CHAPITRE VIII
LES NOUVEAUX ÉDIFICES ET LES QUAIS
Après l'ancienne préfecture située sur les bords de l'Ill, je veux maintenant examiner les quais si pittoresques de Strasbourg. Mais puisque le hasard de ma promenade m'a amené en cet endroit, je franchis le pont du Théâtre et je jette un coup d'œil sur ce qui s'appelle la nouvelle ville. Une partie des remparts et l'ancien parc du Contades a été utilisée pour construire le Palais de l'Empereur et les édifices environnants. Le Contades est demeuré dans ma mémoire comme un jardin charmant avec de grands marronniers, de belles pelouses où venaient de temps à autre s'installer des fêtes foraines et de superbes Guignols, de jolies guinguettes et entre autres le restaurant qu'on appelait le Jardin Lips où diverses attractions, comme des feux d'artifices et de nombreux divertissements, appelaient les Strasbourgeois. Ce qui reste de cette belle pro-
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menade ombreuse et gaie n'est que peu de chose, à côté de ce que l'on admirait autrefois.
Pour le Palais impérial qu'on a placé dans ces parages, il est évident que l'on a voulu faire grand. A-t-on fait aussi beau que grand ? Je ne le crois pas. Cette construction en pierre jaunâtre et recouverte de lourdes tuiles rouges, a l'aspect de quelque grosse préfecture de province. Le
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Le Palais Impérial.
palais a coûté 2.600.000 marks et a été élevé, d'après les volontés et le goût de l'Empereur Guillaume Ier, par l'architecte Eggert. La coupole et le portail très massifs sont d'une vulgarité déplorable et ce ne sont pas les deux hérauts, accotés au paratonnerre, qui en relèvent le médiocre aspect. A droite de cet édifice, s'en trouve un autre qu'on appelle le Palais du Ministère et qui ne mérite pas la moindre description. Je me borne à mentionner, en face du Palais impérial, la Bibliothèque de l'Université et le palais du Landesausschuss, monuments d'une banalité toute administrative. La Bibliothèque, comme installation et organisation, est fort bien aménagée. Elle contient plus de 800.000 volumes et la salle de lecture
offre aux travailleurs toutes les commodités désirables. A quelques pas de là, on voit l'Ecole supérieure municipale des Filles, qu'on a voulu rendre plus originale en imitant le style des anciennes maisons de la ville ; puis la nouvelle Poste centrale, un grand diable de monument, genre gothique modernisé, qui n'en finit plus et est flanqué de six statues, lesquelles ne dénotent pas un art supérieur.
La Bibliothèque.
On voit bien que les nouveaux architectes ont la passion du colossal et du vieux-neuf. Ils veulent étonner par une faste gigantesque. Ils étonnent en effet, mais ils n'enchantent guère. Je donnerais tout ce décor écrasant pour le simple décor d'une jolie ruelle. Toutes ces masses imposantes, toutes les lignes tirées au cordeau, dont Goethe lui-même se moquait, je suis loin de les préférer à ces toitures irrégulières, aux tuiles noircies par le temps, à ces oriels gracieux qui rompent si joliment la monotonie banale des alignements, à ces lucarnes originales qui s'étagent les unes au-dessus des autres, à ces cheminées capricieuses où viennent nicher les cigognes familières, qui savent que là est pour elles un abri certain. Bonnes et chères cigognes à qui plus d'un bourgeois prévoyant a disposé lui-même d'avance la charpente de leur nid, car il croit avec
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les vieilles légendes qu'elles porteront bonheur à son toit, et il fait répéter à ses petits enfants l'antique chanson :
Storik ! Storik langbein,
Dra mi uf'm Rucke heim !
Woh ? Woh ?
Ins Elsass nin !
Le palais de la Délégation d'Alsace-Lorraine. (Landesausschus.)
« Cigogne, cigogne à longues jambes, porte-moi sur ton dos à la maison ! — Où çà ? Où çà ? — En Alsace! » Non, jamais, les pauvres cigognes n'oseraient aller se percher sur ces monuments nouveaux et si intimidants. Il leur faut les vieilles bâtisses à galeries de bois et à encorbellements, à l'aspect antique et vénérable qui les appellent et les retiennent, parce que les cigognes qui les ont précédées ont toujours trouvé là un accueil hospitalier et sûr.
A droite du Palais impérial a été bâtie la nouvelle église catholique du Sacré-Cœur, dans le style rhénan. Cette église en pierre rouge, ornée de deux tours et d'une lourde coupole, est d'un aspect attristant. Quant au Palais de Justice voisin, bâti par l'architecte Nekelmann, sur l'emplacement de l'ancienne caserne de la Finckmatt, où le prince Louis-Napo-
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STRASBOURC,
léon avait fait sa première manifestation de prétendant, le 30 octobre 1836, c'est une construction d'un faux style Renaissance avec une froide colonnade. Non loin de là, on aperçoit la nouvelle Synagogue surmontée d'un dôme octogone et avec une rosace qui du dehors lui donnent assez l'aspect d'une église catholique. Il paraît que l'architecte, M. L. Lévy,
La Synagogue.
s'est inspiré pour cet édifice de la synagogue de Worms qui date du XIIe siècle. En revenant vers la Poste centrale, on trouve à l'endroit où 1*111 se partage en deux branches, sur l'île Sainte-Hélène, l'église protestante de la garnison qui a la prétention de rappeler l'église Sainte-Elisabeth de Marbourg, mais dont les deux clochers ont au moins l'avantage d'être plus légers et plus gracieux que ceux de l'église voisine du Sacré- Cœur. Près de là, dans la Schwarzwaldstrasse, on voit la nouvelle église catholique de la garnison qui a été composée d'après le style gothique et se présente aux regards sous un assez bon aspect. Les jardins de l'Uni-
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versité qui en sont voisins nous ramènent à l'Université elle même, pour laquelle le nouveau régime a fait les plus grands sacrifices.
Dès le XVIe siècle, Strasbourg avait, ainsi que je l'ai dit, son Université fondée par le stettmeister Sturm de Sturmeck et installée dans l'ancien couvent des dominicains. Schœpflin, Koch, Schweighàuser s'y distinguèrent comme professeurs. Goethe y étudia 'de 1770 à 1 7 7 1 , en même temps que Lenz, Herder, Jung-Stilling. La nouvelle Université fut inaugurée le ier mai 1872 par son curateur, le baron de Roggenbach.
L'Université.
Le bâtiment principal, qui se trouve entre la rue Goethe et la rue de l'Université, a été construit par le professeur Warth, dans le style de la première Renaissance. La façade principale, qui est en ligne droite avec la façade du Kaiser Palast, par la Kaisers Wilhelm Strasse, a cent vingtcinq mètres de longueur. Des grandes fenêtres cintrées, avec demicolonnes ioniques, ornent l'étage supérieur. Cinq portails s'ouvrent sur le rez-de-chaussée. Au centre et au sommet du grand attique se dresse la statue du Pallas-Athéné qui tient d'une main un flambeau et de l'autre une couronne. Auprès d'elle, des savants instruisent la Jeunesse couchée à leurs pieds. Au-dessous des groupes on lit ces mots : Litteris et Patrice. Entre les colonnes corinthiennes, des bustes de bronze personnifient l'idéal des cinq facultés, saint Paul est au milieu ; à sa gauche Solon et Aristote ; à sa droite Hippocrate et Archimède. A l'étage supé-
rieur, la statue d'Argentina représente l'ancienne Université, et celle de Germania la nouvelle.
De tous les bâtiments qui ont été construits après la guerre de 1870, c'est évidemment celui de l'Université qui a été le mieux étudié et le
L'Église évangélique de la garnison.
mieux aménagé. Sa grande cour au plafond vitré, la salle des fêtes, les larges escaliers, le cabinet de lecture et la collection archéologique sont remarquables. De nombreuses salles sont consacrées au cours d'égyptologie, d'archéologie, de géographie, d'histoire de l'art, de philosophie, de philologie et de théologie. Et pour enseigner cela, on a réuni une centaine de maîtres, professeurs ordinaires et extraordinaires, privatdocents et lectors. Derrière le bâtiment principal sont installés les
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laboratoires dé chimie et de physique, le laboratoire botanique avec le jardin botanique et l'Observatoire. L'Institut de géologie et de minéralogie, celui de zoologie complètent cette grande Université à laquelle se rattache l'enseignement médical, dont les bâtiments sont voisins de l'Hôpital civil.
L'Église catholique de la garnison.
Autour de l'Université s'étendent les nouveaux quartiers, le Nikolaus Ring, le Cœlner Ring, l'Antwerpener Ring, la Mannheimer Strasse, la Schweighàuser Strasse ; autour du Palais Impérial la Vogesen Strasse, l'Oberlin Strasse, le Stein Ring, le Schiltigheimer Ring — pour ne citer que les principaux — qui commencent à se couvrir de maisons et de villas, lesquels n'ont rien de l'originalité et du pittoresque de l'ancien Strasbourg. Les casernes et les établissements militaires de la ville ont
naturellement triplé. Comme le disait J.-J. Weiss : « Les Allemands n'ont pas perdu leur temps. Ils ont institué les monuments de leur
Maisons neuves de la rue des Grandes-Arcades.
conquête. Ils ont enserré la ville d'une ceinture de forts détachés. Ils ont reculé l'enceinte fortifiée de manière à tripler les espaces dont elle couvre l'accès. Ce qui reste à bâtir d'un futur Strasbourg est double au moins de l'ancien. »
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Revenons maintenant à la vieille ville et voyons avec plus d'intérêt ce qui reste de ses curiosités et de ses souvenirs.
J'ai dit que la première Université de 162 1 s'était installée dans l'ancien couvent des Dominicains, devenu ensuite une église protestante sous le nom de Temple-Neuf. Plus tard, le chœur fut affecté au service de la bibliothèque de la ville. J'ai dit aussi que cette belle et riche bibliothèque devint la proie des flammes, le 24 août 1870. Parmi les trésors perdus, tels que les.
antiquités de Schœpflin,lemusée alsatique, les vitraux de la Char-
Barbe d'Ottenheim. par Claus Gerhart.
Le comte Jacques de Licluenbetg, par Claus Gerhart.
treuse de Molsheim, le sabre de Kléber, figuraient les bustes du vieux comte de Lichtenberg et de sa favorite la belle Barbe d'Ottenheim, œuvre exquise du sculpteur Claus Gerhart de Liège naturalisé bourgeois de Strasbourg, qui, après avoir appartenu àl'ancienne Chancellerie, étaient revenus à la Bibliothèque de la Ville. On en a heureusement conservé de bons moulages en plâtre. Disparue, elle aussi, la bannière du XVe siècle ! De cette bannière, qui sortait le 15 août de chaque année dans une procession superbe en mémoire du
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vœu de Louis XIII, je veux dire un mot. Elle portait sur sa face principale l'image de la Vierge étendant les bras, pendant que l'Enfant Jésus, assis sur ses genoux, levait une main pour bénir et tenait de l'autre une fleur de lys (p. 101). A droite et à gauche apparaissaient les armes de la ville. Strasbourg avait pris la Vierge pour protectrice et s'honorait d'en pratiquer le culte. Dès le temps de Louis le Débonnaire, Strasbourg avait fait graver sur son sceau l'image de la Mère de Dieu avec cette devise : Virgo roga prolem quo cives servet et iïrbetn. La bannière ancienne était en taffetas blanc à deux faces entouré d'ornements de pourpre et de
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Le Christ et les anges (Extrait du Hortus deliciarum)
pierres précieuses. Elle avait 4"', 50 de haut sur 3'", 90 de large. On la sortait sur un char. Elle allait au couronnement des Empereurs et à la guerre. Elle fut déchirée dans l'émeute du 21 juillet 1789 et remplacée par une bannière moins grande qui fut brûlée au bombardement. M. Ad. Seyboth en a donné une parfaite reproduction dans le frontispice de son Strasbourg historique et pittoresque.
Le célèbre manuscrit d'Herrade de Landsberg et connu dans le monde entier sous le nom de Hortus deliciarum, résumé de l'histoire profane et sacrée depuis la Création et enrichi d'admirables miniatures a disparu, lui aussi, dans la même catastrophe. On a heureusement pu garder la reproduction de la plus grande partie et voici comment. D'après les indications précieuses, que je retrouve dans l'édition du Hortus deliciarum commencée par le chanoine Straub et achevée