heros de la Renaissance de par leurs vastes curiosites, leurs gouts artistiques, 1' extraordinaire debauche de violence et de folie qiie fut leur vie, continuent et accelerent les entreprises de leur pere : Erik XIV, poete, dilettante, melancolique raffine, dessine et grave avant de sombrer dans une demence tragique ; il lit Vitruve, affectionne les oeuvres d' Albert Diirer, s'entoure d'un embr3^on de precieux musee; Jean III, nature opulente, esprit erudit, n'hesite pas a compliquer ses embarras financiers pour batir ; il discute avec ses architectes et leur impose ses idees personnelles ; Stockholm lui doit la reconstruction de plusieurs eglises, et d'abord du temple fameux de Riddarliolmen.

Vue de la place de Riddarhuset, cette eglise surprend par I'etrangete grele de sa silhouette : une nef peu elevee, flanquee de chapelles disparates ; une masse indistincte ; mais cette humilite elance vers le ciel la priere eperdue d'une profusion de clochers et de fleches ; une sorte de grace rigide ennoblit cette architecture si simple, et qui abrite le plus authentique tresor de la grandeur suedoise... Vous franchissez un canal : en dega regne 1' animation pittoresque qui n'a jamais deserte les vieux quartiers commercants de la Cite; an dela, Riddarholmen (Hot des Chevaliers), est une oasis de paix et de silence ; I'herbe pousse entre les paves des ruelles et de placettes qu'enclosent de graves et mornes fa9ades administratives, anciens palais, en partie mutiles, naguere bruyants, entasses la au xvii'' siecle par 1' aristocratic suedoise : palais Oxenstierna (Bureaux de la Dette), palais Wrangel (Haute Cour de Svea), appele longtemps la Maison royale en souvenir du sejour qu'y fit la Cour apres I'incendie de I'ancien chateau et iusqu'a I'inauguration du chateau actuel (1754), palais Sparre (Cour des Comptes et Domaines), Horn, etc. ; nous sommes ici au cceur de Tardente vie dont les nobles suedois etonnerent deux siecles durant les echos de la capitale. Apres eux, et jusqu'a une date toute recente, la Diete, puis le Parlement apporterent ici une animation periodique; aujourd'hui un etrange recueillement entoure le joj-au qu'est I'eglise de Riddarholmen ; la bureaucratic moderne est silencieuse ; la vie ne reprend ses droits qu'a la peripheric, au long de ces quais ou abordent ensemble la houle legere et les flottilles du Mselar ; dominant ces quais, s'eleve une tour epaisse qui passa longtemps pour I'un des plus anciens vestiges du moyen age stockholmien — a tort sans doute ; toutefois

les constructions qvii couvrent actuellement Riddarholmen reposent presque toutes sur des fondations anterieures a la Renaissance.

Des 1286 en effet, la petite ile avait ete donnee par le roi :\ragnus I,adulas aux Franciscains (d'ou son nom ancien, Gramunkeholmen, lie des Freres Gris) qui y construisirent un monastere et une eglise : quelques maisons, un moulin a vent voisinerent avec ces pieux monuments : un pont les reliait a la cite. De cet ensemble, fort eprouve par la Reforme, rien

Egiise de Riddarholmen.

n'a subsiste : I'eglise elle-meme subit une reconstruction totale (1568-75). Une triple nef gothique — car 1' architecture religieuse n'innovait point, et perpetuait les formes anciennes — constitua le corps principal ; en memoire des rois Magnus I^adulas {f 1290) et Karl VIII Knutsson (f 1470) enterres dans I'ancienne eglise, Jean III fit elever les deux lourds cenotaphes on le sculpteur lyukas von der Wert representa, couchees dans les plis de somptueux manteaux, les majestes defuntes, et que Ton voit encore a I'entree du choeur : Jean III, comme son pere, devait etre inhume a Upsal, mais Gustave-Adolphe renova une tradition qui n'allait plus etre interrompue : il choisit lui-meme le lieu de son tombeau sur I'emplacement d'un ancien autel place sous I'invocation de la Vierge ; une chapelle funeraire fut accolee

an choeur ; les grands de I'Etat suivirent cet example et batirent sur les deux flancs de I'eglise, en sorte que la multiplication de ces constructions adventices determina I'aspect insolite de I'ensemble.

ly'eglise de Riddarholmen est un pantheon, un Westminster suedois ;

La chapelle (tombeau) de Gustave Adolphe (Eglise de Riddarholmen^

entre toutes, trois chapelles ou s'entassent les luxueux cercueils des families royales meritent I'attention : de chaque cote du choeur, s'ouvrent en vis-a-vis les chapelles des « Gustaviens » et des « Carolins », avec, aux places d'honneur, les tombeaux de Gustave- Adolphe et de Charles XII ; la premiere, tres simple, avec ses fenetres a plein cintre encadrees d'etroits pilastres, qui rappellent la haute Renaissance fran^aise, est surmontee d'une petite coupole a lanternon ; la seconde, oeuvre de N. Tessin le Vieux, fut achevee

en 1734 par Karl Harleman, et oppose a la nudite de I'eglise le faste et la majestueuse ordonnance du plus pur style baroque. I.a chapelle des Bernadotte, acheveeen i86od-apres les plans de F.-V. Scholander. est a peine moins eclatante. Et voici, plus modestes, des chapelles que designent les noms les plus sonores de I'his-

toire suedoise, et ou dor- ■

ment les Torstensson, les Wachtmeister, les I^ewenliaupt, les Wasaborg, les Baner... ; d'autres noms illustres s'etalent aux murailles, couvrent les dalles.

Naguere une profusion de drapeaux conquis aux xvii<= et xviiie siecles ornait la voute — ainsi notre chapelle des Invalides — on les retrouvera an Musee du Nord. Plus resistant, un revetement d'ecussons armories inscrit aux murailles une bigarrure de couleurs vives et de titres princiers ; archives parlantes de I'ordre des Seraphins ; voici des noms frangais, general du Barail, Mac-Mahon, Sadi Carnot, president de la RepubHque; Jules Grevy avoisine le prince Napoleon, que semble surveiller de Moltke... Tout le haut armorial de la Suede est la ; a lire tous ces noms de victoire et d'orgueil, le visiteur le plus distrait a comme la revelation de I'extraordinaire epopee militaire que vecut la Suede ancienne. Des constructions entreprises par Jean III, bien peu furent achevees de son vivant ; neanmoins on distingue encore 9a et la le principe general de I'architecture rehgieuse de son temps, en ces edifices qu'il rebatit sur es ruines accumulees par Cxustave Vasa : temples de Jakob, de Klara et de

La chapelle (tombeau) de Charles XII (Eglise de Riddarholmen).

ilaria-ilagclalena : une triple nef — les bas cotes suivant un vieil usage septentrional a peine moins eleves que la grande nef — cles vorites et des fenetres gothiques, un plan qui se rapproche du type a autel central affectionne par la Renaissance ; en sonime, une architecture fidele aux formes

Interieur de I'eglise de Jakob.

du moyen age, et on I'esprit nou\ eau apparait surtout dans le detail de Tornementation, les porches, les chapiteaux, les pignons... voila les eglises de la fin du xvi'^ siecle en vSuede. Situee sur I'une des voies les plus animees de la capitale, entre la place Gustave-Adolphe et ce Jardin du Roi qui demeure la promenade preferee des vieux vStockholmiens, le temple de Jakob attirerait peu 1' attention si precisement il n' off rait a la vue du passant

r-A RENAISSANCE

un porche assez imposant : la reconstruction de cette eglise, ordonnee en 1580, fut retardee par des remaniements du plan primitif, et ne fut terminee que vers le milieu du xvii'^ siecle ; apres un incendie, en 1723, les petites tours de la facade ouest re9urent leur aspect actuel; une coupole a lanterne, ceuvre de I'architecte Goran Adelcrantz le Vieux, rempla^a la tour centrale octogonale ; aux pignons renaissance furent substitucs des frontons classiques. En depit de successives restaurations, le porche meridional est heureusement demeure intact ; donne en 1644 par Henrik Flemming et Sigrid Kurtzel, il est une des ceuvres les plus interessantes de cette epoque; ceuvre d'un inconnu, non point peut-etre tres personnelle , mais d'un bel elifet decoratif ; un effort de composition assez vigoureux se decele dans I'ordonnance de ces colonnes corinthiennes flanquees des statues de Moise et de Jacob, et dominees par le groupe de la Trinite. I^e porche occidenta,!, qui date de i66g, est moins important.

Porche meridional de I'eglise de Jakob.

issanti

Detruites par des incendies, et abondamment restaurees, les eglises de Klara et de Maria-Magdalena n'ont point conserve d'aussi remarquables fragments, mais leurs murs rajeunis surgissent de cimctieres anciens joliment ombrages ; plusieurs autres eglises de vStockholir. possedent de ces squares funeraires ou il faut chercher quelques-uns des aspects les plus emouvants de la capitale : refuges paisibles ou des enfants jouent parmi les tombes, sans gener I'idylle des rencontres amoureuses; 5a et la des noms

illustres, le souvenir de gloires anciennes, sepultures infiniment simples, monuments modestes, et qui n'effarouchent- point la melancolie des pieuses evocations ; des fleurs fraiches parfois soulignent I'epitaphe d'un poete. Dans 1' ombre de Maria-Magdalena un petit obelisque entoure d'une grille marque la tombe commune de Vicander et de ce Stagnelius qui fut un genie etrange et grandiosement Ij-rique ; dans le cimetiere de Klara, si calme, en plein quartier des imprimeries et des journaux, une stele ornee d'un medallion porte le nom de Bellman, poete national, sorte de Saint-Amant genial, qui sut meler a ses poemes bachiques la fantaisie et la melancolie du Nord, et charmer le xviii'^ siecle finissant d'une musique poignante et inoubliable ; non loin, dans une penombre verte, voici la tombe de cette charmante Anna-Maria I,enngren ; puis la pompeuse epitaphe d'un Francais, Joseph Eliodore de Bouligny...

De meme que I'architecture religieuse, I'architecture civile s'emancipe lentement du moyen age ; la Renaissance penetre en Suede avec quelque retard, et ne suit qu'a plusieurs annees de distance les innovations du continent : elle est importee par des artistes hollandais et allemands au service de I'aristocratie : les artistes autochtones sont rares : on cite le peintre et architecte Anders Darsson (Anders Malare) et le tisseur de tapisseries Nils Eskilsson ; d'autres, dont les ncms sont generalement oublies, tentent de s'assimiler les modeles etrangers, et parfois introduisent avec une nai've gaucherie les elements locaux dans les fresques, panneaux, menues sculptures qui signalent encore leur passage au visiteur de Gripsholm ou de Vadstena. Mais d' ordinaire, la Renaissance n'affirme guere en Suede de traits profondement nationaux : elle est I'oeuvre d'etrangers souvent mal accueiUis par le peuple, effrayes par les rigueurs du climat, et qui parfois ne s'arretent guere: quelques-uns cependant font de longs sejours, et se fixent en Suede ; M. Upmark, I'eminent historien de la Renaissance suedoise, a revele les noms des plus notoires : Paul Schiitz qui travaille au chateau de Stockholm vers 1544, puis au chateau d'Upsal dont il dirige la construction iusqu'a sa mort (1570), Jakob Richter qui, vers le meme temps, coUabore aux chateaux de Stockholm et de Kalmar ; Jorgen Rebher, de Fribourg, dont I'activite se depense a Stockholm (1553-65), le Pomeranien Joachim von Bulgerin, les trois freres Pahr, probablement d'origine italienne (arrives en Suede en 1570 ; I'aine Johannes Baptista retourne au Mecklembourg des 1578, les deux autres, Dominicus (-j- 1602) et Franciscus (f 1580) travaillent leur vie durant a Kalmar, Borgholm et Upsal) ; ritalien Johannes Baptista Brezzilesi; le Flamand, peintre, sculpteur et

architecte^ Willem Boy, venu en Suede des 15.55, disciple du maitre anversois Lornehs Flori, par qui se repand dans toute I'Europe septentrionale la lomtame influence d'Andrea Sansovino ; Arendt de Rov constructeur de Vadstena ; Henrik Verhuwen et Hans Fleming. Un ^peu plus tard

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I li liiliilii

Une maison de Kornhamnstorg.

arrivent de I,iege les quatre freres de Besche, ingenieurs et architectes du Brabant Gillius Achtschilling, de Strasbourg Hans Jakob Kristler, de Hollande Casper von Panten. Avec le Frangais Simon de la Vallee et le Stralsundais Nicodemus Tessin, le classicisme fera enfin"une apparition triomphale. On voit quelles sont les attaches dfe I'art suedois de la Renaissance ; c'est le temps ou Gustave Vasa, mal seconde par ses collaborateurs improvises, tente d'introduire en\Suede une administration et un personnel alle-

mands — essais d'ailleurs malheureux — et envoie a Francois I'^'^ (1542), a la tete d'une somptueuse ambassade, cet etonnant von P3'hy dont I'avait gratifie la soUicitude de Luther. I^'allemand est la langue de la chancellerie suedoise. Au reste Gustave Vasa affrancliit Stockholm de la domination economique des villes de la Hanse ; la monarchie suedoise etend ses relations, signe avec la France un premier traite (Montiers-sur-Saulx, 1542), suivi d'un arrangement commercial (1560) negocie par notre compatriote Charles de Dangay, I'un des hommes qui apprit le mieux a connaitre les pays scandinaves, au cours d'un sejour de quarante annees. Stockholm grandit et recommence de s'enrichir malgre les troubles de la fin du xvi^ siecle ; les maisons de pierre s'y multiplient ; le luxe des fagades y manifeste un goflt croissant des embellissements esthetiques ; et sans doute, I'influence allemande et hoUandaise pousse surtout a la luxuriance de la decoration ; un souci d'ordre et de discipline commence toutefois de se manifester ; on n'ignore pas Vitruve, on etudie Sebastiano Serlio et ses commentateurs ; on devait connaitre Philibert de I'Orme et Du Cerceau ; les colonnes, les pilastres, les charpentes, les corniches, les consoles trahissent des preoccupations classitjues. Au reste, le trait le plus caracteristique de cette architecture demeure le haut pignon qui surmonte les facades ; pignon a redans du moyen age, qui subsiste jusqu'au xvii^ siecle, avec ses cavites en forme de niches, de croix et de zigzags, echancrees dans la surface de la muraille ; pignon « welche v, que la Renaissance inaugure, en remplissant de volutes les angles des redans, en erigeant aux extremites de petites p3'ramides ou des statues, en multipliant les niches et les pilastres, ornementation surabondante et un pen heteroclite on Ton surprend parfois les plus singuliers rapprochements. Tel etait I'attrait de cette decoration que Jean III en fit surcharger les facades du chateau de istockholm, et en imposa 1' adoption aux proprietaires des maisons voisines. En depit de ce succes, j^resque aucun de ces anciens pignons n'est demeure ; a peine en decouvre-t-on ca et la, au hasard de la promenade, quelques vestiges ; mais tres souvent, les architectes modernes s'en sent inspires, en sorte que les capricieuses inventions d'une lointaine Renaissance n'ont point cesse de contribuer a determiner la plwsionomie de la capitale contemporaine.

Veut-on etudier la Renaissance suedoise dans sa diversite un pen rude, . et decouvrir les premiers balbutiements d'une anie nouvelle parmi la robuste placidite d'un luxe archaique, il convient de quitter Stockholm pour auelques heures ; I'excursion de Gripsholm est charmante, et d'autant plus instructive si on la fait par bateau ; il faut en effet admirer lentement les as-

pects changeants du Ma^lar, ces paysages de forets et d'eaux limpides. et voir surgir, a denu voilees par un rideau de mouvante verdure, les counoles la dentelure des pignons, la lourde masse des facades de brique, Ippa^ ritiou moyenageuse, en un decor d une grace souriante et pittoresque :

Gripsholm, cour interieure.

iiul tableau plus parfait, ni qui marie plus heureusement I'histoire et I'activite humaine aux seductions d'une nature harmonieuse. Vu de pres, Gripsholm est une forteresse feodale ; d'epaisses murailles inarticulees ; des tours d'angle a la rotondite puissante, I'aspect rebarbatif d'une bastille qui se garde ; a I'interieur, des escaliers tournants menages dans I'epaisseur des murs, des corps de logis a cloisons transversales ou s' allonge la perspective naive de salles en enfilades... Pourtant.la grande cour interieure, avec ses fenetres

a encadfements, son escalier exterieur, sa decoration fine et sobre, annonce la Renaissance, partout reconnaissable a milk details de I'amenagement interieur.

Le chateau, commence en 1537 sur mi emplacement tres anciennement fortifie, et construit en partie de briques enlevees au monastere voisin de :Mariefred, fut inaugure, encore cju'lnacheve, par Gustave Vasa en 1544 ; deux semaines de rejouissances marquerent la premiere etape d'une croissance qui continua sous ses successeurs, et ne prit fin que vers les dernieres annees clu xvi" siecle. Le roi, dit-on, avait trace lui-meme les grandes lignes du plan — assez irregulier — que durent suivre ses architectes, notamment un certain Heinrich von Collen. Tour a tour Erik XIV y enferma le due Jean, puis Jean III Erik XIV detrone ; la dramatique legende des freres ennemis rfxle encore en ces geoles dont les siecles ne semblent guere avoir modifie I'aspect. Apres eux, Gripsliolm devint une prison d'Etat. A la fin du xvii^ siecle, la reiue Hedwige Eleonoreyfit de freciuents sejours: douairiere eprise d'art, et que la protection des artistes distrait de son long ^'euvage — nous retrou^-erons ailleurs son influence — elle inflige au vieux chateau les embelhssements de la mode, batit cette « aile de la reine », qui flanque si etrangement la « tour de I'eglise )^ (ou du theatre), modifie gravement le clessin des toits, I'amenagement interieur. Un siecle plus tard, la fantaisie romantique de Gustave III ramene une fois encore a Gripsholm la cour suedoise ; cour papillonnante et a demi frangaise ; le « roi des genies » eleve « I'aile des cavaliers » — banale et lourde ; un elegant theatre profane I'ancienne chapelle ; fort heureusement Gustave III ne dispose point de suflisantes ressources ; apres la brillante mascarade qu'il conduit avec un entrain febrile, Gripsholm demeure a pen pres intact; a peine, 9a et la, un peu d'elegance etrangere masque- t-elle la rudesse de 1' indestructible donjon.

Fort habilement restaure en 1892-96 par I'architecte Eiljequist, le chateau des Vasa, enrichi par tant d'histoire, mais non defigure, est une sorte de magnifique musee du passe suedois, haute de souvenirs tragiques... Trois epoques surtout y revivent par I'architecture, la decoration, I'ameublement, une multitude de peintures, tapisseries, armes et objets anciens : la Renaissance, I'age du baroque et I'ere gustavienne.

Exterieurement, grace a la reconstruction des toits tels qu'ils etaient avant Hedwige Eleonore, au retablissement de la grande loggia de la cour interieure demoHe par Gustave III, et a une recherche patiente de I'ancienne armature, les formes primitives ont reparu. A I'interieur, il n'a point toujours ete aussi aise de retrouver la decoration premiere, et I'on a dii avoir recours ca et la a des palliatifs : le plafond de I'antichambre inferieure repo-

LA RENAISSANCK

dmt divers motifs empruntes a I'ancienne maisoii de Stockholm qui abrite le restaurant Hamburger Bars. Parmi les salles qui constituent « I'appartemeiit des Vasas ,,, seule la prison du due Jean na pas ete touchee ; la « salle carrelee » (Astraksalen) presente des lambris dmspiration italienne et des portes copiees au chateau de Torpa ; le beau plafond de bois est par centre original ; ailleurs, on s'est inspire de Rydboholm ou de Vadstena

Tel quel, cet appartement est une reconstitution tres frappante et aussi approximative que possible de celui qu'habiterent Gustave Vasa et ses

Le « salon jaune » (Gripsholm).

fils. On s'attardera surtout en cette « prison du due Jean » demeuree intacte depuis la fin du xvi" siecle ; avec sa voute peinte d'une decoration florale semblable a celles des eglises suedoises du moyen age, les niches profondes des fenetres et I'alcove aux plafonds de bois, les lambris a pilastres doriques encadrant de naives peintures, la porte a colonnes et a fronton triangulaire, un ensemble unique de lignes, de couleurs, de rudesse medievale et de recherche du stjde, cette petite salle est I'un des plus curieux exemples de I'art de la Renaissance dans les pays du Nord. Mais la salle Vasa, tres vaste, avec un plafond du temps emprunte au chateau de Tynnelso, des peintures murales qu'il a sufh de raviver, de beaux portraits de Gustave Vasa et de sa soeur Margareta Vasa, des effigies singulieres d'Elisabeth d'Angleterre, Cromwell, etc. ;

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le « cabinet », la « galerie danoise »... tout ce vieux logis auquel s'accordent sieges, coffres, tables, bahuts, poeles enormes et lits a baldaquins meritent une visite attentive.

De proportions beaucoup plus modestes, « I'appartement d'Hedwige Eleonore », situe dans « I'aile de la reine » a du etre reconstitue en entier ; un ameublement de provenances diverses orne ces petites pieces ou s'entassent tapisseries du commencement du xvii*^ siecle et portraits ; ceux-ci, d'un interet documentaire plutot qu'artistique, telles les toiles de jeunesse de David von Krafft qu'Hedwige Eleonore envoyait en 1684 dans les cours etrangeres, pour s'5^ perfectionner dans son art et en rapporter les portraits des princes et princesses ; I'image de la vieille reine en plusieurs exemplaires, un bon portrait de Frederic It par Georges Desmarees, un portrait de Charles XII a Bender par le general Axel Sparre, le plus ressemblant que Ton ait du conquerant, quelques toiles d'Ehrenstrahl ; Elirenstrahl nous revele un art pompeux et qui s'harmonise bien — notamment le plafond peint par lui dans la chambre a coucher — avec les motifs decoratifs, cheminees, encadrements, moulures en stuc pareils a ceux que Ton voit au chateau de Drottningholm, et ou se reconnait I'influence des Tessins.

Et void I'art gracieux de I'ere gustavienne, follement eprise de nos gouts et de nos modes, et qui vecut parmi les elegances de nos styles I^ouis XV et Ivouis XVI ; 1' « appartement de la princesse Sofia Albertina », « I'appartement de la reine » ; ce dernier si miraculeusement conserve que ses botes de la fin du xviii^ siecle y semblent attendus ; les meubles sont a leur place, et les portraits du temps, signes Nonotte (portrait de Charlotta Fredr. Sparre, en vestale, 1741 ; le musee de Stockholm en possede une replique), Rosine Mathieu (Catherine II et Pierre III), Antoine Pesne, Johan Pasch, Eorenz Pasch le Jeune, Roslin... et les tapisseries, notamment le magnifique portrait de lyouis XV, sorti des Gobelins, offert a Gustave III lors de son voj-age.a Paris en 1771.

Telles sont les parties les plus caracteristiques, mais on ne saurait sans dommage negliger le reste du chateau, ces salles nombreuses et de faste divers, ou, jusqu'aux Bernadottes, tons les souverains suedois ont marque leur passage : chambre du roi, revetue d'une suite de tapisseries achetees en 1648 a Anvers pour le couronnement de la reine Christine ; salle du Conseil ou brillent trois toiles d'Ehrenstrahl, dont la fameuse Famille de Charles XI ; salle du Trone, ou le beau plafond de bois primitif a ete remis en place ; etages superieurs ou le plus pur xvine siecle, pimpant et poudre,voisine avec la triste prison d'Erik XIV, un musee d'armes, et cette « galerie suedoise » qui reunit un grand nombre de portraits des trois derniers siecles...

Iv'abondance des toiks partout repandues permet enfin d'etudier toute une periode de I'histoire de la peinture suedoise ; c'est ici en effet qu'il faut s'lmtier a I'oeuvre des peintres de « I'epoque de la grandeur suedoise », et de I'age « carohn » ; nombreuses, les peintures d'Ehrenstrahl et David von Kraffi notamment, ont ici un cadre qui contribue a les rendre plus significatives. I^ongtemps negligee au profit de I'architecture, la peinture, representee par quelques Allemands et Hollandais, est favorisee vers le milieu du xviif" siecle par la reine Christine : David Beck, eleve de van Dyck, Sebastien Bourdon qui lui succede dans la faveur de la reine, ne font toutefois qu'un court sejour, a peine suffisant pour que leurs noms demeurent 5a et la, a Gripsholm, et dans les grandes collections de Suede. ly'abdication de Christine entraine une vraie debacle. I^a Suede garde toutefois Jakob Henrik Elbfass, originaire de Divonie, peintre ofEciel de la reine Maria Eleonora, fondateur de la premiere ecole suedoise de peinture ; ses meilleurs portraits, que possede Gripsholm (Nils Brahe , Bengt Oxenstierna,

Karl Karlsson Gyllenhielm, etc.) temoignent d'un art gauche, analogue a celui qui regnait alors dans I'Allemagne du Nord. Le Hollandais Martin Mijtens (1648-1734), qui arrive en Suede en 1677, y apporte plus de science, une tradition heritee d'une honnete famille de portraitistes ; quelques-uns de ses portraits traduisent avec un chaud coloris une vie assez intense (Voir notamment son Olof Rudbeck (1696), que possede I'Universite d'Upsal ; son Pieter von Breda, au Musee de Stockholm) . On trouve encore a la cour de Charles X Gustave, le miniaturiste Alexandre Cooper, qui sejourne en Suede de 1648 a 1656, le Hollandais Henrik Miinnichhofen, le miniaturiste fran9ais Pierre Signac, qui demeure attache a la cour pendant trente-six ans (1648-84) ;

Ehrenstrahl. Portrait de Charles XII en 1697 (Gripsholm).

les figures ivoirines, durement dessinees, de Pierre Signac ornent encore maintes collections (Voir an Musee de vStockholm ses portraits de Christine, Hedwige Eleonore, etc.). II a un rival mieux done, le Finlandais Klias Brenner. On cite encore des Frangais : Nicolas Valery, qui peint des plafonds au chateau de Drottingholm (V. chap. Ill), les sculpteurs G. Baselaque et Abraham I'Amoureux... Tous ces artistes sont vite oublies quand se leve la gloire triomphante d'Ehrenstrahl.

On se fera a Gripsholm une idee de ce peintre brillant et peu solide, au dessin souvent defaillant, a la verve pompeuse, decorative, intarissable ; ce hambourgeois (il s'appelle David Klocker avant d'etre anobli en 1675) qui a vecu a Amsterdam, a fait, grace aux liberahtes de la reine Maria Eleonora, un sejour de sept annees (1654-61) a Venise et a Rome ; il fut I'eleve de Pietro da Cortona dont il importe en Suede la maniere superficielle ; sa fougue est etonnante, sa production considerable : compositions allegoriques d'apres des modeles italiens, plafonds et fresques (Gripsholm, Riddarhuset, Drottingholm), vastes compositions religieuses (son Jugement dernier, a Storkj-rkan de Stockholm, fut longtemps considere conmme son chefd'ceuvre) ; portraits, scenes de chasse, sans compter une foule de toiles qui le revelent animalier remarquable : peintre de chevaux, de chiens, d'oiseaux. il consent en effet a une scrupuleuse observation de la nature, et salt voir le paj-sage suedois ; le reste de son oeuvre manifeste moins de scrupules ; ses innombrables portraits, ou I'apparat des costumes et des insignes retient son effort, montrent peu de curiosite psychologique, et atteignent rarement I'individuaHte : peut-etre faudrait-il faire une exception en citant le beau portrait de Stjernhjelm (Gripsholm), si vivant et si vigoureux dans sa tonalite moderee et son evidente sincerite. On se prend a regretter qu'un plus long sejour en Hollande n'ait point confirme I'artiste dans ce serieux si emouvant... Maitre du baroque, il demeure surtout remarquable par son sens de I'effet decoratif ; et sans doute, il est souvent declamatoire, mais son imagination, qui s'empare des plus vastes surfaces, et les anime infatigablement de divinites, de genies et d'emblemes, est d'un prodigieux secours aux architectes ; il regne a Gripsholm ; nous le retrouverons a Stockholm, et dans toutes les demeures princieres de son temps. II a de. nombreux eleves : Mikael Dahl, Martin Hannibal, Daniel Stahl, Christoffer Thomson, et ce Johan Sjdvius, qui n'a point en vain sejourne en Italic et a Versailles, et rappelle heureusement I^ebrun dans ses grandes compositions decoratives de Drottningholm. II les associe a ses travaux, en sorte que I'authenticite absolue de ses ceuvres n'est point toujours certaine. II remporte d'extraordinaires succes ; on le connaitrait mal si Ton ignorait son portrait par lui-

meme (Musee de Stockholm) ou il s'est represente dans une lumiere d'apotheose, entre les muses de la peinture et de I'invention. Quand il meurt (1698), son influence est toute-puissante ; le gout de la peinture s'est extraorduiairement repandu. I,a Suede semble en possession d'une tradition pleine de promesses... TVaventure de Charles XII va couper court a toutes ces esperances.

Et sans doute le jeune roi herite d'artistes officiels, charges de glorifier

La « chambre du due Charles » (Gripsliolm).

incessamment tous ses gestes, un portraitiste, un peintre de batailles, un miniaturiste, un sculpteur, un architecte, un graveur, un medailleur (David Krafft, Johan Filip I^emke, Elias Brenner, Burchard Precht, Nikodemus Tessin le Jeune, Johan von Aveelen, Arvid Karlsten) ; mais les jeunes artistes qui entreprennent des voyages a I'etranger ne reintegrent pas un pays ruine par la guerre, on I'art devient une superfluite blamable ; I'un des meilleurs eleves d'Ehrenstrahl, Mikael Dahl, se fixe en Angleterre (portrait de la reine Anne ; Gripsholm) ; une petite colonie fran9aise ■ — les peintres de plafond Jacques Fouquet et Evrard Chauveau, les sculpteurs Rene Chauveau, I^ouis de la Porte, J. Jacquin — ne tarde pas a se disper-

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ser... lyC seu] peintre qui marque avec quel que talent la transition du xvii*^ au XVIII'' siecle est David von Krafft ; ses oeuvres emplissent des salles entieres de Gripsholm.

Neveu d'Ehrenstrahl, hambourgeois que son oncle appelle a Stockholm pour y etudier la peinture, von Krafft n'a ni la faconde, ni I'imagination creatrice de son parent ; mais d'un long sejour sur le continent (douze ans, 1684-96, dont six passes en Italic, deux en France), il rapporte une surete de dessin, une science de la couleur, une experience de la technique picturale que ne posseda jamais Elirenstrahl ; Venise et Bologne I'ont surtout retenu ; en France, il a connu Mignard, lyargilliere, Rigaud et Francois de Troy. Simple eleve d'Ehrenstrahl a son depart — nous avons vu de quelle inexperience temoignent ses envois de Danemark et d'AUemagne — il revient fort degoute de I'enflure de son premier maitre ; moins brillant, il sera un portraitiste plus penetrant ; il lui succede dans les fonctions de portraitiste officiel : Ehrenstrahl et von Krafft sont les deux maitres de I'abondante iconographie de Charles XII.

Grace a eux Charles XII est partout present a Gripsholm — comme dans la plupart des chateaux et musees de Suede : Ehrenstrahl portraicture I'enfant, I'adolescent jusqu a I'age de dix-sept ans ; entre tant d'effigies, retenons cette gracieuse toile de 1697 (Gripsholm) : le heros, en perruque, manteau royal a revers d'hermine, nous regarde par-dessus son epaule ; son attitude est fiere et coquette ; son visage d'ephebe, son long visage aux yeux enigmatiques, ne revele point encore ses foUes ambitions ; Ehrenstrahl n'a point vu I'ardeur de ce temperament, mais exprime avec son elegance de cour une grace orgueilleuse.

Apres les Charles XII pompeux d'Ehrenstrahl, les Charles XII guerriers de von Krafft ; plus de perruque ; les cheveux releves sur le grand front, un imiforme de guerre, un visage toujours enigmatique, mais ou I'on devine la violence de passions forcenees ; une prodigieuse epopee se lit sur ces portraits, depuis la joie des premiers triomphes jusqu' aux anxietes et aux fureurs du desastre: quelle audace, quelle confiance hautaine, en ce jeune vainqueur vetu de son costume de 1700, mais qui parait avoir ete peint en 1707 ! (Gripsholm). Debout, etroitement sangle dans une tunique a basques bouffantes, haut botte, le poing droit sur la hanche, la main gauche sur la poignee d'une forte epee, voila le Charles XII seconde maniere dont se souviendra la posterite... Fes annees toutefois vont s'appesantir lourdement sur I'Alexandre du Nord ; on en sentira tout lepoids enetudiant au chateau de Drottningholm (salle des generaux) ce portrait de 1717 ou Krafft nous montre une majeste accablee par le sort, mais Tion -resignee : 1' attitude est a peu

pres la meme que dans le portrait de 1707 : void encore la haute epee, la tunique bleue, que sangle un ceinturon militaire, les gants a Crispins, le tricorne, et le long visage, encore allonge par la hauteur du front chauve ; les traits sont creuses, amers ; et toujours ces yeux de visionnaire, avec je ne sais quelle lueur d'orgueil quasi demoniaque ! I,e roi a voulu etre entoure de ses compagnons d'armes; les dernieres annees de von Krafft se sont employees a fixer les traits de ces soldats qui venaient de vivre une fantastique epopee ; ces dix-huit « Carolins »

eussent fourni aunVan Dyck I'occasion d'un etonnant chef-d'ceuvre ; modestement, von Krafft, vieilli, et que ces annees de detresse nationale eprouvent terriblement, se contente de signaler leurs coleres, leur vaillance, leur rude existence, leur passe de bivouacs et de combats ; son art a perdu toute souplesse, quelques-uns de ces portraits sont a peine esquisses (celui du general Hard temoigne de plus de soin), tons manquent deplorablement de lumiere ; pourtant ces Carolins sont inoubliables ; von Krafft nous a legue le spectacle de leur desespoir qui ne voulait pas desesperer.

I^e Charles XII de 1717 a ete popularise par la gravure et de nombreuses repliques, dont une a Versailles; on retrouvera ses traits, idealises, dans le celebre buste de Bouchardon et les diverses evocations du roi qu'ont donnees les artistes du xix^ siecle. I^es portraits dus a Sparre, tres apprecies pour leUr ressemblance, ont ete moins souvent reproduits ; pourtant le portrait dit « de Bender » (signale plus haut), on une copie, dut etre montre a Hyacinthe Rigaud lorsque le conseiller Sack lui demanda I'effigie de son maitre; le beau, et d'ailleurs fantaisiste portrait de Charles XII par Hyacinthe Rigaud, date Paris 1713, que possede le Musee de Stockholm, trahit en effet, assez clairement, cette origine.

David von Krafft. Portrait de Karl Fredrik, due de Holstein (Gripsholm).

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Et void, vus par von Krafft, un nombre prodigieux de contemporains de Charles XII ; Gripsholm le montre en plein talent, notamment avec un imposant Stanislas I^eczinski, ou encore ce delicieux Charles-Frederic, due de Holstein, enfant cuirasse, coiffe d'une abondante perruque, et qui, le baton de commandement- a la main, dans une attitude de jeune dieu, paraitrait theatral si la sincerite du peintre n'eut su rendre la grace mutine du visage... Voici de vigoureux soldats, et des ephebes nerveux, affines, fleurs d'une generation exaltee par trop de succes, minee par de trop violentes emotions ; les femmes sont freles, et fort differentes des Junon hautes en couleur peintes par Ehrenstrahl ; sans doute, von Krafft a pris en Italic le gout des silhouettes aristocratiques ; mais son gout ne contrecarre pas la verite ; ces jeunes femmes au teint pale, au col gracile, caracterisent une epoque et une societe. Cette jeune generation, un peu lasse, et qui raille la pompe exageree du baroque, affectionne la simplicite, et reclame un art plus nuance, plus critique, c'est le xviii^ siecle qui commence.

I.a vieillesse de von Krafft (il meurt en 1724) accuse une decadence singuliere de son talent et de son art ; phenomene frequent en un pays ou I'artiste forme a letranger s'etiole souvent, dans I'isolement, bien loin de se developper. Krafft forme de nombreux eleves, et presque tons les peintres de la premiere moitie du xviii^ siecle sortent de son atelier : les uns — Schwartz, Starbus, Schroder — perpetuent sa maniere ; le plus grand nombre sollicite les lecons du continent : Hysing rejoint Dahlet se fixe en Angleterre ; Pasch et Arenius etudient en Angleterre et en Hollande ; Eundberg deviendra le porte-drapeau d'un art resolument fran^ais.

■ Ee xviiie siecle nouera avec la France des relations artistiques de plus en plus etroites : toutefois il faut citer encore un epigone de « I'ere de la grandeur » ; Georges Desmarees (1697-1775) est un eleve de Mijtens, mais il est plus personnel que son maitre, et manifeste une distinction naturelle, une habilete de dessin, une allegresse legere de la couleur inconnues a Mijtens, dans les nombreux portraits qu'il peint avant de quitter la Suede (1724) ; il est le peintre de la noblesse dans les annees de desarroi qui suivent la mort de Charles XII, I'un des portraitistes les plus expressifs que la Suede eut encore possedes (Voir notamment ses portraits de Gripsholm : Nikodemus Tessin (1723), Frederic I... ; voir aussi au chateau royal de Stockholm une copie de son portrait d'Arvid Horn, un des plus beaux qui se puissent voir en Suede).

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Riddnrhnset (Palais de la noblco

se) et statue d'Oxenstierna.

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