CHAPITRE V
Passons maintenant à l'intérieur de la cathédrale où règne un clairobscur merveilleux. Rien de plus imposant que l'aspect de l'édifice vu de la grande porte, et de cette nef qui, de l'entrée au fond du chœur, mesure cent dix mètres de longueur sur quarante et un de largeur. Avec son portail de trois travées, ses trois nefs de sept travées, son transept à deux nefs avec croisée en coupole précédant une belle abside et quelques chapelles, ses verrières des XIIe, xnr, XIVe et XVe siècles aux feux multicolores, ses piliers formant comme des gerbes d'immenses épis, son orgue majestueux de couleur pourpre et aux sculptures dorées, sa chaire ciselée comme un bijou, ses fines sculptures au haut des arcs et ses entrelacs de nervures, ses voûtes prodigieuses qui semblent reposer sur de minces colonnettes, — tellement l'architecte a su diviser les lourdes colonnes en faisceaux d'une finesse extrême, — sa grande rosace centrale et ses deux roses, la cathédrale de Strasbourg impressionne, dès l'entrée, le visiteur et le dispose aussitôt à la méditation et à la prière. Mais le chœur roman ne répond pas à la beauté extraordinaire de la nef. Il est lourd, quoiqu'élevé au-dessus d'un escalier de vingt marches, et semble presque nu, éclairé qu'il est par un seul vitrail en forme de fenêtre et par six embrasures. Des peintures de Steinlé, qui figurent le couronnement de la Vierge, n'en ont pas augmenté l'attrait. Mais le regard est tellement attiré par la splendeur des trois nefs et des verrières qu'il oublie bientôt cette défectuosité. L'autel est orné de six candélabres et de grandes torchères. Un immense lustre roman descend de la voûte à l'entrée du chœur.
Le collatéral de gauche donne accès à la chapelle Saint-Laurent en style gothique du XVe siècle, remarquable par ses piliers ornés des statues des Evangélistes et sa voûte à entrelacs. Elle a été bâtie sous l'épiscopat de Guillaume de Honstein et achevée en 1520. Auprès de cette chapelle se trouvent la sacristie et un Christ monumental qui semble planer
dans une ombre mystérieuse. De là, on descend par quelques marches à une sombre chapelle sans ornement, la chapelle Saint-Jean, où est placé le mausolée de l'évêque Conrad de Lichtenberger, mort en 1299. Près de la
La Nef.
sacristie, dans le transept nord, est le Baptistère, œuvre de Dotzinger de Worms en 1453, et qui semble une véritable dentelle de pierre, « la plus merveilleuse du monde », au dire de Victor Hugo.
Le collatéral de droite mène à la chapelle Sainte-Catherine où l'on voit un antique autel de bois avec les tableaux de l'Annonciation et de la
Visitation. Un superbe haut relief très ancien, encastré dans la muraille, représente la mort de la sainte Vierge, mais il est d'un aspect moins heureux
Le Chœur.
que le haut relief du portail sud. Un autre autel est surmonté d'une Pieta, groupe où la Vierge considère avec douleur le Christ étendu sur ses genoux. La chapelle Sainte-Catherine a été construite de 1331 à 1339, sous l'épiscopat de Berthold. Il s'y trouve cinq belles statues en pierre
de sainte Catherine, saint Florent, saint Jean, saint Paul et sainte Elisabeth, ainsi qu'un remarquable crucifix du XVII" siècle. Deux escaliers voisins du chœur descendent à la crypte, dont les dimensions égalent celles
Le Pilier des Anges.
d'une église. A droite apparaît la célèbre horloge astronomique, dite de Schwilgué. La première horloge, qui datait de 1352, faisait face à l'horloge actuelle. Elle contenait un calendrier perpétuel et un astrolabium qui relatait les mouvements du soleil et de la lune et sonnait les heures et les demi-heures. Un mécanisme ingénieux faisait chanter un coq au sommet de cette horloge et incliner les trois Mages devant la vierge
Marie. Le mécanisme de cet instrument se brisa au commencement du XVIe siècle. Une légende, qu'on faisait circuler encore au temps de mon enfance, voulait que l'auteur de l'horloge merveilleuse, ayant été amené
La Chapelle Saint-Jean.
devant l'évêque, celui-ci lui aurait demandé si rien ne manquait au précieux instrument. Et sur sa réponse affirmative que l'horloge pouvait maintenant défier les siècles, l'évêque aurait fait crever les yeux au malheureux inventeur pour l'empêcher d'en construire une semblable. Inutile de dire que ce n'est là qu'une fable grossière.
Une nouvelle horloge fut construite en 1574 par Habrecht et Stimmer. Elle fut détruite en 1789 ; les débris en sont conservés dans le musée du
Le tombeau de Conrad de Lichtenberger.
Frauenhaus. Enfin de 1856 à 1860, le savant horloger Schwilgué fit l'horloge actuelle dont le calendrier perpétuel indique toutes les fêtes variables, le planétolabe, le cours-des planètes, les éclipses et les phases de la lune. Comme dans l'ancienne horloge, les quatre Ages passent devant la Mort en frappant les quarts d'heure. La Mort sonne les heures, pendant
que l'Ange retourne le sablier qu'il tient en main/ A midi, devant une assistance toujours nombreuse et toujours aussi curieuse, les douze Apôtres passent en s'inclinant devant le Christ qui les bénit, et le coq chante et bat des ailes par trois fois. Le pilier dit des Anges, attribué à Sabine, est orné de charmantes statues d'anges qui jouent de la trom-
La Chapelle Saint- André.
pette et de statues d'Evangélistes. Un bénitier au bas du pilier est tout à côté de petits bancs de bois destinés aux jeunes écoliers qui viennent assister à la messe du dimanche, petits bancs où j'ai cru retrouver ma place d'autrefois. De là, je voyais le trône imposant de l'évêque et le premier vitrail de la nef dont les personnages mystérieux m'intriguaient et m'effrayaient... De l'horloge on descend à la chapelle Saint-André, chapelle basse comme celle de -Saint- Jean, et qui date du XIIe siècle. Elle contient le tombeau de l'évêque Henri IC1 mort en 1190, aux pieds duquel pleure un bel ange. Çà et là des épitaphes intéressantes
comme celle d'un curé de la cathédrale, décédé le 10 octobre 1512:
Qito migraveritn ? Quo.fata volant .'
In paradisiacam defunctis exposée quietem.
Si roges quis sim : pulvis et timbra !
Le Baptistère.
En revenant dans la nef, on s'arrête tout naturellement devant la chaire en gothique fleuri, sculptée sur les dessins de Jean Hammerer en i486 et illustrée par la prédication de Gerber de Kaysersberg. Au centre est le Christ en croix et à ses pieds la Vierge et saint Jean, puis aux angles les statues des Evangélistes et des anges portant les instruments de la Passion et des Apôtres. La chaire, formée de sept piliers, est un
morceau admirable de l'art gothique qui rappelle en petit les délicatesses
de la tour. Elle excita l'enthousiasme de Victor Hugo.
Sur les grandes orgues dont j'ai parlé et qui datent de la paix de Rastadt avec la Suisse, en 17 14, on a placé cette inscription :
Pax dat tir; ingentes junxit P.i.x aurea Mentes
Cmi junxit que bonos tnusica lœta
ton os.
Dans la cathédrale, un très ancien calvaire, voisin de la chapelle Saint-Laurent, est d'une sculpture expressive, ainsi qu'on en peut juger par le groupe de Judas au Jardin des Oliviers (p. 71).
Ce qui charme surtout le regard, c'est la symphonie harmonieuse des vitraux. L'art exquis du peintre verrier y est représenté depuis le XIIe siècle jusqu'à la fin du xve. Les plus anciens vitraux sont dans la baie proche du chœur et dans le transept méridional. A cette époque, se déroulaient dans 'les fenêtres grandes et petites de l'édifice la série des mystères chrétiens, la série des martyrs et des évêques et la La Chaire. série des princes bienfaiteurs
.1 .de la cathédrale. Dans l'ordon-
nance générale des vitraux, le Christ est naturellement — comme le dit fort bien l'abbé Y. Guerber dans son bel Essai sur les vitraux de la
Cathédrale de Strasbourg, — « l'âme et le centre de toutes choses. Fondateur du pacte nouveau, il exprime aussi dans sa personne l'ancienne loi, et sa génération, même temporelle, l'unit par l'opération du Saint-
L'Horloge astronomique.
Esprit à Dieu le Père, à travers l'âge des prophètes et des rois, des juges et des patriarches. Ce lien mystérieux réunit de la manière la plus intime les deux Testaments, lesquels apparaissent dans les vitraux sous la double forme de l'histoire et de la parabole. »
En commençant par le transept méridional et les quatre baies de la
façade Est, on voit saint Jean-Baptiste et saint Jean l'Évangéliste, le roi Salomon et la reine de Saba, saint Christophe, la Vierge et l'ange Gabriel, saint Candide, saint Victor et saint Maurice. Les deux roses de la façade méridionale du transept comprennent les sujets de la loi de grâce, l'image de Melchisédech, les symboles des principales vertus chrétiennes, les douze Prophètes et les offrandes des sacrifices qui se rapportent à Jésus-Christ. « L'idée du sacrifice domine dans les deux roses,
La Mort de Marie dans la Chapelle Sainte-Catherine.
dans celle du Nouveau Testament par Melchisédech, type de l'oblation eucharistique du pain et du vin, et par l'image du Christ qui plane au sommet de la circonférence et exprime, dans l'Alpha et l'Oméga, le principe et la fin de tous les sacrifices. »
Dans le transept méridional, les deux fenêtres de la façade Est contiennent un Christ et un saint Laurent d'ancienne et belle composition. Quant aux vitraux de la grande nef, qui datent du XIV0 siècle, ils sont d'un coloris et d'une splendeur incomparables. Le côté méridional compte sept grandes baies garnies. Chaque baie contient, dans l'ossature del'ogive, trois petites rosaces lobées, et le corps de la fenêtre est divisé en
quatre lancéolés. Ces cinq premières baies renferment la série des Vierges et des Martyrs, la sixième le Jugement de Salomon et la septième deux apôtres et deux prophètes. Parmi les saintes, on peut relever les noms de sainte Catherine, sainte Cécile, sainte Odile, sainte Marguerite, sainte Aurélie, sainte Agnès, sainte Attala.
Le côté septentrional comprend cinq baies et une demi-baie. L'orgue a pris la place de la sixième. On y voit des papes et des diacres comme saint Clément, saint Sixte, saint Etienne, saint Laurent ; des guerriers
Le Mont des Oliviers.
martyrs comme saint Georges, saint Innocent, saint Maurice, saint Victor; des évêques comme Ratoldus, Ansoaldus, Rotharius, et enfin des Vertus telles que la Sagesse, la Justice, la Tempérance, la Foi. Dans un vitrail on aperçoit la tête d'Ézéchiel, et celle d'Aristote dont on sait l'influence considérable sur les écoles du moyen âge.
La grande rosace de la façade, qui a été habilement restaurée comme tant d'autres vitraux de la cathédrale, est un gracieux mélange de couleurs harmonieuses où le vert, le jaune d'or, le blanc et le bleu donnent, sous les rayons du soleil, des tons délicieux.
Les vitraux des nefs latérales et des chapelles, offrent aussi un grand intérêt artistique. « La nef latérale méridionale ne compte que cinq baies,
car la chapelle Sainte-Catherine occupe l'espace des deux autres. Ces cinq baies renferment l'histoire de Jésus-Christ depuis la naissance de la
Le Groupe de Judas.
sainte Vierge jusqu'à la Pentecôte. » L'ordonnance des fenêtres est la même que celle du grand vaisseau ; trois rosaces et quatre lancéolés. Ces vitraux datent du commencement du XIVe siècle. On y voit la naissance de la Vierge et son mariage, l'Annonciation, la naissance du Christ,
l'adoration des Bergers et des Mages, le massacre des Innocents, la Fuite en Egypte, les divers événements de la vie du Christ et ses miracles, sa Passion et sa Résurrection, son Ascension, la Pentecôte, le Jugement dernier. Dans la nef, la première baie contient l'histoire de la Création du monde jusqu'au déluge, et les quatre autres présentent l'image de plusieurs princes delà dynastie carolingienne et des familles impériales de Saxe et de Souabe. Parmi les princes, on peut citer Henri l'Oiseleur, Frédéric Barberousse, Henri H, ou saint Henri (3e figure de la ilc baie des princes), Charles Martel, Pépin le Bref, Charlemagne et Louis le Débonnaire, Lothaire, son fils, et Louis II. Les vitraux des chapelles Saint-Laurent et Sainte-Catherine ne peuvent égaler la splendeur de ceux que je viens de citer, car leur provenance est douteuse et leur exécution très inférieure.
On connaît le nom de l'un des grands artistes verriers qui ont orné la cathédrale, c'est Jean de Kirchheim que Berthold Huningue appelle Magister Joannes de Kirchheim,. pictor vitrorum in Ecclesia Argentina. Parmi les plus anciens vitraux de la cathédrale datant des xne et xiii0 siècles, se trouvent ceux de la troisième baie du transept sud, tels que l'Annonciation et un Empereur assis dans le panneau inférieur ; dans le collatéral nord, l'empereur Henri l'Oiseleur, et dans la nef le pape Sylvestre, dont les reproductions, faites d'après le livre de l'abbé Guerber, donnent une idée, bien faible malheureusement, car il faudrait y ajouter l'éclat merveilleux des couleurs qui fait, comme on le sait, le principal attrait des vitraux. Ce qu'il importe de constater, c'est que toutes les verrières s'harmonisent admirablement avec le style même de la cathédrale et complètent la pensée des architectes et des sculpteurs. Lorsque le soleil frappe la rosace ou les baies latérales, c'est un délicieux assemblage de tons rouges, jaunes, bleus, violets ou verts qui se répandent sur les piliers ou sur les dalles et forment un spectacle si séduisant que l'œil s'en éloigne à regret. On dirait autant de fleurs éclatantes tombées par miracle des voûtes du ciel.