‹ Strauss l'ancienne et la nouvelle foiChapitre 12 sur 17 · XII · texte numérisé non relu

XII

Laplace ne connaissait pas, du moins directement , la théorie de Kant, et c’est en passant par Herschel qu’elle lui est arrivée. Herschel a dû connaître cette théorie , et ses idées sur la condensation progressive des nébuleuses et leur transformation en étoiles se rattachent à l’opinion de Kant que « les corps célestes qui appartiennent à notre système ont existé dans l’origine comme matière élémen-

taire, et ont rempli sous cette forme l’espace, et que c’est dans cette matière que les planètes et les comètes se meuvent actuellement. »

Ainsi voilà le cercle. On a un monde. Un beau jour les planètes et les comètes tombent dans le soleil, le soleil chauffé au rouge blanc embrase le monde, et ramène toutes choses à leur matière originarie. Cette matière originaire qui est d’abord une sorte de vapeur chaude commence peu à peu a se refroidir; et c’est maintenant que commence la formation du nouveau système. Seulement cette vapeur chaude qui va en se refroidissant, ou cette matière fondamentale élémentaire (elementarische Grundstoff J comme l’appelle Kant, devient la nébuleuse en passant par Herschel. Et c’est ici qu’intervient Laplace.

A la suite de longues et nombreuses observations, Herschel crut pouvoir reconnaître qu’il se fait au centre des nébuleuses un mouvement de condensation et de formation. Ce mouvement serait cependant très-lent, si lent qu’on ne saurait fixer le temps où l’on pourra remarquer des changements sensibles dans la disposition des différentes parties de la nébuleuse. Mais , si l’on suit par la pensée ce mouvement, un temps viendra, selon Herschel, où l’immense atmosphère qui entoure maintenant la région centrale de la nébuleuse disparaîtra pour ne laisser qu’une étoile semblable à celles que nous voyons briller sur la voûte céleste. S’emparant de cette donnée, Laplace s’est représenté la masse primitive du système solaire à l’état de substance diffuse et gazéiforme , et c’est avec cette substance qu’il a construit ce système. Les deux principes fondamentaux qu’il met en œuvre dans cette

construction sont le mouvement de rotation, et le froid.

Suivant Laplace , notre nébuleuse aurait été d’abord douée d’un mouvement de rotation. Mais on a un système multiple , c’est-à-dire on a un centre , et des corps qui tournent autour de ce centre , lequel n’est tel que parce qu’il l’emporte par sa masse sur ces derniers. Or, avec un simple mouvement de rotation , on ne saurait composer un tel système. Au contraire, dans une nébuleuse douée de ce mouvement, et où il n’y aurait que ce mouvement, il n’y a pas de raison pour qu’il se produise le moindre changement. Il faut donc avoir recours à un autre principe, et à un principe qui, en faisant sortir la nébuleuse de son état primitif, explique successivement la formation du soleil et celle des planètes.

Ce principe est le froid, ou le refroidissement successif de la nébuleuse. Le refroidissement a condensé les couches extérieures de la nébuleuse, et par suite de cette condensation la matière a commencé à se précipiter vers le centre. C’est de cette chute et de cette agglomération que se sont dégagés, d’une part, le soleil , et, de l’autre, les planètes. En effet, à mesure que les matières tombaient vers le centre, la masse entière de la nébuleuse se trouvait animée d’un mouvement de plus en plus rapide (1). Mais avec cet accroissement dans son mouvement rotatoire il a dû se développer à l’équateur de la nébuleuse une force centrifuge de plus en plus intense, et cela jusqu’au point où les attractions centrales ne pouvant plus

(1) Cela a lieu, comme on sait , en vertu de la loi des aires, qui fait que dans sa chute un corps ne rencontre pas la terre au pied, mais à l’est de sa verticale, ce qui suppose une accélération dans son mouvement.

faire équilibre à l’action de la force centrifuge, il s’est détaché de la nébuleuse une série d’anneaux, qui se sont ensuite transformés en les planètes que nous voyons circuler autour du soleil. Mais comment cette transformation s’est-elle opérée ? Comment les anneaux, qui ne sont que des circonférences, ont-ils pu former des corps sphériques solides ?

D’abord les anneaux, en se séparant de la nébuleuse, ont gardé le même mouvement que la nébuleuse, c’est-à-dire ils ont tourné autour d’eux-mêmes. On conçoit ensuite que la matière n’ait pas été identiquement disposée sur tous les points de leur masse , et qu’en tel endroit elle ait été plus dense qu’en tel autre. Il s’en est suivi qu’il s’est formé sur ces mêmes anneux des centres d’attraction autour desquels la matière des autres parties de l’anneau est venue se condenser ; ce qui a amené le brisement des anneaux en plusieurs fragments. Ces fragments, qui , eux aussi , étaient doués du même mouvement que l’anneau , n’étaient pas cependant tous doués de la même vitesse, soit par suite de la différence de leur densité au moment même où ils se sont détachés de l’anneau , soit par suite des perturbations que les différentes parties du système, c’est-à-dire les différents fragments ont dû produire les uns sur les autres. Les différents fragments ont pu ainsi se rencontrer à peu près dans le plan primitif de l’anneau, et se réunir pour former une masse solide, ou la planète.

Ce sont là les traits principaux de la théorie de Laplace. Cette théorie parait satisfaire les physiciens, qui généralement l’appellent, il est vrai, une hypothèse, mais qui prétendent aussi que c’est une hypothèse qui explique

la formation du système solaire de , la façon la plus naturelle.

S’il en est ainsi, il faudrait l’appeler d’un autre nom , car une hypothèse qui explique les êtres d’une façon naturelle, c’est-à-dire rationnelle, n’est pas une hypothèse, mais une doctrine démontrée. Cependant, après avoir prétendu qu’elle explique d’une façon fort naturelle la formation du système solaire, les physiciens reconnaissent qu’il y un ordre de phénomènes, les comètes, qu’elle ne saurait expliquer. Or, ce fait devrait , ce nous semble , ébranler déjà un peu leur foi, puisq’une doctrine qui ne rend pas compte de corps célestes , qui sillonnent par milliers les espaces dans lesquels est compris le système solaire , et dont quelques-uns tournent autour du corps central aussi régulièrement que les planètes , une telle doctrine n’explique certainement pas les choses d’une façon fort naturelle. Car expliquer naturellement et rationnellement un être, c’est l’expliquer entièrement , en toutes ses parties, dans ses différences et dans son unité. Mais n’insistons pas sur cette objection , qui a cependant son importance , et examinons cette théorie dans les limites du système planétaire proprement dit.

En parlant des tourbillons de Descartes , Laplace dit que « les mouvements des comètes, dirigés en tous sens, ont fait disparaître ses tourbillons , comme ils avaient anéanti les cieux solides , et tout, l’appareil des cercles imaginés par les anciens astronomes (1). »

Mais, d’abord, cette objection, nous venons de le voir, s’adresse tout aussi bien à son hypothèse qu’aux tour-

(1) Exposition du système du monde , liv. IV, ch. v.

billons de Descartes. Ensuite on peut dire que, si la théorie des tourbillons ne satisfait pas aux conditions du problème, et en admettant même qu’elle y satisfasse moins que celle de Laplace, elle a cependant, de son côté, cet avantage sur cette dernière qu’elle se renferme dans la sphère de la mécanique ; car elle n’emploie que la matière pure, la matière en tant que simplement douée de pesanteur, et le mouvement de rotation ; tandis que Laplace y fait intervenir arbitrairement un terme pris dans une autre sphère de la nature, nous voulons dire le froid. Et il a besoin de ce terme, car sans le froid la matière ne se condenserait point , et par suite tout son édifice s’écroulerait. Mais qu’est-ce que le froid ? C’est ce qu’on ne nous dit point. Et cependant on devrait nous le dire, et l’on devrait nous le dire par plusieurs raisons. D’abord, parce que c’est une règle de logique de définir les termes qu’on emploie ; et ensuite, et surtout parce qu’ici il y a deux forces qui font, ou qui du moins devraient faire la fonction de condenser. L’une de ces forces est le froid; c’est celle qu’emploie Laplace. Mais , il y en a une autre , et c’est précisément l’attraction. Que si l’on nous dit que l’attraction et le froid ne condensent pas de la même manière, il faudra nous dire aussi quelle est la différence de leur action condensatrice , et pourquoi ici , dans la sphère de la mécanique, l’attraction est impuissante à condenser, et appelle à son secours une force qui appartient à une autre sphère de la nature. C’est, nous dirat-on, que cette condensation par le refroidissement est nécessaire, parce que l’attraction est occupée à contrebalancer une autre force, la répulsion, ou la force centrifuge. Et, comme ces deux forces, par cela même qu’elles

se font équilibre , s’opposent à ce qu’il y ait chute de matières, augmentation de mouvement, et, par suite, formation d’anneaux , il a fallu faire intervenir un autre principe qui fît cesser cet équilibre. C’est-à-dire que si l’on avait eu besoin de faire intervenir la lumière , ou l’eau, ou un autre principe quelconque, on ne s’en serait pas fait faute. Il y a plus : c’est que dans ce refroidissement successif de la nébuleuse on a oublié un point essentiel, savoir, que le froid n’est jamais seul, qu’il est toujours suivi de son compagnon, ou de son adversaire, ou comme on voudra l’appeler, c’est-à-dire de la chaleur. Car il n’y a pas la moindre raison pour qu’on admette que soit au centre, soit dans les couches supérieures de la nébuleuse, soit dans l’atmosphère environnante , il n’y eût que le froid , et qu’il n’y eût pas la chaleur.» Tout au contraire , la chute des matières , leur frottement et l’accroissement de vitesse dans le mouvement de la nébuleuse auraient dû dégager une énorme chaleur , lors même qu’il n’y en aurait pas eu dès l’origine. Voilà donc la chaleur et le froid qui se contre-balancent, comme la force attractive et la force centrifuge se contre-balançaient dans l’état primitif de la nébuleuse, et qui, partant, laissent la masse de la nébuleuse entre deux forces qui s’annulent, c’est-à-dire ils la laissent dans l’état où ils l’ont trouvée (1).

(1) Nous ferons aussi observer qu’on se comporte ici à l’égard du froid, comme on se comporte ailleurs à l’égard de la poussée primitive qu’on fait donner à la planète. On se sert, voulons-nous dire, de cette poussée une fois, et puis on ne sait plus ce qu’elle . devient. L’effet persiste, il est vrai, parce qu’on

En outre, on prétend que les anneaux se sont détachés parce que, par suite de l’accroissement de la vitesse, il s’est produit dans la nébuleuse une limite où la force centrifuge l’a emporté sur la force centripète ; ce qui a fait que la matière qui était au delà de cette limite a dû se détacher de la nébuleuse. Mais si l’anneau ne s’est détaché que parce que sa force centrifuge l’emportait sur les attractions de la masse, ou du corps central, comment a-t-il pu se maintenir dans sa nouvelle orbite, puisque l’équilibre entre les deux forces était rompu ? Dira-t-on que ce sont les attractions du corps central qui l’y ont maintenu ? Mais ces attractions, qui avaient été impuissantes à contre-balancer la force centrifuge lorsque l’anneau faisait partie de la nébuleuse, devaient l’être encore davantage lorsque l’anneau se fut séparé de la nébuleuse et qu’il fallait agir sur lui et sur sa force centrifuge à une plus grande distance.

Nous pourrions pousser plus loin cette critique. Nous pourrions montrer que ce mouvement très-lent dont aurait été originairement animée la nébuleuse n’est qu’une supposition fondée sur des analogies incertaines et des faits très-contestables (1). Nous pourrions montrer tout ce qu’il

a besoin de le faire persister, mais la cause s’évanouit. 11 en est de même du froid. On se sert de ce facteur pour composer le système , mais une fois que son œuvre est accomplie , lui aussi il disparaît, c’est-à-dire qu’il s’en va comme il est venu, on ne sait d’où, ni comment.

(1) Nous voulons parler des mouvements que Herschel a cru remarquer dans les nébuleuses , et qui , lors même qu’ils seraient réels, n’autoriseraient point à les appliquer à notre sy-

y a d’artificiel dans ces centres qui auraient tourbillonné, d’abord séparément, dans le plan de la même orbite, pour se réunir ensuite , et former la planète. Mais nous croyons avoir suffisamment établi notre thèse , savoir , que l’ explication de Laplace , considérée dans son principe essentiel et fondamental , n’est qu’une hypothèse arbitraire et artificielle, à laquelle on donne une apparence de vérité et de raison en y accouplant les données de l’pbservation et la formule newtonienne. Et il est clair qu’elle n’est nullement rassurante pour la stabilité de notre système ; car , si notre système est le résultat de cette action du refroidissement qui, à un certain moment, a saisi la nébuleuse pour la solidifier, la briser et la décomposer en un certain nombre de corps partiels , il n’y a pas de raison pour qu’à un autre moment la chaleur ne veuille pas prendre sa revanche, et ramener, par une opération inverse, notre système à son état primitif, c’est-à-dire le résoudre de nouveau en une nébuleuse. C’est que tout ce qu’il peut y avoir de vraiment rationnel et nécessaire dans cette théorie est dominé et annulé par l’accident ; car le froid est un accident. Il n’est pas un accident dans l’économie générale de la nature, mais il est un accident ici, dans cette théorie, qui l’introduit arbitrairement dans la constitution mécanique de la nature. Et comme un accident peut être remplacé

stème céleste. On pourrait dire que cette prétendue nébuleuse devait se mouvoir lentement par la raison même qu’elle était composée d’une matière diffuse et gazéiforme. Mais il y a des corps très-légers , les comètes par exemple , qui se meuvent avec une très-grande vitesse.

et détruit par un autre accident, on est autorisé a penser que ce qui a été fait par le froid, puisse être défait par la chaleur ou par un autre accident quelconque.

Par conséquent, la théorie de Laplace n’explique pas plus la formation du système solaire , que celle de Kant n’en explique la destruction. Dans l’une comme dans l’autre c’est l’accident qui en est le principe fondamental , et l’accident ne saurait rien expliquer, comme il ne saurait rien fonder ni rien détruire. Je dis l’accident, mais il faut dire aussi l’indéterminé , deux choses qui du reste vont ensemble, car là où est l’indéterminé là est aussi l’accident.

Ainsi l’on a la nébuleuse, ou des nébuleuses, des tâches blanchâtres, des amas de matière diffuse et lumineuse où l’on croit découvrir une transformation, c’est-à-dire une condensation qui s’y opère avec une extrême lenteur , et d’où l’on fait sortir une étoile. C’est sur cette donnée hypothétique que Laplace bâtit sa théorie. Mais la nébuleuse est la nébuleuse, et le système solaire est le système solaire, et c’est une conception, ainsi qu’un procédé tout à fait arbitraire que de faire sortir le système solaire de la nébuleuse. Il vaudrait tout autant le faire sortir de l’éther ou du cahos. Que fait , en effet , Laplace ? Dans la nébuleuse il n’y a pas l’attraction et la répulsion telles qu’elles sont dans le système solaire, autrement la nébuleuse ne serait pas la nébuleuse, mais le système solaire. Il faut donc les y mettre. Et comment les y met-on? Parle refroidissement, de sorte que le principe générateur et constitutif du système solaire n’est pas la gravitation, et la gravitation telle qu’elle est, et qu’elle doit être dans le système, mais un principe accidentai et étranger, le refroidissement. Sans le refroidissement il

n’y aurait ni un centre d’attraction, ni le reste. Et ainsi les centres et les rapports des centres , en un mot , le système solaire n’est pas par son idée , c’est-à-dire par sa nature absolue et éternelle , mais par le froid , ou , pour mieux dire , parcequ’il a plu à Laplace ou à d’autres qu’il fit froid, et aussi que, pendant cette formation imaginaire du système, il ne fit pas chaud, et que la chaleur , qui était là cependant, se retirât par un coup de baguette magique , on ne sait dans quel autre coin de l’univers. Et puis , pendant que le froid se combinant avec l’attraction et la répulsion fait tourbilloner dans l’espace les anneaux brisés et informes qui seront un jour les planètes, voilà un autre principe qui faisant un autre mélange d’attraction et de répulsion lance dans l’espace des milliers de corps ( comètes, étoiles filantes) qui se glissent capricieusement en tous sens à travers les anneaux. Et d’on viennent ces corps ? Il faut bien qu’ils viennent eux aussi de la nébuleuse. Or, comment se fait-il que le froid qui a saisi la nébuleuse entière , ne les ait pas saisis eux aussi, et qu’au contraire, il semble, qu’ils soient plutôt des enfants de la chaleur, puisqu’ils sont formés d’une matière légère et qui ressemble à de la vapeur? Et cependant ces corps, qu’ils viennent de la nébuleuse, ou de la matière élémentaire ou cosmique, comme on l’appelle , font partie du même système , et faisant partie du même système, il faut bien qu’ils soient engendrés par le même principe qui engendre les planètes, et non-seulement les planètes, mais la nébuleuse elle-même. Et ce principe est l’idée systématique de la nature, qui engendre non-seulement la nébuleuse, mais l’espace , le temps , la matière , le mouvement , et qui les engendre

comme moments d’elle-même , et pour atteindre à des sphères plus hautes, d’abord dans le cercle de la nature mécanique, et ensuite dans les autres sphères plus concrètes et plus profondes de la nature. Ce principe, dis-je, est l’idée systématique de la nature, car si la nature est un système, elle l’est non suivant le hasard, mais suivant l’idée. Or dans l’idée en tant que système, comme dans tout système , de quelque façon qu’on le conçoive, il y a l’abstrait et l’indéterminé, et le concret et le déterminé. C’est ce que Platon et Aristote ont conçu le premier sous la raison de l 'illimité et de la limite (âVsipov xso iripua ) , et le second sous la raison de la inatièrc ou puissance et de la forme. Ce sont là des conceptions profondes, mais imparfaites. Et elles sont imparfaites parceque ni Platon ni Aristote ne les ont développées et démontrées systématiquement et comme système. Et c’est là ce qu’a accompli Hégel. Le système est comme une trame où viennent se combiner, suivant l’idée , et les différénts degrés de l’idée , l’abstrait et le concret, l’indéterminé et le déterminé, et cela de telle façon que l’idée en se développant, et en posant son contenu s’affranchit de plus en plus de l’élément indéterminé, et atteint à sa détermination absolue, à l’acte absolu. C’est là la Logique, ou, si l’on veut, la forme essentielle de l’être et du développement systématiques des choses.

L’indéterminé est donc lui aussi un élément nécessaire du système. Et c’est là ce qui trompe , c’est là qu’est la source de l’erreur. Comme il y a en toutes choses l’indéterminé (relativement indéterminé, bien entendu) et que l’indéterminé est plus facile à saisir, qu’il se rapproche davantage de la pensée sensible , qu’il est ,

en quelque sorte, plus représentable , c’est à lui qu’on s’arrête; et non-seulement c’est à lui qu’on s’arrête, mais lorsqu’on a devant soi l’indéterminé et le déterminé, on renverse les rôles et l’on fait de l’indéterminé le principe du déterminé. C’est ainsi qu’on fait venir l’homme du singe, le système planétaire de la nébuleuse, l’animal entier de la cellule , la religion de la peur. C’est ainsi que Strauss fait venir toutes choses du chaos. Puis, comme on trouve dans l’être déterminé des éléments, des propriétés, des rapports, en un mot , une nature concrète , une réalité qui n’est pas dans l’être indéterminé , on a recours, pour remplir la lacune, à un principe étranger qu’on introduit arbitrairement dans cette réalité. Ce principe peut être un principe réel; mais il n’est qu’un accident ou un élément subordonné relativement à la nature spécifique de l’étre qu'il s’agit d’expliquer. Ce principe peut être , suivant le cas , c’est-à-dire suivant les vues subjectives et arbitraires de celui qui considère la chose, ou l’eau, ou le feu, ou le froid, ou le climat , ou un mouvement de rotation , ou une poussée suivant la tangente ; ou bien un principe fondé sur des analogies extérieures et superficielles, et qui, par conséquent, méconnaît les différences spécifiques et n’a point la signification qu’on lui accorde. Tels sont , par exemple , la sélection naturelle, l’atavisme, la lutte pour l’existence dans le darwinisme. Le défaut commun de ces théories ou explications consiste, je le répète, à renverser les rôles de l’indéterminé et du déterminé , à prendre l’indéterminé pour le déterminé, à faire du premier le principe du second, ou, comme on dit avec une expression équivoque et trompeuse, à faire venir le second du pre-

mier. Or cet interversion de rôles cache le bouleversement, ou, pour parler avec plus de précision, la négation de toute vérité. Quand on part, en effet, de l’étre indéterminé pour expliquer l’étre déterminé, et par suite aussi déterminant , on est nécessairement amené à unir et à séparer arbitrairement les êtres et les principes et, si l’on est conséquent, on doit aboutir à leur mélange dans l’indétermination absolue. Dans Strauss l’absolue indétermination c’est le Tout ou le Chaos où viennent se mélanger et s’anéantir toute réalité et toute possibilité. Dans Kant on a une indétermination et un anéantissement partiels, c’est l’indétermination et l’anéantissement du système solaire, ayant cependant pour conséquence la destruction du monde. Laplace ne s’explique pas sur l’avenir du système solaire. Mais son avenir est contenu dans son principe. Tiré par l’accident de la poussière , T accident doit le ramener à son origine, le faire rentrer dans la poussière. Or c’est là aussi le principe sur lequel est fondé le darwinisme.

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