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incrédules , et parcequ’ils étaient chrétiens et membres d’une société chrétienne. Ils ont donc , fût-ce même à leur insu et malgré eux, développé et réalisé ce principe, cette puissance de la vie chrétienne que le christianisme avait déposée, et allumée dans leur âme dès le berceau. Et puis, voyez: on vient d’abolir l’esclavage en Amérique. Sontce des incrédules qui l’ont aboli? « Dans le christianisme, dit Hégel, l’esclavage est impossible, car l’homme en tant qu’homme est maintenant pensé, contemplé (angeschautj en Dieu, suivant sa nature universelle. Tout individu est un objet de la grâce de Dieu , et de la fin divine du monde. Dieu veut que tous les hommes soient sanctifiés. Par conséquent, l’homme a en et pour soi, sans aucune acception et simplement en tant qu’homme , une valeur infinie. Et c’est précisément cette valeur infinie qui efface toute distinction de naissance et de race ». (1) Voilà comment on saisit la vérité objective. L’esclavage est aboli dans l'idée chrétienne, et il devra par cela même être aboli dans l’histoire. Qu’il soit aboli par des chrétiens incrédules, ou par des chrétiens croyants, c’est là une question secondaire et, pour ainsi dire, indifférente pour l’idée. Car l’idée se sert pour réaliser ses fins des ennemis aussi bien que des amis, comme elle se sert de l’esprit et de la lettre, de la vie et de la mort. Elle est cet amour qui, comme dit Hégel , demeure identique à lui-même dans le mélange des rapports les plus complexes, précisément parcequ’elle est l’idée qui engendre ce mélange et ces rapports.
Nous sommes ainsi conduits à la vraie position de la question. La vraie question, en effet, ne consiste pas à savoir,
(1) Philosophie de l’histoire. 2* partie, ch. 2, p. 406.
si 7ious sommes encore chrétiens, ou bien, si nous avons encore une religion (c’est la seconde question que se pose l’auteur), mais en ceci: Qu’est-ce que la religion? Et: Qu’est-ce que le christianisme en tant que religion ? Et enfin : Qu’est-ce que le christianisme en tant que philosophie ? Ou, ce qui est le même : Quel est le rapport du christianisme, en tant que religion, avec la philosophie ? Ce sont là les questions qui dominent toutes les autres , et qui contiennent la solution de toutes les autres, ce qui revient à dire qu’en se posant les autres on ne saurait arriver à la vraie solution du problème. Si l’on me demande : Pierre esfril raisonnable, ou est-il insensé? Ou bien: le monde , tel qu’il est, est-il le meilleur, ou est-il le pire des mondes possibles, je pourrai, sans doute, faire des raisonnements sur ces questions pour démontrer, soit que Pierre est raisonnable, soit qu'il ne l’est pas; ou bien, avec Leibnitz, que le monde, tel qu’il est, est le meilleur, ou, avec Schopenhauer, qu’il est le pire de tous les mondes possibles. Mais tous mes raisonnements s’agiteront, en quelque sorte , dans le vide, et cela lors même qu’ils seraient accidentellement exacts, aussi long temps que je n’aurai pas saisi et démontré le point essentiel auquel ils sont tous suspendus, savoir, ce qu’est la raison, et ce qu’est son contraire; ou bien, ce que sont le pire et le meilleur, et le pire et le meilleur non dans la plante ou dans l’animal, ou dans l’homme, mais dans le monde. Or, cela revient à dire que ce que l’on doit avant tout et essentiellement déterminer, c’est l’idée de la raison et l’idée du monde. Tant que la pensée ne s’est pas élevée à l’idée de la raison et à l’idée du monde, tout ce qu’on pourra dire sur ces êtres, strictement et scientifiquement
parlant, n’a pas de valeur. Ainsi, il se pourrait que le inonde ne fût ni le pire ni le meilleur, et qu’il fût ce qu’il doit être, et ce qu’il doit être suivant son idée, qui est aussi son absolue nécessité, et, en ce cas, tous les raisonnements qu’on ferait soit dans le sens de Leibnitz, soit dans celui de Schopenhauer ne seraient, si je puis ainsi dire, que de ces balancements de la réflexion qui ne sait pas saisir l’essentiel dans les choses. Et il en est de même de la raison. Tant qu’on ne s’est pas élevé à l’idée de la raison, il se peut qu’on considère comme rationnel ce qui ne l’est point , et par contre , comme irrationnel ce qui est parfaitement rationnel. Et ainsi de toutes choses. Voilà pourquoi j’ai dit plus haut que la question : Sommes-nous encore chrétiens ? est une question inadéquate et trompeuse, et pourquoi l’ autre aussi : Avons-nous encore une religion ? ne l’est pas moins. C’est qu’ elles présupposent toutes deux les deux autres questions fondamentales et essentielles : Qu'est-ce que le christianisme? Qu’est-ce que la religion ? Et, en effet, si nous ignorons ce qu’est le christiasme, si c’est une institution passagère et humaine, comme on dit, ou s’il est fondé sur une raison permanente et absolue, et quelle est cette raison, comment pourrons-nous affirmer que nous sommes, ou que nous ne sommes pas encore chrétiens? Et comment pouvons-nous dire que le christianisme est incompatible avec l'état actuel du monde, avec l’industrie , avec la science, si nous ignorons ce point ? C’est cependant ce que prétend l’auteur. Strauss prend le symbole des apôtres, et il nous dit : voilà le vrai christianisme. Oui , voilà la lettre. Mais n’y a-t-il pas aussi l’esprit? Et n’est-ce pas l’esprit même du christianisme qui est allé en se développant dans les sociétés chrétien-
nés ? C’est comme si l'on disait : voilà les lois des 12 tables. C’est là la Rome véritable. Cicéron n’était pas romain comme Romulus. Il était cependant romain. Le protestantisme n’est pas le catholicisme. C’est cependant toujours le christianisme, je suppose. (1) L’auteur dit en-
(1) Je dis: je suppose , car sur ce point la pensée de l’auteur n’est pas claire. Peut-être serait-il plus exact de dire qu’elle est très-claire. Mais disons qu'elle n’est pas claire, en ce que l’on ne voit pas bien si, dans sa pensée, le protestantisme est • relativement au catholicisme un progrès qui s’est accompli au sein et sous l’action du christianisme, ou bien en dehors du christianisme, et sous l’action de son humanité à lui; de telle sorte que, dans ce dernier cas, Luther ne serait pas un réformateur chrétien, mais un réformateur humanitaire. Et il faut croire que telle est, au fond, sa pensée, que le protestantisme, veux-je-dire, n’est pas un développement, mais une première négation du christianisme. Car là où il nous dit que la religion est l’ignorance et la barbarie, et la civilisation est l’irréligion, il compare, pour confirmer son dire, l’Espagne avec l’Allemagne, et lo Tyrol avec la Saxe. (V. p. 139) Or cela n'a un sens qu’à cette condition, savoir, que si l’Espagne et le Tyrol sont des contrées où régnent la grossièreté et l’ignorance, c’est que ce sont aussi des pays religieux, et qu’au contraire l’Allemagne et la Saxe (je ne sais pourquoi l'auteur distingue ces deux pays) doivent leur haute civilisation à leur incrédulité religieuse. De sorte que il faut croire ou que la réforme protestante en Allemagne, au lieu de contribuer à sa civilisation y a mis des entraves, et que l’AUemagno se serait élevée à un plus haut degré de civilisation sans le protestantisme, et a fortiori sans aucune religion, ou bien, que le protestantisme n’est pas une réforme religieuse, mais une réforme humanitaire et irréligieuse. Je ne sais si l’Allemagne se sentira flattée de ce
core : étant maintenant démontré que le Christ n’est autre chose qu’un homme , le christianisme tombe par cela même. Nullement. Aussi long temps que vous ne m’aurez pas démontré en quoi consiste la doctrine chrétienne , lors même que Jésus Christ ne serait qu’un homme (point sur lequel il faut aussi s’expliquer) le christianisme subsiste. Car, le Christ et la doctrine chrétienne sont choses différentes. Ils le sont, mutatis mutandis , comme Platon et sa doctrine. Et ils le sont même suivant la lettre du christianisme. Car la doctrine chrétienne n’est pas tout entière dans le Christ, mais elle est dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Par conséquent, la question qui domine toutes les autres est la vérité intrinsèque, l’idée du christianisme. S’il y a une vérité intrinsèque dans le christianisme, le christianisme doit subsister, quelles que soient d’ailleurs ses transformations extérieures. S’il n’y a pas de vérité intrinsèque , il doit disparaître. « Considérer, dit Hégel, Jésus Christ simplement comme un individu ex-
certificat d’irréligion que lui délivre Strauss. Mafs je me demande, pourquoi dans ce rapprochement Strauss s’en est-il tenu à l’Allemagne, à l’Espagne et au Tyrol, et n’y a-t-il pas fait entrer d’autres nations, telles que l’Angleterre, les Etats-Unis et la France? Peut-on supposer que ces nations ne se soient } pas présentées à son esprit? Cela paraît bien difficile. Pourquoi les a-t-il donc écartées ? Pourquoi? C’est qu’elles dérangeaient son raisonnement. Ces nations sont civilisées et religieuses. Qu’on dise tout ce qu’on voudra de leur religiosité, elles sont religieuses, et elles ont une haute civilisation. Yoilà pourquoi l’auteur les a ignorées. Or, tout cela est arbitraire, inso utenable et faux.
relient et même impeccable, c’est écarter la représentation de l’idée spéculative de l’absolue vérité. C’est cependant de cette vérité qu’il s’agit, c’est d’elle qu’il faut partir. Faites par l’exégèse, par la critique, par l’histoire, tout ce que vous voudrez du Christ, démontrez autant qu’il vous plaira que la doctrine de l’Eglise est l’œuvre des conciles , que c’est tel ou tel intérêt , telle ou telle passion des évêques qui lui a donné cours, que c’est dans tel ou tel lieu qu’elle a pris son origine, toutes ces circostances seront comme vous le voudrez, la seule question dont il s’agit ici est celle-ci: quelle est l’idée ou la vérité en et pour soi? (du christianisme) (1).
Et il en est de même de l’autre question. Aussi long temps que vous n’aurez pas défini la nature spéciale, l’idée de la religion , vous pourrez raisonner sur la religion , mais vous raisonnerez à l’aventure; et vous pourrez lui attribuer ce qui ne lui appartient pas , et en retrancher ce qui lui appartient ; ou bien, vous pourrez être amenés à confondre la religion avec la philosophie, annulant ainsi du même coup la religion et la philosophie ; ou enfin, pour simplifier la question, vous pourrez aller jusqu’à effacer la religion de 1’ ordre universel , en prétendant qu’elle n’est fondée sur aucun principe. Or, Strauss ne se pose pas ces questions, ou, s’il se les pose, il se les pose mal; ce qui revient à dire que c’est comme s’il ne se les posait point. Et il se les pose mal par plusieurs raisons, d’abord, parceque la tendance, l’habitude de son esprit est la négation, de telle sorte qu’après avoir nié , et avoir nié l’essentiel et le vrai dans les choses, quand il se met à re-
(1) Philosophie de l'histoire. 3' Partie ch. 2. p. 395.
construire, ou il tombe dans l’inconséquence de reconstruire avec ce qu’il a nié, ou il se jette dans l’indéterminé, ou dans des reconstructions arbitraires, artificielles, et qui n’ont rien de scientifique, ou qui, si elles ont quelque chose de scientifique , elles ne l’ont pas par ce qu’il y met lui-même, mais par un autre principe. C’est que Strauss , je dois le répéter , ne s’est pas élevé à ce point de la pensée qui est le point culminant non-seulement de la pensée moderne, mais de la pensée , je veux dire à l’idée systématique. Dans sa Dogmatique il y a une certaine ordonnance extérieure des parties; c’est comme un écho de la pensée hégélienne. Dans le dernier livre cet écho s’est effacé, et la pensée va à la dérive dans les espaces indéterminés de la réflexion et de l’entendement abstrait et négatif. Et il est bon de faire observer que la critique que Strauss dirige contre le christianisme et contre la religion en général atteint non-seulement le christianisme et la religion, mais la vie sociale, l’état, l'art, en un mot, toutes choses. C’est que, quand on se place hors de l’idée et du système, tout est possible, et par cela même tout est impossible, tout est vrai, et par cela même tout est faux, tout est un bien , et par cela même tout est un mal. J’entends dire que, lorsqu’on considère les êtres hors de leur connexion systématique , la possibilité et l’impossibilité, le vrai et le faux , le bien et le mal ne sont pas dans la nature objective et réelle des choses, mais dans celui qui les perçoit, et dans la façon limitée , subjective et contingente dont il les perçoit. En prenant cette attitude vis-à-vis de la vérité il est aisé de tout nier, et d’arriver à Y ironie , et à la conclusion de Pilate : la vérité ! Où est la vérité ? A vous , en effet, il vous plaira de
nier le christianisme et la religion ; à moi il me plaira de nier l’état, à un autre l’art, à un autre la famille, à. un autre la vie sociale ; ou, ce qui est le même, aujourd’hui vous niez la religion, demain, si la fantaisie vous en prend, vous nierez l’état, et ainsi du reste. Car le procédé est le même , et les arguments sont exactement les mêmes. Je veux dire qu’on pourra se servir des mêmes arguments pour faire maison nette. Il n’y a pas même plusieurs arguments , mais un seul et même argument que l’on peut faire valoir avec de légères variantes pour renverser l’édifice entier. Et cet argument est que la religion, l’état, l’art etc. ne sont que des institutions accidentelles, engendrées par l’ignorance, l’erreur, la force, la ruse, la faiblesse ou, tout au plus, par des nécessités locales et passagères, mais qu’elles ne contiennent rien d’absolument et d’universellement nécessaire; d’où l’on tire la conclusion que l’humanité doit entrer dans une autre voie pour atteindre à la vérité et à sa destinée véritable. Et ce qui trompe à cet égard c’est qu’en effet ces limitations, la ruse l’erreur, l’illusion etc. sont dans ces choses; elles y sont et ne peuvent ne pas y être. Mais à côté, et au-dessus de ces limitations il y a la chose même, ce qu’on peut appeller son élément positif ou sa nécessité, en un mot, son idée. Et c’est l’idée qu’il faut saisir et entendre, et saisir et entendre dans le système. Or, ce n’est pas ainsi que Strauss entend le christianisme et la vérité en général, mais en se plaçant hors de l’idée et du système il s’est forgé un jnonde subjectif, un monde à lui, une pièce de marqueterie, et, je le dis encore, un amalgame. Dès qu’on brise, en effet, l’unité systématique de l’idée, on brise cette raison ou cette nécessité qui fait que les choses sont,
et qu’elles sont ce qu’elles sont nécessairement , et qu’elles sont nécessairement avec leurs limitations, limitations qui d’ailleurs disparaissent dans le système, et que par cela même elles sont des moments, des sphères du système. C’est comme l’œil qui n’est ce qu’il est que dans ce système partiel qui est l’être organique. Séparé de l’être organique, il perd sa raison d’être et sa nécessité; il n’est plus l’œil. Et ce n’est pas seulement la raison spéculative, mais la raison historique aussi qui s’évanouit hors du mouvement systématique de l’histoire. Car le mouvement ou le devenir de l’histoire, s’il n’est pas un devenir fortuit, est un système. Et en admettant même qu’il n’y ait qu’une histoire, et que cette histoire soit l’histoire, le devenir éternel de l’univers , si la raison est dans ce devenir et dans les transformations cosmogoniques, physiques et spirituelles, que ce devenir peut engendrer , il faut que ce devenir et ces transformations soient un système ; de telle sorte que ni la plante, ni l’animal , ni un être quelconque ne peuvent continuer à être ce qu’ils sont, ou se transformer que dans un système; ce qui fait aussi que c’est seulement comme système, ou dans leur existence systématique qu’ils peuvent être rationnellement pensés. Et la raison historique et la raison spéculative ne sont pas deux raisons placées l’une en face de l’autre, ou qui ne se rencontrent point, ou ne se rencontrent qu’accidentellement , mais elles constituent une seule et même raison. C’est l’absolue raison, ou l’absolu qui n’est tel qu’autant qu’il engendre l'histoire. Et par cela-même l’histoire est un moment , une sphère de sa nature , et de son existence absolue.
On pourrait croire qu’en rejetant le christianisme, on