CHAPITRE IV
Pour voir la cathédrale de face, il faut se placer à l'extrémité de la rue Mercière, ancien séjour des marchands, où se trouvent encore quelques vieilles maisons à auvent et à oriel gothique. Là, s'offrent aux yeux ravis l'immense façade avec ses trois portails en ogives, les deux statues de la Vierge, la rosace pareille à une fleur colossale, les statues équestres des rois, les Apôtres, le groupe de l'Ascension et les anges, les grandes fenêtres centrales avec leur profusion de clochetons, de festons, de pinacles, d'arcs, d'arceaux, de statuettes ; puis la plate-forme et la tour octogonale à gauche, rattachée à la base carrée par quatre tourelles aériennes reliées au fût par des minces passerelles, et si harmonieusement construite qu'elle semble partir du pied même de l'édifice. Les colonnettes minces et frêles, attachées comme une vraie dentelle aux parois, en dissimulent la masse et la pesanteur. Le monument est gigantesque, et cependant rien de plus svelte et de plus gracieux que cette tour prodigieuse qui semble s'élever sans le moindre effort et toucher les nues. La succession des baies lancéolées avec colonnettes et pinacles, ouvragées comme du filigrane, qui s'étagent les unes sur les autres pour aboutir au clocher final en forme de lampadaire, orné de la croix à quatre bras et s'évidant en une pointe fine, a quelque chose d'aérien qu'on ne retrouve dans aucune autre tour. Celles de Cologne, par exemple, qui sont cependant fort belles, sont d'une massivité qui contraste avec cette incroyable légèreté. Ici, c'est vraiment une flèche que l'architecte a lancée vers le ciel.
On a dit que si Krwin de Steinbach, l'auteur de l'admirable façade, avait pu voir la flèche conçue par son successeur, Jean Hùltz, il aurait désavoué cette colossale pyramide qui ne se fait remarquer que par son étrangeté. Il faudrait, je le reconnais, pour que l'édifice se distinguât par une harmonie absolue, que la tour de droite eût également sa flèche comme
la cathédrale de Cologne. Mais l'œil s'habitue bientôt à cette flèche unique, et y découvre une beauté originale. C'est ce qui fait que, parmi toutes les
cathédrales du monde, .Strasbourg a une physionomie toute caractéristique.
En se mettant au nord, à l'issue de la rue de la Cathédrale, on a une vue plus spéciale et plus complète de la flèche qui, à cet endroit, attire
tous les regards; car c'est vers elle seulement qu'ils vont, en s'écartantdu cloître et des contreforts, tant sa hardiesse et sa légèreté les attirent et les séduisent. Au sud, au contraire, sur la place du Château, la vue se complaît et s'étend sur un ensemble plus vaste; tout l'édifice apparaît là dans sa
Tympan du grand Portail.
splendeur, et l'on admire en même temps que la flèche, l'extérieur de la nef, la tour romane, le beau portail de l'horloge et ces milliers de détails et de motifs délicats empruntés à la flore du pays qui, sous la main du sculpteur, se sont transformées en autant de merveilles. Si jamais la rue Mercière est élargie, ce qui est à souhaiter, on aura sur les trois points principaux l'aspect merveilleux d'un des plus beaux édifices du monde. « J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers ; il me fallait Stras--
bourg », a dit Victor Hugo. Je comprends ce désir, car en toute vérité, il est difficile de trouver un monument qui ait plus de splendeur. J'ai visité en détail les cathédrales de Chartres, d'Amiens, de Reims, de Beauvais, de Bourges, de Clermont, de Rouen, de Paris, de Bruxelles, de Mayence, de Cologne, d'Anvers, de Milan, de Vienne, nulle ne m'a donné l'impression de majesté unie à la grâce, comme Notre-Damede Strasbourg, masse de pierre gigantesque, il est vrai, « mais toute pénétrée d'air et de lumière ».
La façade est un vrai poème religieux. L'abbé Straub.
Alsacien, qui a consacré une belle étude au Symbolisme de la cathédrale, a dit justement que jamais les arts plastiques n'ont représenté le Credo avec un ensemble plus majestueux et plus saisissant. Ainsi, le mystère de la Sainte-Trinité se voit dans les trois portails couronnés chacun d'un fronton triangulaire, comme dans la
Deux Prophètes.
forme ternaire des clochers et le nombre infini des ciselures trifoliées. La statuaire du grand portail s'ouvre par les diverses scènes de la création du monde, la faute et l'exil d'Adam et d'Eve, la naissance de Caïn et Abel, le fratricide de Caïn, et d'autres épisodes sacrés figurés par les dix-huit groupes de statuettes dans le cadre extérieur de la voussure. Au second rang, on voit les supplications d'Abraham en faveur
Le Séducteur et la Vierge folle.
de Sodome, le sacrifice d'Abraham, l'arche de Noé. l'échelle de Jacob, le Buisson ardent, Moïse et le rocher, Ochoniel, Elie et Elisée, Jonas sortant de la baleine, Samson et le lion, Ézéchias, Josué à Sichem, Glanasses et Marie au milieu des patriarches et des prophètes qui, sur deux files à l'entrée, figurent les quarante siècles d'attente. Au troisième rang, apparaissent le martyre de saint Pierre et de saint Laurent, au quatrième, les évangélistes, et les docteurs en douze figures; au cinquième, les miracles de Jésus- Christ, et de toutes parts des anges portant des instruments de musique et louant le Seigneur. Au-dessus de
la porte centrale est placée l'image de la Vierge portant dans ses bras un Enfant Jésus délicieux ; puis, dans le tympan, se présentent sur quatre
Portail du Sud de la façade Ouest.
rangs des scènes de l'Evangile, telles que l'entrée de Jésus à Jérusalem, la Cène, la Elagellation, le Couronnement d'épines, la mort de Judas, la Crucifixion, l'Ensevelissement, la Résurrection, Thomas et Jésus, l'Ascension. Aux deux côtés de la porte se dressent douze grandes statues de
SA
scribes et de grands-prètres. Sur le portail de droite figure le Christ, souverain Juge des vivants et des morts et, aux deux côtés, la parabole des Vierges sages et des Vierges folles. Le tympan du portail de gauche représente les présents des Plages à l'Enfant Jésus, leur entretien avec
Les Vertus et les Vices.
Hérode, le massacre des Innocents, la fuite en Egypte et la présentation au Temple. De chaque côté du portail se tiennent les Vertus et les Vices figurés par des femmes qui foulent aux pieds des démons et les percent de leurs lances. L'immense composition de la statuaire est dominée par le roi Salomon assis sur un trône gardé par des lions. « Ce trône, dit l'abbé Dacheux, sert d'escabeau à l'Enfant Jésus que Marie présente au-
dessus de son royal ancêtre et que Dieu le Père regarde avec complaisance. » Au premier étage de la façade apparaissent les statues équestres de Clovis, Dagobert, Rodolphe de Habsbourg, Louis XIV, et au second celles de Pépin le Bref, Charlemagne, Otto I" et Henri Ier. Les autres statues sont celles de Charles-Martel, Louis le Débonnaire, Lothaire I",
Les Prophètes.
Otto II, Otto III, Henri II, Charles le Chauve, Lothaire II, Louis II, Conrad II, Henri III et Henri IV d'Allemagne. Seuls, Charles le Chauve et Henri IV n'ont pas de statues équestres. Au-dessus de la première galerie des tours, courent deux frises curieuses où l'on voit des personnages luttant avec des lions, un chasseur perçant une licorne, Jonas sortant de la baleine, Moïse et le serpent d'airain, le sacrifice d'Isaac, des monstres qui se combattent, un homme renversé par un démon et d'autres
figures originales. Au-dessus de la grande rosace se trouvent la rangée des douze Apôtres, et le groupe de lAscension, avec les anges qui, les ailes droites et jouant de la trompette, forment l'ensemble le plus gracieux.
Le Portail Saint-Laurent.
Dans le portail nord du transept, sur la place du Dôme, se voit la figuration du martyre de saint Laurent qui constitue l'un des plus beanx morceaux artistiques de la cathédrale. Deux bourreaux étendent le saint sur le gril et un autre bourreau attise le feu. La Vierge avec l'Enfant Jésus et les Mages se dressent à gauche de la porte d'entrée. Les colonnettes,
les clochetons, les pinacles, les trèfles et les ornements gothiques de ce portail sont d'une grâce exquise. Dans le portail sud, place du Château, apparaît le Christ tenant le globe et levant la main pour bénir. Au-dessous de lui est assis Salomon, le glaive en main. A ses pieds, les deux
La Religion catholique.
La Synagogue.
femmes se disputent l'enfant. Auprès de Salomon sont placées deux admirables figures, l'Eglise catholique tenant la croix et le calice, et la Synagogue, les yeux bandés et tenant une lance rompue. On lit audessus de l'iiglise catholique cette inscription : « Par le sang de Jésus- Christ, je suis ton vainqueur », et au-dessus de la Synagogue : « C'est
ce sang qui m'éblouit ». Les douze Apôtres sont placés à droite et à gauche, et de la main de saint Jean s'échappe une volute sur laquelle on peut lire ces deux vers latins.:
Gratin diviiuv Pietatis ajesto Savince
De pelra dura per quant sum facta figura .
Dans le tympan se trouve le superbe bas-relief de la Mort de la Vierge. Deux Apôtres soulèvent doucement Marie du lit où elle vient de mou-
La Mort de la Vierge.
rir pour lui rendre les suprêmes devoirs, pendant que les autres Apôtres la pleurent, que le Christ reparaît pour la bénir et qu'une sainte femme est agenouillée à ses pieds. Rien de plus touchant et de plus religieux que cette admirable et antique composition. On comprend, là plus qu'ailleurs, que le talent et le génie qui se donnaient alors si pleinement au service de Dieu, élevaient l'art à une hauteur qui n'a jamais été dépassée. En avant du portail sud et à mi-marche, on a placé les statues d'Erwin de Steinbach et de Sabine. Cette femme sculpteur, qui travailla au portail sud, serait l'auteur des statues qui ornent le pilier des Anges, voisin de l'horloge astronomique. Après avoir bien examiné les détails de la façade et des portails du transept où l'art et la patience de savants ouvriers placèrent
ASPECT EXTERIEUR I) F. LA CATHEDRALE
près de 2.000 figures, on saisit l'idée précise des statuaires qui a été de représenter la Grâce préparatoire par les scènes de l'enfance du Christ et l'aurore du Christianisme; puis la doctrine de la Grâce, annoncée par les Prophètes et préparée par l'histoire de l'Ancien Testament; enfin la doctrine de la Vigilance, symbolisée par les Vierges folles et par les Vierges sages et par le jugement dernier. J'avais raison de dire que c'était là tout un poème religieux.
Le Couronnement de la Vierge.