SOCIÉTÉ BOTANIQUE DK FRANCK
Au mois d’octobre 1850, j’ai semé des graines du Titlipa Gesncriann (1); quelques jours après les graines étaient en germination. La jeune plante, dont l’extrémité cotylédonaire était engagée dans les téguments de la graine, présentait, après avoir été retirée de ces téguments, la forme d’un cylindre parfait de 2 ou 3 centimètres de longueur. Je pratiquai des coupes longitudinales de cet embryon en germination, et je le trouvai parfaitement indivis dans toute son étendue; aucune coupe ni aucun éclairage sous un verre grossissant ne purent, à cette époque, me faire distinguer une gemmule, ni aucune trace apparente du point où le cotylédon cessait, et où
commençait la radicule. J’étais d’autant plus surpris de ce fait que»chez les Liliacées, chez les 4 Ilium par exemple, une coupe longitudinale met généralement en évidence les jeunes feuilles emboîtées de la gemmule à une époque où l’embryon est encore renfermé dans le périsperme.
Je pensai qu’une germination plus avancée me donnerait la clef de ce mystère ; c’est ce qui ne manqua pas d’arriver. La jeune plante resta presque stationnaire pendant une partie de l’hiver; mais le 12 mars suivant, je trouvai, en examinant mes semis, que les jeunes plantes de la Tulipe avaient acquis, y compris la racine, plus d’un décimètre de longueur.
Une petite tubérosité située vers les deux tiers inférieurs de la plante attira mon attention ; cette tubérosité me paraissait devoir être le jeune bulbe, mais sa configuration différait beaucoup de celle des bulbes du même âge que j’avais observée chez un grand nombre de Liliacées bulbeuses; en effet, cette protubérance était latérale et descendait en manière de cul-de-sac arrondi au-dessous du niveau de l’insertion de la racine.
Une coupe longitudinale grossie me dévoila cette structure exceptionnelle; la petite tubérosité descendante latérale (qui ne dépassait pas en grosseur le diamètre de la partie supérieure de la plante) était un éperon latéral de la base de la feuille cotylédonaire, laquelle constituait, a partir de ce niveau, toute la partie supérieure de la plante. Au niveau et en face de la naissance de l’éperon, un léger étranglement indiquait que la feuille cotylédonaire cessait et que la racine commençait, mais entre ces deux points, au collet proprement dit, rien n’indiquait la présence d’une gemmule. Un faisceau central de nature fibro-vasculaire s’étendait dans toute la longueur de la jenne plante, de l’extrémité cotylédonaire au voisinage de l'extrémité radiculaire, sans avoir de connexions apparentes avec l’éperon qui était entièrement de texture cellulaire. En examinant avec soin cet éperon, je vis qu’il
(1) Le mode de germination du T. sylvestris ne diffère pas de celui du Getneriana ; or le mode de végétation du Imlhc des diverses espèces du genre Tulipe que j'ai pu cultiver étant le même que celui des T. Oesnerinna et sylvestris , il
est probable que le mo le de germination de toutes les espèces de ce genre est
également identique.
SÉANCE nu 9 MARS 1855.
présentait au fond de sa cavité une petite niasse cellulaire conique que je regardai comme devant représenter la gemmule ; un examen ultérieur vint confirmer cette supposition.
En effet, le 6 mai suivant, ayant de nouveau retiré les jeunes plantes de la terre, je remarquai que ni la feuille cotylédonaire ni la racine n’avaient pris, depuis le dernier examen du mois de mars, le moindre accroissement; mais l’éperon, terminé en cul-de-sac, avait pris un développement considérable, et présentait le volume d’une petite noisette. Une coupe longitudinale me démontra que le cul-de-sac constituait alors un véritable bulbe. La tunique externe de ce bulbe n’était autre chose que l’éperon accru et épaissi de la feuille cotylédonaire. Au fond de cet éperon était inséré le bulbe proprement dit. La masse presque entière de ce jeune bulbe était constituée par une seule tunique charnue à la base et au centre de laquelle on trouvait un très petit bourgeon cellulaire dont l’axe ou plateau n’était représenté que par un tissu cellulaire fin et serré.
Voilà donc une plante qui, pendant la première période de sa germination, est entièrement constituée par une feuille cotylédonaire terminée inférieurement par une racine, et ne présentant a cette époque ni tigelle ni gemmule; son axe étant réduit au plan (désigné sous le nom de collet) au niveau duquel le cotylédon cesse et la radicule commence. — Néanmoins, cette plante, constituée par une feuille et une racine, présente un système fibro-vasculaire central, et la tige future, le plateau, ne se manifestera que plusieurs mois plus tard, sous la forme d’une masse celluleuse dans un éperon qui, dans l’origine, est lui-même entièrement celluleux.
On ne peut évidemment, dans ce cas, admettre qu’un axe ait précédé la feuille, et que le tissu fibro-vasculaire dont cette feuille est pourvue vienne d’un axe qui n’existe pas encore. — Je me propose de démontrer plus tard, par des exemples nombreux, que l'ordre de développement suivi par la nature dans ce cas de structure exceptionnelle, est le même qu’elle suit chez les autres plantes monocotylées; c’est surtout, en effet, chez les monocotylédones que (la jeune plante étant réduite a^une seule feuille ou cotylédon) il est facile de démontrer que la formation de cette première feuille précède la formation de la tigelle proprement dite, et que le système vasculaire de cette feuille est déjà avancé à une époque ou la tigelle u est représentée que par une petite masse de jeune tissu cellulaire.
Or, si dans le premier âge de la plante, la feuille précède l axe dans sa formation, on peut ne pas regarder comme improbable que chez un jeune bourgeon le système vasculaire dérive ou au moins soit contemporain de feuilles.
J’ajouterai, en terminant, que le mode curieux de germination de la Tulipe se reproduit chaque année dans le mode de végétation de cette plante que j’ai déjà exposé ailleurs, et sur lequel j’aurai occasion de revenir. L’est