‹ Strauss l'ancienne et la nouvelle foiChapitre 14 sur 17 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Et maintenant le lecteur est à même de mieux saisir, en la suivant dans ses mouvements stratégiques, la pensée de Strauss. La négation, j’allais dire la haine du christianisme, c’est là la pensée motrice de son livre. Mais

écrit impartial, mais plutôt bienveillant pour Darwin, M. Ed. Perrier arrive à cette conclusion que ni la sélection naturelle , ni la sélection sexuelle , qui a été inventée (inventée, c'est bien le mot) pour combler la lacune de la première ne sont suffisantes pour expliquer l’énorme variété des espèces animales. Suivant nous, il faut dire qu’elles ne sont suffisantes pour rien èxpliquer, ni l’animal, ni les espèces animales, que le nombre en soit grand ou petit. Car il ne s’agit pas ici du nombre plus ou moins grand des espèces , mais du comment et du pourquoi de l’animal, et de la différence des espèces, quelqu’en soit d’ailleurs le nombre. Et relativement à ce point, qui est le point essentiel, la sélection sexuelle qui a été inventée pour compléter la sélection naturelle , nous paraît la compléter seulement en ce sens qu’au mot naturel elle ajoute le mot sexuel. Car, pour le fond de la question, les deux sélections, la sélection mère et la sélection enfant, se valent, puisqu’elles laissent la question intacte. Par exemple, la sélection sexuelle qui doit expliquer tant de choses, explique-t-elle la différence des sexes? En aucune façon. C’est cependant ce qu’elle devrait commencer par expliquer, autrement il n’y aura pour elle rien à choisir. Ou bien, serait-ce la sélection naturelle qui différenciérait les sexes, et qui livrerait à la sélection sexuelle l’animal ainsi différencié? Mais, en ce cas, on devrait nous mon-

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comment se débarrasser du christianisme ? La critique des Evangiles ne suffit pas, car cette critique, quelque négative et quelque radicale qu'elle puisse être, ne peut pas détruire le fait, c’est-à-dire le Christ , son enseignement ,

trer comment la sélection naturelle engendre la différence des sexes. C’est ce qu’on ne nous montre pas, et cela par la raison bien simple qu’on ne peut pas nous le montrer. La différence des sexes a un tout autre fondement, et elle ne peut s’entendre et se démontrer qu’en démontrant et en développant l’idée de l’animal, et dans l’animal la sphère do la génération. M. Perrier termine son écrit par ces paroles: « Le darwinisme périra, sans doute; mais le nom de Darwin n’en demeurera pas moins l’un des plus grands de la science et de la philosophie modernes ». J’avoue que je comprends peu cette conclusion. Laissons de côté la philosophie. De nos jours, on le sait, c’est avec la philosophie qu’on prend les plus grandes libertés. Tout le monde est plus on moins philosophe, et il n’y a rien de plus facile que d’obtenir un diplôme de philosophie, et de Philosophiez Doctor. La philosophie doit être bien flattée, je suppose, de se voir entourée de tant d’hommages, et des hommages de ceux-là mêmes qui n’ont peut-être pas un goût tres-vif pour elle. Mais ne faisons pas entrer dans la question la philosophie. Ce que je ne comprends pas c’est qu’on puisse dire à quelqu’un: Monsieur, vous êtes un grand homme; mais permettez -moi d’ajouter que votre œuvre est fondée sur le sable, et qu’elle est destinée à s’écrouler au premier souffle. Il y a là pour moi une sorte d’antinomie plus difficile à résoudre que les antinomies de Kant. Du reste, l’écrit de M. Perrier est très-bien fait, surtout pour ce qui concerne la partie scientifique et expérimentale de la question, et le lecteur qui désire le connaître le trouvera dans la Revue Scientifique du 15 Mars. 1873. (Paris Germer Baillière).

et le christianisme, et le christianisme comme religion, et comme religion des nations chrétiennes, des nations qui depuis le christianisme ont gouverné et gouvernent le monde et représentent l’esprit vivant de l’humanité. Il faut donc aller plus loin , et nier non-seulement le christianisme, mais toute religion, et montrer, d’un côté, que toutes les nations, soit les nations chrétiennes, soit les nations de l’antiquité doivent leur civilisation non à la religion, mais à autre chose, à la raison humanitaire, et, de l’autre côté, que la religion au lieu d’être un élément de civilisation est la grossièreté, . l’ignorance et la barbarie. Mais ce n’est pas encore assez. On a beau , en effet, arranger, tourmenter, interpréter à sa façon les faits et l’histoire, les faits et l’histoire sont là, et avec l’histoire la raison aussi est là pour démontrer que la religion est une institution essentielle des sociétés humaines, et qu’il ne peut pas plus y avoir de sociétés sans religion, qu’il ne peut y en avoir sans gouvernement. Il faut donc frapper un dernier coup ; il faut désorganiser , anéantir le monde, et le faire rentrer dans le cahos. Une fois les choses ramenées à leur origine cahotique, c’est-à-dire à l’indétermination absolue, on pourra avoir un nouveau mélange, de nouvelles combinaisons, des formes et des natures nouvelles , en un mot , un monde nouveau ainsi constitué qu’on n’y entendra plus parler de christianisme ni de religion. En effet, laissant pour le moment de côté le christianisme, la religion n’est pas un élément indifférent dans la constitution actuelle du monde. Ce monde est un système, et dans ce système la religion a sa raison d’être , et sa fonction spéciales et déterminées. Dans ce système on ne peut pas plus supprimer la religion, qu’on

ne peut supprimer le système solaire, ou le globe que nous habitons. La nature et l’esprit étant donnés, et étant donnés avec leurs formes, leur contenu, et leur rapport^ actuels, les religion est également donnée comme sphère essentielle non-seulement de l'esprit, mais de la nature elle-même, en tant que la nature est pour l’esprit et dans l’esprit, et que celui-ci est, à son tour, dans la nature. En d’autres termes, par là que la nature et l’esprit sont deux sphères d’une seule et même idée, d’une seule et même pensée, la religion est elle aussi une sphère essentielle et nécessaire de cette pensée ; et cette nécessité se produit là où elle doit se produire, et comme elle doit se produire dans le système. Quand on dit, par exemple, que c’est la peur des forces de la nature qui a engendré la religion, on admet implicitement l’idée et la nécessité de la religion. Car on admet qu’il y a entre la peur et les forces de la nature un rapport tel que quand elles viennent à se rencontrer dans les conditions voulues on a la religion. Ainsi en pensant la religion, même sous cette forme grossière, on admet la nécessité de la religion. On l’admet mal, mais on l’admet. Et c’est là ce qu’a compris Strauss. Il a compris que tant qu’on aura un monde constitué comme le monde actuel, il n’y a pas moyen de se défaire de la religion. On la mettrait à la porte, qu’elle rentrerait par la fenêtre, qu’on me permette cette expression. Aussi commence-t-il par dire que les temps ne sont pas mûrs pour que son organisation des éléments idéaux des nations puisse voir le jour. Mais ce n’est là qu’une façon de parler. Car le fond de sa pensée, nous le savons, n’est pas l’organisation , mais la désorganisation. Ayant vu , en effet, que les temps ne seraient jamais mûrs pour une

telle organisation, il a frappé le grand coup, il a désorganisé l’univers. Mais tout cela aussi n’est qu’une fantasmagorie, qu’un jeu. Quel est, en effet, ce monde nouveau qui va sortir du cahos, ce phénix qui va renaître de ses condres? Si nous devons nous en rapporter aux quelques indications que nous trouvons dans le livre de l’auteur, ce monde serait exactement ce qu’est le monde actuel, puisque nous y rencontrons les mêmes institutions, les mêmes êtres et les mêmes rapports. Ainsi nous y retrouvons la monarchie héréditaire, les grands hommes, la guerre, la peine de mort, le mariage plus ou moins dissoluble, le moi, la conscience, l’art, l’état, la science, la philosophie. Ce que l’on n’y spécifie pas c’est si l’être qui est appelé à penser et à réaliser ces choses sera l’homme ou le singe, ou je ne sais quel autre produit inattendu et bizarre du cahos. Mais si c’est seulement en cela que doit consister la différence entre le vieux phénix et le nouveau, on conviendra qu’il ne vaut pas vraiment la peine que le vieux phénix se brûle pour si peu. Ou bien, la pensée de l’auteur serait-elle que la monarchie héréditaire , les grands hommes etc. ne sont qu’un en attendant dont on parle parcequ’ils sont là, et qu’il faut bien en parler, et qu’on doit tolérer jusqu’au grand jour où le monde actuel disparaîtra pour faire place au monde nouveau ? En ce cas tout cela n’est qu’un accident , qu’un ordre de choses artificiel et transitoire qui n’a pas dümportance véritable pour la raison. Ainsi ce monde ou ces mondes qui doivent succéder au monde actuel c’est l’imagination, ce n’est pas la raison qui les crée. La raison sérieuse et qui se prend au sérieux prend aussi au sérieux ce monde qui est devant elle, car elle et la raison qui est dans

ce monde sont en réalité une seule et même raison; de telle sorte que désorganiser le monde, c’est ‘désorganiser la raison. La raison qui est dans le système solaire, ou dans l’animal, si c’est une raison, est un moment essentiel de la raison, et désorganiser le système solaire, c’est désorganiser la raison. L’auteur rejette le pessimisme de Schopenhauer. Mais il le rejette en apparence, ou parcequ’il trouve bon de le rejeter, car au fond il est aussi pessimiste que Schopenhauer. Pourquoi, en effet, ce monde doit-il finir? C’est qu’il est mauvais , qu’il est même le plus mauvais des mondes possibles, autrement il n’y aurait pas de raison pour qu’il finit. Mais ce monde n’est pas mauvais, il n’est ni bon ni mauvais, ni pire ni meilleur. S’il était pire ou meilleur, il ne serait pas l’œuvre de l’absolue raison. Et comme on ne saurait dire de cette raison qu’elle est pire ou meilleure, mais seulement qu’elle est ce qu’elle est, et ce qu’elle peut et doit être, ainsi, si ce monde est l’œuvre de cette raison, et si cette raison lui est immanente, il faut dire aussi de lui, non qu’il est pire ou meilleur qu’un autre monde, mais qu’il est ce qu’il est, et ce qu’il peut et doit être. Strauss croit échapper au miracle, c’est-à-dire à la création biblique en disant: oui, le monde est éternel, mais pas le monde actuel ; le monde actuel n’est qu’un monde limité, transitoire dans nombre infini des mondes. Mais il ne voit pas qu’il annulle par là toute raison de l’existence non-seulement de ce monde, mais d’un monde quelconque, et, par suite, toute raison, et cette raison même avec laquelle et dans la quelle il pense ces prétendus mondes infinis. (1) Car cette raison n’est la

(1) Yoy. p. 241 et suiv.

raison qu’autant qu’elle est la raison du monde et qui est dans le monde. Et il est indifférent pour le point en question que ce soit une raison consciente ou inconsciente. Car consciente ou inconsciente , si elle est la raison , elle est ce qu’elle est, et ne peut être autrement qu’elle n’est.

Nous maintenons donc que la même raison qui fait qu’il ne peut y avoir plusieurs mondes fait aussi que ce monde n’a pas pu commencer, et qu’il ne peut non plus finir. S’il a commencé c’est le miracle qui a pu le faire commencer; et entre les mondes infinis d’Epicure ou de Strauss et le miracle, on doit, ce me semble, tout en faisant ses réserves, préférer le miracle, car il y a plus de raison dans le miracle que dans le chaos. (1) De toute façon, nous croyons pouvoir affirmer que tant qu’il y aura cette Terre, et que cette Terre sera habitée par des êtres rai-

(2) « Lors même, dit Hégel, qu’on admettrait qu’il y a eu un temps où la Terre était privé d’être vivants, où il n’y avait qu’un processus chimique etc., du moment où une étincelle de l’être vivant est venue animer la matière, elle y est venue comme un être déterminé et complet, comme Minerve qui sort tout armée de la tête de Jupiter. La création mosaïque est, à cet égard, celle qui représente le mieux la chose, en ce que elle dit très simplement: tel jour c’est la plante, tel autre jour c’est l’animal, tel autre c’est l’homme. L’homme n’est pas sorti de l’animal, et celui-ci n’est pas sorti de la plante. Chacun a été d’un seul coup ce qu’il est. L’individu est bien soumis à la loi du développement , et il n’est pas complet dès son origine , mais il est virtuellement ce qu’il doit devenir » Philosophie de la nature § 339.

sonnables, il y aura aussi une religion; ou bien encore, que si jamais cette Terre était remplacée par une autre planète, et que cette planète fût habitée par des êtres raisonnables il y aura une religion.

Mais, suivant nous, non-seulement la Terre ne peut périr, mais elle est la planète la plus parfaite, et, par conséquent, le siège privilégié de l’homme, de la religion et de la science. « La Terre, dit Hégel, fait la vérité du système solaire. » (1) et « le soleil n’est qu’un moyen pour la Terre.».., (2) «Le soleil est subordonné aux planètes, mais le soleil, la lune, les comètes, les étoiles ne sont que des conditions de la Terre.... S’il est quelque chose dont nous puissions nous énorgueillir, c’est de considérer cette Terre qui est devant nous comme ce qu’il y a de plus parfait. La réflexion qui ne voit que la quantité peut bien la rabaisser, et n’y voir qu’une goutte dans l’océan infini, mais la grandeur n’est qu’une détermination tout à fait extérieure. Et la Terre est notre demeure, non-seulement comme demeure de notre nature corporelle, mais aussi comme demeure de l’esprit » (3). En effet, c’est la pensée indéterminée, la réflexion qui, au lieu de placer le vrai et le parfait dans la nature qualitative et spécifique des êtres, les place dans le plus et le moins, ou la quantité, c’est cette pensée qui considère cette théorie comme irrationnelle. La Terre est si petite, disent les uns. Et qu’estelle en comparaison du soleil et des corps innombrables

(1) Voy. p. 221.

(2) Philosophie de la nature § 365. 3. p. 636 (Editr^française § 366. p. 392).

(3) Ibid. § 280

parsemés dans l’immense étendue des cieux? D’autres la rejettent parcequ’îls y voient une limitation de la puissance divine. Ceux-ci aussi placent la puissance divine dans l’indéfini et la quantité, c’est-à-dire dans la faculté indéterminée de tout faire et de tout créer. Si l’on disait à ces derniers qu’un Dieu ainsi conçu est le cahos, ils répondraient que ce n’est là nullement leur pensée. Non; ce peut ne pas être leur pensée subjective, mais c’est la pensée objective de la chose. En faisant des suppositions telles que celles-ci: Dieu aurait pu faire une Terre différente de la Terre actuelle, ou bien, au lieu de placer l’homme sur cette Terre, il aurait pu le placer dans la Lune ou dans Mercure , ou dans je ne sais quelle étoile ; ou bien encore, au lieu de créer l’homme tel qu’il l’a créé, il aurait pu ou dû le créer autrement, en faisant de telles suppositions, ou d’autres suppositions semblables l'on ne voit pas que loin de sauvegarder et de rehausser la puissance et la sagesse divines, on les rabaisse et on les annulle. C’est l’indétermination, la possibilité, la contingence de l’être fini qu’on transporte dans l’être infini. Si Dieu est, il ne peut être autrement qu’il n’est. Et cette nécessité enveloppe la nature divine entière, son être, sa pensée, son activité. C’est précisément cette nécessité qui fait sa perfection, c’est-à-dire sa sagesse, sa toute puissance et aussi sa liberté. Car cette nécessité est la nécessité même de sa nature infinie, de telle sorte que c’est en agissant d’après cette nécessité qu’il est vraiment libre. Dieu ne serait pas vraiment libre, s’il pouvait agir autrement qu’il n’agit. Moi, être fini je suis un être fini par la raison même je puis agir de telle ou telle façon. C’est cette puissance, ou possibilité indéterminée qui fait

la finité de ma pensée et de ma volonté, et partant ma servitude.

Il faut donc dire que la nécessité et la détermination de la nature et de la raison divines sont la nécessité et la détermination du monde. Or la raison déterminée et et le monde déterminé ne sont tels que comme système. Brisez le système, et vous retombez dans l’indéterminanation, dans la possibilité indéfinie, dans le cahos. Dans le système, pendant que chaque sphère est nécessaire, et qu’elle est nécessaire comme moment de la raison ou de l’idée, elle a, par cela même qu’elle marque un moment déterminé de l’idée, une nature et une fonction déterminées et spécifiques. Et l’on bouleverse ou, pour mieux dire, on anéantit le système non-seulement en y supprimant ou en y changeant une sphère, mais en y confondant et en y mêlant les natures et les fonctions des sphères diverses. Et c’est là ce qu’on fait quand à la place de la Terre on met une autre planète, ou qu’on transporte dans les étoiles la Terre, l’homme, l’animal, ou bien le système solaire tout entier. La Terre est la Terre, et aucun autre corps céleste ne saurait la remplacer. Et aucun autre corps céleste ne saurait la remplacer, parcequ’aucun autre corps céleste ne possède cet ensemble de conditions, de propriétés et de rapports qu’elle seule possède, et qui la font ce qu’elle est. La nature n’est un système qu’autant qu’elle a une fin, et une fin déterminée. Et une fin detérminée implique, d’une part, que tout est coordonné à cette fin, et, d’autre part, que l’ensemble de la nature n’est pas une répétition uniforme et monotone d’êtres et de sphères identiques de tous points, mais qu’au contraire la nature va en se différenciant, et en posant des sphères

diverses qui sont les présuppositions ou conditions subordonnées, des moyens, de cette fin et de sa réalisation. La fin et partant l’unité de la nature c’est l’être vivant, et dans l’être vivant, l’homme, et dans l’homme l’esprit, la pensée. Et c’est pour cette raison que dans la Terre, et seulement dans la Terre, cette fin peut trouver sa réalisation, et que l’idée de la nature peut s’y réaliser dans son unité. Quand on transporte l’homme, ou un être semblable à l’homme, un être qui vit et qui pense, dans une autre planète, ou dans les étoiles, on se place hors du système, on marque à la nature un but indéterminé, ce qui revient à supprimer la finalité de la nature et sa vraie unité. Que maintenant la Terre soit plus grande ou plus petite que d’autres corps célestes, ou qu’elle soit, comme on dit, un atome dans le nombre infini d’étoiles qui sont suspendues au firmament, cela ne change ni ne diminue en aucune façon la valeur intrinsèque et la fonction suprême de la Terre. (1) La grandeur, le nombre ne constitue pas la per-

(1) En parlant des étoiles et des nébuleuses Hégel dit (Phil. de la nature § 260 p. 92:) « Cette expansion ou éruption de lumière ( Licht-Ausschlag ) doit aussi peu nous étonner qu’une éruption de la peau chez l’homme ou qu’un essaim de mouches. » Et comme, â ce qu’il paraît, cette façon de considérer les étoiles fit du bruit , il y revient plus loin en traitant de la nature organique (§ 341) » On a colporté, dit-il, dans la ville que j’ai comparé les étoiles à une éruption dans un corps organique, ou à une infinité de points rouges apparaissant à la surface de la peau, ou à une fourmilière.... Ma pensée est, en effet, qu’il y a plus de vérité dans l’être concret que dans l’être f abstrait, et qu’une simple substance gélatineuse d’où se dégage

fection des choses. La perfection d’un être réside dans sa nature spécifique, dans son idée, et dans la fonction qu’il exerce et la place qu’il occupe dans le système, place et fonction qui sont précisément déterminées par son idée. L’homme n’est pas plus parfait que l’insecte, ou que l’éléphant parcequ’il est plus grand que l’insecte ou plus petit que l’éléphant, ou bien, il n’est pas moins parfait que l’animal, parceque si l’on compte, d’un côté, les animaux, et, de l’autre, les hommes, les animaux l’emporteront de beaucoup en nombre sur l’homme, mais il l’emporte sur l’animal par cette nature spéciale qu’il possède et qui le fait homme. (2)

l’animalité vaut mieux qu’un amas d’étoiles. « Ce qui est parfaitement rationnel lorsqu’on- considère la nature systématiquement. Car de môme qu’il a plus de vérité dans la matière planétaire que dans la matière diffuse, de même il y a plus de vérité dans l’animal que dans la matière purement planétaire et mécanique. Et en continuant ce rapprochement il est vrai de dire qu’il y a plus de profondeur et de vérité dans la circulation du sang que dans le mouvement des planètes.

(2) Je crois que plus on étudiéra sistématiquement la nature et plus on reconnaîtra la justesse et la vérité de cette théorie hégélienne de la perfection de la Terre. C’est un point sur lequel insistait Karl Ritter, et qu’il aimait â préciser davantage dans ses derniers cours, comme on peut le voir dans son Allgemeine Erdkunde, œuvre posthume publiée en 1862. (Berlin) Dans un livre qui fit dans le temps du bruit en Angleterre et intitulé « Plurality of Worlds » Whewell (*) soutient la thèse que la Terre seule est habitée. Yoy. aussi sur cette question le livre de M. Elisée Reclus , la Terre; et mon livre , la Philosophie et l’ Hégélianisme Ch. 1.

(*) Ce livre parut «ou* le voile de l'anonyme, mais on tait que Whewell en est l'autenr.

S'il en est ainsi, si la Terre, veux-je dire, remplit cette fonction spéciale et privilégiée dans le système universel des êtres, il suit que la Terre est le champ, le théâtre sur lequel se déroule et s’accomplit l’histoire de la raison universelle . Quand on peuple les astres d’êtres vivants et raisonnables (et si on en peuple un certain nombre , il n’y a pas de raison pour qu’on n’assigne à chaque astre ses indigènes ) on ne voit pas qu’on brise le système et la raison, et qu’on admet autant de raisons et d’histoires qu’il y a de corps célestes. On s’est demandé si J. Christ aurait pu s’incarner dans une autre planète que la Terre, et aussi s’il s’est incarné et est mort pour les hommes exclusivement, ou bien pour le monde en général, c’est-à-dire pour tous les êtres raisonnables qui pourraient exister dans les autres corps célestes. Ces questions, et d’autres questions semblables, comme, par exemple, celle de savoir si le Christ aurait pu revêtir une autre forme que la forme humaine, qui peuvent paraître singulières ou oiseuses, sont, au contraire, quand on y regarde de près, fort naturelles et fort importantes, car elles sont suggérées par le besoin qu’éprouve la raison de se savoir elle-même, et de se savoir elle-même dans son unité. La possibilité, en effet, de l’incarnation du Christ dans une autre planète, ou pour les habitants d’autres planètes implique une autre raison, une autre histoire, et une autre économie de l’univers. Et Strauss a très-bien compris que pour frapper la religion et le christianisme à leur racine, et montrer la possibilité d’un ordre de choses où il n’y aurait point de religion, il fallait montrer la possibilité d’une autre raison et d’une autre histoire. D’où l’anéantissement du monde actuel et le renouvellement des êtres par un

retour à leur principe, le chaos. Mais comme pour nous il n’y a ni un tel principe, ni un tel renouvellement des êtres, c’est-à-dire une succession indéfinie de mondes , nous maintenons que ce monde est le monde vraiment rationnel, qu’il est le système absolu de l’absolue raison, et que cette raison existe et se manifeste dans sa plénitude sur la Terre et dans l’homme , et d’une façon plus spéciale dans la religion et la philosophie,

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