TC
rnent sine qua non du triangle. L’essence du sang n’est pas l’eau , mais sans eau , point de sang. Il en est de même de la prière. Que signifient ces paroles de Kant: qu’on doit recommander la prière suivant les circostances ? Ce sont des paroles qui, vues de près , n’ont pas de sens. Tout, on peut dire, dans le système et dans la vérité, est rationnel suivant les circonstances. Si je danse dans un salon, on trouvera la chose fort naturelle ; si je danse dans une église, on jetera les hauts cris. Si , ayant les cheveux blancs, je joue au jeune homme, on aura raison de dire qu’il y a en moi un grain de folie , comme on aura également raison de le dire si, étant imberbe, je me donne des airs de vieillard. On mange , on dort , on se promène suivant les circonstances , et c’ est suivant les circonstances qu’on mange, on dort, on se promène rationnellement, ou irrationnellement. Si je dors quand je dois veiller, c’est comme si dans la nature il faisait nuit quand il doit faire jour , ou comme si je priais quand je dois me battre pour mon pays sur le champ de bataille. L’essentiel est donc de savoir, non si l’on doit recommander la prière dans telle ou telle circonstance , ce qui est une question subordonnée et même oiseuse , mais si la prière est dans la religion comme le combat est dans l’idée de la guerre. Et la conclusion finale de Kant n’est pas plus soutenable. Il faut prier quand on ne peut faire autrement, mais quand on peut faire autrement, ou, comme dit Kant, quand ou peut atteindre son but par un autre moyen il ne faut pas prier. Mais pas du tout. La prière , s’il y a, et il doit y avoir une prière, est la prière, elle a son objet et sa fonction déterminés , et rien ne saurait la remplacer en tant que
prière. La science , et la philosophie ne peuvent pas la remplacer. Elles ne peuvent pas plus remplacer la prière qu’elles ne peuvent remplacer la religion. C’est là cependant , au fond , la pensée de Kant et de Strauss. C’est là leur subjectivisme arbitraire et négatif. Oui , penser l’absolu pourra constituer un état, une fonction plus élevée que la prière, mais il ne suit nullement qu’il puisse la remplacer , et la remplacer en la supprimant. C’est comme si l’on disait : l’àge viril vaut mieux que l’enfance. L’enfance est l’àge de l’ignorance et de la sottise, l’àge viril est l’àge de la maturité de la raison. Sans doute ; mais l’àge viril ne saurait remplacer l’enfance , et sans enfance point d’àge viril. Ainsi une philosophie, ou une science quelconque qui prétend remplacer la religion et la prière en tant qu’élément de la religion, non-seulement mutile la nature des choses, mais elle se mutile elle-même, car elle supprime une partie d’elle-mème et de son objet.
Quant aux observations de Kant que l’on est honteux d’être surpris priant, et que si l’on vous surprend priant seul dans une certaine posture, on n’a pas tort de penser qu’il y a en vous un grain de folie , observations que Strauss parait être si heureux de reproduire, ou je n’en saisis pas le sel attique, ou pour, moi, j’avoue que, si elles sont telles que je les entends, je ne puis m’empêcher de penser que, quand elles se sont présentées à son esprit, Kant se trouvait dans un de ces états où l’on flotte entre la veille et le sommeil. Et, d’abord, aller chercher pour combattre la prière l’exemple de quelqu’un qui serait honteux d’être surpris à genoux dan» son cabinet, c’est vraiment une singulière façon de démontrer. Qu’est-ce que cela démontre contre la prière? Absolument rien. Premièrement
le fait lui-même est fort contestable. Je veux dire qu’il se peut que celui qui est ainsi surpris éprouve de la honte, comme il se peut fort bien qu’il n’en éprouve pas. Et puis , n’y a-t-il pas la prière en commun ? C’est même là la prière véritable. Et dans la prière en commun est-oe que on est honteux ? Et honteux de quoi , ou de qui ? Serait-on honteux de Kant ou de Strauss qui en passant diraient: il y a dans ce gens là un grain de folie ? Mais à ce titre, c’estrà-dire en parodiant tout, on découvre partout un grain de folie. Et ces gens qui prient pourraient bien, en se retournant, et en voyant passer Kant et son acolyte découvrir chez eux aussi un grain de folie. On raconte que Kant avait le cœur peu tendre, du moins à l’endroit oii le cœur se laisse plus facilement attendrir, et qu’il résista à toutes les tentatives de ses amis pour le faire sortir de son état d’atonie érotique, et par là le compléter, sinon comme philosophe, comme homme. On connaît le mot de Voltaire sur Newton qui partageait cette idiosyncrasie avec le philosophe de Konigsberg. Voltaire voulait dire à sa façon, un peu crue, mais énergique, que cette idiosyncrasie était un grain de folie chez le grand astronome. Or, s’il n’y avait pas eu ce même grain de folié chez Kant , celui-ci n’aurait pas probablement écrit les lignes en question. Il se serait, en effet, souvenu qu’il y a des choses, des institutions, des actes qui sont nécessaires et parfaitement rationnels, et tellement rationnels et nécessaires que sans eux le genre humain n’existerait point, et dont cependant on serait honteux si l’on était surpris au moment où on les accomplit. Mettons donc de côte cette aspect comique et insignifiant de la question, et revenons à la vraie question. La prière, je le demande encore, est-elle
lin élément intégrant de la religion ? Oui , c’ est clair , c’est un moment intégrant de la religion. Tout ce qu’on peut dire contre elle tombe devant cette nécessité : la prière entre comme un élément nécessaire dans la religion. Mais la prière est une illusion, elle est absurde, elle demande l’impossible, elle abaisse l’homme et la divinité. Tout cela ne prouve rien contre la prière. L’illusion, l’absurde, l’impossible, nous l’avons vu, on peut les découvrir partout, dans l’état, dans l’art, dans la famille, etc. Mais au-dessus de l’illusion, de l’absurde et de l’impossible il y a l’essentiel et le nécessaire. Et cet essentiel et ce nécessaire sont dans la prière. Déjà la société qui prie se trouve placée par le seul fait de prier au-dessus d’une société qui ne prie point, par cela seul que dans la prière elle s’élève à son absolu principe. Elle ne s’y élève pas sous la forme la plus haute, mais elle s’y élève. Et elle s’y élève dans la prière la plus egoïste et la plus grossière. Et pourquoi ? C’est que la prière est un des points de contact, et comme une première réconciliation de l’esprit fini et de l’esprit infini: c’est une affirmation de la croyance en une plus haute essence, et c’est reconnaître en même temps que cette essence est la source de toute vie , de tout bien , et de toute vérité. Si en priant on demande l’impossible, on n’obtiendra pas l’impossible, mais on obtiendra ce que la prière peut obtenir, c’est-à-dire on y entrera en communication avec son principe. Et il faut noter que Strauss en traitant de l’origine de la religion reconnaît avec Schleiermacher qu’un des principes sur lesquels est fondée la religion est le sentiment de dépendance. Or la prière est précisément T expression de ce sentiment. Voilà, je crois, le vrai sur la prière. Etj’ajou-
terai que la prière est plus essentielle à la religion que ne l’est la croyance en l’immortalité de l’àme. Il peut y avoir une religion sans cette croyance, il ne saurait y avoir de religion sans prière.