XI
Comme nous l’avons fait observer, la doctrine de Strauss est un composé de brahmanisme, ou, si l’on aime mieux, de bouddhisme et de darwinisme renforcés par la Théorie du ciel de Kant, et la théorie analogue de Laplace , et par certaines vues aussi de Kant et de Goethe sur la nature et la formation des espèces. Elle n’est même que la généralisation de ces données, et ce qui y appartient en propre à l’auteur ce n’est que cette généralisation , ou la catégorie du tout. Nous disons que cette catégorie appartient en propre à l’auteur , mais pour être exact , nous devons ajouter qu’elle lui appartient en propre par l’usage arbitraire qu’il en fait, puisqu’ en elle-même et dans sa vérité, nous l’avons vu, c’est une catégorie
(1) Professeur de Philosophie à l’Université de S.'Andrews mort depuis quelques années.
logique qui a sa place déterminée dans la Logique de Hégel.
Ainsi, pour résumer ce qui précède, on a le Tout, et le Tout absolument vide. Mais on le remplit en y mettant un peu de tout, et principalement du darwinisme, du kantisme etc., et c’est ainsi qu’on a un Tout rempli. Mais qu’est-ce que ce Tout ainsi rempli ? C’est le chaos c’est-à-dire un tout où tout est mélangé, où l’on ne discerne rien , où il n’y a ni identité ni différence , ni haut ni bas, ni plus ni moins , ni plante, ni animal , ni homme. C’est un être dont on parle, mais dont on ne peut se faire la moindre notion, comme on ne peut non plus se faire la moindre notion du comment cet être, où tout est dans tout, peut engendrer la plante, l’animal , l’homme et les êtres en général. Mais on a besoin de ce Tout pour les créations infinies , car sans lui ces créations sont impossibles, tandis que dans ce Tout tout est possible. C’est le chaudron du magicien. Il n’y a, en effet, qu’a y faire passer les êtres à travers un nouveau mélange pour qu’ils en sortent non-seulement rajeunis, mais complètement transformés. Et comment s’y prend-on pour accomplir cette opération ? Le procédé est fort simple et bien connu. On a à sa disposition l’eau, le froid, et le feu. Il n’y a qu’à faire jouer, suivant les circonstances, l’un de ces agents, et le tour est fait. Cependant on devrait, ce nous semble, nous donner un avant-gôut de ces créations infinies. On devrait nous dire si Brahma en créant éternellement de nouveaux mondes crée toujours la même matière, les mêmes êtres, et les mêmes rapports, ou bien s’il crée une autre matière, d’autres êtres et d’autres rapports. Voilà ce dont nous voudrions qu’on
nous montrât du moins la possibilité, non une possibilité vague, indéterminée et fantastique, mais une possibilité rationnelle. Or tant qu’on ne nous démontrera pas cette possibilité (et nous prétendons qu’une telle démostration est impossible) nous aurons le droit d’affirmer, que Brahma est impuissant, qu’il ne peut rien créer, qu’il est le vide absolu. Voilà pourquoi j’ai dit en commençant que Strauss n’a pas de philosophie. Car ce n’est certes pas avoir une philosophie que de prendre arbitrairement une catégorie logique et d’y jeter pêle-mêle des matériaux qu’on prend aussi par-ci par-là sans rien démontrer. En effet, Strauss je le répète encore , ne démontre .rien. Par exemple , l’art doit suivant lui remplacer la religion. Est-ce qu’il démontre l’art , sa nature, et sa nécessité ? En aucune façon. Et le Tout est-ce qu’il le démontre ? Estce qu’il démontre, veux-je dire, si, et comment le Tout se détermine , et en se déterminant se développe en lui-même , ou dans l’histoire, et qu’il se détermine et se développe soit comme logique, soit comme nature, soit comme esprit? Est-ce qu’il y a l’ombre d’une telle démonstration ? Et pourquoi n’a-t-il pas essayé de nous la donner cette démonstration? Le pourquoi est clair. C’est qu’il aurait fallu rechanter une chanson déjà chantée; c’est-à-dire, il aurait fallu avouer qu’une telle démostration ne peut se donner hors de l’hégélianisme. Or c’est ce qu’il ne voulait pas. Et il voulait montrer en même temps qu’en tournant le dos à Hégel, il s’élençait dans des régions inconnues à ce' dernier. Voilà tout le secret, et voilà aussi la cause de sa chute profonde. Et puis il vient nous parler de l'organisation des éléments idéaux de la vie des peuples ! Belle organisation en vérité ! C’est désorganisation qu’il faudrait dire ; dé-
sorganisation de la religion, désorganisation de la science, et enfin désorganisation du monde et de la raison qui est dans le monde. Et voyez encore quelle singulière organisation ! On commence par nous dire qu’on va organiser les éléments idéaux de la vie des nations, et l’on finit par la destruction de la Terre et du monde. Mais cette organisation et ces éléments idéaux qui vont finir avec le monde ne valent pas plus qu’un fétu que le vent emporte.
Ce livre de Strauss pourra cependant avoir un résultat important , car il pourra mettre en lumière ce qu’il y a d’inadmissible et de faux dans le darwinisme, et dans la théorie de l’évolution , ou le transformisme. Comme je l’ai fait observer, la doctrine de Strauss est une sorte de généralisation du transformisme , et par cela même elle met à nu ce qui est caché et dissimulé dans ce dernier. Quel est , en effet , le principe sur lequel repose le transformisme ? C’ est exactement celui qui fait le fond de la doctrine de Strauss , je veux dire , l’indétermination et l’accident. Chez Strauss ce principe apparaît dans sa nudité par la conception du Tout, et par celle du nombre infini de mondes, tandis qu’il est dissimulé dans la théorie de l’évolution. Et il y est dissimulé parceque cette théorie prend les êtres séparément et dans leur état concret, et qu’ainsi elle croit et fait croire qu’elle n’annulle pas les déterminations et les formes suivant lesquelles les êtres sont , et sont ce qu’ils sont nécessairement , mais seulement qu’ elle modifie ces déterminations et ces formes , et que , par exemple, au singe elle ajoute l'homme, à la nébuleuse elle ajoute la planète, ou, comme on dit, elle fait venir
l’homme du singe, et la planète de la nébuleuse. Mais, un fond , considérée en elle-même et dans son principe cette théorie implique le mélange cahotique des principes. Et où ce mélange peut-il s’accomplir ? Dans la raison absolue. Ce qui veut dire que cette théorie annulle elle aussi, dans sa sphère , et autant qu’il est en elle , tout principe et toute vérité.
Ces considérations suffiraient pour montrer le vice radical de la doctrine de l’évolution. Nous croyons cependant devoir examiner de plus près cette question qui se lie intimement au problème fondamental de la science , et qui est la question, pour ainsi dire, à l’ordre du jour.
Pour ce qui concerne le problème de la formation mécanique du monde, l’auteur adopte, en la corrigeant, ou, si l’on veut, en la complétant, la théorie de Kant et de Laplace. (1) Son complément, nous l’avons vu, c’est le Tout ou le chaos. » Car de même, dit-il, que la Nature actuelle s’est ordonnée elle-même en sortant du chaos, ainsi elle pourra s’ordonner elle-même de nouveau en sortant de ce nouveau chaos qui a été amené par sa destruction. (2)
(1) Je dis la théorie de Kant et do Laplace pour simplifier la question. Mais il y a entre la théorie de Kant et celle de Laplace cette différence que • Kant suppose la destruction du monde par le feu, puis une époque de refroidissement, et enfin la formation d’un nouveau monde par les forces attractive et répulsive ; tandis que Laplace prend la nébuleuse telle qu’elle lui est donnée par l’expérience et en tire le système planétaire.
(2) « So gut die jetzt bestehendo Natur sicli aus dem Chaos, heraus geordnet hat, so gut kann sie es auch aus dem neuen
Nous ferons d’abord remarquer que cette théorie est bien connue, qu’on sait ce qu’elle vaut, et que vue de près elle n’explique nullement ce qu’celle prétend expliquer. Est-ce que Schelling et Hégel ne la connaissaient pas ? Ils la connaissaient fort bien, et précisément parcequ’ils la connaissaient fort bien qu’ils ont vu qu’elle n’explique rien, et qu’il faut chercher ailleurs le principe de la constitution de la nature et du monde. Le défaut de cette théorie et de la théorie de l’évolution en général consiste principalement en ce qu’on y présuppose ce dont on prétend expliquer l’origine et la formation, et qu’on y explique ensuite cette présupposition, ou cet être ainsi présuppose par un principe extérieur, ou, ce qui est le même, par l’accident qu’on substitue au principe véritable. Kant , nous dit l’auteur, appelle ce monde » un phénix qui se brûle lui-même pour sortir de nouveau rajeuni de ses cendres. » (1) Il est enchanté de ce mot , et il y voit une pensée profonde. Notons d’abord que Kant dit ici , bien que sous une autre forme, exactement ce que di-
Chaos das durch ihre Zerstorung herbeigefiihrt wird.» (P. 154) Ainsi ce n’est pas le Tout ou le Chaos qui est le principe de la nature , mais c’est la nature qui se fait et s'ordonne elle-même en sortant de chaos ! Mais comment, et pourquoi cette nature est-elle sortie du chaos. Et comment a-t-elle pu se faire ellemême sans l’intervention du chaos? Voilà ce qu’on désirerait savoir. Et puis, le chaos — dont il a été dit cependant qu’en lui tout est éternellement, qu’il n’y a ni avant ni après etc. (V. p. 144) — ici est redevenu chaos par la destruction de la nature actuelle. Et où est-il, qu'estril, et que fait-il en ce moment?
salent les Stoïciens. Le phénix qui renaît phénix de ses cendres, c’est le Socrate et la Xanthippe des stoïciens. Ainsi cette même pensée qui est une naïvete chez les stoïciens devient une pensée profonde chez Kant. Eh bien! Laissant de côté les stoïciens, nous disons que ce mot est la réfutation de la théorie de Kant elle-même, et plus encore de celle de Strauss. Voici un phénix. Donc le phénix est, et il est non comme un être cahotique, mais comme un être, qui a une nature déterminée. Il a donc été engendré par cette nature déterminée, et sans cette nature déterminée il n’eût pas été engendré. Mais le phénix se brûle. Se brûle-t-il accidentellement ? Non ; car le phénix est précisément cet oiseau dont la nature spéciale consiste à se brûler lui-mêine. Donc il se brûle en vertu de cette même nature qui l’a engendré, et qui l’a fait ce qu’il est. Enfin il sort rajeuni de ses cendres. Cet être qui sort rajeuni de ses cendres est-ce un serpent, un mastodonte, ou un noveau phénix? C’est un nouveau phénix. Or, ce nouveau phénix (jeune ou vieux cela ne change en aucune façon la nature essentielle du phénix, car la jeunesse et la vieillesse sont deux moments essentiels de cette nature) ce nouveau phénix, dis-je, par qui est-il engendré ? Est-il engendré par un principe autre que celui qui avait engendré le premier phénix ou par le même principe ? Evidemment par le même principe. Voilà donc le phénix qui se brûle, il est vrai, mais qui se brûle non parcequ’il vient du cahos , et pour rentrer dans le cahos, mais parcequ’il a une nature déterminée qui fait qu’il est, et qu’il est ce qu’il est, et sans laquelle il ne pourrait ni être, ni se brûler, ni se rajeunir éternellement. Et c’est là l’image du monde avec cette différence que le monde ne brûle pas, parcequ’il ne
peut pas brûler, et qu’il n’a pas besoin de brûler pour se rajeunir. Que si jamais il subissait l’opération à laquelle veulent le soumettre ces magiciens, s’en serait fait de lui, il périrait pour toujours, il ne pourrait plus se rajeunir. L’oiseau mystique peut bien renaître de ses cendres , précisément parcequ’il n’est qu’un oiseau que la mère nature reçoit dans son sein, lui et son idée, et auquel elle peut rendre la vie. Mais dans cette conflagration universelle qui pourrait rendre le vie au monde, et qui pourrait le rajeunir ? Serait-ce le cahos ? Mais le calios n’est que le cahos , et en supposant qu’il y ait jamais eu un cahos, il serait resté éternellement cahos, si une nécessité, une raison plus haute n’était pas venue le tirer de son état cahotique et le transformer. Ce serait donc cette même raison qui pourrait lui rendre la vie, si jamais il était détruit par le feu. Or cette raison est l’idée, et ne peut être que l’idée, de telle façon que lors même qu’on admettrait la création, c’est seulement l’idée qui a pu donner à l’acte créateur une forme et un contenu rationnels. Mais l’idée est un système , et ce n’est qu’autant qu’elle est un système et un système absolu qu’elle n’est pas le cahos, et qu’elle engendre rationnellement. D’où il suit qu’il n’est pas indifférent que telle sphère soit ou ne soit pas dans l’univers, qu’elle y soit de telle façon ou de telle autre, qu’elle y ait tel rapport ou tel autre; et, par conséquent aussi, il n’est pas indifférent que le système planétaire soit ou ne soit pas. et qu’il soit de telle ou telle façon, et que dans ce système le système solaire, et dans le système solaire telle planète la Terre, par exemple, et dans la Terre, l'eau , le feu , l’air etc. soient ou ne soient pas, ou qu’ils soient ou ne
soient pas tels qu’ils sont. Le système solaire n’est pas un accident dans le système universel des êtres , mais il y est comme système rationnel , c’ est-à-dire suivant son idée, et par l’idée , et c’ est par son idée qu’il est aussi éternel. Car il ne suffit par de dire avec certains physiciens, avec Hœckel, par exemple, que le monde et la nature sont infinis et éternels, parceque la force est éternelle, et qu’elle se conserve éternellement, ou bien parceque le mouvement et la matière sont éternels; ce ne sont là que des abstractions qui n’expliquent rien, et avec lesquelles on ne peut rien construire, mais ce qu’il faut dire et démontrer c’est comment, non la force, mais ce qui est plus que la force, l’idée est en tant que système. Ce qui engendre et conserve la force du triangle c’est l’idée systématique du triangle, comme c’est l’idée systématique de la plante, ou de l’animal qui engendre et conserve la force de la plante et de l’animal, et qui l’engendre et la conserve à la fois suivant la quantité et la qualité. La force de la cellule est dans cette idée qui engendre non-seulement la cellule, mais la plante et l’animal entiers. « La créetion se renouvelle éternellement, dit Hégel, parceque la force créatrice de l’idée est l’activité éternelle et infinie » (1) «c Le monde est engendré , (erschaffen) il est engendré en ce moment , et il a été éternellement engendré ; ce qui se présente sous la forme de conservation. Engendrer c’est l’activité de l’idée absolue. L’idée de la nature, ainsi que l’idée comme telle, est éternelle. » (2) Et dans cette idée ou dans ce système le soleil et les planètes ne sont
(1) Philosophie de la Nature § 339.
(2) Ibid. § 247.
pas venus l’un avant , et les autres après , « mais tout le système a été à la fois, et le soleil et les planètes se sont réciproquement engendrés. » (1) Et pour cette même raison « l’eau étant posée , sont posés en même temps l’air, le feu etc. » (2) de telle sorte que « le principe du vulcanisme, et le principe du neptunisme auxquels a recours la géologie sont tous les deux essentiels, et appartiennent tous les deux à la formation de la Terre. » (3)
Mais l’on dit : Il y a eu des révolutions, ainsi que des formations lentes et successives dans le globe terrestre; donc il faut que ce globe ait lui aussi commencé, qu’il soit devenu. Et étant devenu il doit cesser et disparaître comme tout ce qui devient, et avec lui doivent disparaître les autres parties du système. Et c’est ici qu’on fait intervenir le feu et l’embrasement universel.
Mais ce raisonnement n’est nullement fondé, c’est un raisonnement par analogie, une nsri/Wis sis oîXXo yivos. Et il est d’autant moins fondé que l’on admet l’éternité du monde; car l’éternité du monde implique un système conforme à l’idée. Dans ce système il pourra bien y avoir des révolutions, des bouleversements, ou un devenir lent et successif, il faut même qu’il y en ait, car les bouleversements et le devenir sont dans l’idée, ils sont dans l’idée de la nature, comme ils sont dans l’idée de l’esprit, mais ils y sont dans les limites de l’idée et du système, et en présupposant l’idée et le système, et par suite le système planétaire. Et la conception des anciens qui se représentaient les planètes
(1) Ibid. § 280.
(2) Ibid. § 249.
(3) Ibid. § 280, et § 339.
comme des Dieux immortels qui se meuvent éternellement dans l’espace est une conception plus rationnelle que celle de Laplace et de Kant. L’embrasement universel du monde est, par conséquent, en opposition avec l’idée du monde. Ce n’est pas un produit de la raison, mais de l’imagination cahotique. C’est le phénix qui se brûle, mais qui se brûle parcequ’il est d’abord comme phénix, et qui se brûle pour redevenir phénix, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de raison pour qu’il se brûle. Et, en effet, pourquoi y aurait-il un embrasement universel? C’est que le monde, nous dit-on, en a besoin pour se rajeunir. C’est Médée qui fait bouillir Eson dans le chaudron magique. Mais le monde n’a nullement besoin pour se rajeunir de se soumettre à cette opération désespérée. Tout au contraire, il n’a qu’à rester ce qu’il est, et à garder ce qu’il a. Le monde vieillit et rajeunit sans cesse et éternellement. Et c’est là ce qui constitue et conserve sa force, et ce qui fait qu’il n’est pas moins fort dans la mort que dans la vie , dans l’animal ou dans la nation qui meurt, que dans l’animal ou dans la nation qui naît, et cela parceque la jeunesse et la vieillesse , la vie et la mort sont, comme le jour et la nuit, le chaud et le froid , le feu et l’eau, et d’autres choses semblables, dans son idée, ce qui fait qu’on peut dire de lui qu’il rajeunit même en vieillissant. Et cependant pour le rajeunir on veut l’anéantir par le feu. Mais comment s’y prendre pour accomplir une telle opération ? La Terre a été autrefois , il est vrai , un globe de feu. Du moins il y en a qui le pensent. Mais cela se perd dans la nuit des temps, ou, pour mieux dire, dans la nuit de l’imagination de celui qui se la représente ainsi, d’autant plus qu’il y en a qui se la représentent exacte-
ment à la même époque comme un globe aqueux. De toute façon, lors même qu’on pourrait, je ne sais par quel procédé, la ramener à son état d’incandescence originaire, cela ne suffirait pas, car ce qu’il faut embraser c’est le monde. On a donc recours au soleil, et voici comment.
€ L’ on ne fera pas grande difficulté à admettre , dit Kant, la possibilité d’une nouvelle formation du monde , si l’on fait réflexion que , lorsque dans ce système de l'univers, la lassitude dont seront prises les planètes et les comètes dans leur mouvement de révolution les fera tomber toutes ensemble sur le soleil, la chaleur de celuici devra en recevoir un accroissement énorme. La violence de ce feu, devenue extrême par ce nouvel aliment, non-seulement dissoudra toutes choses en leurs plus petits éléments, mais avec cette force d’expansion qui est propre de la chaleur, elle dispersera et répandra de nouveau ces éléments dans les mêmes espaces immenses qu’ils avaient occupés avant la première formation de la nature, afin que quand la violence du feu central se sera affaiblie par la destruction presqu’entière de la masse, ils ramènent par l’action combinée des forces attractive et répulsive les anciennes formations et les anciens mouvements systématiquement ordonnés, et recomposent ainsi un monde nouveau. » (1) On voit par ce passage comment cette théorie kantienne se lie à celle de Laplace. Celle de Laplace commence où celle de Kant finit. Seulement Laplace ne s’inquiète pas de savoir s’il y a eu un autre monde avant celui qu’il costruit à sa façon, mais il se borne à prendre cette matière rarifiée et diffuse , la nébuleuse , que l’on peut
(1) Théorie du Ciel.
considérer comme le résultat de la conflagration et de l’évaporation universelles.
Or cette théorie kantienne n’a d’autre fondament que la pensée arbitraire de Kant et l’accident. Kant a devant lui un système constitué, et constitué de telle façon que le soleil et les planètes ne sont , et ne sont ce qu’elles sont que par leur action réciproque ; c’est-à-dire que le soleil et les planètes n’attirent et ne repoussent qu’antant qu’ils s’attirent et se repoussent réciproquement. La forme ainsi que la quantité de l’attraction et de la répulsion, ou la forme et la quantité de leur mouvement sont subordonnés à cette nécessité suprême ; c’est qu’ils doivent s’attirer et se repousser les uns les autres. Maintenant il plaît à Kant pour ses raisons particulières d’anéantir le monde. Et comme pour atteindre son but il croit avoir besoin du feu , il fait le raisonnement suivant : Voici le soleil; c’est un corps incandescent. Mais sa chaleur ne suffit pas. Il faut donc faire ce qu’on fait quand on veut augmenter la chaleur du foyer. On y met du bois. Mais comme il n’y a pas de bois dans les espaces planétaires, je vais y mettre les planètes elles-mêmes. Mais comment les y mettre ? Quand on est fatigué, et bien fatigué, on tombe de lassitude. Je vais donc faire tomber de lassitude les planètes et les comètes sur le soleil. C’est là la théorie de Kant. Or je dis que c’est une théorie arbitraire et irrationnelle. Je laisse de côté la question de savoir si réellement le soleil est un corps incandescent , ce qui n’est nullement démontré, et je supposerai qu’il l’est. (1)
(1) Pour des raisons théoriques qu’il n’est pas nécessaire d’exposer ici Hégel enseigne que la lumière solaire n’est pas chaude
Pourquoi les planètes et les comètes tomberont-elles sur le soleil? C’est qu’elles seront prises de fatigue. Mais il n’y a aucune raison pour qu’elles le soient. On dira, sans
par elle-même, mais qu’elle devient chaude par son contact avec l’atmosphère terrestre et la Terre. Ce n’est pas là ce qu’on admet ordinairement. Et cependant cette théorie est plutôt confirmée qu’elle n’est démentie par l’expérience. Les deux arguments qui conduisent à penser que le soleil est un corps incandescent sont fondés l’un sur l’ expérience et l’analogie , et l’autre sur le principe ordinaire de causalité. Comme dans le globe que nous habitons les corps lumineux sont ordinairement chauds on en conclut qu'il doit en être de même du soleil et des étoiles. Et comme la chaleur revient, ou augmente avec le retour du soleil sur l’horizon, on en conclut aussi que le soleil est la cause de ce phénomène, et partant que c’est un corps à la fois lumineux et incandescent. Kepler s’était posé cette question , et voici comment il y répond: Lucis proprium est calor : sydera omnia calefaciunt. De syderum luce claritatis ratio testatur, calorem universorum in minori esse proportione ad calorem unius solis, quam ut ab homine, cujus est certa caloris mensura, uterque simul per dpi et judicare possit. De cicindularum lucula tenuissima negare non 2 ^>o tes, quin cum colore sit. Vivant enim et moventur ; hoc autem non sine cale factioneperficitur. Sed neque putrescentium lignorum lux suo calore destituitur; nam ipsâ putredo quidem lentus ignis est. Inest et stirpibus suus calor. » ( Paralipomena in Vitell. Astron. , pars optica 1604. Prop. XXXII, p. 25 Cf. aussi Kepler, Epit. Astron. Copernicanae, 1618, I. I. Lib. I, p. 35). Si l’on examine attentivement ce raisonnement du grand astronome on verra qu'il contient une espèce de pétition de principe. Car ce qu’il faut démontrer c’est précisément que la lumière et la
doute, qu’ayant commencé elles doivent finir. Mais en supposant même qu’elles aient commencé, ce qu’on ne démontre pas, et ce qu’on devrait d’abord démontrer, c’est là de
chaleur sont inséparables partout, et absolument, parcequ’elles sont inséparables dans notre globe. Or, tout son raisonnement consiste à dire que les étoiles et le soleil possèdent la chaleur, et qu’ils la possèdent proportionnellement à l’intensité de leur lumière, parceque dans tous les phénomènes qui se produisent sur notre globe la lumière est accompagnée de chaleur; et il cite, comme exemple, — et cet exemple fait ici toute la force de l’argument — le ver luisant et le bois pourri , qui , dit-il, contiennent eux aussi du calorique; voulant dire parlà qu’ils le contiennent , bien qu’ici l’on ne rencontre pas le rapport ordinaire qui existe entre l’intensité de la lumière et l’intensité de la chaleur. Mais, d’abord, on pourrait dire que si le ver luisant et le bois pourri possèdent de la chaleur , c’est qu’ils font partie du système terrestre , et, de plus , et surtout qu’ils la possèdent non pas en tant que lumineux, mais en tant que êtres organiques et vivants. Ensuite, cet exemple va jusqu’à un certain point contre la conséquence qu’on en veut déduire. Car si l’intensité de la chaleur n’est pas proportionnelle à celle de la lumière, ainsi que cela a lieu dans le ver luisant et le bois pourri , il suit que les deux phénomènes ont deux sources distinctes, et qu’ils peuvent se produire séparément. En outre, l’expérience nous montre plutôt que le seleil n’est pas un corps igné, qu’elle ne nous montre qu’il l’est. Car à mesure qu’on s’élève dans les espaces célestes le froid augmente ; et c’est le contraire qui devrait arriver si le soleil était une source de chaleur. De plus, si l’on se représente la masse immense du soleil comme un corps incandescent, et incandescent proportionnellement à sa masse et à sa lumière, on
toute façon une raison indéterminée, et qui ne détermine rien dans le point spécial en question. Si je dis : Dieu a créé le système planétaire, j’ignore comment il l’a créé, mais
conçoit difficilement comment les planètes intérieures, Vénus et Mercure, et surtout certaines comètes, telles que la comète d’Encke, et plus encore la grande comète de 1811 , pourraient résister à l’action de sa chaleur. On calcule que cette dernière comète est à son périhélie 166 fois plus près du soleil que la terre, que le diamètre du soleil y est vu sous un angle de plus de 75°, et qu’elle y est soumise à une action de la char leur solaire 27,500 fois plus forte que celle qu’on éprouve sur la terre, c’est-à-dire, à une action capable de fondre et de volatiliser la terre.
Quant à l’autre argument , savoir , que l’apparition et la marche du soleil au-dessus de l’horizon ramènent et augmentent la chaleur , cet argument prouve que le soleil est une des conditions de la production de la chaleur , ou d’une partie de la chaleur de notre globe, mais nullement qu’il est lui-même un corps igné. Il y a des effets, ou des phénomènes (et la plupart des phénomènes sont dans cette condition) qui sont le résultat de l’action combinée de deux forces, ou principes, de telle sorte que ce n’est ni l’un ni l’autre do ces principes pris séparément, mais tous les deux pris conjointement, qui sont les principes générateurs de ces phénomènes. Et par là-même que le phénomène est le résultat de l’action combinée des deux principes, il y a en lui ce qui ne se trouve pas dans les deux principes. Tel est, par exemple, le rapport de l’enfant avec le père et la mère. L’enfant est autre que le père et la mère, et ceux-ci ne constituent le principe de l’enfant que conjointement. Ou bien encore, l’étincelle ne jaillit qu’au contact de deux corps. Il en est de même de la lumière solaire
il l’a créé ; en partant de cette croyance je n’ai pas à m’inquiéter ni s’il finira, ni quand, ni comment il finira. Et, si je suis conséquent, je ne dois même pas m’en inquiéter, mais j’ai seulement à me dire : si Dieu veut qu’il existe éternellement, il existera éternellement, si Dieu veut qu’il finisse , il finira , et il finira comme Dieu voudra , qu’il finisse par l’eau, par le feu, ou par un simple acte de sa volonté. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Ce dont il s’agit ici c’est de la rationalité propre et intrinsèque du système. Kant admet la création , mais il parle ensuite du système planétaire comme si la création n’existait pas. C’est là une inconséquence, mais c’est une inconséquence dont nous ne devons pas nous occuper, et qui pour nous ne change pas la question. Strauss n’admet pas la création dans le temps, mais une création éternelle, où des mondes infinis se succèdent en sortant du Tout de la façon que
et de la terre. On conçoit comment la chaleur puisse se dégager du contact de la lumière solaire et delà terre, et que ni la terre ni la lumière solaire, prises séparément, soient la cause de ce phénomène. En ce cas, la terre et la lumière solaire seraient les conditions, ou les principes potentiels de la chaleur, mais elles ne seraient pas des corps chauds. Ici je fais abstraction, bien entendu , de la chaleur propre de la terre. Enfin, quant aux expériences fondées sur la spectroscopie, et qui montrent que les raies de la lumière solaire sont semblables à celles des corps terrestres incandescents, il faut remarquer que ces expériences ne sont pas faites sur la lumière solaire pure, sur la lumière solaire telle qu’elle est dans le soleil, mais sur la lumière solaire qui a traversé l’atmosphère terrestre, et qui est en contact avec la Terre.
nous connaissons. Seulement, pour donner un certain aspect rationnel à cette génération infinie il fait commencer et finir ces mondes suivant les théories de Kant et de Laplace. Par conséquent, le point spécial dont il s’agit ici est de savoir si, le système étant donné, il y a dans la constitution même du système cette raison, c’est-à-dire la lassitude et l’embrasement universel qui doivent, suivant Kant, amener la destruction du monde. Or je prétends que cette raison est dans l’imagination de Kant, mais qu’elle n’est pas dans le système.
Et, d’abord, l’expérience ne nous révèle pas le moindre symptôme de lassitude dans le système solaire. Il y a des modifications dans certains mouvements, comme, par exemple, une diminution dans l’obliquité de l’écliptique, ou un lent déplacement du périhélie de la Terre, mais ce n’est là nullement de la lassitude. Strauss pour appuyer la théorie de Kant par l’expérience cite la comète d’Encke. Voyez, dit-il, cette comète, elle va se rapprochant lentement du soleil. Son sort est décidé, un de ces jours elle tombera sur le soleil. D'où il conclut que le même sort, dans un temps beaucoup plus long, est réservé aux planètes. Et rappelant, à cet égard, l’explication qu’on a donnée de la diminution de l’orbite de cette comète, savoir, qu’il y a un éther subtil qui s’oppose à son mouvement, il en conclut aussi que ce sera ce même éther qui amènera la même diminution dans l’orbite des planètes. De tels raisonnements, surtout venant de Strauss, sont vraiment surprenants.
D’abord, les comètes et les planètes sont des corps distincts par leur constitution physique et par leurs mouvements , de sorte que , lors même que toutes les comètes iraient dans leurs mouvements se rapprochant du soleil, il ne
s’ensuivrait nullement que les planètes devraient, n’importe dans quel temps, s’en rapprocher aussi. Il y a plus. C’est que les comètes iraient toutes en se rapprochant du soleil, on ne serait pas en droit d’en conclure qu’elles vont tomber sur le soleil. Car elles pourraient se disperser , comme il semble que cela arrivera à cette même comète d’Encke dont la substance est extrêmement ténue , et dont l’éclat va de plus en plus en diminuant. Ou bien encore, leur orbite pourrait changer par suite des perturbations qu’elles éprouvent dans leur mouvement de la part des planètes. Mais dans le cas actuel on n’a pas même cela. Ce qu’on a c’est simplement un fait accidentel qu’on peut expliquer par la nature des comètes, et sans môme avoir recours à l’éther subtil imaginé par Encke (1). Et c’est sur ce
(1) C’est, en effet, un éther subtil inventé tout exprès par Encke pour sa comète, car, si cet éther existait réellement, il faudrait dire qu’il n’existe que pour elle , qu’il ne se trouve que sur son passage, et que dès qu’elle est passée il se retire pour laisser passer librement les autres corps célestes. Du reste , suivant la nouvelle théorie sur la nature des comètes , théorie qui est due surtout à Schiapparelli, les comètes ne sont pas des corps permanents comme les planètes, mais des corps qui , bien que soumis à la gravitation, n’ont qu’une existence passagère et , en quelque sorte, accidentelle. Cette théorie est nouvelle en ce sens que les travaux de Schiapparelli lui ont donné cette forme qui la fait accepter par les astronomes. Mais son principe est dans la Philosophie de la Nature de Hégel, et il y est très-explicitement. Les comètes constituent un moment nécessaire dans le système solaire, en ce que dans le développement et dans la réalisation de la notion de centralité elles y représentent les corps dépendent^ qui n’ont pas
fait accidentel qu’on se base pour nous dire: voyez, ce qui peut arriver à la comète d'Encke pourra aussi arriver non-seulement à toutes les comètes, mais aux planètes elles-mêmes !
Il n’y a donc rien dans expérience qui nous autorise à penser que les corps célestes sont intérieurement attaqués par cette maladie de langueur qui menace de les consumer, et de nous consumer nous tous avec eux. Et il me semble que s’ils étaient réellement affectés d’une telle maladie, il y a assez long temps qu’ils roulent dans l’espace, et il y a assez de médecins qui veillent jour et nuit les yeux fixés sur eux , épiant leurs moindres mou-
de centre propre , et tournent autour d’un autre centre , ce qui fait qu’elles ont aussi une existence contingente. « Les corps dépendents (les comètes) , dit Hégel, ont un mouvement de rotation , mais pas autour d’eux-mêmes , car ils n’ont pas de centre. Us tournent, par conséquent, autour d’un centre qui appartient à un autre corps , par lequel ils sont repoussés (‘) Leur lieu est indéterminé (”), et cette contingence à l’égard d’un lieu déterminé , ils l’expriment par leur rotation (“*).... La sphère cométaire est une sphère de l’aberration (****) où le mobile fait effort pour se séparer de lui-même, et pour aller au-delà de lui-même; (*****).... elle représente cette rotation qui est un effort permanent du mobile pour se dissoudre, et se disperser à l’infini ou dans le vide.... et où le mobile menace de se soustraire à l’ordre universel et de perdre son unité....
(*) Hégel dit qu'ils sont repoussés, non parcequ’ils ne sont pas aussi attirés par le corps central, mais p&rceque n'appartenant pas d’une façon aussi déterminée que la planète au corps central, ce sont, pour ainsi dire, des intrus que le corps central repousse.
(“) Dieser oder jener : est celui-ci ou celui-là.
(***) Par leur mouvement rotatoire, c'est-à-dire suivant une courbe également indéterminée.
("’*) Der Ausschtceifung .
(“***) Pour devenir autre que lui-mème.
yements, pour qu’ils aient pu nous la cacher. C’est que une telle maladie n’existe pas , et ne peut pas exister. Et, en effet, si le système planétaire n’est pas l’œuvre du hasard, mais de la raison, cette même raison qui l’a fait, qui l’a fait ce qu’il est, et qui est en lui, cette même raison le conserve et y conserve la force et la santé. Si c’était le caprice, l’accident qui l’eût engendré, on conçoit qu’un autre accident pourrait le détruire. Mais, si c’est la raison qui l’a engendré, cette même raison qui l’a fait, et qui le conserve aujourd’hui le conservera éternellement. Car la raison est sa force, et comme il n’y a pas de lassitude dans la raison, il ne saurait y avoir non plus de lassitude dans sa force. La lassitude dans la raison, c’est l’accident dans la raison. Et c’est précisément l’accident que Kant et Laplace
Mais par là môme qu’elles constituent un moment nécessaire, les comètes ne peuvent se soustraire à l’ordre universel et elles demeurent renfermées dans les limites de la première sphère (la sphère planétaire). Cependant il est indéterminé que ces corps , en tant qu’ individus, se dissolvent , et que d’autres corps viennent les remplacer (*) , ou , qu’en tant que mobiles qui ont leur point de repos (leur centre) hors d’euxmêmes et dans le première sphère , se meuvent invariablement autour de celle-ci. Les deux cas sont possibles dans cette sphère de la nature (”).... De toute façon la limite extrême de cette aberration consiste nécessairement en ce que le mobile s’approche indéfiniment du corps central, jusqu’au point où il est repoussé par lui.» Philosophie de la nature. § 270, p. 117-119. Yoy. aussi § 279 et 288.
(*) C’est exactement la théorie de la transformation des comètes en étoiles filantes de Schiapparelli.
(•*) Beides gehôrt der WiUkühr der Satur an : l’une et Vautre chose appartiennent au choix arbitraire (la contingence) de la nature.
mettent ici à la place de la raison. Ainsi Kant dit: lorsqu’ enfin la lassitude etc. C’est à peu près comme si l’on disait: lorsqu’enfin les montagnes voleront. Car où prend-il la lassitude des planètes ? Il la prend dans les espaces imaginaires. Et qu’on fasse réflexion qu’après avoir tout anéanti, Kant reconstruit le monde avec ces mêmes forces qu’il imagine comme malades dans le système planétaire actuel. Mais supposons que les planètes et les comètes soient prises de lassitude. Et le soleil ? Est-ce que le soleil qui appartient au même système , et qui ne saurait pas plus se passer des planètes et des comètes que celles-ci ne peuvent se passer de lui, est-ce que le soleil ne sera pas lui aussi pris de lassitude ? Il faudra bien qu’il partage le sort de ses compagnes, et qu’il aille lui aussi se consumant, et se consumant non-seulement comme corps mécanique , mais comme corps physique et lumineux. Du moins devons-nous le supposer. Car si les planètes sont prises de lassitude , cette lassitude doit s’étendre à la constitution et à le vie entières des planètes. Et il en est de même du soleil. Il faut donc supposer que la maladie attaque le soleil entier, et, par conséquent, que sa lumière et sa chaleur doivent elles aussi aller en s’éteignant. Or comme la catastrophe ne saurait avoir lieu que quand la lassitude du soleil et des autres membres du système aurait atteint ce point extrême où il faut qu’elle ait lieu, si jamais les planètes, je ne sais de quelle façon, tombaient sur le soleil, elles trouveraient sa lumière et sa chaleur éteintes, et cela d’autant plus que le soleil serait lui-même redevenu poussière. En effet, Kant fait tomber la planète sur le soleil, comme les corps tombent à la surface de la terre. C’est une autre fAtrifixeis tia âi\\o ytvos. C’est Py-
thagore qui entend l’harmonie des planètes , si ce n’est que Pythagore parlait probablement au figuré, tandis que Kant prend la chose à la lettre. Mais, d’abord, c’est un principe de mécanique qu’un corps qui tombe à la surface de la Terre, s’il n’était pas arrêté dans sa chute par la résistence du sol, continuerait à tomber, non perpendiculairement sur le centre, mais obliquement, et en tournant autour du centre exactement comme les planètes tournent autour du soleil. Or, s’il était possible que les planètes tombassent sur le soleil , celui-ci restant leur centre , elles continueraient par la même raison à tourner exactement, où a peu près, comme elles tournent à présent, autour du soleil sans jamais le rencontrer. Et la vraie raison, la raison spéculative et absolue de cette impossibilité c’est que le centre, de quelque foçon qu’on le conçoive, qu’on le conçoive comme un point, ou comme une masse, ou comme un rapport de masses, est centre non-seulement parcequ’il attire, mais parcequ’il attire et repousse tout à la fois ; de telle sorte que le soleil , en tant que centre, non-seulement attire , mais repousse les corps dont il est le centre , c’est-à-dire les planètes, et celles-ci, a leur tour, en tant que centres, attirent et répoussent les corps dont elles sont centres , c’est-à-dire les satellites et le soleil lui-même. Voilà pourquoi ces corps en tant que constituant le système rationnel planétaire ne peuvent jamais se rencontrer. Et c’est aussi pour cette raison que la comète d’Encke , en supposant même, ce qui est peu probable, qu’elle ne se disperse pas, ne pourra jamais tomber sur le soleil. Ce n’est pas tout. Le soleil et les planètes sont des masses. Ce sont des masses dont les unes sont plus grandes et les autres plus petites , mais ils
sont tous des masses. Or qu’est-ce qui unit les parties dont ces masses se composent ? C’est leur rapport de centralité. Le centre du soleil unit les parties de la masse solaire non-seulement parcequ’il est le centre du soleil , mais parcequ’il est dans le système, c’est-à-dire parcequ’il est lié aux autres centres. Brisez ce rapport, et la masse du soleil se dissoudra tout aussi bien que si le soleil n’avait pas de centre propre. Et il en est de même de la masse des autres corps planétaires. S’il en est ainsi, il est clair que le soleil et les planètes ne pourraient jamais se rencontrer comme masse, mais tout au plus comme poussière, comme atomes. Car, dès l’instant où les planètes commenceraient à tomber sur le soleil, toutes les masses du système se désagrégeraient, et il n’y aurait plus ni soleil, ni planètes, ni comètes, ni une autre masse quelconque.
Il est donc vrai de dire que l’arbitraire et l’accident sont les deux principes sur lesquels est fondée la théorie de Kant , ce qui revient à dire qu’elle n’est fondée sur aucun principe. Et c’est à la même conclusion qu’on arrive en examinant la théorie de Laplace.