‹ Strauss l'ancienne et la nouvelle foiChapitre 6 sur 17 · GO · texte numérisé non relu

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ne rejette que le christianisme, et que l’histoire, la religion, et la vérité demeurent intactes. C’est là, en effet, ce qui arrive lorsque on détache le christianisme du système et de la raison universelle. Le christianisme n’est plus qu’un accident , et même qu’une longue aberration de la raison. Et tel, nous l’avons vu, est le christianisme pour Strauss. Le Christ n’est qu'un visionnaire, et , par conséquent , sa doctrine n’est que la doctrine d’un visionnaire. Si elle contient un élément rationnel , c’est le hasard qui l’y a fait pénétrer. Le symbole des apôtres est une œuvre purement artificielle, modelée sur la Genèse , et ne contenant aucune vérité. Or , c’ est une erreur profonde de croire qu’on puisse rayer le christianisme de l’histoire de l’humanité, et laisser en même temps debout la religion , l’histoire et la vérité. Non , toutes ces choses sont solidaires, et avec le christianisme , j’entends avec le principe du christianisme , tombent à la fois la religion , l’histoire , et la vérité , et partant la science elle-même. Et l’auteur lui-même nous en fournit l’argument le plus concluant. Car, que nous dit-il? Nous l’avons vu, la religion c’est l’ignorance, la barbarie , et elle est en raison inverse de la civilisation, de la science et de la vérité. Or ceci s’applique-t-il exclusivement au christianisme , ou à toute religion ? Evidemment à toute religion. Donc, point de religion. C’est qu’il n’y a pas deux principes pour la religion, mais qu’il n’y a qu’un seul et même principe qui engendre toutes les religions, de sorte qu’en frappant le christianisme ou frappe du même coup le principe de toutes les religions, ou en disant que le christianisme est un accident et un malheur il faudra dire, et à plus forte raison, que toutes les reli-

gions sont des accidents et un malheur pour l’humanité. Et non-seulement il n’y a qu’un seul principe pour toutes les religions, mais il n’y a qu’un seul principe pour toutes choses. Il n’y a pas une raison pour la philosophie, une autre raison pour la religion , une autre raison pour l’art, une autre pour les plantes, une autre pour les étoiles ; mais c’est une seule et même raison qui vit et se manifeste, en tant que raison concrète et absolue, c’est-à-dire, en tant que système, dans ces choses. Par conséquent , en niant la religion , et en la niant dans le christianisme vous niez la raison universelle , et par suite la raison qui est dans la science et dans la philosophie. Sans doute, après avoir nié la raison dans la religion, vous pourrez la reconnaître et l’affirmer ailleurs ; mais ce n’est là qu’un procédé subjectif et artificiel, et une incons'équence.

Mais, dira l’auteur: je ne nie pas absolument le christianisme ; ce que je nie dans le christianisme c’est sa prétention d’être une religion transcendante et absolue. Ma doctrine est que le christianisme «est une religion comme toute autre religion « qu’il est , pour citer ses paroles , une forme déterminée (1) de la religion dont Y essence universelle se distingue encore cle cette forme, et que, par conséquent, on peut se séparer du christianisme sans cependant cesser d’étre religieux » (2). Je

(1) C’est-à-dire limitée.

(2) Einleitung. § 3 — Je dois faire observer que ce passage n’exprime qu’une pensée accidentelle de l’auteur dans Ylnù'oduetion , et nullement la pensée dominante et décisive de son livre. Si je la cite et l’examine ici c’est précisément pour mettre dans une plus complète évidence cette pensée.

n’insisterai pas ici sur ce qui doit être déjà assez évident pour le lecteur , et qui le deviendra encore davantage par la suite, savoir, que la vraie doctrine de Strauss est la négation du christianisme et de la religion, et je prendrai la question dans les termes où elle est posée dans ce passage. Au premier coup d’œil, il semble qu’il n’y a rien de plus raisonnable. Un individu, ou , pour mieux dire , un peuple abandonne le christianisme , et se fait adorateur de Mahomet ou de Bouddha , ou si Mahomet ou Bouddha ne lui convient pas il se tourne vers le Grand-Tout. Personne ne l’accusera d’irréligion parcequ’au lieu d’adorer Dieu suivant le symbole des apôtres, il l’adore suivant la doctrine du Grand-Tout. Bien au contraire, il aura fait un pas en avant sur le voie delà vie religieuse. Il faut même dire qu’ après cela il n’y aurait plus de pas en avant a faire, puisqu’on aurait atteint à cette essence universelle qui est encore séparée de cette forme. Qui dit cela? C’est Strauss. Ce n’est, certes, ni l’histoire ni la raison. Et, d’abord, pourquoi la religion chrétienne n’est-elle pas la religion absolue ? Parceque, répond Strauss, c’est une forme religieuse qui se distingue encore de l’essence universelle. Que doit-on entendre par là? Doit-on entendre qu’il viendra, qu’il pourra venir un jour, je ne sais dans quel monde, ou dans quelle étoile , où la religion et la philosophie ne feront qu’un ? Mais c’est impossible, et si l’impossible est l’absurde, il faut dire que c’est absurde. Faire que la religion devienne philosophie ou la philosophie religion, c’est faire que le cercle devienne carré. C’est la quadrature du cercle. Mais , dit-on , il y a un rapport très-intime entre la philosophie et la religion. Eh ! sans doute. Il y

a un rapport très-intime entre l’étre organique et l’être inorganique, ou entre les deux pôles de l’aimant. Et c’est ainsi qu’il y a un rapport intime entre la religion et la philosophie. Il y a même un rapport plus intime entre la religion et la philosophie qu’il n’y en a entre les pôles de l’aimant, précisément parceque ce rapport a lieu dans la sphère de l’absolu. Mais dans cette union il y a aussi la différence. Et ici, dans cette question, c’est là l’essentiel. Il y a donc la différence, et cette différence peut aller, elle doit même aller jusqu’à l’opposition et à la lutte. Car plus on est voisin, et plus on se querelle. Et on ne se querelle pas pour deux objets différents , mais pour un seul et même objet. Or , cet objet est ici l’absolu, l’absolu qui est d’une façon dans la religion, et d’une autre façon dans la pholosophie. Il y a bien la conciliation, ou l’unité absolue, mais cette unité est dans l’idée et dans la philosophie , elle n’est nullement dans l’identification de la religion et de la philosophie. C’est comme si l’on disait. L’être organique est l’unité de l’être inorganique. Donc supprimons l’être inorganique en le faisant rentrer dans l’être organique. C’est ainsi qu’on supprime, et qu’on désorganise le système et la vérité. En d’autres termes, le principe de la philosophie est l’absolue unité, le principe qui engendre la religion, l’art, l’état, en un mot, toutes choses. Le principe de la religion est aussi l’unité, mais l’unité qui ne peut s’affranchir de la nature , de la représentation, du symbole. Le principe de la religion est, en ce sens, un principe engendré, et engendré par le principe de la philosophie. Nous reviendrons plus loin sur ce point. Mais ce que nous avons voulu faire ici ressortir c’est que, de quelque façon qu’on les conçoive, laphilo-

sopliie et la religion constituent dans leur union deux sphères distinctes. S’il en est ainsi, la limitation de la religion chrétienne vis-à-vis de ce que Strauss appelle essence universelle (on verra plus loin ce qu’il entend par essence universelle) est une limitation qui n’est pas exclusivement propre à la religion chrétienne, mais a une religion quelconque, et, par conséquent, la religion chrétienne peut très-bien être la religion absolue, et être en même temps une religion limitée, ou déterminée, suivant son expression, vis-à-vis de la philosophie et de son absulu principe. Et c’est là ce que nous prétendons. Nous prétendons que la religion chrétienne est le religion absolue en tant que religion, et cela parceque, d’une part, elle est l’unité de toutes les religions , et que , d’ autre part, son principe est celui qui se rapproche le plus de de la philosophie, de telle façon que le christianisme est virtuellement la philosophie. Et c’est en ce sens aussi •que le christianisme est la plus divine de toutes les religions. Toutes les religions sont divines, et le fétichisme lui-même est une institution divine, par là que le fétiche n’est plus la pierre et le bois, mais la pierre et le bois transfigurés et divinisés par le principe religieux. La religion chrétienne est, par conséquent, la religion absolue, parceque ce principe y est contenu dans sa plénitude et sous sa forme la plus parfaite.

Mais qu’est-ce que la religion ? Et comment et pourquoi la religion chrétienne est-elle la religion absolue? Ce sont là les questions que nous devrions maintenent examiner. Mais j’ai cru devoir d’abord en examiner une autre , qui , bien que n ? ayant qu’ une importance secondaire , se rattache cependant à la question principale

sur la nature de la religion , et nous met aussi au courant de la façon dont l’auteur envisage et traite les questions. Il s’agit de la prière. Strauss examine la question de la prière, et le résultat de cet examen c’est qu’il faut abolir la prière. Suivant les habitudes subjectives et négatives de son esprit, il ne se demande pas si la prière est un élément essentiel de la religion, mais il s’attache à faire ressortir le côté vulnérable et, si je puis dire, illusoire de la prière. Prier c’est demander l’impossible , et ce qu’on ne doit pas demander. Dieu ne changera pas, il ne peut pas même changer l’ordre des choses pour celui qui prie, et il est aussi irrationnel qu’irréligieux de vouloir exercer une influence sur les desseins cachés de la divinité. Et puis , qu’on prie pour soi, ou qu’on prie pour les autres , la prière a un but égoïste et intéressé. Et l’auteur couronne ces arguments en nous montrant avec Kant le côté comique de la prière. « Si quelqu’un , dit Kant, vous surprend, je ne dirai pas priant à haute voix,’ mais dans cette posture qui indique la prière , quelque pieux que vous soyez, et quelque pures que soient vos dispositions intérieures , vous vous sentez , relativement à une religion plus épurée, un homme borné. C’est que , quand on est ainsi surpris, on éprouve naturellement une certaine gêne, un certain embarras, et l’on est en quelque sorte honteux de soi-même. Et pourquoi? Lorsqu’on surprend quelqu’un se parlant à lui-même à haute voix, le soupçon vient qu’il y a en lui un petit grain de folie. Et l’on n’a pas tout à fait tort non plus de le juger de la même façon, lorsqu’on le surprend seul dans une occupation, ou dans une attitude qui ne peut convenir qu’à celui qui n’a pas toute sa raison ». Et l'auteur conclut

par un autre passage d’un écrit posthume de Kant où il est dit « qu’attribuer à la prière d’autres conséquences que des conséquences naturelles est une sottise qui n’a pas besoin d’être réfutée. On peut seulement demander: doit-on garder la prière à cause de ses conséquences naturelles ?» A cela Kant répond : « en tout cas il ne faut recommander la prière que suivant les circostances, car celui qui peut obtenir, par une autre voie, les effets que la prière se vante d’obtenir, n’a nullement besoin d’elle».

Or tout cela est tortueux, obscur et faux. La question est celle-ci : La religion étant donnée, la prière est-elle un élément essentiel de la religion ? Si l’on supprime la religion, la prière, bien entendu, n’a plus de raison d’être. (1) Ou bien , si en ne supprimant pas le mot, on supprime la chose, si l’on imagine , veux-je dire , je ne sais quelle religion philosophique , comme , par exemple , une religion dans les limites de la raison à la façon de Kant, on pourra bien , en ce cas aussi , se débarrasser de la prière. Tous les raisonnements de Kant, en effet, et de l’auteur sont des raisonnements de la raison subjective, et nullement des raisonnements de la raison objective, des raisonnements qui expriment la nature objective de la chose. Car la chose n’est pas telle que l’imaginent Kant et l’auteur. Sans doute, l’idée spécifique de la religion n’est pas dans la prière, mais le point dont il s’agit ici c’est de savoir si la prière est un élément intégrant de la religion. L’essence du triangle n’est pas l’angle, mais l’angle est un élé—

(1) C’ est là, du reste, la vraie pensée de l’auteur. Il faut même dire qu'il n’attaque la prière que pour montrer combien la religion et le culte sont absurdes.

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