CHAPITRE III
La « grandeur suedoise ». - Influences hollandaises : Riddarhuset. — Influences frantaises et italiennes ; Simon et Jean de la Vallee; las Tessin. — Drottningholm. — Le chateau de Stockholm et I'art du xvin'- siecle. Haoa.
la. Suede, au xviie siecle, echafaude sur la base solide de la monarchie des Vasas un vaste empire qui depasse de beaucoup ses limites naturelles, et lu' donne en Europe le rang de grande puissance ; c'est « I'epoque de la grandeur », a laquelle correspond un rapide developpement de la capitale. Stockholm perd son aspect de forteresse ; il s'affranchit de son enceinte maritime (Kransen) : les remparts de « I'ilot des Freres-Gris » qui prend definitivement le nom « d'ilot des Chevaliers » (Riddarholmen), tombent, et sont remplaces par les palais de la noblesse : la ville deborde par dela les detroits nord et sud, et etend ses faubourgs (malm). Un incendie qui I'aneantit a demi en 1625 facilite le rajeunissement de vastes quartiers. Stockholm voit enfin surgir toute une serie de constructions princieres auxquelles il dut jusqu'a une date toute recente les traits essentiels de sa physionomie.
Epoque glorieuse, et si riche en succes que les plus temeraires entreprises
ne semblent point impossibles au genie suedois : des camps un orgueil presomptueux gagne les bibliotheques et les universites : d'apres une vieille tradition, c'est de Suede qu'etaient partis les Goths vainqueurs de Rome; I'extraordinaire erudition de Olof Rudbeck pretend demontrer (Atlantica) I'identite du pays suedois et de la fameuse Atlantide de Platon. Deux « antiquaires nationaux » (institues en 1630), !es savants du « College des Antiquites » (1667) (dont les collections formerent les premiers fonds du musee historique actuel), quatre Universites (Upsal, Dorpat, Abo, I^und) exaltent le sentiment national et doublent d'une emprise intellectuelle les conquetes militaires et administratives. Gustave-Adolphe invoque la preeminence de sa couronne sur toutes les monarchies. I^a richesse soudaine, les voeux et les reves d'une Suede conquerante trouvent leur expression symbolique en cette Suecia antiqua que public un heroique capitaine, Erik Dahlberg ; recueil magnifique, sorte de Suede monumentale, ou est represente par la gravure 1' aspect — souvent complete au gre de projets irrealises — de tons les edifices importants de la patrie suedoise.
Cette architecture qu'anime une si grande ambition, on pent aisement I'etudier encore aujourd'hui ; le moderne Stockholm ne I'a guere respectee : pourtant on la rencontre partout dans les villes et les campagnes ', le xvii" siecle est en Suede le grand siecle de I'architecture.
Charles IX ayait continue les entreprises de son pere et de ses freres ; apres lui, les constructions royales marquent un temps d'arret, mais ce sent alors les nobles suedois qui font appel aux artistes etrangers ; cette noblesse s'est brusquement enrichie pendant la guerre de Trente ans ; elle a rapporte d'AUemagne le gout des habitudes somptueuses, et aussi de veritables tresors d'art qui repandent en Suede I'eblouissement d'une vraie revelation ; les fortunes s'accroissent des liberalites excessives de la reine Christine et des empietements que favorisent de longues minorites ; en un pays de ressources modiques, la noblesse monopolise une richesse considerable jusqu'a la « reduction » qui, vers la fin du xviie siecle, I'oblige a de ruineuses restitutions. Au cours du siecle, elle multiplie ces somptueuses demeures que Ton rencontre encore a I'oree des grands bois, au bord des lacs, et qui ajoutent tant de caractere a maints paysages suedois : Stockholm n'est pas moins bien partage.
L'influence hollandaise n'avait guere jusque-la cesse de dominer I'architecture : les rapports politiques, I'activite des echanges commerciaux favorisaient une sorte de communaute de gouts qui persiste au xvii^ siecle apres meme que d'autres influences interviennent. Stockholm possede actuellement encore de beaux exemples de cet art importe des Pays-Bas ;
telle cette maison Petersen, construite entre 1640 et 1650 pour R. I^euhusen (elle appartmt par la suite a Aurora von Koenigsmark, mere de Maurice de Saxe), et qui rappelle (Munkbron) — avec toutefois une moindre richesse d'ornementation — le celebre Huis met de hofden d' Amsterdam ; la simplicite de la haute fagade de briques rouges fait ressortir le luxe decoratif des pignons et des portes.
Moins imposante, la maison construite pour le marchand Tomas Funck (53, place Kornhamn) procede de la meme esthetique : une plaque avertit le passant qu'unerecente restauration insera deux nouveaux etages entre I'ancienne facade et le pignon. On ne quittera pas ce coin du vieux Stockholm sans considerer tout aupres le curieux ensemble des maisons von der Linde (la plus ancienne date de 1627), et leurs facades de Wasterlanggatan (68) et de Kornhamn baties, dit-on, avec la collaboration de Aris Claesson de Haarlem et peut-etre de Gillis Gillius- £on de Besche. Descartes y aurait vecu pendant son sejour en Suede. Le porche de Kornhamn avec ses colonnes hermetiques, ses tetes barbues de Neptune et de Mercure, ses pilastres entoures de festons de fruits, annonce la vogue d'une decoration nouvelle et le triomphe du baroque.
La plupart des maisons qui datent de cette epoque ont d'ailleurs perdu tout caractere — sauf quelques maisons de la Grand' Place, notamment la maison Grill, qui a de curieux pignons — et ne sont plus remarquables que par des porches generalement de style baroque, 011 se marient et s'opposent
o iJ
pilastres et figures allegoriques, nobles armoiries ou devises de marchands, inscriptions latines et allemandes (par exemple 6 Svartmangatan, et 20 Svartmangatan, la maison du peintre Ehrenstrahl, avec una porte d'entree surmontee d'un beau monogramme en fer forge. Voir aussi 70 Viisterlang-
Fafade de la maison von der Linde, Vilsterlanggatan.
gatan, et Prastgatan 8 un hall d'entree voute a colonnes et pilastres caracteristique du xvii'^ siecle.)
^'influence hoUandaise persiste beaucoup plus tard sous une autre forme, et se presente avec ce visage plus ou moins classique qu'affectionne de bonlie heure le xvii^^ siecle ; un certain nombre d edifices demeures intacts a Stockholm rappellent de fort pres ces habitations des riches bourgeois hollandais du milieu du xviie siecle ou I'on reconnait la renaissance palladienne; telles la maison no 10, Skeppsbron, les palaisvan der Noot (Sankt Paulsgatan
21), Horn (Wollmar Yxkullsgatan), Rumpff (Gotgatan 38), assez semblables aux constructions de Filip et Justus Vingboon : memes pilastres s'elevant sur toute la hauteur de la facade, memes frontons triangulaires ou en segments, memes guirlandes de fleurs et de fruits, meme predominance des lignes
Maison Tomas Funck.
verticales, meme souci des proportions qui distinguent, par exemple, le Gemeente Museum et le Mauritshuis de la Haye. Mais le chef-d'cEUvre de cet art est, a Stockholm, le Palais de la Noblesse, Riddarhuset, reussite infiniment seduisante, et comparable aux plus beaux modeles du continent. Encore que des architectes frangais y aient travaille, et que Ton se trouve ici comme au confluent de deux courants etrangers, Riddarhuset n'en demeure pas moinsde conception hoUandaise, et fait d'abord songer au Mauritshuis:
STOCKPIOLM
de proportions peut-etre moins parfaites que le chef-d'oeuvre de Pieter Post, Riddarhuset est, aux bords du Mselar, une apparition charmante de grace mesuree, de pittoresque harmonieux, et sans doute le plus precieux example d' architecture ancienne de la capitale suedoise.
Charge d'en etablir le plan, Simon de la Vallee avait d'abord propose
Entree de la maison Erik von der Linde.
un palais qui eiit ete le plus vaste de la ville : ce Frangais appliquait les methodes qu'il avait vues triompher dans I'edification du lyUxembourode Marie de Medicis ; sa brusque disparition — il est tue sur la Grand'-
Place de Stockholm par le colonel Erik Oxenstierna en 1642 fait
passer la direction des travaux aux mains de I'Allemand Heinrich Wilhelm; toutefois, la construction avance lentement en depit des vives interventions du goiiverneur et amiral Klas Flemming. Heinrich Wilhelm
LE XVIIo ET LE XV1II« SIECLE 47
meurt en 1652, et a pour successeur Joest Vingboon, qui ne fait en Suede qu'un assez court sejour (jusqu'en 1656), mais donne a I'oeuvre son orientation definitive. Jean de la Vallee (fils de vSimon de la Vallee), acheve enfin le palais, eleve le vaste — trop vaste — escalier interieur, supprime les fenetres mezzanines projetees par Vingboon, surmonte les fenetres de I'etage d'une rangee d'ceils de boeuf decores de guirlandes, inaugure enfin ce toit onduleux a double corniche ^que I'on
Kornhamnstorg (Place du Marche-au-ble).
retrouve en divers chateaux de Suede (notamment a Drottningholm) , et qui ne semble guere avoir ete employe sur le continent : avec ses statues, ses pyramides a grenades entourant la partie centrale en forme d'autel antique, sa decoration symbolique, ce toit temoigne des preoccupations classiques et savantes du temps; de meme les trophees, les livres, les instruments d'astronomie sculptes au fronton par Heinrich lyichtenberg et Jean- Baptiste Dusart entre 1662 et 1667, et qui traduisent la devise de la noblesse suedoise : « Arte et Marte ». Pilastres a chapiteaux corinthiens, emblemes et motifs decoratifs, parure en fine grisaille, inscriptions latines aux ors assourdis, murailles de briques aux tons fanes, les deux fa9ades composent des spectacles d'un gout discret — celle du sud que precede la statue de
Gustave Vasa, celle du nord qu'encadrent les verdures d'un jardin ou se recueille I'effigie en bronze du grand Oxenstierna.
Riddarhuset represente a Stockholm I'effort supreme — infiniment heureux — de I'influence hollandaise : cette architecture, nee d'une societe
Porte de la maison n^ 20, Grand'Place.
de riche bourgeoisie, n'allait point suffire aux ambitions de 1' aristocratic suedoise : un autre art mieux adapte aux exigences de la vie seigneuriale, et con^u en vue d'un large epanouissement de la societe elegante teute ces vainqueurs assoiffes de luxe et de representation : cet art vient de France ; c'est celui des Du Cerceau et des de Brosse, et bientot des I.e Vau, des Mansart, des Jean Marot...
Des 1637, Simon de la Vallee, qui fut au service de Louis XIII et du prince
Frederic Henri d'Orange, arrive en Suede : en 1639, il re^oit le diplome d'architecte du roi. Son fils Jean de la Vallee obtient le meme titre en 1651, apres cmq annees d'etudes en Italie et en France ; esprit cultive, grand lecteur des oeuvres de Alberti, Serlio, Vignola, il manifeste une extraordinaire activite ; il met la main a presque tons les edifices importants de I'epoque. Son rival, Nikodemus Tessin le Vieux, originaire de Stralsund, le Mansart suedois, ne travaille guere moins, selon des inspirations analogues ; il est plus heureux et, tandis que Jean de la Vallee meurt pauvre, fonde une des families
Hotel de Ville (ancien palais Bonde).
qui ont le plus brillamment contribue au progres de la culture suedoise. Anobli par Charles XI, il legue a Nikodemus Tessin le Jeune une situation bientot accrue par le prestige de longues etudes poursuivies en Italie et d'une brillante carriere politique ; grand seigneur eclectique et savant, Nikodemus Tessin le Jeune ne manifeste pas la meme activite architecturale que sonpere; toutefois son role est considerable ; les tendances italiennes du pere s'affirment vigoureusement dans I'art du fils ; ses maitres sont Carlo Fontana et Lorenzo Bernini bien plutot que Perrault et Mansart. Tel est toutefois le prestige de ceux-ci que Nikodemus Tessin le Jeune dispose selonle goUt frangais les hotels particuliers qui lui sont confies, reservant pour de plus vastes entreprises — notamment le nouveau chateau royal — sa science preferee.
Son fils, le comte Karl Gustav Tessin, sera I'un des plus intelligents mecenes de I'Europe du xviii" siecle.
Tels sont les grands architectes du xvii'^ siecle : Stockholm leur dut entre autres le palais Wrangel (maison royale) de Riddarholmen, entierement defigure aujourd'hui, en sorte qu'on y reconnaitrait difficilement le palais
Porte, Vasterlanggatan 67 (d'apres un dessin du comte Sparre).
le plus magnifique du temps de Charles XI ; les autres palais, non moins gravement mutiles, que nous avons deja rencontres a Riddarholmen, le palais Baath, mieux conserve, oeuvre de Nikodemus Tessin le Vieux, et dontla fagade rappelle celles qu'ediliait vers le meme temps a Paris Jules Hardouin Mansart, et notamment I'ordonnance de la place des Victoires et de la place Vendome ; le palais du baron Carl Sparre, ou le xix'' siecle logea une vaste salle de concert populaire (salle Svea) ; le palais Bonde, actuel hotel de ville, et que cette destination sauvegarda — bati par Jean de la Vallee sur un plan en forme d'H, un pen lourd et pompeux ; le palais Oxenstierna, voisin
du chateau royal, commence par Nikodemus Tessin le Vieux, et dont mie aile seule fut achevee, et demeure en temoignage d'un art dune elegante severite (Bureaux de la Statistique) ; la Banque d'Etat, oeuvre des deux premiers Tessin, comparable au palais Oxenstierna ; le palais Torstensson, reconstruit plus tard par Sofia Albertina, et qui ne garde de son ancien luxe que lesportails de Fredsgatan et de I'interieur. Comment enfin ne pas citer cet etrange palais Sans-parcil (Makalos) eleve par Hans Jakob Kristler pour le
L'ancienne Banque nationale (Jarntorget).
general Jakob de la Gardie, au bord du Norrstrom, et dont il ne reste aucun vestige, mais dont la magnificence parut inoubliable a des generations d'historiens ?
Plusieurs de ces palais nous ont, on le voit, attires hors de la Cite : le developpement des mahn (faubourgs) est en effet rapide au xviie siecle ; entre 1602 et 1634, Norrmalm a un bourgmestre et un Hotel de Ville (emplacement de I'hotel Rydberg) particuliers ; le premier, Gustave-Adolphe ordonne I'extension d'une voirie reguliere a Norrmalm et a Sodermalm, oii jusque-la les maisons avaient pousse au hasard ; bientot va s'affirmer I'usage (dont les plaques des rues affirment la persistance) de designer
les quartiers de Stockholm de noms mythologiques greco-romains ; des 91 « quartiers » de la Cite, le premier (avec Riddarhuset) merita, et garde le patronage d'Hercule, le second (avec I'Hotel de Ville) celui de Mars ; quelques noms demeuraient, que Ton dissemina dans les malm ; Jupiter, Paris, Saturne sent ainsi exiles dans la region de Maria. — Christine poursuit les desseins de son pere, secondee par le premier gouverneur de Stockholm, Klas Flemming, qui demeure dix ans en fonctions, et reforme vigoureusement, en depit de la resistance des habitants. EHe morcele Blasieholmen, et liberalement distribue des terrains contre I'obligation d'y batir ; tout un quartier surgit, on rivalisent les Baath, les Stenbock, les Horn, les Douglas, les Wachtmeister, les de la Gardie. Des « palais d'ete » s'eparpillent parmi des pares... Christine donne I'exemple ; elle a a Humlegarden un pavilion et un jardin ou la reine Ulrique Eleonore aimera venir, accompagnee de ses enfants, oublier la vie de cour ; se doutent-ils, les promeneurs retenus aux environs de la Bibliotheque royale et de la statue de Dinne par le charme du beau pare moderne, que Charles XII, enfant, prit ici ses premiers ebats ?
A la fin du xvii^ siecle, Kungstriidgarden est im beau jardin a lafrancaise; ses charmilles et ses boulingrins sont proteges par un mur d' enceinte qui ne sera abattu que vers 1820.
Sijdermalm grandit parallelement : Charles X Gustave ambitionne d'y introduire une imposante ordonnance architecturale, un chateau royal, un arsenal, des fortifications, et demande a Jean de la Vallee un plan qui nefut jamais execute. Sodermalm attire toutefois maints grands seigneurs, des diplomates etrangers, et connait assez avant dans le xviii'' siecle une periode de grandeur ; aujourd'hui encore, quiconque parcourt ces vastes quartiers hauts — Montmartre de Stockholm, ou les artistes, qui en affectionnent les beaux horizons, voisinent avec une nombreuse population ouvriere — rencontre 9a et la les vestiges d'un passe aristocratique ; et c'est ici, parmi la paix des enclos et des ruelles anciennes, que Ton entendra le plus distinctement la lointaine rumeur de la vie suedoise d'il y a deux siecles.
Des 1663, Stockholm compte 3.784 maisons, dont 614 dans la Cite, 1.245 a Norrmalm, 1.088 a Sodermalm : en trente ans, sa population a triple ou quadruple. Ses habitants s'emerveillent aux corteges guerriers, aux fetes de Christine, mascarades et defiles d'ambassades. Le theatre, represente surtout par des troupes etrangeres, y fait son apparition.
De nouvelles eglises annoncent la multiplication des paroisses : Jean de la Vallee et son gendre Mathias Spihler construisent I'eglise Katharina (1656), premiere realisation complete du type a autel central; la coupole fut,
LE XVIlo ET LE XVIIl" SIECLE 53
au xviiie siecle, I'oeuvre de Adlercrantz. Jean de la Vallee donne aussi les plans de I'eglise de (I^stermalm (1658). Posterieure de quelques annees seulement (1673), I'eglise de Kungsholmen domine modestement un vieux cimetiere ou une tres simple stele marque la tombe du poete Erik Sjiiberg Vitalis.
Portail du palais Sofia Albertina.
II faut, de nos jours, faire un effort pour se representer ce Stockholm du xvii^ siecle, ville non point certes tres vaste, mais toute peuplee de palais divers, ou se resumaient et parfois se melaient les arts a la mode sur le continent, et que lui enviaient les autres villes de la Baltique ; noyes parmi les constructions modernes, deshonores par les pires transformations, la plupart de ces palais sont a peine reconnaissables... lis temoignaient d'un grand et ephemere effort des classes aristocratiques ; et sans doute, tons n'etaient point
d'un gout parfait ; pourtant leur ampleur surprenait nos diplomates et nos voyageurs. I^a decoration en etait particulierement difficile a realiser ; ni industries d'art, ni ouvriers exerces : frequemment Tamenagenient interieur, sommairement traite, ne repondait point aux proportions de I'architecture. lyCS plus riches magnats toutefois obtenaient des miracles; ils n'ont point encore une experience approfondie des choses de I'art : un Axel Oxenstierna, grand politique, ne juge point la peinture avec la finesse deliee d'un Mazarin ; Magnus Gabriel de la Gardie, avec toute la magnificence d'un prince italien.
Kungstradgarden (le Jardin du roi) au xvii" siecle.
est im protecteur des arts insuffisamment servi par un sens personnel pen affine et mal averti ; si on le compare a Colbert, ce sera pour prendre en defaut la solidite de son jugement. Mais il faut admirer leur grand amour de I'art ; ils aiment les beaux appartements, rassemblent les premieres galeries importantes. I,e zele de Magnus Gabriel de la Gardie surtout est infatigable. Avant lui, la reine Christine a possede une collection precieuse, considerablement grossie par le pillage a Prague de cette fameuse Kunst- und W under kammer de Rodolphe II ; mais la reine fugitive ne craindra point, en abdiquant, de depouiller son pays d'une aussi riche proie ; perte inappreciable, et que nul avenir ne saurait reparer.... D'analogues encore que moindres fortunes ont favorise ses sujets : les tableaux, les portraits, les
tapisseries, une profusion d'objets ravis aux opulentes cites germaniques ornent maints chateaux : le secretaire d'ambassade fran^ais Ogier loue fort les merveilles entassees dans la demeure toute neuve de Erik von der Linde : un Ivouis de Geer multiplie ses achats en Belgique et en HoUande , et constitue cette galerie de Finspang dont nous retrouverons une partie au Museede Stockholm... I.a collection de Magnus Gabriel de la Gardie n'en est pas moins la plus complete. Disparate, comme toutes les collections du temps, elle etait riche surtout en anciens maitres allemands et fla-
Kungstradgarden (Aspect actuel).
mands ; vite dispersee, elle a legue aux galeries publiques ou privees de la Suede moderne des ceuvres de Rubens, Jakob Jordaens, Cornelis de Vos, Adrien Van Utrecht...
Mecene irresistible, ce grand seigneur prodigue, a qui la faveur de Christine fit une jeunesse heureuse et sembla presque promettre une couronne, vit entoure d'une cour ; ambassadeur extraordinaire en France, gouverneur de I^eipzig, apres avoir pris sa part des supremes triomphes milita'res et diplomatiques de la guerre de Trente ans, il apparait au couronnement de la reine Christine en 1650 entoure d'un luxe inoui : « II vint comme un satrape oriental », apportant en present ce trone d'argent que I'on voit aujourd'hui dans la salle du trone du chateau royal de Stockholm. II affectionne
les livres, et leguera a I'Universite d'Upsal une magnifique bibliotheque. Parmi ses drabants, ses pages, ses medecins, ses musiciens et ses poetes se glissent des architectes, des peintres et des sculpteurs. Ses chateaux sont les plus vastes et les plus somptueusement pares que la vSuede eut encore vus. Maitre des destinees de son pays, grand chancelier, sa politique aventureuse, les echecs desolants de la fin de sa carriere peuvent bien etre juges severement par les historiens modernes, on ne saurait parler de I'art en Suede au xviie siecle sans evoquer sa singuliere et brillante figure.
Tandis que la famille royale met une sorte de fierte a ne pas suivre de trop pres les modes francaises, et emploie presque uniquement des artistes allemands, anglais, voire italiens — c'est seulement a la fin du xvii^ siecle que des Francais seront convoques, pour la reconstruction du chateau de Stockholm — Magnus Gabriel de la Gardie fait resolument appel a nos architectes et a nos sculpteurs ; cet ami de I^ouis XIV est un ardent partisan de notre art ; il emploie les sculpteurs Jean-Baptiste Dusart, Abraham I'Amoureux, Nicolas Cordier, Faidherbe, les peintres Nicolas Valery, Pierre Signac, Henri de la Vallee, le fontainier Grandmaison ; son principal architecte est Jean delaVallee (Tessinle Vieuxdemeurant surtoutl'architectedelacour). Aujourd'hui encore le chateau de Karlberg, situe aux portes de Stockholm, n'a point tout a fait perdu le caractere qu'il dut a ces artistes.
Karlberg en effet demeure un assez bon exemple de I'architecture de Jean de la Vallee; art un peu retardataire, si I'on songe que la transformation de I'ancien chateau eleve par I'amiral Karl Karlsson G3dlenhielm et achete par de la Gardie est en grande partie posterieure a 1670 ; a une epoque ou Ton tend a developper les fagades rectilignes sur le modele de Versailles, Jean de la Vallee reste fidele a de plus anciennes influences, se souvient de Du Cerceau et de De Brosse, et repete presque le plan du palais Bonde (hotel de ville) ; du cote du lac, deux ailes dessinent une cour rectangulaire oii Ton accede par un escalier de quelques marches ; du cote du jardin, deux ailes se terminent par des pavilions qui enclosent presque completement une autre cour... De magnifiques jardins disposes et ornes a la frangaise entouraient le chateau, que la « reduction » fit tomber aux mains de la couronne ; la reine Ulrique Eleonore y resida longuement ; depuis 1792 Karlberg est le siege de I'Ecole militaire. I^es nombreuses toiles qu'y entassa de la Gardie (ses Titiens et ses Tintoretos etaient-ils cependant authentiques ?) les portraits de nos princes et de nos generaux qu'il s'etait plu a grouper dans une « sahe frangaise » ont depuis longtemps disparu ; mais 9a et la, de beaux plafonds un peu lourds attestent encore le concours des artistes cites plus haut, et aussi la collaboration de I'ltalien C. Carove.
LE XVlic. Kx J- J, XVIIle SIECLE
A Ulriksdal, ou retrouve moins aisement le souvenir de Magnus Gabriel de la Gardie ; quand il herita du chateau construit par Hans Jakob Kristler, il dut en modifier I'aspect de s^.mplicite voulu par son pere, soldat peu sensible au raffinement du luxe ; des 1669 toutefois Ulriksdal, achete par Hed-
Hotel du gouverneur,- la fausse perspective.
wige Eleonore, subit de considerables transformations auxquelles preside Tessin le Vieux. A la fin du xviie siecle, il est une des residences preferees ou la vieille souveraine se plait a rassembler ses richesses d'art... De successives restaurations I'ont si fort metamorphose qu'on aurait tort toutefois d'y chercher d'importants vestiges de I'art du xvii^' siecle... Au xviiie siecle, Gustave III, qui affectionna la grace parfaite de cette region du Ma^lar — nous le retrouverons non loin de la, a Haga — y donna quelques fetes; on voit encore pres du chateau la maison (la Confidence) ou il installa son
inevitable theatre, et le cottage ou il aimait s'entretenir avec le vieux lecteur de la cour, cet habile et spirituel Peyron. Charles XIV Jean (Bernadotte) installe a Ulriksdal ses vieux soldats invalides. Charles XV releve le chateau de cette decadence, en en faisant le centre prefere de sa vie de monarque lettre et artiste ; la plus grande partie des collections qu'il se plaisait a y accumuler ont enrichi les musees de Stockholm. Ulriksdal n'est plus qu'une residence royale oii le luxe du dernier demi-siecle est cruel aux souvenirs du passe. Mais le site detneure I'un des plus charmants qui soient : le lac, les jardins, les beaux ombrages, cadre admirable de ces chateaux qui, dans le voisinage immediat de la capitale, recelent des tresors de souvenirs parmi les enchantements de la plus douce nature.
A mesure que le xvii^ siecle finissant compromet les trop rapides fortunes de la noblesse, les vastes entreprises architecturales sont abandonnees ou suspendues ; Tinitiative privee semblerait morte si Ton ne citait I'hotel que se construit lentement, amoureusement, au gre des disponibilites de ses insuf fisantes finances, Tessin le J eune (actuelle residence du gouverneur de Stockholm) . Ici du moins, le temps n'a point altere un delicieux ensemble : cet <( hotel du gouverneur » est comme le pendant de Riddarhuset, et dans un autre style le second chef-d'ceuvre dont le Stockholm moderne est redevable au XVII*' siecle. ly'edifice est de proportions modestes, mais il temoigne dans toutes ses parties d'une extreme recherche, et du goiit le plus experimente ; tout ici est acheve ; Tessin pretendait prouver dans cette demeure qui lui appartenait sa science et son entente de la decoration ; il correspond avec Cronstrom, ministre de Suede a Paris, pour obtenir le concours d' artistes habiles ; reclame-t-il 1' envoi de douze statuettes mythologiques, ceuvres du sculpteur I,efevre, il entend qu'elles soient approuvees par de bons juges, et ne les accepte qu'apres qu'elles ont ete examinees par Coypel, Coj^sevox, Berain, Perrault, Fouquet, Girardon. I^es connaisseurs parisiens sont curieux de ses plans ; deux des plafonds de son palais sont vulgarises par le graveur lyC Clerc...
Tant de soins ne furent du moins pas depenses inutilement. I,' emplacement est de mediocre etendue et ne laisse au jardin qu'un etroit developpement. Tessin I'avait choisi ainsi, a cause du voisinage du chateau royal, la grande creation et I'orgueil de sa carriere ; il revait de presider un jour a I'arrangement d'un ensemble architectural a Slottsbacken, et vaguement esperait I'inaugurer par ses propres moyens ; il eleva une faQade simple, et qui annon^ait discretement un luxe aristocratique ; constructeur, il donnait libre cours a ses gouts italiens, reduisait jusqu'a les rendre presque invisi-
bles les toits — dont il reprochait si vivement a Mansart d'exagererla hauteur — se contentait dun simple porche encadre de deux hermes et surmonte d'un petit balcon ; pour 1 'interieur, il se fie aux methodes fran^aises, fait pemdre ses plafonds et ses murailles par Rene Chauveau, Desmeaux, Jacques Fouquet, s'mspire des modeles de Berain. Toutefois les figures decoratives du grand salon revelent ses gouts italiens : Bramante et Bernini representent I'architecture, Michel-Ange et Alessandro Algardi la sculpture, Raphael et Annibale Caracci la peinture. I.e jardin enfin. avec ses pavilions, ses
Drottningholm. Facade sur les jardins.
statues, sa fausse perspective franchissant un semblant de palais, est un modele d'ingenieuse ordonnance : Tessin avait projete d'y etablir un « ermitage )), une grotte comme au palais Alfieri. Tel quel, il demeure comme un morceau d'ltalie transports en plein Nord scandinave.
Sauf Tessin, qui requiert pour cet hotel le concours des meilleurs artistes, le mouvement artistique n'est plus guere soutenu a la fin du xviie siecle que par la famille roj^ale ; tons les efforts se groupent autour des deux plus vastes entreprises architecturales que la Suede ait connues depuis la Renaissance, le chateau de Drottningholm, et le nouveau chateau de Stockholm.
Delicieusement situe sur les bords du Maelar, Drottningholm est le Versailles, le Potsdam, le Nymphenburg de la capitale suedoise : palais-musee — encore que la famille royale y reside frequemment — on I'art d'autrefois
survit dans son cadre natural, baigne d'une atmosphere d'histoire. NuUe part I'architecture de I'ere Caroline n'apparait plus majestueuse en meme temps que mieux assouplie aux exigences nouvelles de la vie elegante : Tessin le Vieux, qui dirigea la construction de 1663 a sa mort (1681), s'inspire ici de modeles
Drottningholrn. Salle des Drabants.
frangais, auxquels il associe des souvenirs suedois ; I'edifice, rectangulaire, enclot deux cours etroites ; aux quatre coins, quatre pavilions remplacent les tours des anciens chateaux suedois ; aux deux extremites deux larges cours sont dessinees par des galeries basses a toit plat, flanquees elles-memes de deux tours rondes a coupoles placees dans I'axe du palais. Ainsi I'allongement des fagades sur le lac et sur les jardins se deroule en lignes nobles, harmonieusement rompues par le relief des pavilions, dominees par le corps
central aux toits de cuivre sombre. Comme pour notre Marly, il fallut de considerables travaux accessoires ; des marais furent combles ; Tapre nature, SI souriante aux rives ombragees du lac, en quelques clairieres disseminees parmi le capncieux entassement des galets et des rocs, semblait au dela rebelle a rordre; des jardms a la frangaise s'y etalerent cependant, apres que Tessin lejeune, bientot aide de Harleman, eiit pris les conseils de Le Notre. On y dissemma de nombreux bronzes du Hollandais Adrian de Vries, eleve de Gio-
Drottningholm. Chambre a coucher da
vanni da Bologna, conquis au xvii^ siecle en Allemagne et en Danemark. Ces parterres, ces charmilles, ces fontaines, ces bronzes et ces marbres, entoures des verdures profondes de tilleuls centenaires, temoignent aujourd'hui encore d'un double triomphe ; nul ensemble plus accueillant ni, pour mi Frangais, plus familierement expressif.
II semble bien qu'a la mort de Tessin le Vieux I'edifice ait ete presque acheve : Tessin le Jeune le complete de 1696 a 1700. Des 1665 avait commence la grande affaire de la decoration et de I'amenagement interieurs, qui n'est point terminee lorsque disparait en 1715 I'infatigable ordonnatrice des travaux, Hedwige Eleonore. C'est en effet la reine douairiere qui, sur I'emplacement d'un ancien chateau detruit par I'incendie, a resolu d'elever une brillante
residence ; orgueilleuse, elle exerce ici un impetueux mecenat, et, pour realiser le plus affectionne de ses reves, fait appel a tous les artistes. Etrangers ou Suedois, presque tous ceux qui vecurent en Suede de son temps furent employes par elle ; c'est en reclierchant leurs oeuvres, parmi les enrichissements dont les compliqua le xviii*' siecle, que I'on se fera le plus aisement une idee de Tart carolin.
Giovanni et Carlo Carove apparaissent icidetres habiles stucateurs, adroi-
Drottningholm. Le palais chinois.
tement secondes par leurs compatriotes Giovanni Bernardo, et Giuseppe Marchi]; le sculpteur hollandais Nicolas Millich est I'auteur des statues allegoriques en marbre du grand escalier figurant Apollon, Minerve (sous les traits de la reine Christine) et les muses, et des bustes des rois goths. I/a decoration sculpturale exterieure est I'oeuvre du Suedois Johan Kiopke. I^es nombreuses peintures, fresques et plafonds sont dus en grande partie au Suedois Johan Sylvius, aux AUemands naturalises Suedois David Klocker Ehrenstrahl et Johan Philipp Ivcmke, au I<'ran9ais Kvrard Chauveau... Admirez leur collaboration en cet escalier magnifique, qui s'etend sur la moitie de la profondeur, et un quart de la longueur du corps principal du palais ; ces colonnes doriques, ces balustrades ornees de statues de marbre, ces surfaces murales oii alternent fenetres, niches, pilastres, ces pan-
LE XVII" ET LE XVIIl" SIECLE
neaux eclatants ou une peinture decorative a represente les nations etrangeres en contemplation devant la splendeur royale (Johan Sylvius semble en avoir tirel'ideede dessins executes a Versailles par Tessin le Jeune) sent d'un art somptueux, analogue a celui dont s'entoure la monarchic du Roi- Soleil au temps de I^ebrun. Meme recherche d'une magnificence un peu pesante en ces salles des drabants (septentrionale et meridionale), la chapelle, les deux galeries peuplees par Johan Philip Lemke de visions de batailles
Drottniiigholm. Un salon du palais chinois.
d'apres des dessins du comte Erik Dahlberg ; la galerie inferieure celebre les victoires de ce Charles X Gustave que Bossuet evoquait si superbement parmi les terreurs de la Pologne surprise ; les triomphes de Charles XI sont figures dans la galerie superieure, plus luxueuse, et dont le plafond est une des oeuvres les plus vastes et les plus heureusement achevees de Sylvius — toujours seconde par le stucateur Carlo Carove. Ehrenstrahl donne libre cours, dans le salon qui porte son nom, a son imagination fertile et a sa verve superficielle et brillante; il represente, ende vastes compositions allegoriques, rhistoire de la famille royale de 1660 a 1695 ; n'examinez pas de trop pres cette peinture hative et parfois enigmatique ; vous la retrouverez a son avantage dans la chambre de parade ; ici s'exagere la frenesie decorative du
baroque ; nuUe part Ehrenstrahl n'a plus habilement coopere (1668) a I'exaltation du culte monarchique qu'en cette salle bleu et or oii, par dela une balustrade, le lit royal semble figurer I'autel.
Ainsi s'affirment aujourd'hui encore par des ceuvres nombreuses — j'ai signale dans un precedent chapitre (II) la salle des generaux — I'art carolin et le gout d'Hedwige Eleonore, en depit des modifications et des nouveautes que deux siecles posterieurs out introduites a Drottningholm. ly'apport du xviii*^ siecle est surtout remarquable ; sa grace legeres'accommodedece cadre pompeux ; les commodes franijaises, les meubles de Boulle, les fauteuils et
Le chateau de Stockholm (tableau du prince Eugene)
les bureaux Gustave III voisinerent longtemps avec des toiles de Desportes, I,emoine, I^ancret, Pater, Restout, Nonotte, Boucher... dont la plupart s'alignent aujourd'hui aux cimaises du musee de Stockholm. On voit encore a Drottningholm, outre des portraits de David von Krafft et Bhrenstrahl, maints portraits de ces quasi frangais, I^undberg et Roslin, contemporains de Douis XV et de I^ouis XVI ; de Roslin notamment I'effigie inquietante de la souveraine qui, apres Hedwige Eleonore, influa le plus profondement sur le developpement de Drottningholm, I,ouise Ulrique ; le beau peintre d'etoffes, le prestigieux habilleur a su travailler psychologiquement, et nous leguer un masque inoubliable de la reine vieillie, humiliee et farouchement haineuse. Du meme (copies) Douis XVI et Catherine II. De Antoine Pesne (probablement) Frederic-Guillaume de Prusse et sa femme. ^a et la d'impor-
tants Gobelins ; les trois panneaux (Jason et Medee) du ,, salon des Gobelins », donnes par Louis XV a Gustave III en 1771 ont un peu pali : le magnifique « Thesee sacrifiant le taureau de Marathon ,, (d'apres Carle van Loo ; don de Louis XVI a Gustave III, 1784) du salon chinois semble intact ; on le comparera sans desavantage a la belle serie britannique (xvii^ siecle) Hero et Leandre (salon Oscar) dont est si fiere a juste titre la collection royale. Bien entendu le xixe siecle n'est point absent ; il nous apparait deja lointain en cette immense salle du Trone, ou desContemporains, restaureepar Oscar II.
Chateau de Stockholm (facade meridionale) .
€t qui n'a guere garde de son ancien aspect que le plafond, assez mediocre, de Sylvius et Chauveau ; les portraits de tous les souverains d'Europe du milieu du xixe siecle semblent y attendre melancoliquement les rares galas des fetes officielles et des congres internationaux.
Les travaux les plus importants toutefois furent entrepris au xviiie siecle : propriete particuliere de Louise Ulrique de 1746 a 1777, Drottningholm devait etre aux yeux de I'intelligente souveraine un modele de residence princiere adaptee aux gouts et aux curiosites du temps ; ses architectes, Harleman et Karl Gustaf Tessin, redistribuent pour des commodites nouvelles les trop vastes appartements. Elle cree cette bibliotheque, decoree avec une sobriete qui annonce le style Louis XVI, ou elle se plait a reunir savants
et lettres. Linne decrit ses collections d'histoire naturelle. Achetaiit de nombreux tableaux en France, en Hollande — et d'un coup la galerie de Karl Gustaf Tessin — elle prepare les plus precieuses richesses du futur musee de Stockholm. Quand elle le vend a son fils, Gustave III, Drottningholm est deja une sorte de musee oii les arts et les sciences sent brillamment representes — lyouise Ulrique enfin et Gustave III firent elever la plupart des constructions qui environnent le chateau : ces pavilions groupes autour d'un theatre rebati par K.-J.. Cronstedt en 1762-66 — le « pavilion de chasse »
Chateau de Stockholm. Escalier occidental.
possede encore des toiles ou Ehrenstrahl animalier se revele comme le precurseur du tres moderne lyiljefors — les maisonnettes de Kanton, ou les theories economiques d'une epoque eprise d'arts mecaniques avaient fait installer des usines en miniature — sorte de Trianon industriel — ou encore ce delicieux palais chinois, oeuvre de Karl Fredrik Adelcrantz, et qui remplace vers 1763 d'ephemeres pastiches de 1' architecture extreme-orientale ; la « tour gothique » ou le Frangais Jean-Ivouis Desprez manifeste une conception singuliere du gothique ; la maison du gouverneur, qui dissimule parmi les frondaisons une simple et gracieuse fagade antique (1790)...
Que de corteges et de fetes en ce Drottningholm du xviii^ siecle ! plus discretement intimes, et quasiment bourgeois sous I,ouise Ulrique et Adolphe-
Frederic, plus pompeux, soumis a une severe etiquette, quand s'y agite lacour a demi f ranyaise de Gustave III - Gustave III, roi lettre, galant et theatral, et dont 1 eloquence, les allures nobles, les gestes de bravoure accompagnent les dermeresgrandesvictoires de la Suede; en sortequelesSuedoisd'aujourd'hui jugent avec une severite nuancee de fierte la legende amoureuse, guerriere et scandaleuse de cette cour et de ce roi. Melancolie de ces souvenirs en ces
Chateau de Stockholm. Grande galerie.
jardins, ce pare anglais, ce theatre de verdure, ces pelouses ou resonnerent tant de propos fri voles, ou se jouerent tant de divertissements, tournois et carrousels, tel ce jour fameux ou, enflamme du souvenir de notre Amadis, Gustave III apparut en Esplendian empresse a la delivrance de la belle Briolani...
Bernadotte meprisa ces souvenirs : Drottningholm parut abandonne j usque vers 1846, date des premieres restaurations d'Oscar ler, completees par ses successeurs et surtout Oscar II.
Le role que joue Drottningholm dans I'histoire de I'art en Suede a la
j&n du xvii"^ siecle appartient pendant presque tout le siecle suivant au chateau de Stockholm ; les proportions de ce monument — I'un des plus vastes de la Scandinavie — commandent un effort prolonge ; en un temps agite, ou la noblesse, en lutte contre les deux autres Btats, renonce aux couteux mecenats, la construction du chateau absorbe presque toute I'activite des principaux artistes ; le souci de la mener a bien entraine de perpetuelles enquetes a I'etranger ; le chateau est au centre de la vie artistique ; il soUicite tons les concours ; les credits des architectes permettent la distribution de bourses de voyages a de jeunes peintres et sculpteurs. I^e chateau determine I'organisation officielle de I'art, et ces rapports etroits avec la France auxquels la Suede doit ses premiers grands succes artistiques.
Des le milieu du xvii"^ siecle, la transformation du vieux chateau feodal des Vasa avait paru necessaire : un plan fut propose par Jean de la Vallee : ce n'est toutefois qu'en 1690 que Charles XI coniie a Tessin le Jeune la mission de rebatir le corps septentrional. Tessin s'etait methodiquement prepare a I'accomplir, etudiant, au cours de ses voyages, les chefs-d'oeuvre les plus reputes, relevant le detail des palais Farnese, Chigi, Gaetani, Campidoglio, et autres edifices remains, obtenant a Paris communication des plans du Bernin pour le lyouvre... Un violent incendie (1697) seconda les vceux d'un temps peu favorable aux complaisances archeologiques, aneantit le vieux chateau, non sans endommager le corps de batiment rapidement eleve par Tessin avec I'aspect qu'on lui voit encore aujourd'hui. Sans retard I'architecte fit adopter un plan nouveau de reconstruction totale.
Nul contraste plus saisissafit que celui de cette architecture italienne, aux lignes majestueuses et simples, et de I'ancien chateau, amoncellement irregulier d'ailes sombres, de tours, et de pittoresques pignons : au lieu des trois cours anciennes, une seule, carree, tres vaste ; a Test et a I'ouest quatre ailes ; celles de Test encadrent un jardin en terrasse ouvert sur la rade (cour des Lynx), celles de I'ouest, inegales, s'avancent vers le demi-cercle de constructions qui enclosent une cour fermee. I^'ensemble est nettement romain, conforme aux enseignements de Vignola et de ses successeurs. Dressee sur la partie la plus elevee de la Cite, dominant moderement les quartiers du nord, exhaussee, mais facilement accessible, precedee de vastes espaces et de nappes miroitantes, c'est de Norrmalm qu'il faut d'abord decouvrir la masse harmonieuse du chateau ; situee au centre de la ville, elle en commande les principales perspectives ; elle orne sans ecraser ; incorporee au paysage stockholmien par un architecte de genie, elle en demeure le trait le plus saillant, et comme la caracteristique heureuse, affectionnee des habitants, incessamment celebree par les peintres, les graveurs et les illustrateurs.
LE XVlIe RT LE XVIII" SIECLE
Une extreme sobriete caracterise la fa9ade nord ou la decoration est uniquement constituee par la vigoureuse architecture des fenetres, les corniches et les pilastres et bossages vermicules des encoignures — tous details dont les modeles furent empruntes aux palais de Rome, notamment les palais Paluzzi, Chigi, Sciarra, Borghese, etc. Meme ordonnance pour les fagades septentrionale et meridionale de la grande cour. La facade orien-
Chateau de Stockholm. Un salon.
tale (cour des Ivjmx) et, dans une certaine mesure, les fagades interieures orientale et occidentale rappellent les dessins du Bernin pour le Louvre. La fagade occidentale — avec ses medallions des rois, les dix cariatides de Charles-Guillaume Cousin — fut jusqu'a ces dernieres annees la plus achevee ; les travaux ordonnes par Oscar II et Gustave V ont toutefois complete la fagade meridionale qui, aujourd'hui, est la plus somptueuse : colonnes corinthiennes, entablement, trophees, niches, statues, la partie centrale presente I'aspectd'un arc de triomphe rappelant le Gesu ou Saint- Jean de Latran ou la Fontana dell'Aqua Paola ; les trophees furent mis en place entre 1736 et 1740 par Charles-Guillaume Cousin; les seize has-
reliefs de Rene Chauveau, les quatre groupes de Bouchardon representant des enlevements n'ont ete coules en bronze qu'a la fin du xix^ siecle. Ailleurs encore les memes artistes reparaissent, Rene Chauveau notamnient avec les lions de bronze de la « rampe des lions » qui donne acces a r entree septentrionale, et la decoration de cette entree, Bouchardon avec des torcheres, les beaux hauts-reliefs de I'entree occidentale... Des le debut en eifet Tessin, peu satisfait des ressources qui s'offraient a lui, avait fait appel a des artistes etrangers ; aussi bien la fin du xvii^ siecle voit-elle disparaitre Sylvius (1695), Carove (1697) et Ehrenstrahl {1698). Tessin appelle des
Chateau d'Ulriksdal.
Frangais formes a I'ecole de Ivcbrun, eduques dans I'atmosphere de Versailles ; ainsi paratt a Stockholm la premiere colonic d'artistes fran9ais, le peintre Jacques Fouquet, les freres Chauveau (Rene sculpteur, Frangois graveur, Evrard peintre), Desmeaux, auxquels se joignit I'ltalien Pietro Pagani. Groupement tot disperse : les guerres de Charles XII epuisent en effet les finances suedoises ; et sans doute le roi temoigne un vif desir de hater la construction de son chateau ; sa rude volonte seconde inf atigablement le zele passionne de Tessin. Un jour vint cependant ou, parmi le deuil de la patrie exsangue, il fallut arreter les travaux : tandis que le heros s'attarde en une lointaine Turquie, les coUaborateurs de Tessin se dispersent ; a son grand desespoir, pres de vingt annees s'ecouleront avant la reprise de ses plans ; il meurt (1728) peu apres avoir assiste au vote par le Riksdag de credits nouveaux. I^e chateau sera acheve sous la direction de son fils
Karl Gustaf Tessin (1728-41), Harleman (1741-53) et K.-J. Cronstedt. La famille royale s'y installera en 1754.
Comme son pere, Karl Gustaf Tessin recherche des concours franQais : a penie charge de la direction des travaux, il s'empresse vers Paris, en quete de modeles, d'artistes, et d'ouvriers d'art; son collaborateur Harleman fait le meme voyage en 1731. On tente d'attirer en Suede Pater, Oudry, Tiepolo ; un traite lie enfin les peintres Guillaume-Thomas Taraval, Nicolas Deslaviers, Lambert Donnay, les sculpteurs Antoine Bellette et Michel Lelievre ;
La douane.
plus tard viendront Jacques-Philippe Bouchardon, puis Pierre Larchevesque. Telle est la seconde colonic frangaise, qui importe en Suede le rococo.
Pendant tout le xviiie siecle se poursuivent I'amenagement et la decoration interieure du chateau, en sorte que du baroque au style Louis XVI, toutes les formes s'y superposent et parfois s'y melangent, ca et la recouvertes par I'Empire cher a Bernadotte. C'est ainsi que dans la partie septentrionale, ou les plans detailles de Tessin furent strictement executes, triomphent les pompes du baroque. Tessin apporte tons ses soins a une grande galerie rivale de notre Galerie des Glaces ; il voulut un salon de la Guerre et un salon de la Paix ; pilastres, lourde corniche avec figures modelees par Rene Chauveau, plafond allegorique peint en tons violents par J. Fouquet. Une decoration
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