CHAPITRE V
HoUandais et Franfais. — Le xviii« siecle suedois. — I/epoque contemporaine. — Le Musee du Nord.
I.e Musee National de Stockholm met en lumiere les deux influences qui ont le plus longuement et le plus efficacement domine la vie de I'art en Suede : la hollandaise et surtout la franQaise. Par ses lacunes, par ses precieux ensembles, il illustre de fa5on frappante les vicissitudes du mouvement esthetique, la Constance d'un effort longtemps contrarie par les pires difficultes, soutenu pendant plusieurs siecles presque uniquement grace au concours d'auxiliaires etrangers, aboutissant enfin de nos jours a I'heureux epanouissement de I'ame nationale, celebree par des talents autochtones.
Combien penibles, precaires, et d'autant plus emouvantes — combattues par un ensemble quasi invincible de circonstances : I'eloignement des centres europeens, le climat, le regime social et politique, la religion meme, apres la Reforme — durent etre les premieres tentatives d'importations artis-
tiques, le Musee National nous le revele clairement : la penurie d'oeuvres anciennes montre que les Vasa, premiers coUectionneurs du royaume, parfois si sincerement epris d'art, ne purent que rarement surmonter ces difficultes : en ce xvi" siecle tout rempli de luttes religieuses, et qui arrache la Scandinavie a 1' obedience romaine, les rapports de la Suede avec I'ltalie sont peu frequents ; les oeuvres d'art qui franchissent le Sund sont tirees presque exclusivement de I'Allemagne ou des Pays-Bas. I^es conquetes du xvii<^ siecle, et particulierement la guerre de Trente ans, font decouvrir aux Suedois les richesses des arts meridionaux : ils s'emparent a Prague de I'une des plus magnifiques collections dont on eut encore oui parler : I'arrivee a Stockholm des interminables convois qui deversent en plein Nord les richesses de I'empereur Rodolphe II cut ete un evenement considerable si, quelques annees plus tard, la plupart n'avaient repris le chemin du continent. I^es historiens contemporains ont prouve que la reine Christine ne depouilla point son pa^-s de tout ce tresor : elle emporta les oeuvres italiennes, les plus precieuses en I'occurrence — et qui ne devaient point etre remplacees par la suite; elle laissait les oeuvres hollandaises, qui du moins allaient completer d' analogues acquisitions et renforcer I'un des traits dominants des collections suedoises.
II est d'ailleurs significatif qu'aujourd'hui encore, la section allemande du Musee National nous renseigne surtout sur I'art de I'Allemagne du Nord : Albert Diirer n'apparait ici que comme graveur ; Holbein est absent ; mais voici, assez abondamment representes, les graces manierees, les nudites mievres, les paysages, les scenes mythologiques de I'ecole saxonne ; une Lucrece resume a merveille les evocations feminines de Cranach ; la Transaction pecuniaire nous revele sa minutie dans I'illustration de la vie familiere ; les portraits du pere et de la mere de lyUther ne sont point indignes de I'abondante serie oii son amitie fit revivre la famille du Reformateur.
Denuee de fond ancien, la section italienne n'a pu reparer cette faiblesse initiale. IvOuise Ulrique et Gustave III y introduisirent tout un lot d'oeuvres bolonaises, romaines et venitiennes des xvii'^ et xviii^ siecles ; seules, des copies ou des toiles d'attribution douteuse rappellent les grands maitres. Et sans doute, un panneau peint a la detrempe (Adoration des rois) temoigne en faveur des Ombriens, et rappelle d'assez pres une composition que Gentile da Fabriano signa en 1423 (Academic de Florence). Mais de cette naivete, on passe sans transition a la science avancee de Bronzino (Portrait d'Isabelle de Medicis). A Scipione Pulzone, nous ne reconnaissons guere que le merite de nous rappeler, avec le nom de la malheureuse Lucrezia Cenci (portrait), un tragique roman du xvi^ siecle italien. Deux bonnes toiles de Carlo Dolci. Entre les Venitiens, une effigie, curieuse par son realisme, du Titien;
quelques esquisses de Tiepolo... Pour le surplus, n'entreprenant point ici un complet denombrement, il suffit de renvoyer aux catalogues ; on ne pretend qu'esquisser les traits generaux de la physionomie de ce musee.
I^'orgueil du Musee de Stockholm, ce sont les Neerlandais et les Fran- 9ais.
Maintes oeuvres prouvent I'anciennete des rapports de la Suede et des Pavs- Bas : voici Qumten et Jan Massys, Frans Floris, Cornelis Cornelisz, Marten Pepyn, Abraham Blomaert, les Francken, Otho van Veen, J. Bueckeleer,
Rembrandt. Claudius Civilis fait jurer aux Bataves de se revolter centre les Romains,
(Musee National).
Gillis Mostart, les Brueghel, Ambrosius Bosschaert... cortege nombreux, et qui annonce dignement I'emulation fameuse des grandes gloires flamandes et hollandaises.
Rubens soutient ici sa reputation, et montre la precocite de son genie ; voyez en effet cette Bacchanale et cette Offrande a Venus, peintes a Rome au debut du xviie siecle, d'apres le Titien (musee du Prado) : transpositions plutot que copies, oii la fougue de son pinceau surajoute au style du modele je ne sais quelle grasse magnificence. (Ces tableaux furent importes en Suede par Bernadotte.) Une petite composition, Suzanne et les deux juges, date de son retour aux Pays-Bas ; entre diverges esquisses et quelques grands tableaux sortis de son atelier ou se rattachant a son ecole, Deux enfants nus
sont de sa maniere la plus savoureuse ; et voici enfin les Trois Graces : comme de juste, entre deux plantureuses compagnes, Helene Fourment nous eblouit de son opulence blanche et rose ; cariatides aux chairs exuberantes, ces trois Flamandes soulevent avec une vigoureuse nonchalance un panier de fleurs que Jan Brueghel disposa sur le fond d'un vague paysage. — ^'influence de Rubens eclate en ce Saint Jerome ou A. van D^'ck, encore insoucieux d'originalite, imite ses anatomies colorees et ses draperies decoratives (V. le curieux portrait de la reine Christine par David Beck, eleve de van Dj'ck). I/a meme influence se remarque dans les Quatre Evangelistes, une des meilleures oeuvres connues de ce Soutman qu'attire deja la magie de Frans Hals. File s'exaspere et s'alourdit dans V Adoration des bergers et surtout Candaide, roi de Lydie, montre son Spouse au favori Gyges de rimpetueux Jordaens. Et I'ecole d'Anvers fait encore bonne figure avec Cornelis de Vos, David Teniers, Frans lyUycx, Frans Snyders, Jan Fyt, Daniel Seghers, et autres moindres seigneurs.
Fa troupe compacte des peintres des Provinces-Unies favoriserait 1' etude detaillee de plus d'un petit maitre ; quelques-uns des plus grands president ces salles et cabinets hoUandais oti Ton se croirait en une succursale du Ryks Museum d' Amsterdam ou du Mauri tshuis... Et sans doute Frans Hals n'est represente, depuis peu, que par un Violoniste qui ne rappelle que de fort loin les grandes ceuvres de I'Hotel de Ville de Haarlem. Mais Rembrandt en personne nous arrete ici a huit reprises; voici, jalonnant sa carriere, Saint Anastase, ceuvre de sa vingt-cinquieme annee, ou se distingue la finesse de son pinceau dans la penombre de I'envahissant clair-obscur ; un portrait de I'annee suivante (Saskia, ou sa sceur Lysbeth) ; puis, accentuant ses audaces croissantes, un Saint Pierre, le portrait de Johannes Uitenbogaert, ce portrait que Gersaint intitulait la Crasseuse, et qui est peut-etre I'image de la cuisiniere de Rembrandt ; et enfin, dans la maniere tragique de la derniere periode, deux portraits d'Homme age et de Dame dgee, et I'esquisse la plus vaste que nous ait leguee le peintre ; groupes autour d'une table, jouant, I'epee ou la coupe a la main, on ne sait quelle fantastique tragedie, surhumains, enigmatiques, nes d'une vision prodigieuse, ces personnages solliciterent longtemps la curiosite des erudits ; il ne s'agit ni du Couronnement ou de la Conjuration de Ziska, ni de mythologie scandinave (Odin fondant le royaume de Suede), mais de cette scene inspiree de Tacite, que Rembrandt fut charge, vers 1660-61, de fixer dans la grande galerie de I'Hotel de Ville d' Amsterdam : Claudius Civilis fait jurer aux Bataves de se revolter contre les Remains ; les petites esquisses conservees a Munich prouvent que Stockholm possede la partie centrale de cette immense composi-
LES MUSEES loi
tion, ebauche inoubliable, dune singularite si puissante et si revelatrice des dermers reves et des dernieres perceptions lumineuses de Rembrandt. Ne pouvant passer en revue les cinq cents toiles qui constituent la section neerlandaise du Musee, on voudrait assurer qu'une visite minutieuse est ici necessaire : de tel peintre les oeuvres s'entassent avec une excessive
Van Ostade. L'avocat (Musee Kational).
prodigalite : Philippe Wouwerman (lo toiles) et ses freres Jan et Pieter tapissent une petite salle ; de semblables repetitions ne dissimulent point I'absence^de van der Meer, de Potter, la quasi-absence de Ruisdael ou de Jan Steen, que I'on compare ici a Bellman, comme ailleurs a Moliere ou a Hogarth... Mais voici, faisant honneur a leur signature, Mierevelt, P. Moreelse et (moindrement) J. van Ravestijn, et G. van den Eckhout...; nulle part la triomphante patience de Gerard Dou n'a plus minutieusement dose la lumiere que dans son propre (?) portrait, ou cette Madeleine dans une grotte ; voici deux portraits de Ferdinand Bol, les delicieux interieurs de
Pieter de Hooch, les elegances de GalDriel Metsu-; VAvocat d'Adrian van Ostade est bien connu. Ouatre toiles de Jan van Goijen — dont une tres belle vue de Dordrecht — exaltent a merveille les plus delicates nuances de I'atmosphere marine ; apres quoi on peut encore regarder les fins pa}-sages de Jan Wijnant, le Port de Jan van Cappelle...
Nul Suedois ne se glisse parmi ces etrangers pour lutter avec eux de talent et de notoriete ; ni Jiirgen Ovens (en Suede 1654-56), ni Toussaint Gelton (1658 (?)-66), ni Alb. Wuchter (1660-62), ni meme Martin Mijtens
Le Musee National (Au premier plan ie Gustave III de Sergei).
en depit de son long sejour en Suede (1677-1734) n'ont su faire revivre aux bords de la Baltique I'art des peintres de Haarlem et d' Amsterdam; le fils de Mijtens, ses derniers eleves emigrent au debut du xviiie siecle. Bien differente est I'histoire de I'art fran9ais en Suede, que revele brillamment le Musee de Stockholm ; nos peintres sont ici entoures d'eleves bientot devenus leurs emules.
Quelques toiles lointainement inspirees de Poussin n'arretent guere le visiteur, qui interrogera un instant le portrait de la reine Christine par Sebastien Bourdon. La pompe de H. Rigaud s'accompagne de penetration psychologique dans le beau portrait du cardinal Fleur}- que cette eminence envoya naguere au ministre suedois Horn ; elle n'est plus que le jeu d'une imagination fantaisiste dans le portrait de Charles XII. Vers le meme temps.
Largilliere peignit cet imposant feld-marechal comte Eric Sparre, portrait dont le pendant (Christine Beate Ulje, femme de Sparre) est a Bergshammar... Ainsi prelude notre xvme siecle, moins abondamment represente que le xvii^ siecle hollandais, mais toutefois par une collection qui vaut par I'exquise entente et I'unite du choix. Aupres d'une nature morte admirable [Le lievre mort), Chardin dispose les scenes les plus gracieusement et les plus fortement significatives de son repertoire, la Toilette du matin, Une
Francois Boucher. Le triomphe de Venus (Musee National).
dame assise un livre a la main, Jeune femme faisant de la tapisserie, L'artiste dessinateur, la Blanchisseuse, Jeune servante versani de I'eau, des copies, probablement retouchees par lui-meme, du Benedicite et de Une mere et sa fille a leur devidoir. Boucher nous offre six toiles, dont le Triomphe de Venus, qui est une de ses ceuvres les plus importantes, et I'une de celles ou s'accorde le plus heureusement aux graces decoratives du rococo I'apotheose des chairs nacrees et des galantes nudites ; meme mj^thologie, moins delicatement peinte dans la Toilette de Venus, Leda et le Cygne, Nymphe au bain et Amours ; une idylle, Pense-t-il aux raisins ; une coquette Marchande de modes. Trois Nattier (la marquise de I'Opital, la marquise de Broglie en sultane, la duchesse d'Orleans en Hebe). Trois Ivancret, des meilleurs
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(L'escarpolette, le Colin-Maillard, V Attache du patin). Un Pater (Baigneuses dans un fare) . Apres quoi on regrette Watteau et Fragonard. Mais ne faut-il pas tout aussitot s'attarder aux merites divers de Co^^pel, P. -J. Cazes, F. le Moine, C. van Loo, C.-J. Natoire, I^.-J.-F. I^agrenee le Vieux, J. Restout le Jeune, Nonnotte, Pesne, Francois Desportes, J.-B. Oudt}-... ce dernier
Chardin. La toilette du matin (Musee National).
represente ici par bon nombre de ses envois au chateau de Stockholm. Un tel ensemble proclame I'initiative d'un collectionneur ; la Suede en est en grande partie redevable a Carl Gustaf Tessin, dont I'ambassade en France (1739-42) prit vite le caractere dune quasi officielle mission artistique. Ce grand seigneur, qui aime le plaisir, et ne se doute point encore qu'il tournera au severe moraliste, ce diplomate epris de luxe, de belles manieres, d'esprit, affectionne par-dessus tout I'art ; il a de qui tenir ; mais c'est a I'art fran9ais que vont ses predilections ; il expedie en Suede des toiles de Frans
Snyder, Adrian van de Velde, C. Verhout, Ph. Wouwerman, Rembrandt ; mais on le voit fort assidu dans tons les ateliers parisiens ou ses commandes sent accueillies par Natoire, Cazes, Raoux, I^ancret, Pater, Boucher, Chardm, Nattier, Tocque, Aved, Gobert, I.e Bel, J. Restout le Jeune, Oudry, Desportes ; il fait portraicturer sa femme par Nattier, pose lui-meme devant
Lancret. L'attache du patin (Musie National.
Tocque et Aved, confie a Oudry le soin de peindre son chien Pehr ; nos artistes I'adorent pour sa science et sa courtoise generosite ; un jour, chez Carle van I,oo, il voit entrer la fillette du peintre portant des fruits dans son tablier ; sur-le-champ il exige le charmant portrait de 1' enfant qui rappelle cette scene (Drottningholm) . I^e serieux d'un Chardin ne lui agree pas moins que les plus legeres fantaisies des peintres des fetes galantes. II est I'ami de Caylus, consulte Gersaint et Mariette. Les grandes ventes n'ont point de client plus attentif, ni mieux informe ; un catalogue de la vente
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Crozat que possede la bibliotheque de Stockholm, annote de sa main, porte cette mention : « 2057 dessins m'ont coute a I'inventaire de M. Crozat 5072 livres 10 sols ». De Paris il est envoye a Berlin pour y negocier le mariage d'Adolphe-Frederic et de Louise Ulrique, soeur du grand Frederic; il accompagne en Suede la jeune epousee, et tout aussitot devient I'ame de la cour de Drottningholm, un conseiller de fetes, I'arbitre ecoute des plaisirs d'art. C'est ainsi qu'il fait faire d'importants achats a la vente Fonspertuis (1748),
et ne cesse de conseiller les acquisitions de Louise Ulrique en Hollande, en Flandre et en France... Sa fortune compromise, il doit, de son vivant, consentir 1' abandon de ses collections particulieres ; la plupart de ses tableaux passent en 1757 aux mains de Louise Ulrique; I'Btat en heritera, au grand benefice du Musee National.
En meme temps qu'il favorise nos Fran9ais, il seconde de tout son pouvoir I'education de ses compatriotes, cette comprehension de nos techniques et de nos gouts, et bientot cette conquete de Paris par des artistes suedois qui sont les faits caracteristiques du temps, glorieusement enregistres par les collections du Musee National. Jusque vers 1720 en effet, les Suedois semblaient a peine s'etre apergus que I'art avait emigre d'ltalie en France ; mais alors se dessine ce courant ininterrompu d'echanges qui, pendant tout le xviii*^ siecle, fera triompher les memes enseignements a Paris et a Stockholm. La Suede accueille I'hegemonie de nos peintres, qui sont en train de conquerir I'Europe ; comme partout, ils apportent avec eux une discipline, une pedagogic, un reflet de ce prestige confere naguere a I'ecole par le genie organisateur de Colbert, Les apprentis suedois accourent aux bords de la Seine et y detendent leur gravite au contact de notre joie de vivre ; « la joie du luxe, la seduction de la femme, I'elegance de la vie noble, la diaprure catholique accueillaient partout I'etranger venu du serieux, du glacial pays protestant ». Ces Suedois s'epanouissent, et bientot on remarque dans leurs croquis et leurs ebauches « un mouvement plus rapide, un trait plus leger et plus vivant, une forme plus nerveuse et plus souple » (Levertin). Le
Pastel de Lundberg (M"'= Juliana HenclO (Acadeniie des Beaux-Arts).
LES MUSliES 107
Suedois Frederic Bruckmann avail fait apprecier en France ses miniatures, et etait entre au service de I,ouis XIV (1695-99, et peut-etre jusque vers 1715); Bolt, ne a Stockholm d'un pere frangais, avait depasse ce succes, et franchi les portes de notre Academic ; vers 1720 les amateurs parisiens achetaient volontiers les peintures sur email de Carl Gustaf Klingstedt. Fait plus ignore, vers le meme temps, la Suede nous envoyait des medailleurs ; elle avait fourni una grande partie du cuivre que le fondeur versaillais Keller introduisait dans le bronze de ses statues, des plaques de cuivre (notamment en 1687- 89) pour le toit du chateau de Versailles; des maitres-couvreurs suedois posent ces plaques, tels Georg Bartelset Christopher Gerzel, dont les comptes royaux nous revelent les noms. IvCS Suedois sont habiles aux travaux du metal; des 1685 Meybusch (d'origine allemande) quitte la Suede, entre au service de la Monnaie de IvOuis XIV a laquelle il vend un balancier de son invention ; on cite de lui diverses medailles, profils du grand roi, etc. ; il rentre en Suede en 1687. Son rival Arwed Karlsteen, graveur de Charles XII, fait son education en France et en Angleterre ; notre ambassadeur a Stockholm lui paie plusieurs
medailles commandees par Fouis XIV et executees en Suede. Fe plus connu de ces Suedois est Faltz (dont nous deformons le nom en Falks), qui est en France I'eleve de Cheron, et qui, protege par Fouvois, se fait apprecier a Paris ; il rentre en Suede en 1686, avant de poursuivre en AUemagne une plus retentissante carriere. Au xviii° siecle, les medailleurs cessent au surplus de venir en France ; ils prennent plus volontiers leurs habitudes en pays germaniques ; le dernier dont Fevertin ait retrouve la trace est Frben (nom deforme, et qui sans doute designe plutot un ouvrier qu'un veritable artiste), dont la presence a Versailles en 1688 est attestee par le versement de 60 livres qu'il revolt pour avoir servi d'interprete aupres des couvreurs du chateau.
C'est avec Fundberg que la Suede remporte ses premieres grandes vic-
Buste de Sergei, parlui-meme.
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toires artistiques. Deja cet ingenieux eleve de Rigaud, de I^argilliere et de De Troj' avait portraicture Marie Leczinska lorsque Tessin inaugure sa fastueuse ambassade ; I'autorite du diplomate impose definitivement le portraitiste, a qui notre aristocratie fait confiance jusqu'en 1745 (date de son retour en Suede).
I,es portraits de I^undberg que possede le Musee de Stockholm nous le montrent pastelliste adroit ; non point sans doute comparable a la Tour ou
a Perronneau, mais maitre d'une technique plus variee et d'une couleur plus ingenieuse que celle de Rosalba, dont les legons ne lui furent point inutiles. Rentre en Suede, ou grace a son influence s'etend I'empire exclusif du rococo, il est, jusqu'a I'avenement de Gustave III, le peintre prefere de la societe elegante ; son atelier, qui a I'eclat d'un salon, attire les diplomates, les officiers, toute cette jeunesse musquee dont Versailles a forme les manieres (V. a Gripsholm son portrait d'Axel Fersen le Vieux). Jusqu'a sa mort (1786), Celadon empresse autour des coquets minois, il multiplier a avec quelque hate inconsideree ces portraits de jeunes femmes dont la grace continue de se faner dans tous les chateaux du Nord.
Six toiles de Roslin nous rappellent, au Musee National, la plus brillante carriere qu'ait vecue en France un artiste suedois, trente annees de succes et de bruyante renommee. Voici le prestigieux peintre d'accessoires et de costumes que nous font connaitre le lyouvre et Versailles ; habilleur etonnant, il se soucie peu de I'ame; il n'a aucune imagination, ainsi qu'en temoigne telle tentative d'evocation historique (Henri IV et Sully, a Haga) ; combiner des portraits en groupes depasse son talent ; Diderot le lui fit voir cruellement (« ni ame, ni vie, ni joie, ni verite ») ; et les sarcasmes de I'auteur du Neveu de Rameau atteignent encore Gustave III et ses freres, ou John Jennings et sa famille (Musee National); il est. (d'un des derniers peintres du xviiie siecle qui comprennent la peinture panegj^riste officieuse de I'ancien
Sergei.
Buste de la comtesse Ch. Fr
Fersen.
LES MUSEES log
regime, ou la^ pompe decorative de 1' arrangement joue un role plus grand que le caraetere, et ou I'eclat des lignes et des couleurs donne une impression de puissance et de grandeur princiere » ; tels, a Versailles, les portraits de Marigny ou de I'abbe Terray, tel, a Gripsholm, le portrait de Gustave III. Encore le jugerait-on trop severement si I'on ne s'arretait point devant
Zorn. Danse de Saint-Jean (Musee National
telles effigies ou I'apparat est sacrifie a la verite familiere; ainsi, au lyouvre le portrait de Jeaurat, a Versailles, le sobre portrait de Boucher, et le poetique et emouvant portrait du « grand oncle de la nature », I,inne ; a Drottningholm le portrait de I^ouise Ulrique vieillie, amere et melancolique ; au Musee National le portrait vivant et spirituel de Joseph Vernet.
Un jeune Suedois, Claes Julius Ekeblad, sortant de chez Roslin, ecrivait en 1770 : « il est dommage que nous ne puissions jouir en Suede de nos artistes. lis apportent chez I'etranger des talents superieurs, sans jamais
no STOCKHOLM
vouloir revenir, et au bout de quelques annees, ils ne sont plus Suedois, et ne parlent de la Suede qu'avec un certain mepris » ; vivacite exageree, car si Roslin se fixa a Paris, et ne revint en Suede (1774-75) que pour un bref et fructueux sejour, son succes et son autorite favorisent grandement les ambitions de ses compatriotes, N'est-ce point sous ses auspices que s'assemble a Paris presqiie toute la premiere generation des eleves de I'Academie de Stockholm ? Sans lui Johan Safvenbom serait mort de misere — le Naufrage de ce peintre (Musee National) est d'un bon eleve de Joseph Vernet; Vernet, qui plus tard accueillera Elias Martin, se trouve etre ainsi I'introducteur du paysage en Suede. — C'est Roslin qui patronne Jonas Hoffman, I'introduit dans I'ateHer de Joseph Marie Vien, le soutient dans les concours — cet ambitieux bossu rentre en Suede en 1770 ; il apporte les souffles avantcoureurs de I'ecole antico-archeologique ; son Scipion, son Cincinnatus (chateau de Stockholm), n'ont point encore perdu toute couleur ; il n'a point d'ailleurs le talent d'imposer una reforme du goflt a laquelle la Suede vingt ans encore echappera — . Roslin forme en Per Krafft le Vieux le premier portraitiste suedois qui tente de le depasser en s'effor9ant d'incliner son art vers I'expression du temperament national
Tendance plus hautement afhrmee encore par ce brillant et inegal lyOrenz Pasch, dont le Musee National possede trois portraits, mais qui se revele mieux encore dans ses beaux portraits de Goran Gyllenstierna (Universite d'Upsal) et de !Lundberg (Academic des Beaux-Arts) ; cet eleve de Boucher est devenu « le portraitiste suedois le plus varie, le plus serieux », le plus capable d'un effort technique souple et divers, approprie au sujet et conforme au milieu et au sentiment.
Per Hillestrdm, qui frequenta (1757-59) vers le meme temps que ly. Pasch I'atelier de Boucher, est le plus abondamment represente de tous ces peintres au Musee National ; en depit de son dessin incertain et de sa couleur seche, d'ailleurs tres inegal, il n'est point un negligeable historiographe des moeurs, des scenes populaires, de la vie bourgeoise ou seigneuriale ; si Ton voit bien que sa souplesse agree tantot le souvenir de Boucher, et tantot celui de Chardin, son inspiration est nettement suedoise.
Arretez-vous devant cette toile fameuse ou Wertmuller dressa, parmi les ombrages de Trianon, la haute silhouette de Marie-Antoinette accompagnee de ses deux enf ants ; toile popularisee par la gravure, souvent critiquee, et dont la f roideur un pen lourde explique le tardif succes du cousin de Roslin ; vers 1780 toutefois Wertmuller commence de faire adopter par la Cour de lyouis XVI ces portraits de diplonjates et de guerriers en athletes a demi nus, dont I'Armfeldt de I'Universite d'Upsal est un curieux exemple. II
LES MUSEES m
subira plus tard I'influence de Gainsborough. Lors de son dernier voyage en Suede (1797-99), il peint avec solidite quelques-uns de ces portraits (Academie des Beaux-Arts) dont il faut rapprocher le Washington du Musee National.
HaU et I^afrensen (I.avreince) sont les deuxderniers Suedois qui aient marque dansnotre xviiie siecle; miniaturiste vite enrichi par les commandes dela famille royale et de la Cour, « peintre des Enfants de France », « peintre du Toi », Hall tnomphe avec la meme surprenante rapidite que Roslin. Quelques-
Villa Thiel.
unes de ses miniatures echappees aux collections de France et d'Angleterre revelent aux visiteurs du Musee National ses qualites delicates d'artiste agreable, elegant et reveur. Les miniatures etsurtout les gouaches del^afrensen signalent un aspect de son talent qui ne nous est guere familier ; nous connaissons I'anecdotier galant, I'eleve de Baudouin attarde an culte du rococo, qui emprunte maints sujets a son maitre et au grand Fragonard, sans approcher la grace de I'un ni le genie de I'autre, le flegmatique Suedois qui transmue en un placide epicureisme nos frivolites, nos fievres et nos papillonnements... Rentre en Suede en 1791, ses galanteries, ses polissonneries n'y ont point cours ; il accomplit des besognes diverses et sans gloire ; toutefois il portraicture la derniere generation de la societe gustavienne ; d'aventure
ses gouaches oiit un accent d'individualite dont nous ne le croyions pas capable ; ca et la en Suede quelques gracieux portraits feminins mettent au jour cette floraison derniere et inattendue de son talent.
Lafrensen retrouvait en 1791 une Suede curieuse d'art, une Academic active, avec des maitres comme Pilo, lyorenz Pasch, Sergei, des eleves comme C.-F. von Breda, I^ars Sparrgren, Per Krafft le Jeune. Gustave III toutefois, peu attire par la peinture, accordait son enthousiasme aux sculpteurs ; visitant I'ltalie, il n'en avait rapporte que des marbres, et d'abord cet Endymion, surgi fort a point des fouilles de la villa d'Hadrien, et qui est I'un des plus precieux morceaux du Musee National ; Piranesi est son fournisseur, et lui constitue cette collection d' antiques que le Musee possede, mais a peu accrue... D'ltalie, Gustave III a aussi ramene un Frangais beau parleur, Jean-Fouis Desprez ; il en fait son decorateur et son peintre de fetes ofiicielles. Mais le grand homme a sa cour est le sculpteur Sergei.
Grand homme a n'en pas douter ; sa flamme et son vigoureux genie tranchent parmi les elegances du temps ; il introduit je ne sais quelle largeur passionnee en ce culte apoUinien de Gustave III dont il est I'ofhciant principal et le metteur en scene inspire ; nous avons peine aujourd'hui a goiiter son oeuvre issue de cette renaissance classique qui donne a I'ltalie Canova, Thorwaldsen au Danemark, Flaxman a I'Angleterre ; si morne, cette fausse antiqmte s'anime pourtant lorsque Sergei en plie la convention au gre d'une passion directement observee ; aussi prefere-t-on a ses DiomedeS; a ses Psyches, a ses Titans et Venus, voire au fameux Faune, tels de ces nombreux bustes du Musee National ou palpitent vraiment des ames suedoises. Eleve du Frangais Farchevesque, qu'il renia en abjurant le rococo, Sergei se souvient des lecons frangaises quand il glorifie Descartes (monument commemoratif de I'eglise Adolphe-Frederic) . II realise une syn these heureuse de style antique et de modernisme ardent et quasiment lyrique quand il dresse, non loin du chateau, la statue d'un Gustave III vainqueur et pacifique.
Apres Gustave III, la creation du Musee, ou s'entassent les collections royales, la tutelle que Karl Fredrik Fredenheim, bureaucrate bien intentionne, exerce officiellement sur les artistes, le zele de maintes bonnes volontes ne suffisent point a perpetuer une veritable vie artistique ; la veine heureuse semble tarie ; elle ne jaillira, avec une force accrue, que quatre-vingts ans plus tard.
Non que Ton cesse de peindre^ou de sculpter ; Sergei est continue par Bystrom et Gothe... ; parmi les portraits de Sodermark, Troili, Rosen... il en est d'honorables ; les nombreux peintres d'histoire (Sandberg, Blommer,
Winge, MalmstrGm, Boklund, Perseus, Scliolander...) manifestent qu'ils etudierent en France ou en Allemagne avec une docilite f acheuse aux exemples mediocres ; le mieux done, H6ckert, temoigne dune maitrise incertaine en cet Incendie du chateau de Stockholm, qui est toutefois le meilleur exemple du genre. Fahlcrantz, Palm, Marcus Larson, Ed. Bergh dramatisent, banalisent, affadissent le paysage suedois ; considerant les toiles de Wahlberg qui, vers 1870, pare le lac et la foret scandinaves d elegances mievres et imprevues, Fevertin s'ecriera : « On dirait que depuis, la nature est devenue plus grande, plus rude, plus grave, plus puissante de lignes et de tons, a
Une salle de la ealerie Thiel.
moins que nous n'ayons appris de Filjefors et Nordstrom a la voir ainsi. » Hypothese aujourd'hui verifiee : une nouvelle generation de peintres decouvre vers la fin du xix^ siecle cette nature calomniee ; le plus autorise des critiques d'art de la Suede actuelle, M. Carl G. Laurin, a pu resumer sous ce titre La Suede vue par ses peintres, les tendances maitresses de cette generation, la premiere a qui la Suede ait du un art vraiment national. Et certes, il est peu de pays qui ne tireraient grand honneur de la salle suedoise du Musee National et de la galerie Thiel ; I'un et I'autre se completent fort heureusement pour donner une idee precise de ces peintres et de ces sculpteurs, qu'il faut encore etudier chez maints particuliers — collections Bonnier (portraits d'auteurs suedois contemporains) , Th. Faurin, Klas Fahraeus (Suedois et Francais modernes), Carl Piltz (Suedois les plus recents)....
Vers 1880, I'influence allemande domiiie a Stockholm : Strindberg cependant, dont le naturalisme renouvelle la litterature, proteste, et brutalemeiit raille public et bureaucrates ; les jeunes, depeches annuellement vers nos ateliers, s'agitent ; precipites de leur idyllique et saine patrie dans notre fournaise, beaucoup sent pris de vertige, annihiles, rejetes hostiles et amers ; les mieux doues resistent, exaltent leur energie au contact de I'unique accumulateur qu'est la grande ville ; I'enseignement qu'ils reyoivent est divers ;
K. Ericsson. Janssoii. Kruii^^er. Xurtistrom, Lindstroni. K.. Bergh.
Richard Bergh. La direction deFUnion des artistes (Musee National).
on n'en saurait concevoir de moins tyrannique ; seules les suggestions de revolte sont imperieuses. Une levee de brosses et de palettes surgit vers 1883, et la Suede de Montmartre lance un ultimatum a I'Academie stockholmienne. Iv' ambition des jeunes ne se borne point a introduire en Suede une formule d'art etrangere ; nos impressionnistes leur ont appris la soumission aux caprices de I'heure et du climat ; pour la premiere fois, les regrets nostalgiques des « exiles » se doublent d'un elan reflechi vers les forets, les lacs, les mers, les ciels froids et lumineux, la nature splendide et recueillie du Nord. Ce sont alors les premieres expositions a Stockholm (I'une s'intitule « Envois des bords de la Seine ») , la lutte contre critiques et public, la creation de V Union des artistes (1886) ; I'Exposition Universelle de 1889, oit la Suede
ii'est pas officiellement representee, mais ou I'Union obtient une salle, apporte le premier triomphe, et la sanction de la critique Internationale ; glorieux, les artistes suedois commencent a reintegrer leur patrie, pen a pen reconnaissante et conquise ; leur maturite s'epanouit, eveille a la conscience artistique et forme de nouveaux talents : I'Union domine desormais I'art suedois et constitue le noyau de la premiere ecole nationale.
Void d'abord deux portraits de Josephson, le heros et le martj^r de la cause : Scandinave rieur et chaleureux, et qui devait a une ascendance Israelite une extreme souplesse, chercheur infatigable, il dispersa sa force en tentatives passionnees. Son « Genie des eaux » (Necken, propriete du peintre G. Pauli), et son « Homme du torrent » (collection du Prince Eugene) marquent une date dans I'histoire de I'esthetique suedoise, et font toucher du doigt le passage de I'art d'imitation ou de concurrence a I'art independant, suedois d'inspiration et de volonte : la premiere toilenoie en des tenebres conventionnelles le corps d'ephebe passionnement etire, le visage de reve, les bras, les mains, le violon qui chante la douceur enivrante, I'irresistible, la vertigineuse desesperance de I'ame suedoise : la seconde precise I'attitude, et tend a la grande lumiere des fjells des membres blancs et blonds, une anatomic germanique vus par un scrupuleux pleinairiste.
Plus heureux, Zorn n'a guere moins disperse son effort : aquarelliste, peintre, graveur, sculpteur, notateur vigoureux des moeurs de sa pittoresque province d'origine, la Dalecarlie, paysagiste, portraitiste apprecie des deux mondes, le don de la couleur developpe en incomparable virtuosite assura sa rapide fortune, encore inegalee en Suede ; de ce que Ton distingue si
Josephson. L'homrae du torrent (Collection du prince Eugene).
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aisement en son oeuvre une periode espagnole, des periodes frangaise, anglaise et americaine, faut-il conclure qu'il deborde I'ecole suedoise, ou meme lui echappe ? I^e Musee National ne possede de lui que deux toiles (dont son portrait) et une aquarelle. Mais nous connaissons bien ses portraits aux teintes chaudes habilement opposees, ses vibrantes aquarelles, ses paj-sages, ses interieurs on errent de copieuses nudites modelees par un Rubens impressionniste. Le jeu rapide des reflets sur les chairs, les etoffes, les feuillages, I'epliemere tremblement d'une lueur a la surface d'un flot dansant, I'oeillade
B. Liljefors. Aigle et lievre (Galerie Thiel).
humide, la moue d'une seconde sont saisis et fixes avec une sdrete, une fougue et une allegresse inlassables : art merveilleux et un peu court, trop seduit par la fantasmagorie des apparences pour franchir les limites du sensible ! — Tout ce qui manque a Zorn, Richard Bergh le possede ; chacune de ses oeuvres — peu nombreuses — est le fruit d'une lente meditation; le plus savant sans doute, le plus intelligent, le plus profond de tous ces artistes, il enclot en ses toiles un maximum de pensee et de reve ; une douce attirance, et comme une invite a penetrer un monde invisible amoureusement suggere vous retient devant ces vues de rocs et de forets d'une couleur si scandinave, devant ces pecheurs et ces femmes du « Skargard » (archipel baltique) dresses par un crayon noblement realiste sur un fond de mer sombre, devant ces compositions symbolistes, et surtout ces portraits dont la pate assouplie
et sobrement nuancee par un technicien consomme revele intensement la flamme mterieure du modele. - Des clartes vertes. des vermilions et des carmms dans des feuillages, un papillottement de couleurs allegres et reposantes annoncent le coin des Carl I^arsson; curieusepersonnalite que celle de ce peintre si souple, si seduisant a nos yeux de Latins par ses qualites de nettete
Portrait de Zorn. par lui-merae (Musee National).
et de rapidite, son humeur legere, finement railleuse et spirituelle, si delicieux aux ames suedoises par sa fantaisie, interprete et creatrice de legendes : il s'est hausse aux vastes compositions decoratives ; ses fresques, a I'entree du Musee National, ne permettent point d'oublier qu'il fut d'abord un illustrateur au crayon incisif. Tels de ses portraits le montrent capable d'une emouvante profondeur (V. notamment ses portraits de Selma Lagerlcif au Musee National et a la Collection Bonnier). I^e Musee National revele assez bien I'aquarelliste (qui rapporta de Gretz ses premieres pages magistrales), le maitre des lumieres colorees sous lesquelles la ligne lie les formes, exalte
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les contours ou en denonce les infirmites visibles et les caprices. Nul ne connut davantage la puissance de suggestion du dessin, et que I'inflechissement d'une courbe suffit a nous ravir au pays des legendes : voyez I'enchantement de ses jardins, ses saintes, ses vierges, ses chevaliers, revocation mirifique d'un monde enfantin poetique et cliarmant. Descripteur des realites suedoises, son originalite est d'en percevoir presque uniquement les aspects de joie claire et de fecondite, le foyer, I'accueillant chalet rouge, les enfants joueurs ou comiquement graves, les intimites de la modeste nursery, la mere, les fetes familiales — les printemps, les etes, la floraison du parterre scandinave, les etendues vertes et les eaux souriantes, paysages lumineux qu'ennoblit la molle elegance du bouleau. — Que tout cela est done limpide, eloigne du mvstere, et comment ce peuple, cette terre, n'ont-ils pour tant d'autres que des insinuations de melancolie ?
Interrogez en effet les autres paysagistes : presque partout I'idylle de Carl Larsson s'elargit et s'imprecise, envahie de tenebres ou transfiguree par des Incurs d'aurore ou de crepuscule; I'apre roc dechire le feutre des pelouses; le deuil des innombrables pins ecrase la terre et alourdit les eaux ; I'homme disparait presque ; ce sont les recueillements, les effusions, les exaltations inhumaines et les accablements meurtriers d'une nature a demi sauvage que Ton s'est efforce de rendre. I^a nuit surtout semble obseder ces peintres, et defier leur virtuosite : quels ecrans filtrent en juin les reflets de I'astre, en amortissent I'eclat, refractent, redistribuent, subtilisent les rayons invisibles ? A I'heure la plus obscure, des couleurs f lottent sans contours (nombreuses toiles du prince Eugene), un pen apres minuit, les lignes f lambent sur des oceans opaques ; les lentes degradations de la clarte, les demi-victoires de I'ombre, les hosannahs de I'aube a son premier eveil, peripeties du drame le plus emouvant et le plus fantastique dont la nature septentrionale fasse les frais ! Peut-etre, ayant eprouve le charme hallucinatoire de ces heures peuplees de songes, les tentatives des peintres vous reservent-elles une deception. Pourtant, quelle science et quelle conscience ! I^e magnifique elan vers la beaute diverse et decourageante de ce pays ! la feconde anarchic ! Nordstrom a vecu la rude vie des cotes ; de la « cote de I'ouest » il sait les saisons, les nuits et les jours, les tempetes et les calmes, les levers et les couchers de soleil entre les ilots granitiques ; et il lui arriva, notant une vague, un roc ou un nuage, d'inscrire aussi le fremissement d'une voile lointaine ; mais comme on sent bien que le detail minutieusement releve ne prend de valeur a ses yeux qu'en fonction de cette magicienne, I'atmosphere ! son ceil s'epuise a discerner les nuances precises dont la succession renouvelle incessamment le visage du monde; ses toiles, dont les sujets ne varient guere, ravissent par
LKS MUSEES iiq
la precieuse subtilite des tonalites, Ses crayons meme, quelques-uns legerement teintes. trahissent de surprenantes vibrations lumineuses.
Si I'on en croit Jansson (galerie Thiel), Stockholm s'endort sousunecroulement de tenebres bleues et violettes ; en automne domine un etomiant
Interieur du Musee du Nord.
indigo, marbre de bistres verdatres, impenetrable a I'eclat giratoke de non moins etranges bees de gaz et globes electriques ; si ses vigoureuses tonalites emportent votre conviction, vous jugerez emouvante cette metropole devinee sommeillante, ces avenues beantes et desertes, ces ruelles et ces masures du vieux Stockholm. Vous acquiescerez plus siirement au poeme de ces fjard, encadres de palais et de clochers, et qui refletent la paix des nuits et la serenite splendide d'un ciel sans nuage et sans soleil ; vous ai'merez cet « Accord d'une nuit de mi-ete)) — je dis accord dans I'impossibilite
de traduire le mot suedois « Stdmning », accord des forces naturelles assiegeant d'une poussee unanime nos sensibilites, consonance des vibrations du Cosmos a laquelle repond I'unisson de nos enchantements, etat de grace mystique dont I'art de ce pays s'efforce infatigablement a traduire I'imprecise et religieuse volupte ! Ce st'amning-ci est fait du concert des bleus et des verts pales du fjard, des timbres les plus froids et des chromatismes les plus delicats du spectre. — Kreuger et Wilhelmson se plaisent a de moins eclatantes orchestrations, encore qu'ils nous ramenent a la pleine lumiere du jour ; leur mission speciale consiste a observer les tristesses, les laideurs et les trivia-
Interieur scanien [Musee du Nord).
lites, et a nous emouvoir par la sincerite poignante de descriptions naturalistes. Kreuger s'attache a la glebe improductive ; des clairieres devastees, de vagues paturages, des entassements morainiques, des « asar », des lagunes marecageuses s'etendent a perte de vue; au premier plan, des rosses extenuees profilent leurs silhouettes osseuses, tantot immobilisees en une attitude de meditation supreme, ou capricantes et secouees de spasmes. Ce gibier d'equarisseur symbolise-t-il I'ame de ce sol lamentable ? Par quel sortilege la vision du peintre a-t-elle si fortement associe ces echines ensellees, ces croupes et ces lourds boulets aux formes indistinctes de Tentour ? — Wilhelmson concentre sur les corps et les masques humains I'acuite d'un impitoyable regard ; et certes, comme d'autres, il peignit des « Samedi soir » et des « Apresmidi d'automne » et des « Soirs d'avril » et de mai et de septembre, d'un sentiment juste et fin. I^e psychologue fait tort au poete ; ses paysans au
travail, au repos, a la danse, out des gestes inoubliables ; que dire des visages ? le redoutable portraitiste ! La « Fille du gard .., assise dans la grande salle de la ferme paternelle en ses noirs atours du dimanche, vous livre, dans lagaucherie de son allure, I'orgueil de son front etroit, de son regard sans flamme, de ses mains baguees d'or, toute I'enigme de I'ame paj-sanne. Et cette apparition feminine au visage plat et bleme, si indigentede charme, n'est-ce point, personnifiee, la misere mediocre et aisee des villes ? Wilhelmson se plait a decomposer les tons, et par une tres habile juxtaposition des couleurs elementaires a rendre la douce limpidite ou encore la erudite et les violences de la lumiere septentrionale ; le procede s'affirme jusqu'a la brutalite dans le groupe des « Femmes peintres >>.
ly'individualisme de ces artistes fait que presque aucune ceuvre n'est absolument negligeable ; je suis deliberement injuste en signalant brievement les neiges, les givres somptueux et les glaces de Fjaestad, les forets de Norrman, ces pins d'un si intense relief, les beaux dessins de Kiisel, les portraits et les pa^^sa-
ges de Thegerstrom, egalement remarquables par la finesse d'un voluptueux Goloris, et je commets de regrettables oublis...
Faites a loisir le tour de ces peintres ; analysez les talents, impregnezvous des effluves et des lumieres de ce sol nourricier d'un art franc et complexe ; et n'allez qu'ensuite a Liljefors ; aucun peintre suedois ne confina de plus pres au genie, si le genie pictural consiste a decouvrir et a exprimer puissamment de nouveaux aspects du monde ; ses toiles emerveilleront vos yeux eduques et prets a en accueillir sans hesitation la splendeur ; cette oeuvre
Gustave Vasa, par Carl Milles (Musee du Nord).
aura pour votre esprit des clartes de conclusion, et le dominera detout I'ascendant d'une defiiaitive synthese. N'est-ce point ici le triomphe de la commune discipline devinee derriere la diversite des talents ? Une fois encore defileront devant vous les greves, les lacs, les pinedes, les granits, les ciels soj-eux de juin, les crepuscules, et les nuits eclatantes en une prodigalite de motifs,
une intensite de vie incomparables ; le maitre les anime des emois, des combats, des amours, de 1' agitation infinie d'une faune variee ; il salt les idylles et les drames d'un monde en verite inconnu, les joies et les angoisses que dissimulent habituellement a nos regards le sombre fourre, le jonc de la riviere, ou simplement la touffe odorante de la prairie ; il sait de quelle allure I'elan, survivant des ages prehistoriques, exerce sa roj-aute dans les solitudes forestieres ; il a surpris le glissement des jeunes canards dans les roseaux humides, le manege de la becassine aux abords de son nid, le dialogue du couple de plongeons marins nageant au large au creux des vagues : il a penetre I'intimite des macreuses, des oies sauvages, des cj-gnes, des mouettes, des courlis, des harles, des tetras, force le secret dont se defendent les hiboux et les grands- dues; il a chasse avec I'aigle, le renard, le chat ; il a vu le lievre blanc bondir dans une detente joyeuse, ou tordre un rable terrifie sous le poids des serres et des ailes de proie. Et ces etres qu'il observa avec une longue patience lui furent des maitres d'une science imprevue; ils lui enseignerent des perspectives nouvelles, des biais dont nul oeil humain ne s'etait encore avise, communiquerent a sa prunelle je ne sais quelle sauvage allegresse devant le fremissement de la lumiere. Renon9ant a I'art anthropocentrique des autres liommes, il peignit les animaux dans la liberte de leurs gestes, sut rendre le ^•ol, toutes les sortes de vol, excella aux attitudes les plus furtives, retrouva des secrets que seuls les Japonais avaient connus il decouvrit en France, il v
Le clocher de Skansen.
a quelque trente ans, I'art nippon, mais nie I'avoir etudie) ; transposant en poemes de couleur des emerveillements et des terreurs oublies des civilises, il donna de la nature suedoise, de ses aspects tangibles et de son m5-stere profond, revocation la plus fidele, la plus complexe, la plus poignante.
Faut-il voir le chef-d'oeuvre de lyiljefors dans le « Ressac «, deconcertante anatyse d'un phenomene banalise par I'aveugle predilection de tous les manieurs de pinceau ' le chaos de ces masses livides assaillant des rocs
Un coin du Skansen (L'arbre de Mai)
noirs, de ces brisants, de ces reflets opaques, de ces epanouissements ecumeux, est a coup siir Tune des plus puissantes revelations qu'il ait ete donne an maitre d'accomplir. Mais s'il fallait, par un choix unique, mettre en lumiere les qualites communes a tous ces peintres et caracteristiques de leur groupement, j'elirais cette toile de preference a toute autre. Docilite stricte aux injonctions du reel, desinteressement, indifference quasi scientifique au resultat, nous connaissons la formule de ce qu'on pourrait appeler I'art experimental ; ces peintres I'appliquent a la lettre, mais sans abdiquer leur foi mj^stique au sens cache des choses, et dans la mesure meme ou les y incitent leur respect, disons meme, leur superstition de la nature. De la leurs audaces et leur horreur du factice, de I'excentrique et du « brillant ». Leur demarche
est celle des litterateurs qui out donne a la Suede contemporaine ses chefsd'ceuvre les plus certains ; tyriques de temperament, peintres et ecrivains n'ont pris aux maitres etrangers que les elements les plus exterieurs de leur technique ; ils connaissent un realisme mj^stique et un naturalisme qui n'exclut pas le sj^mbole ; encore nos etiquettes sont-elles trop precises quand il s'agit de definir le genie d'un poete, tel Froding, ou d'une romanciere telle Selma I^agerlof, tant leur art participe de I'inconsciente complexite des creations naturelles ; de meme nos formules sont impuissantes a etreindre I'art de ces peintres, emanation directe du genie national.
II ne serait point malaise de montrer des enthousiasmes pareils et des curiosites analogues dans I'oeuvre du grand caricaturiste Albert Engstrom, ou les compositions des meilleurs sculpteurs ; succedant a Fogelberg, romantique, a Hasselberg, auteur de ce gracieux Perce-neige, Kristian Ericsson a partage les luttes des Larsson, des Zorn et des Richard Bergh (V. au Musee National son I^apon accroupi) ; une jeune generation le suit, que domine un artiste singulierement audacieux et heureux quand il consent a ne pas suivre de trop pres I'exemple de Rodin, Carl Milles.
Pour achever de comprendre les artistes contemporains, il f aut enfin longuement visiter le beau Musee du Nord ; veritable Musee Germanique de la Suede, moins demesurement vaste et plus harmonieux que I'institution nurembergeoise, il depasse trop le domaine de I'art pour que Ton puisse tenter de donner une idee de ses richesses ; toute I'histoire de la civilisation suedoise est la ; la vie provinciale y apporte la diversite savoureuse de ses arts domestiques ; la Suede possede ainsi « le dictionnaire complet de ses formes decoratives », vaste source d'inspiration ou puisent les peintres, les sculpteurs, les architectes, de plus en plus soucieux des traditions nationales (V. au Musee National les meubles et les tapisseries modernes de la salle Boberg) et tous ceux, maitres et artisans, qui font penetrer dans les ecoles, les demeures riches et, jusque dans les plus humbles foyers, une veritable renaissance de I'art decoratif (tentures, meubles, broderies, tout ce que Ton englobe en Suede sous le nom de Hemsl'ojd).
Comme pour mieux marquer encore les liens qui rattachent au sol ces traditions, le Musee du Nord voisine avec le Skansen, musee rustique epars entre les rocs et les pins d'une apre colline ; voici la vie paysanne telle que I'ont modelee la terre et le climat ; nous sommes vraiment ici au coeur d'un pays et d'une culture ; allez voir les costumes et les danses, ecouter les complaintes et les chceurs du Skansen... Vous conviendrez que ce musee et le Musee du Nord, crees I'un et I'autre par la volonte et I'intuition patientes d'un particulier, le docteur Artur Hazelius, sont aujourd'hui des institutions nationales d'une curieuse et precieuse originalite.
La cathedrale et I'archeveche.