‹ Struensée, drame en cinq actesChapitre 10 sur 16 · ACTE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME

On entend au dehors la fin d'une polonaise. Des masques vont et viennent dans la galerie du fond.

KRLLER (regardant dans la salle de bul).

Ils s'arrêtent! enfin, la musique s'est tue.

Entre RAIVTZA.U en costume de magicien.

KANTZAU.

Etes-vous déguisé cette nuit en statue

Pour faire vis-à-vis à la femme de Loth ?

Je me mets à l'écart du bruit, et c'est mon lot;

Un vieillard joue au bal un triste personnage.

Mais si la solitude est permise à mon âge,

Au vôtre, colonel, elle est une noirceur

Tant qu'une seule dame est veuve de danseur.

Je ne dis point cela par esprit de famille ;

Tout un essaim autour de ma nièce fourmille,

Et, — je vous en préviens, car les absents ont tort, —

Avec le comte, Emmy paraît s'amuser fort.

KRLLER.

Vraiment ?

Ensemble ils ont dansé la polonaise ;^ Le comte est radieux.

KKLLKR.

A son aise ! à son aise !

Qu'il triomphe aujourd'hui, demain j'aurai mon tour,

KANTZAU.

Demain?

KELLKR.

Demain. Je puis vous parler sans détour, Car votre aversion pour le comte est ouverte ; Apprenez donc qu'il est à deux doigts de sa perte.

KANTZAU.

Que dites-vous?

KKLLKR.

Voici l'ordre de l'arrêter.

KANTZAU.

Que Tois-je?

KELLRK.

Et, de ce pas, je cours l'exécuter.

KANTZAU.

Cette écriture m'est connue. .■\h ! la couleuvre A peine de retour s'est déjà mise à l'œuvre.

KKLLKK.

Qu'en pensez-vous, cousin? A présent, vous voyez; Mes instants pouvaient-ils être mieux employés?

RA^TZAU.

Oui, oui! car vous servez une cabale injuste; Vous êtes l'instrument qu'une intrigante ajuste

Afin de consommer l'odieux attentat Qui livre entre ses mains les rênes de l'Etat. Son<îez-y bien, avant d'accepter votre rôle ; Nous la verrons alors, régente sans contrôle, Disposer à son gré des titres, des emplois. Et, sans règle érigeant ses caprices en lois, Substituer au sceptre un fuseau de matrone.

RELLRK.

Vous prêchez votre saint comme elle sa patronne. Cousin ; mais pour ma part, je vous en avertis, Je ne me mêle en rien aux luttes des partis. Et lorsque j'aurai fait mon devoir, peu m'importe Que la reine Julie ou le conseil l'emporte.

RANTZAU

Mais vous seriez moins prompt peut-être, colonel, Si vous étiez exempt d'intérêt personnel. Et vous précipitez un dénoûment sinistre Beaucoup moins pour hâter la chute d'un ministre Que pour vous délivrer d'un rival importun.

KKLLRR.

Eh bien ! soit. Le ministre et le rival sont un.

UANTZAU.

Ecoutez-moi, Keller : notre jeune parente

Ne sera pas au sort du comte indifférente.

Quand, suivant le mandat qu'à vos soins on commet,

Vous viendrez de porter à l'homme qu'elle aimait

Une atteinte funeste et peut-être mortelle,

De quel front pourrez-vous paraître devant-elle?

Pensez-vous que ce soit, pour obtenir sa main.

Le meilleur, le plus court et le plus sûr chemin ?

En ce cas, si j'en crois votre pruflence experte, Je devrais m'efibrcer de conjurer sa perte? Cousin, je vous le dis sans prendre de biais, Vous m'offrez de jouer le rôle d'un niais.

Vous vous trompez, Keller; mais j'empêche peut-être Que vous en jouiez un pire, celui d'un traître.

KKLLER.

Cousin !

Livrer le trône au prince Frédéric Est une trahison ; c'est un crime public, Et, si le malheur veut qu'un jour il s'accomplisse, Notre maison du moins n'en sera pas complice; Car il dépend de vous de choisir un moyen Qui vous laisse à la fois soldat et citoyen.

Parlez.

RANTZAU

Pour déjouer leur complot homicide, Si j'avertis le comte et si je le décide A quitter le pays sans attendre l'arrêt. S'il s'exile, s'il part, enfin s'il disparaît, — Nous ne souhaitons pas sa mort, mais sa défaite. Que nous faut-il de plus? et t'il tombe du faîte. Vous pourrez à loisir profiter d'un départ Auquel nul ne saura que vous avez eu part.

Mais malgré vos avis s'il reste, et, dans l'entr'acte, S'il survient par hasard que le roi se rétracte ?

Je vous demande une heure, une heure seulement Pour le déterminer, sous la foi du serment, A s'éloigner. Keller, est-ce donc trop d'une heure Pour rendre saisissable un espoir qui vous leurre? Est-ce trop pour sauver un homme de la mort Et pour vous épargner un éternel remord?

Non, sans doute. Ecoutez; en loyal adversaire,

Je ne fais point le mal qui n'est pas nécessaire.

Je dois me rendre, avant l'événement final,

Aux casernes d'abord, ensuite à l'arsenal.

En de pareils apprêts une heure passe vite.

D'ici là, s'il advient que le ministre évite

A temps la catastrophe el s'échappe, tant mieux ;

Je lui livre passage et je ferme les yeux,

Mais qu'il ne tarde pas une seule minute.

Ou je ne réponds plus de rien, et j'exécute

Les oi'dres qu'en entrant dans le bal j'ai reçus.

RANTZAU

A la bonne heure.

KHLLKK.

Adieu. Réglez-vous là-dessus.

(Il sort. Rantzau le reconduit jusqu'au fond. — Entre la REIIVE masquée, donnant le bras à (SXKUEIVSÉIS.)

STRUKNSEK.

Ne VOUS effrayez point de cette léthargie ; Le repos lui rendra bientôt son énergie ; Soyez sûre, madame...

LA REI.NE

Oh ! je n'ai plus d'ennui Dès l'instant où je sais que vous veillez sur lui.

STKUKNSÉE.

Reposez-vous sur moi sans crainte ni réserve.

LA KHINK, apercevant Rantzau qui a mis son masque.

Séparons-nous, monsieur le comte ; on nous obsei've.

(La Reine se dirige vers la salle du bai, Struensée vers l'appartement du Roi; Rantzau redescend vivement la scène.)

RANTZAU

Deux mots.

STKUBNSÉB.

Quatre, pourvu qu'ils ne soient pas trop longs.

KANTZAU.

Qu'importe? si vos jours en dépendent.

(La Reine ^arrête «Cécoate.t

STKUKNSÉE.

Allons!

Le début nous promet une intrigue fantasque. Achève sans retard; je t'écoute, beau masque.

KANTZAU.

Un piège est sous vos pas, comte.

LA RRINE, à part.

Qu'ai-je entendu?

STKUR.NSRK.

Un piège? je frémis... pour ceux qui l'ont tendu.

KANTZ.VU.

A moin-s de prévenir le danger par la fuite, Voua serez arrêté cette nuit mémo.

STKUKNSKK.

Ensuite?

Laissez-moi me flatter que je n'ai pas en vain Tenté de détourner...

J'ignore, cher devin, Qui t'a commis le soin de m'envoyer au large. Je sais qu'à bien des gen.s ma présence est à charge Mais un bon oiseleur cache mieux ses appâts ; La ruse est maladroite.

KANTZAU, se démasquant.

Un Rantzau ne ment pas!

Vous!? un Uantzau du moins peut trouver légitime Qu'on ne défère point aux ordres qu'il intime Kt qu'on ne cède pas une place au soleil Pour l'unique plaisir de suivre son conseil.

RANTZAU

Ce matin vous vouliez quitter le ministère.

STRUKNSÉE.

Ce matin ma retraite eût été volontaire.

RANTZAU

Votre propre salut et le bien fie TEtat Mènent, en sens contraire, au même résultat, Et l'etibrt et é^'al des deux cotés.

Non certe ; Quand on remet un po.ste, est-ce que l'on déserte?

RANTZAU

Mais soniei qu'il vous reste une heure tout au plus...

STRUE.\SÉE.

J'attendi-ai. Laissons là des di.^cours superflus.

Je vous sais fort bon gré d'un intérêt .'^i tendre;

Mais puisque j'attends, moi, vous pouvez bien attendre.

Adieu.

(Il entre ohe2 le roi.)

RANTZAU

Rien ne prévaut sur tes soupçons étroits; Tombe, orgueilleux !

LA RKINE.

Monsieur it- comte, je vous crois.

RANTZAU

La reine !

LA RKINE.

J'étais là. j'ai tout entendu. Comte, Lu 1 ifge tat.>-(jaa bch pa^, uu péri; qu'il allVuule; \'ous l'avez dit.

UANTZAU.

Madame.

LA REINE

Oh ! je vous crois. Eh bien !

Achevez de m'instruire et ne me taisez rien : D'où part le coup? d'où vient le danger qu'il ignore ?

RANTZAU

La reine Julie est arrivée.

LA RELNE.

Elle encore !

Mais enfin, qu'oseraient tenter ses ennemis ? Que lui reproche-t-on ? quel crime a-t-il commis?

RANTZAU

Aucun, madame, et c'est là ce qui m'épouvante ; Quand il n'existe point de crime, on en invente, Et l'accusation gonflera son dossier De mensonges puisés dans un pamphlet grossier.

LA REINE

Je sais.

Et quoi ?

LA KEINK.

Je sais. Mais de cette œuvre immonde Personne ne peut croire un mot, personne au monde; Quand nous la tiétrirons, nous serons entendus.

RANTZAU

Prouvez donc l'innocence à des juges vendus !

LA. REINE

O mensonges des cours ! ô trompeuses images ! On m'appelle la reine, on m'entoure d'hommages, Et quand d'un innocent les jours sont menacés. Voilà que je ne suis plus souveraine assez l'our user de mon droit de grâce et de clémence. C'est impossible ! non, nous sommes en démence ; Monsieur le comte, il faut chercher, il faut trouver Un moyen, si hardi qu'il soit, et le sauver.

RANTZAU

Il en est un, madame, un seul.

LA REINE

Oh ! parlez vite.

RANTZAU

Sous un déguisement auquel le bal invite, Peut-être pourra-t-il échapper au danger, Quitter la ville, fuir en pays étranger.

LA REINE

Mais fuir, en supposant même qu'il y parvienne. N'est-ce pas confirmer sa honte avec la mienne ? N'est-ce pas avouer qu'une faute nous joint? Non, non, je le connais; non, il ne fuira point. Monsieur le comte, il doit rester quelqu'autre issue.

RANTZAU

Ne vous y fiez pas. de peur d'être déçue.

LA REINE

Ainsi, pour renverser une œuvre de géant

Et la précipiter dans un gouffre béant,

Pour souiller à jamais une noble existence,

Il suffira d'un mot, d'un bruit sans consistance,

Et rien n'effacera le stigmate infamant,

Rien ne viendra crier : Il ment, il ment, il ment !

Si vous saviez pourtant combien leur vil mensonge

Devient plus odieux encore, lorsqu'on songe

Aux efforts résolus que j'ai déjà tentés.

Aux extrêmes partis que j'avais inventés

Pour empêcher le mal de se donner carrière.

Je voulais entre nous placer une ban-ière ;

Ce matin, je l'avais de moi-même engagé

RANTZAU

Madame, qu'avez-vous?

Ce que j'ai? ce que j'ai?

A elle-mênie.

Attendez ! attendez ! S'il l'aime, s'il l'épouse. Si la reine y consent et n'en n'est point jalouse, Dès lors, que reste-t-il ? rien, qu'un bruit controuvé. Il est sauvé, monsieur le comte, il est sauvé !

RANTZAU

Ah ! madame, craignez de faire fausse route.

LA REINE

Non, non ; je ne suis plus la femme qui redoute De ne pouvoir briser quelques tils mal ourdis ; Je suis la reine à qui tout cède, et je vous dis

Que, loin de s'exiler comme après une faute,

Il restera debout, debout et tête haute,

Et qu'il lui suffira de prononcer un mot

Pour réduire à néant leur perfide complot.

On vient. Laissez-moi seule aplanir notre voie ;

Au revoir, comte.

(Rantzau sort par le fond ;

ElilHI Y entre par le côté gauche.)

Eramy! c'est le ciel qui l'envoie.

Madame

LA RÉLVE.

Que viens-tu faire ici, chère enfant?

Le climat de la fête est sans doute étoufiant ?. . .

Madame, ifrnorez-vous seule ce qui se passe? La fête est suspendue; on se parle à voix basse; Parmi les groupes règne une morne stupeur, Et, je ne .sais pourquoi, madame, mais j'ai peur.

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