VIII
Mais j’ entends l’auteur qui nous dit : A votre aise , raisonnez tant que vous voudrez. Tous vos raisonnements viennent se briser contre ce fait: c’est que les Dieux s’en vont. Où est la foi? Elle n’est ni chez les ministres des la religion, ni chez leurs ouailles. On va à l’église, mais on y va par habitude, et parceque nos pères y sont allés.
Et puis, entrez dans une église : écoutez un sermon, c’est endormant, c’est ennuyeux à mourir (1).
Les Dieux s’en vont! S’en vont-ils pour toujours? En ce cas, les nations aussi s’en iront. C’est évident pour celui qui n’est pas aveuglé par la prêtrophobie. Mais les Dieux s’en sont allés plusieurs fois, et ils sont toujours revenus.
Il faut même dire qu’ils ne s’en sont jamais allés. Mais comme les astres s’ éclipsent par moments pour reparaître entourés de la même lumière , ainsi les Dieux se sont éclipsés par intervalles, et encore leur éclipse n'a-t-elle été qu’une éclipse partielle, mais ils sont toujours revenus, et ils sont même revenus plus jeunes et plus robustes. C’est qu’en effet ils ne peuvent pas s’en aller. Le voudraient-ils, qu’ils ne le pourraient pas. Et pourquoi ? Parcequ’il y a ‘ une loi, une force absolue qui les oblige à rester ; et cette force est l’idée même de la religion. Si cette idée n’était pas dans l’ordre universel, la religion pourrait nous quitter; mais elle y est, et non-seulement elle y est, mais dans cette idée il y a l’absolu. Par conséquent, pour que la religion nous quittât, il faudrait que l’absolu lui-même, nouvelle
(1) Voy. § 22 p. 2G, et § 87-88 p. 294-301.
Némésis indignée des méfaits des mortels, quittât nos rivages. Qu’il ait des raisons pour s’enfuir loin de nous, il faut convenir qu’il doit en avoir. Autrefois c’était l’ homme- Dieu qui agitait et remplissait les âmes, aujourd’hui c’est l’homme-singe qui parait nous charmer et éveiller notre admiration. Et en allant de ce pas nous n’aurons plus bientôt l’homme-singe, mais le Dieu-singe. On devrait même dire que nous l’avons déjà, car si l’homme et la raison qui est dans l’homme viennent du singe , il est évident que Dieu qui est dans cette raison doit avoir lui aussi le singe pour ancêtre. Il y a donc bien des raisons pour que l’absolu s’éloigne de nous et nous abandonne à notre destinée. Mais ce qui doit nous rassurer c’est qu’il aime trop son œuvre pour nous quitter. Il restera donc parmi nous, et avec lui restera aussi la religion. Car la religion suit l’absolu comme l’ ombre suit le corps. Ainsi , lorsqu’on vient me dire: la religion et la foi s’en vont, sans même rechercher si celui qui me parle ainsi, me parle ainsi parcequ'elles s’en sont allées de son âme, ou du cercle limité où se meuvent son existence et sa pensée, je me dis à moi-même: s’en sont-elles vraiment allées? Eh bien ! elles reviendront. Si elles ne reviennent pas demain, elles reviendront un autre jour, mais elles reviendront. Elles pourront revenir sous une autre forme, ou sous un autre nom, mais elles reviendront. Ou bien encore, si elles ne reviennent pas ici, elles reviendront ailleurs, mais elles reviendront. Et avec elles reviendra ce souffle divin qui donne le vue aux aveugles et délie les langues les plus épaisses, et qui venant se poser sur la langue de ceux qui sont chargés de distribuer la parole sacrée, et plus encore pénétrant dans leur âme et la remplissant de lui-même fera en sorte
que Strauss ou ses descendants n’ en seront pas trop mécontents. Voilà ce que je me dis d’abord à moi-méme et en moi-même sans regarder autour de moi. Mais en regardant ensuite autour de moi , et en jetant un coup d’œil sur l’état actuel du monde et sur le christianisme, je me demande si, en effet, les sociétés actuelles sont si antichrétiennes, ou si peu chrétiennes qu'il n’y ait plus de foi parmi elles, et que la vérité chrétienne n’ait plus de prise ni sur ceux qui ont charge d’âmes, ni sur leurs ouailles , comme le prétend l’ auteur. En ne considérant que le fait, et c’est seulemeut le fait que nous considérons ici, et en le considérant sans parti pris , je crois qu’on arrivera à la conclusion contraire, c’est-à-dire qu’il y a encore beaucoup de foi, et de foi très-vive dans les sociétés actuelles. Est-ce qu’il n’y a plus de foi en France, en Angleterre et en Amérique ? (1) Strauss parait ne
(1) Si je ne nomme pas ici l'Italie, c’est que sur l’Italie je me suis expliqué dans mon écrit « Cavour, et la libre église dans le libre état » publié en italien en 1871 , et dont une traduction française va paraître en même temps que ce livre, ces deux écrits se complétant en un certain sens l’un l’autre. J’ajouterai que tout ce qui a pu arriver depuis l’époque où je l’ai publié n’a en aucune façon modifié mon opinion. Tout au contraire, je crois toujours et plus que jamais que la question religieuse, bien que moins apparpnte, et peut-être même pareeque moins apparente que d’autres, est celle qui domine toutes les autres, en Italie et ailleurs. Si l’Italie paraît être, comme malheureusement je crois qu'elle-l’est, indifférente à cette question, je ne puis comme italien que le regretter profondément. Et la solution de la question religieuse n’est nullement, à mon avis, dans la séparation de l’église et de l’état , sépa-
pas bien connaître ces nations, ou ne les voir qu’à travers son prisme antichrétien. S’il avait vécu parmi elles, ou s’il les avait mieux étudiées , étudiées, veux-je dire, avec un esprit plus libre et plus large, il se serait convaincu que la vie chrétienne est loin d’être éteinte chez elles, que la prédication y est très-florissante, que s’il y a, comme il y a eu toujours et partout, des prédicateurs médiocres , ennuyeux et non convaincus peut-être, il y en a d’autres très-convaincus, très-populaires et exerçant une action sérieuse sur les esprits. Et il aurait vu aussi, ce me semble, que loin que le christianisme soit incompatible avec le commerce et l’industrie, ce sont des sociétés chrétiennes , et essentiellement chrétiennes qui ont porté le commerce et l’industrie à leur plus haut point de développement et de puissance. Il y en a, je le sais, suivant lesquels ce qu’on trouve chez ces nations ce n’est pas la religion véritable, mais l’intolérance, le fanatisme
ration irrationnelle et, au fond, impossible , car la séparation serait décrétée par la loi , que les rapports entre l’église et l’état se rétabliraient en dehors de la loi , par des voies détournées, c’est-à-dire en éludant la loi et contre la loi. D’ailleurs cette séparation ne résout en aucune façon ni la question religieuse, ni la question sociale ; au contraire, elle les complique. Mais si la solution de la question n’est pas dans la séparation de l’église et de l’état, elle l’est bien moins dans l’abolition de la religion. Elle ne peut donc être que dans un nouveau développement de l’esprit religieux dans le sens et dans les limites du christianisme. L’enfantement pourra être long et diflicile , mais là, je crois, est la solution de la question (autant qu'une question peut être résolue dans l’histoire) , là est, à mon avis, l’avenir de la religion et des sociétés.
et le bigotisme. A cela je répondrai que là où il y a le métal précieux, là il y a aussi la scorie ; là où il y a le sang là il se forme des exanthèmes. Mais sans le métal précieux point de scorie, sans le sang point d’exanthèmes. L’intolérance et le bigotisme supposent autre chose, c’està-dire la foi, la vie chrétienne. Et, d’ailleurs, s’il y a chez ces nations l’intolérance et le bigotisme , il y a aussi beaucoup de tolérance, un grand respect pour les opinions et les croyances des autres, beaucoup de charité et de véritable amour de l’humanité.
Quant à l’Allemagne , que l’auteur veut faire passer pour la plus antichrétienne des nations, je crois, au contraire , que elle a résolu le difficile problème de concilier le christianisme avec la philosphie. Chez les autres nations, le principe religieux et le principe philosophique sont demeurés comme étrangers l’un a l’autre ; ils se sont développés, pour ainsi dire, parallèlement sans se toucher, de sorte que chez elles l’esprit ne s’y est pas élevé à son absolue unité. Par contre, en Allemagne ces deux principes se sont complètement compénétrés, et ils se sont compénétrés dans l’histoire, autant qu’ils peuvent se compénétrer dans l’histoire, et dans l’idée ou la pensée. Ce qui ne veut point dire que la philosophie y a supprimé , ou qu’elle doit y supprimer religion, mais que la religion s’y est élevée à son principe, et que ce qui était à l'état d’enveloppement, comme symbole et représentation dans le christianisme, s’y est affirmé comme vérité démontrée, ou, si l’on veut, comme absolue vérité dans la philosophie. L’auteur, lui qui conseille de suivre le chemin le plus long , oublie ici son conseil et suit le chemin le plus court. Le chemin le plus long c'est entendre dans le système universel des êtres la
religion et le christianisme, et les concilier avec la philosophie. Le chemin le plus court c’est les rayer d’un trait de plume. C’est le chemin que suit l’auteur. Et nous avons vu comment il s’y prend pour les rayer. C’est en faisant ressortir les points obscurs, et en rejetant dans l’ombre les points lumineux du christianisme, et en lui refusant tout, et non-seulement en lui refusant tout, mais en le montrant comme un hôte incommode dont on ne sait comment et pourquoi il est venu, ni d’où il est venu, et qui de toute façon eût mieux fait de ne pas venir. Et si, en résumant la discussion qui précède, le lecteur veut se rendre compte de cette attitude radicalement négative de Strauss vis-à-vis du christianisme, et de ce qu’elle signifie et pour la raison et pour l’histoire, qu’il se représente la chose ainsi. Le christianisme n’est rien, il est moins que rien. Ce que nous sommes, en tant que civilisation, nous le sommes en dehors du christianisme et malgré le christianisme. Et comment, et par qui le sommes-nous? Par la raison, nous dira Strauss. Mais par quelle raison ? Par la raison humanitaire. C’est très-bien. Mais cette raison s’ est-elle manifestée, réalisée avant le christianisme, ailleurs, en Orient, en Grèce, à Rome ? On bien, faut-il dire qu’elle ne s’est manifestée nulle part, et que l’histoire a existé et existe, s’est développée et se développe hors de la raison, ou ce qui revient au-même , qu’ il n’ y a point de raison dans l’ histoire ? Or, si la raison est dans l’histoire de ces peuples, elle est aussi dans leur religion, et cela d’autant plus que leur histoire et leur religion sont inséparables, et qu’en un certain sens elles ne font qu’un. Mais si la raison est dans la religion de ces peuples, il faut bien aussi qu’elle soit dans le christianisme. Par conséquent, si l’on nie
qu'elle soit dans le christianisme , il faut bien nier aussi qu’elle soit dans les autres religions , et par suite dans l'histoire en général. Mais si elle n’est d’aucune façon dans l’histoire , quelle est cette raison qui nous a fait ce que nous sommes ? Et comment a-t-elle pu nous faire . nous qui sommes dans l’histoire, si elle n’est d’aucune façon dans l’histoire? Et puis, comment et pourquoi serait l’histoire, si la raison n’est pas dans l’histoire ? Il faut donc admettre que la raison est dans l’histoire, qu’elle y est comme elle peut et doit y être, et que, par conséquent, elle est dans les religions et aussi dans le christianisme. Il faut de plus admettre qu’elle n’est raison absolue, raison qui s’élève au-dessus de l’histoire qu’autant qu’elle engendre l’histoire, qu’elle y vit et s’y manifeste, ou, si l’on veut , qu’autant que l’histoire est un moment d’ elle-même. D’où l’on voit que la vraie attitude de la raison philosophique vis-à-vis de la religion en général, et du christianisme en particulier, n’est point de les nier, mais, tout au contraire , de s’v reconnaître et de s’y affirmer elle-même, et de s’y reconnaître et de s’y affirmer à la fois comme principe générateur , et comme principe engendré , c’est-à-dire comme raison qui n’est telle, raison absolue, que dans cette énergie et dans cette unité.