CHAPITRE IV
STOCKHOLM MODERNE
Stockholm au temps de Bernadotte. — Les freres Martin. — Les grandes entreprises d'edilite. — Renaissance de I'architecture siiedoise contemporaine. — Stockholm et les poetes.
Oscar Levertin, critique et poete, qui eut du passe de Stockholm une delicate intuition et s'efforQait d'apercevoir la vieille ville sous le texte de la ville contemporaine « comme on dechiffre le secret d'un palimpseste », s'est plaint quelque part de ne point rencontrer, dans la capitale, un coin ou Ton put, « en fermant les j-eux, entendre les saintes cloches eveiller la ville au^son argentin des matines, ou les chants nocturnes des nonnes I'inviter au repos sur le sein de la mere celeste ». Ce n'est pas seulement le moyen age catholique, mais le passe le plus recent dont il est aujourd'hui souvent difficile de retrouver le visage ; un extraordinaire renouvellement des quartiers anciens, une enorme croissance, la multiplication, en ces vingt dernieres annees, des grands travaux d'edilite et des entreprises architecturales ont
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profondement modifie I'aspect et le caractere de la ville historique : artiste infiniment sensible, Oscar Levertin s'effrayait de cette fievre d'enrichissement : « Stockholm a I'air d'un rentier nouvellement enrichi qui, pour la premiere f ois, attend des etrangers de marque, et ne pent s'assurer assez d'espace, assez d' elegance dernier cri, de peluche et de cuivre poli. » Si vite qu'ait grandi le nouveau Stockholm, il beneficie toutefois des obstacles quasi invincibles qu'une prevoyante nature accumula sous les pas d'une voirie niveleuse : Stockholm eprouvera de serieuses difficultes a devenir une ville banale ; grande cite moderne, et comme un pen embarrassee de sa trop rapide croissance, grande cite trop pen fiere d'un glorieux passe, elle demeure plus que jamais la « reine du Ma^lar ».
Reine marine, reine sylvestre ; la civilisation continentale qu'elle s'assimile, et parfois depasse avec un zele quasi americain, s'impregnera toujours entre ses murs d'une odeur d'embrun et de resine.
Comment imaginer, lorsqu'on parcourt ces avenues, ces boulevards et ces quais, la simphcite bourgeoise par ou Stockholm sembla naguere si seduisant ? II apparait patriarcal et doucement somnolent en cette precieuse serie de toiles du paysagiste Safvenbom, que possede la municipalite :
eleve de Joseph Vernet, Safvenbom evoque des rades placides, des carrefours a demi deserts, des jardins, de proches horizons de forets ; de meme
ses eleves Johan Filip Korn et Anders Holm. Vers la fin du xviii® siecle, les freres Martin peignent avec une minutie patiente un Stockholm anime de scenes populaires : I'aine surtout, Elias Martin, a laisse un grand nombre de charmantes aquarelles, dont la couleur legere et le dessin exact fixent le souvenir d'une ville aimable, familierement accueillante, encore paree de graces rustiques. Tel est en effet le Stockholm de Bellman : I'activite mercantile demeure concentree dans les ruelles de la cite, pavoisees d'une infinite de pittoresques enseignes, flanquees d'innombrables cabarets et vide-bouteilles ;
Maisons de bois du vieux Stockholm.
jusque parmi leur brouhaha. Bellman ne cesse d'entendre le bruit du flot et le murmure du vent dans les roseaux, double melodic aux variations indefinies qui semble le leit-motiv de son art.
Un autre poete nous avertit que des le premier tiers du xix^ siecle, un nouveau rythme s'installe dans la vie stockholmienne ; pour Almquist, romantique genial, poete et romancier, le coeur de la capitale n'est plus la Cite : Stockholm n'est plus « I'lle des lies, sans pareille dans le passe ni dans le present, attirante comme un puissant aimant », que chantait des le xviie siecle un poete enthousiaste. Stockholm, c'est Norrmalm, ville non plus insulaire, mais vigoureusement agrippee au sol illimite, et qui pousse audevant des campagnes ses barrieres et ses actives banlieues. Deja, le culte de la vihe grandissante requiert des historiographes professionnels, chro-
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niqueurs, romanciers epris des modes et des aspects ephemeres ; un Orvar Odd (Sturzen-Becker), un Auguste Blanche nous revelent la persistante bonhomie de la capitale de Bernadotte : le premier commence d'ecrire au lendemain de 1830 ; la « Cite » deperit, les heros de Bellman sont morts ; « leurs menuets et leurs serenades sont remplaces par les cavatines sentimentales de I'orgue de barbarie » ; les passants, vetus a la mode frangaise, se hatent vers Drottninggatan, « cette rue de la noblesse, du patchouli, des decorations
Rosenbad.
et des chales de cachemire », devenue I'artere elegante et vivante. Haga est oublie ; Bernadotte a mis Djurgarden a la mode, Djurgarden ou des 1808 Jean-Baptiste Le Maire attirait la f oule elegante a I'Auberge Francaise, tandis que son compatriote Pierre Bichard preludait au succes du cabaret, fameux aujourd'hui encore, de Hasselbacken, Djurgarden ou Auguste Blanche, feuilletoniste intemperant, ami des proches banlieues, conduit les heros et les heroines de ses intrigues melodramatiques, et de ses recits de moeurs populaires et bourgeoises a la fagon d'Eugene Sue.
lyongtemps Stockholm grandit sans que cette seve nouvelle favorise la beaute ; les « casernes de louage » alignent sans grace des appartements entasses avec I'unique souci de proportionner au « rapport » le nombre des
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locataires ; et sans doute la ville inaugure une hygiene ; le balayage des rues, longtemps bi-hebdomadaire, et confie au soin des habitants, ne devient quotidien qu'en 1869 ; mais des 1845 des equipes allemandes commencent la substitution, dans les grandes voies, d'un pavage regulier aux capricieux empierrements ; en 1844 la maison qui porte le n° 5 Jakobsgatan, reconstruite, s'adorne d'un trottoir ; nouveaute que Ton imite bientot, qu'il sera toutefois difficile d'imposer a tous les proprietaires ; la premiere, Regerings-
Hotel du comte W. de Haliwyl.
gatan offrira deux trottoirs ininterrompus, ou la foule disciplinee des passants defilera (aujourd'hui encore) en deux courants paralleles et contraires. Kungstradgarden, debarrasse sur trois cotes de son mur d'enceinte en 1820, voit tomber son mur septentrional en 1850 ; I'incendie du vieux palais Maka- 16s degage I'horizon sur le Norrstrdm : une elegante promenade demeure ouverte au cceur de la ville, ornee de deux statues symetriquement disposees : Charles XII et Charles XIII ; des mortiers beants entourent le socle de I'une, des lions de bronze le piedestal de I'autre ; d'ou le dicton stockholmien : « un lion entre des cruches, une cruche entre des lions ». 1,'enclos agreste de Humlegarden, ou le xviii<= siecle avait connu un theatre achalande, ou des danseurs
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de corde des charlatans et des baladins s'ebattaient parmi des vergers et depaisibles vacheries, devient un beau pare. Partout on s'efforce d'aplanir une surface raboteuse et inegale ; on retrecit la rade de Nybroviken, on comble des anses ; des terrassements soudent au sol ferme maints ilots • on multiphe les ponts, les ascenseurs ; la dynamite de Nobel permet d'accelerer ces travaux ; un tunnel s'ouvre aux pietons... Rude entreprise, qui dure, prend de nos jours une ampleur nouvelle, et triomphe de formidables
La poste.
obstacles ; Stockholm est en lutte perpetuelle avec son sol ; les quartiers suburbains.ont ici un caractere bien particulier : colhnes eventrees, parois de granit bleu ou noir que I'on entame a coups d'explosifs, chantiers rocheux ou les maisons se bousculent parmi de maigres pins ; aspects tragiques de conquete ou de jeune colonisation.
Parcourir les quartiers du xixe siecle, c'est constater les mefaits de I'ere, heureusement close, des lourds crepis multicolores et des affreux platrages — et la vigoureuse renaissance de 1' architecture suedoise contemporaine. Aux environs de 1870, sous I'influence de Scholander, artiste sincere, mais
qui ne s'eleva point a la conception d'un art national, les architectes n'etudient que 1' antique et la haute Renaissance ; Hugo Zettervall s'emancipe a peine d'un excessif academisme. I. 'architecture religieuse fournit un ample sujet de discussion ; on cherche un type d'eglise protestante; en consequence,
Valdemarsudde (Villa du prince Eugene).
on restreint le choeur des eglises catholiques ; on affectionne les temples a autel central; aussi bien, la chaire importe-t-elle beaucoup plus que I'autel; tout le monde doit voir et entendre le pretre. Entre 1880 et 1890 I'architecte E.-V. Langlet developpe ses raisons sans imposer sa theorie. En reaction centre les « anti-catholiques » s'eleve cette eglise Johannes, haute et claire nef gothique, correcte et froide, selon I'ecole du berlinois Otzen. En meme temps, 1' architecture civile cherche des formes nouvelles; les protestations
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se font plus vives contre la platitude ruuaeuse des facades en trompe-l'oeil • de jeunes architectes etudient les maisons des vieilles ruelles de la cite les anciens edifices de Gotland, Vadstena, Kalmar... ; ils sont avides de traditions autochtones; le professeur A.-T. Gellerstedt les encourage; I.-A Clason construit 1 un des premiers, sur le Strandvagen, une vaste maison en pierre de taille, donnant le double exemple dune belle matiere judicieusement employee et d une severe sobriete decorative. Desormais disparaitront les
La salle a manger de Valdemarsudde.
platres, les enduits et les badigeons. Stockholm n'entend plus edifier qu'avec des materiaux honnetes de spacieux et solides immeubles. Reforme qui favorise les recherches dune pleiade de talents : prives de la ressource des moulages, les architectes sont contraints de limiter la decoration : ils la concentrent sur quelques points, I'entourent de vastes surfaces nues, retrouvent ainsi I'elegance et la force des anciens styles : « peut-etre, ecrivait en 1896 le professeur Clason, nos rues ne sont-elles pas plus belles ; elles sont plus sages ; la beaute viendra ensuite ». Prophetic que realisent 9a et la les oeuvres de Clason lui-meme, de Ferdinand Boberg, de Erik I^allerstedt, de Fred. Liljequist, d'Axel I^indegren, de Carl Westman et de Ragnar CEstberg; du premier, il faut gouter cet hotel von Hallwyl ou se melent des souvenirs
d'Espagne, et des reminiscences venitiennes. Resolument original, Ferdinand Boberg manifeste une fantaisie souple et variee ; ses murailles massives et fieres offrent des plans lumineux, delicatement encadres de guirlandes florales, releves qa. et la d'un motif profondement fouille et habile-
Hotel de la Society des Medecins.
ment place, blason, balustrade, haut-relief ; voyez lepalais des Postes, le palais Rosenbad, la Banque de credit nordique, I'installation de la Compagnie electrique, les villas du prince Eugene et de Boberg lui-meme... Carl Westman fait apprecier I'austerite de lignes calmes et simples en cet hotel de la Societe medicale qui s'encadre discretement parmi les ombrages de I'ancien cimetiere de Klara ; les reliefs de granit que Kristian Ericsson inscrivit au portail, la loggia demi-circulaire, la grille d'entree, due a un forgeron rustique du Vermland, Petter Andersson, accentuent la volonte d'adapter 1' architecture
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a la destination de I'edifice, au climat, aux traditions locales. Un gout d'archaisme hollando-scandinave s'affirme dans les creations de Ragnar CEstberg, notamment en ce lycee d'ajstermalm, imposant a force de simplicite rude et d'harmonie puissante ; ni les couloirs aux formes trapues, ni la chapelle, m « I'aula », ni les salles de musique, de gymnastique, etc., dece Ivcee-modele ne dementent cette impression. Heme puissance en cette maison Trvgg, construite par Erik I^allerstedt pour une societe d' assurances, et qui semble dresser au fond de Birgerjarlsgatan la menace dune rigide etravc.Banques,
Bas-reiiet de Kristian Ericsson (Hotel de la Societe des Medecins)
grands hotels, restaurants et cafes sollicitenten effetl' ambition des architectes. et parfois la secondent efficacement; le Grand Hotel Royal, notamment, et son jardin d'hiver, temoignent de la fantaisie et du solide savoir de Ernst Stenhammar.
Bien peu de villes europeennes de notre temps fournirent aux architectes pareille abondance de projets a realiser ; besoins nouVeaux que revele une crise de croissaiice, services publics qu'il importe d'hospitahser plus au large, appels simultanes de presque toutes les Administrations de I'Etat, exigences d'une jeune Industrie, d' une bourgeoisie desireuse deluxe, depensiere et optimiste, tout cela n'enfante point a coup sur des chefs-d'oeuvre, mais developpe une belle emulation ; on construit trop, et trop ambitieusement,
pour ne pas multiplier les regrettables erreurs ; un colossal palais de la Police desole jusqu'aux plus chauvins des amateurs d'art stockholmiens. I^'outrance dans la laideur semble la rangon d'un aussi vaste effort ; pourtant ■ la science, le talent, le zele novateur, la f oi ardente qui inspirent les meilleurs des jeunes architectes stockholmiens, ne peuvent manquer de frapper I'etranger ; 1' architecture semble ici vraiment revivre.
Non point toutefois au detriment d'un eclectisme qui caracterise toujours
Le lycee d'ffistermalm.
un pays aisement accessible aux influences etrangeres ; le nouveau Riksdag, si malheureusement jDOse en travers d'mie perspective ouverte par la nature du Mjelar a la Baltique, se pare de puissants appareils de granit et de pierres rustiquees, d'une colonnade et d'un fronton classiques. I^e Musee du Nord (I.-G. Clason) renouvelle avec autant d'ingeniosite que de bonheur et de liberte les formes preferees de la Renaissance hollandaise, hautes fenetres, pignons eleves, tourelles a fleches... Aux granits, aux pierres grises et rouges de ces monuments, le Theatre dramatique oppose la blancheur de ses marbres (marbre d'Ekeberg) ; un luxe excessif et mal discipline prive d'une necessaire harmonic ce theatre, ou il semble que Ton ait voulu concentrer et mettre en
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valeur les ressourcesdel'art suedois contemporain : colonnes ventrues, enguirlandees de groupes dansants par Carl Milles, bas-reliefs de Kristian Ericsson qui deroulent sur la fagade une folk procession dyonisiaque et le cortege de la commedia dell' arte; vestibule et escaliers oii il faut saluer les peintres
Maison de la conipagnie d'assurance Trygg.
Oscar Bjorck et Reinhold Norstedt ; salle de spectacle judicieuse et confortable, fort belle, encore que le plafond, peint par le professeur Kronberg, manque un peu d'eclat ; foyer rutilant avec des paysages de Bergstrbm et de Kallstenius, un plafond au coloris passionne de Carl lyarsson; buffet, ou Pauli evoque avec grace I'histoire du theatre suedois au xviii^ siecle... Puisse la patine du temps adoucir et en quelque sorte marier tant d'ors et de contrastes...
Meme diversity si I'oii considere les nombreuses eglises de I'ere contemporaine, Johannes, Gustaf Adolf, Oscar, Sofia, Mathaeus, Petri, Roslag, Gustaf Vasa, etc. ; en cette derniere Agi I^indegren semble avoir voulu realiser un pastiche des temps caroUns — coupole, colonnes, frontons triangulaires... — ailleurs les plus neuves combinaisons ont ete tentees pour adjoindre au temple proprement dit des locaux de destinations diverses, et adapter de tres modernes eglises a leur mission sociale ; il n'est pas rare notamment de rencontrer aux abords de Stockholm de ces « complexes » ou une charmante
Le Theatre dramatique.
inspiration a su utiliser des ressources modestes, et suraj outer je ne sais quelle grace vieillotte a des formes inedites et parfois audacieuses (V. notamment la chapelle de Hjorthagen).
Diversite plus grande encore s'il s'agit de ces villas qui essaiment par troupes aux environs de Stockholm ; non point que la plupart d'entre elles I'emportent par le gout et la discretion sur les architectures compliquees et pueriles de nos Suresnes et de nos Bougival ; mais §a et la d'heureuses exceptions attirent le regard ; aimables residences ou les reminiscences de notre xvii*^ et de notre xviii" siecle trahissent la simplicite accueillante de I'ancien « herregard », constructions modernes ou s'appliqua 1' invention d' artistes epris de la beaute des sites suedois : a Djurgarden notamment, cette Suede en miniature, le « milieu » a suggere de fort agreables reussites ;
STOCKHOLM MODERXE
une grande elegance s'allie ici a une agreste fautaisie, telles les villas Thorsten Laurm (par CEstberg), la maison de I'editeur Bonnier, les villas Akerman (par Clason), Str6m (par Boberg), etc.
I.'art moderne travaiUe ainsi, avec quelque fievre, a renouveler I'aspect de Stockholm ; une periode d'intense transformation s'est ouverte, qui ne semble pas devoir prochainement s'achever ; que seront les futurs palais
Colonnes par Cad Milles (Theatre dramatique) .
municipaux (un Rddhus par Ragnar GEstberg) ? quel effet decoratif produiront les arrangements projetes ponr faciliter I'acces de Soder, la nouvelle ordonnance de la place Gustave-Adolphe ? Telle est I'activite des architectes et des ingenieurs que pendant longtemps encore on ne saurait fixer du Stockholm moderne que des traits fugitifs.
Et sans doute, cet art apparait parfois tyrannique, et d'aventure encombrant ou regrettablement destructeur ; mais on lui sait gre de vouloir penetrer la nation, et en quelque sorte s'enraciner dans I'ame populaire ou il n'ignore pas que sommeillent des forces cachees ; rien de plus sigirificatif a cet egard que cet enseignement par les formes, par I'architecture, le dessin, la peinture, tente selon des proportions diverses dans les ecoles, les Heux de reunion,
go
Le cortege de Dionysos (Frise du Theatre dramatique).
les hopitaux et refuges, voire les etablissements industriels ; partout en Suede se repand le gout d'embellir le decor de la vie journaliere, et de susciter ainsi, j usque dans les plus humbles ames, la joie et les instincts esthetiques; a Stockholm, I'exemple est liberalement donne par cette Societe de I'Art a I'Ecole fondee en 1897 par le delicat critique Carl G. I,aurin : grace a ses efforts, quelques-unes des oeuvres les plus emouvantes de I'art suedois contemporain sont les compagnes de la j eunesse studieuse ; le lycee de Nona latin a lui seul possede — et non point enfermes en quelque salle close et inaccessible, mais en bonne place sur les murailles que caressent quotidiennement les regards
La Commedia dell' Arte (Frise du Theatre dramatique)
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de tous — de vastes compositions de Pauli et de Carl I^arsson, unpaysage du prmce Eugene, un panneau magnifiqueou I^iljefors exalte I'envol puissant dune bande de cygnes sauvages. Au lycee d'CEstermalm, le sculpteur Eldh creusa cuneusement les granits de I'entree ; des le vestibule une claire peinture du prmce Eugene ouvre sur un Stockholm ensoleille des horizons lumineux ; des fillettes dansent aux murailles de la salle de musique, allegrement
Hall d'entree du Theatre dramatique.
peintes par Pauli ; ailleurs Thorneman evoque la mythologie scandinave... Memes tendances en ces vastes ecoles primaires qui sont I'orgueil des villes suedoises ; ici encore on ne se contente pas d'introduire dans les salles de classes des collections de gravures ; a I'ecole d'Engelbrektsgatan, deux toiles de Nils Kreuger, offertes par M^e j^va Bonnier, montrent avec quelle force singuliere ce peintre sait marquer I'ossature d'un paj^sage, dresser, entre des rocs et des marais, des chevaux a demi sauvages, ou parmi les ruines de Borgholm un troupeau de vaches en pature ; a I'ecole Mathieu, le meme celebre la Saint-Jean a Stockholm ; des voitures passent, trainees par des chevaux caparaconnes de fleurs et de branches de bouleau : la lu-
miere de I'ete resplendit sur de rudes visages populaires, un premier plan de vie et de mouvement intense, un fond d'eau que domine la silhouette de Soder...
Ma faraille. par Carl Larsson (Villa Th. Laurin).
Aux plus sombres jours de I'liiver, la population enfantine retrouve ainsi a recole quelques-uns des plus souriants et des plus frappants aspects de la capitale ; la lumiere en effet joue magnifiquement parmi ce relief accidente, ces monuments et ces surfaces marines ; les soleils couchants de I'ete -et de I'automne commengant tissent a la ville comme un vetement feerique. lyCS romanciers et les poetes ne se lassent point d'observer et d'exalter le spectacle de la « ville qui nage sur I'eau » — ainsi Fin Duvet, I'une des oies
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dont Selma I.agerl6f surprit le langage au cours du mirifique voyage de Nils Holgersson,denomtne-t-ellefort justement Stockholm—. Poetes et romanciers rivalisent en effet avec les peintres ; I'un des plus puissants fut Strindberg ; il etudia Stockholm en geologue, en botaniste, en historien ; peintre de mceurs, il connut surtout I'epoque qui preceda I'expansion contemporaine , un Stockholm qui gravitait autour de la place Charles XIII et du pare de Berzelms; n'est-ce point sur ce pare qu'epandses flons-flons le Berns Salong, vaste cafe les brasseries sent a peu pres inconnues en ce pa5-s buveur de
Ekarne. Les Chenes (Villa Th. Laurin).
punsch — qui naguere inaugura autour de ses tables et de ses orchestres une sorte de fraternite democratique egalement agreable a la boheme et a la sage bourgeoisie ? Berns Salong abrita les habitues de cette fameuse Chambre rouge qui donna un titre au premier grand roman de Strindberg... Au reste Strindberg n'isola jamais Stockholm de cet archipel baltique {sk/'irgdrd) qui fut sans doute a ses yeux la plus etonnante region de I'univers, et surement celle qu'il decrivit avec le plus d'amour^et de penetrant genie. Conception pleine de sens d'un grand poete, car Stockholm doit surement a ce merveilleux voisinage sa plus surprenante beaute.
Et peut-etre conviendrait-il de parcourir quelque litterature pour apprendre a dechiffrer Stockholm : des trop rares poemes de Snoilsky, parnassien
scandinave, aux delicates etudes d'Oscar I^evertin, aux croquis aceres de Hjalmar Soderberg, aux larges esquisses colorees et sonores de Henning
Peinture de N. Kreuger {Ecole primaire Engelbrekt).
Berger, que de traits singuliers, attraj-ants, dignes de memoire ! Quiconque 11 'en aura pas le loisir devra vivre la chronique de la ville, ou tout au moins surprendre quelques-uns de ses moments caracteristiques ! une fete populaire avec danses et chants a Djurgarden, et par exemple la celebration de
Peinture du prince Eugene (Lycee Nona latin).
I'anniversaire de Bellman, ou la fete du ler mai, inauguration joyeuse et immemoriale, et aujourd'hui encore gracieusement paienne, de la saison fleurie — preparatifs de Noel, marche aux sapins lumineux et tintinnabulants parmi les longues nuits de decembre — un bal de patineurs a Nj^broviken
STOCKHOLM MODERNE
— I'heure elegante de la promenade a Strandvagen — le defile quotidien de la garde montairte {Vaktparad) — le depart en bateau d une excursion de I'Armee du Salut — une seance au Riksdag, ou la fierte des deputespaj^sans fait triompher tant de dignite calme — un bal a la cour, ou encore le fameux bal de I'amaranthe — la distribution des prix Nobel... L'etranger devra assister a I'un de ces solennels banquets qu'affectionnent les Stockholnuens, traverser les restaurants somptueux, les magasins corrects,
Maison de I'editeur Bonnier (a Djurgarden) .
considerer le flot humain qui anime Drottninggatan ou Gotgatan a la sortie des bureaux et des ateliers, connaitre la serviabilite bourrue des agents de police et des conducteurs de tramways, la froideur distinguee et comme indifferente des boutiquiers, et tant d'apparences qui semblent d'abord reveler un orgueil assez roide : puisse-t-il ensuite ne point ignorer la science et I'infinie complaisance des bibliothecaires et des conservateurs de musees, et surtout le charme grave et comme I'austerite gaie de la vie d'une famille de la bourgeoisie laborieuse. Peut-etre alors decouvrira-t-il que la capitale suedoise se modele selon les directions d'une ame vivante et agissante, qu'elle est I'expression saisissable des ambitions, des espoirs, des faiblesses et des vertus de la nation suedoise contemporaine, que I'art, si longtemps affaire
d'importation, se nourrit desormais ici du sang le plus suedois, et coUabore dignement au decor social... Tout cela ne rempechera nullement d'admirer le decor naturel, ce site incomparable a quoi il faut toujours revenir, et cjue Ton desirerait laisser dans les yeux du lecteur.
Eglise de Hjorthagen.
Le Musee National.
Le Musee du Nord.