VI
Ainsi, nous ne sommes plus chrétiens, et puisque nous ne sommes plus chrétiens, le christianisme s’est lui-même évanoui, ou il est sur le point de s'évanouir; ou, pour mieux dire, nous ne sommes plus chrétiens précisément parce que le christianisme est une institution passagère, un accident qui n’a pas de raison d’être. C’est là, nous venons de le voir, la réponse de Strauss à la question qu’il s’est lui-même posée: sommes-nous encore chrétiens? Or, cette question est, comme en général, plus ou moins, toute question, inadéquate à son objet, et, partant, insuffisante et trompeuse.
En me plaçant au point de vue de l’auteur, je veux dire à son point de vue critique et négatif, je pourrais me demander, non si nous sommes encore chrétiens , mais si nous l’avons jamais été. Et il ne me serait pas difficile de démontrer qu’en effet nous ne l’avons jamais été. Car pourquoi ne sommes-nous plus chrétiens aujourd’hui ? Serait-ce parceque nous ne le sommes plus à la façon du moyen âge , et qu’ainsi ces temps grossiers , violents et barbares auraient été plus chrétiens que nous, et auraient représenté mieux que nous le véritable esprit du christianisme ? C’est là précisément ce que dit Strauss. « Quelle piteuse mine, s’écrie-t-il, feraient comme chrétiens Schleiermacher et Néander à côté de S*. Bernard et de S‘. François d’Assise? » (1) Mais c’est vous Strauss qui le dites, et qui le dites pour étayer votre thèse, ce n’est pas la vérité qui le dit. En raisonnant de la sorte Luther aussi ferait une piteuse mine à côté de S*. Bénard, et de S'. François d’Assise ; et tous les chrétiens , y compris les apôtres, doivent faire une piteuse mine à côté de celui qui n’a cependant été qu’un visionnaire. Ainsi, voilà démontré, en suivant même la direction des raisonnements de l’auteur, que nous n’avons jamais été chrétiens , ou que, du moins, personne ne l’a été comme on aurait du l’être, ce qui nous met tous sur un pied de parfaite égalité. Seulement, pour rendre complètement sa pensée il faut ajouter que nous avons bien fait de ne pas l’être, puisque le christianisme est l’œuvre d’un visionnaire, et que ceux qui l’ont été, dans la mesure où ils l’ont été, l’ont été simplement parcequ’ils étaient ignorants et grossiers.
Et, en effet, pourquoi le moyen-âge était-il plus religieux que nous? Précisément, répond Strauss, parcequ’il était grossier, ou, suivant ses propres paroles, plus ignorant et moins civilisé que nous. (1) Nous voilà donc moins religieux non-seulement que les Huns, les Ostrogoths et les Vandales, mais que les Schamanes et les Cannibales. Ce n’est pas, ce me semble , très-flatteur pour nous. Mais, si c’est le vérité, il faudra bien en prendre son deuil. La religion et la civilisation sont donc en raison inverse, c’est l’auteur aussi qui le dit. (2) Plus on est civilisé, et moins on est religieux , plus on est religieux, et moins on est civilisé ; et « la religion n’est pas le privilège , mais une faiblesse de la nature humaine, faiblesse à laquelle l’humanité est surtout sujette pendant les temps de son enfance (ainsi l’Orient , la Grèce , Rome , nous jusqu’ici , nous sommes l'enfance de l’humanité !) mais dont elle doit s’affranchir en grandissant, et une fois parvenue à sa maturité ». (3) Il atténue, il est vrai , un peu plus loin (4) ce radicalisme antireligieux en ajoutant que la religion et la culture de l’esprit marchent de pair pendant quelque temps, reconnaissant ainsi par une inconséquence une certaine influence à la religion dans la formation des sociétés. Mais ce n’est là pour lui qu’une façon de parler , c’est comme quand on signe : votre très-humble serviteur; car il se hâte bien vite d’effacer cette inconséquence, et de revenir à sa pensée véritable en prédisant, comme con-
(2) Ibid.
(3) Ibid.
elusion finale de son raisonnement, à la religion un sort semblable à celui des Peaux-rouges en Amérique. « On a beau plaindre ou blâmer, dit-il, le flot de la population blanche finira par exterminer les Peaux-rouges. Le flot de la civilisation réserve le même sort à la religion. » C’est là la vraie pensée de Strauss. La religion, et non-seulement la religion chrétienne, mais toute religion, et la civilisation sont les deux pôles opposés de la vie humaine. La civilisation est la vérité, mais sans la religion, et la religion c’est la grossièreté, l’ignorance, la superstition et l’erreur. Il tient, il est vrai, en réserve pour l’humanité , dans sa nouvelle organisation des éléments idéaux des nations, une religion de son crû. Mais cette religion, comme nous le verrons , est une inconséquence, ou bien, c’est tout autre chose que la religion.
Mais, pour revenir plus spécialement au christianisme, voyez, nous dit Strauss : nous ne sommes plus ce qu’étaient nos ancêtres ; ce qui éveillait leur ferveur et leur enthousiasme nous laisse indifférents et froids ; sous le scalpel de la critique ce qu’il y avait de légendaire et de merveilleux dans les livres saints a disparu , et les événements et les personnages que nous y rencontrons sont descendus au niveau commun de l’histoire et de l’humanité. Donc nous ne sommes plus chrétiens. Eh bien ! non. Lors même que les prémisses seraient vraies , la conclusion est outrée et fausse. Le vrai est que nous ne sommes plus chrétiens comme l’étaient nos ancêtres, mais que nous le sommes différemment. Que dirait-on de celui qui raisonnerait de la sorte: voici un fruit, ce fruit n’est ni le germe, ni la tige etc. de la plante où je l’ai cueilli, donc il n’appartient pas à cette plante. C’est ainsi,
au fond, que raisonne l’auteur. Nous sommes incrédules. Mais, d’abord, qui est ce nous ? Car, s’il y a des incrédules, il y en a aussi qui croient. Il y en a même qui croient • très-fermement. Ils se trompent. Soit. Mais ils croient. Et puis, ils se trompent. Mais l’essentiel c’est précisément de savoir lequel des deux se trompe le plus, de celui qui nie absolument le christianisme, ou de celui qui croit , lors même qu’à sa croyance se mêleraient la superstition , l’illusion et l’erreur. L’incrédulité ne prouve rien contre le principe d’une religion, pas plus qu’elle ne prouve rien contre le principe de le science. L’incrédulité ! Mais elle est de tous les temps et de tous les pays. Et on n’est pas moins incrédule à l’égard de la science qu’à l’égard de la religion. Et cependant, qu’il y ait ou qu’il n’ait pas de sceptiques, le principe de la science n’en demeure pas moins intact. Je dirai plus. C’est que telle est la puissance de ce principe que le sceptique lui-même , tout en croyant s’y soustraire, le subit. Car, pendant qu’il nie la science, il l’admet. Il l’admet mal, mais il l’admet. Il en est de même de la religion. Le religion, précisément parcequ’elle est la religion, saisit l’homme par tant de côtés qu’elle pénètre là même où l’on croirait que l’accès lui est absolument interdit. Là où elle ne peut le saisir par l’esprit , elle le saisit par la lettre et par la superstition. Et la religion chrétienne, par là même qu’elle est la religion absolue, est, si je puis dire, la plus élastique, la plus pénétrante, et la plus humaine de toutes les religions. Et puis, qui nie la religion? Sont-ce les individus en tant qu’individus? Mais cela ne prouve rien contre la religion , car la religion est une institution sociale. Individuellement je puis, sans doute, la nier. Au lieu de m’attirer, elle peut m’inspirer
un sentiment de répulsion. Ou bien, je puis imaginer une société où il n’y aurait pas de religion, et même un ordre de choses, un monde meilleur et plus parfait précisément parcequ’il n’y aurait point de religion. Mais tout cela ce sont mes pensées, ce n’est pas la pensée, ce sont, veux-je dire , mes pensées individuelles, subjectives, engendrées par des combinaisons artificielles et arbitraires, ce n’est pas la pensée qui pense la nature objective et nécessaire des choses. C’est dans cette position subjective et individuelle que se place l’auteur vis-à-vis du christianisme, et de la religion en général, ce qui fait qu’il ne saisit ni leur nature idéale, ni la façon dont il s se manifestent et se réalisent dans l’ histoire. Ainsi il vous- dira , nous l’ avons vu : le christianisme a, il est vrai, préparé l’idée de l’humanité, mais ce sont les philosophes incrédules du 18 .* siècle qui ont épuré cette idée, et qui l’ont érigé en principe. Eh bien! Prenons le fait historique tel que le présente l’auteur, et sans chercher plus loin. Qui étaient ces philosophes incrédules ? Où , dans quelle société étaient-ils nés, et avaient-ils été élevés? Oui, dira-t-on, ils étaient nés chrétiens et avaient été élevés dans le christianisme, mais ils ne croyaient pas dans le christianisme. C’est-à-dire que ces philosophes nés et élevés chrétiens, et qui avaient reçu l’idée de l’humanité du christianisme, ont perfectionné cette idée, non en restant chrétiens, mais en se retournant contre le christianisme. C’est là le raisonnement de l’auteur. Et si ces incrédules, au lieu de naître chrétiens, étaient nés Caffres , ou même Grecs et Romains , auraient-ils accompli ce qu’ils ont accompli? Ce qu’il faut donc dire c’est que ce qu’ils ont accompli, ils l’ont accompli non parcequ’ils étaient incrédules, mais quoiqu’ils fussent