‹ Struensée, drame en cinq actesChapitre 8 sur 16 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

Entrent la REIIVE: «IUI^IE: et GUL.DeERG.

LA REINE JULIE

Il faut agir, Guldberg, et quoi qu'il nous en coûte, l'ar un dernier assaut tenter

(Klle s'interrompt en apercevant le chambellan de service à la porte da> roi.) .

On nous écoute.

GULDBERG.

Monsieur le chambellan, que fait présentement Le roi?

LE CHAMBELLAN

Sa Majesté, dans son appartement S'est renfermée avec le comte Struensée, Et depuis plus d'une heure elle s'est refusée A recevoir personne.

GULDBERG.

En vérité !

LA REINE JULIE

J'entends.

Mais les adieux du comte exigent bien du temps.

LE CHAMBELLAN

Ses adieux? gardez-vous de croire qu'il les fasse, Madame.

Comment?

LA REINE JULIE

LE CHAMBELLAN'

Non ; tout a changé de face ; Il ne s'éloigne point.

GULDBERG.

Ah bah !

LE CHAMBELLAN

C'est décidé.

Aux conseils de la reine, il a, dit-on, cédé.

LA REINE JLTJE.

Ah ! c'est la reine à qui la cour est redevable De ce retournon moins subit qu'inconcevable?

LE CHAMBELLAN

On rassure.

LA REINK JULIE.

Veuillez dire à Sa Majesté Que, selon le désir qu'elle a manifesté, Sa mère s'est rendue à son impatience, Et qu'elle lui demande un moment d'audience.

(Le chambellan sort.) LA REINE JULIE.

Que pensez -vous, Guldberg, d'un changement si prompt?

GULDBKRG.

A peine Ta-t-on pris au trébuchet, qu'il rompt Les mailles... J'ai crié trop tôt : Ville gagnée !

LA. RKINE JUMK.

C'est que vos filets sont des toiles d'araignée. Pour perdre un ennemi tous les moyens sont bons. Ce matin, avec deux ou trois cents vagabonds, L'émeute aurait bientôt grossi.

GULDBERG.

Miséricorde !

J'avais mille calfats, gens de sac et de corde, Prêts à frapper de taille aussi bien que d'estoc. Sans foi ni loi, sans feu ni lieu, choisis ad hoc. Puis, j'avais fait répandre un pamphlet anonyme Où, parmi cent détails d'intérêt plus minime, Je flétrissais la reine avec le favori Et les clouais tous deux au même pilori.

LA. REINE JULIE

Avez-vous ce pamphlet?

GULDBERG.

Le voici. Dans la rue La révolte grondait incessamment accrue ; Les gardes murmuraient; des groupes de manants Proféraient contre lui des proi^os malsonnants. Il les a balayés du vent de son épéo Et j'en suis pour les frais de ma folle équipée. Cet homme, s'il n'est pas Satan ou Lucifer, Doit avoir fait au moins un pacte avec l'enfer.

LA REINE JULIE

Nous verrons bien. Je suis assez forte en grimoire Pour rendre quelques points à Sa Majesté noire.

LE CHAMBELLAN annonçant :

Le roi !

LA RKINK JULIE.

Laissez-nous seuls, Guldberg; c'est à mon tour De conjurer le sort par un brusque retour.

(Guldberg sort.)

tiE f^OI entre, appuyé sur le bras de SXRUE^SÉE qu'il reconduit jusqu'au fond du tiieâtre.

C'est convenu, docteur; ce soir, je me déguise Et nous courons le bal.

STKUENSÉK.

Faites à votre guise ; Mais seulement jusqu'à dix heures.

LK ROI

Au revoir.

Inflexible tyran !

STRUBNSÉE.

A ce soir.

LR ROI.

A ce soir.

(Struensée sort.)

LA REINK JOLIK.

De quel ravissement mon âme est inondée ! Quand j'ai su qu'au palais par vous j'étais mandée. Je craignais — une mère est prompte à s'alarmer — Un malheur dont Guldberg n'osait point m'informer. Et je suis accourue auprès de Votre Altesse Pour lire dans ses yeux ma joie ou ma tristesse. Grâce au ciel, je vous vois, sire, et bien mieux portant Que je n'aurais osé l'espérer en partant.

LK ROI

N'est-ce pas?

LA. REINE JULIE

A présent, libre d'inquiétude, J'aspire à regagner la chère solitude Où rien, si ce n'est vous, ne manque à mon plaisir.

(Une pause.

Mais d'abord, laissez-moi vous revoir à loisir. Oui, cet air de hauteur que la grâce tempère, C'est bien là le portrait de voti'e noble père. Vous avez comme lui cet imposant aspect Qui commande à la fois l'amour et le respect, Sa douceur féminine avec sa fierté mâle. Seulement, votre père était un peu moins pâle. Pauvre enfant ! vous avez sans doute bien soufi'ert? Si j'avais été là, je vous aurais oliert Cet amour maternel qu'aucun art ne remplace, Ce dévoûment entier que nul efïbrt ne lasse. Cher Cbi'istian, a-t-on bien veillé sur vous, au moins?

LE ROI

La reine et le docteur m'ont prodigué leurs soins.

LA RUINE JULIE

Ce sont de nobles cœurs... qu'à tort on calomnie. Mais aussi, maintenant que leur tâche est finie. Combien ils doivent être enchantés tous les deux De voir que vous n'avez plus guère besoin d'eux.

LE ROI

Le docteur est moins sûr que vous de sa puissance ; Il croit que tout au plus j'entre en convalescence Et qu'il faudra longtemps...

LA REINS JULIE

Propos de médecin Qui n'a rien à gagner auprès d'un homme sain. Fiez-vous en, pour vaincre un mal qui s'enracine, A la nature, enfant, plus qu'à la médecine.

LE ROI

Oui; mais quand il est là pourtant, je me sens mieux.

Quoiqu'il ait je ne sais quel démon dans les yeux.

J*ai cru plus d'une fois à quelque sortilège;

Il écarte à son gré mes maux ou les allège;

Absent, présent, pax'tout il me suit où je vais ;

Il est ma conscience à tout ce que je fais.

Je crains, si par hasai'd je l'irrite ou le brave,

Qu'au lieu d'atténuer la fièvre il ne l'aggrave.

Ma mère, n'est-il pas bien singulier de voir

Qu'un homme sur un autre ait un pai"eil pouvoir?

LA REINE JULIE

Sans doute; quel que soit pourtant son artifice, Si son ambition en tire bénéfice, II la porte si haut qu'on n'ose presque pas En mesurer l'essor au vulgaire compas.

La reine est elle-même une magicienne Dont l'influence en rien ne le cède à la sienne ; Cax' sur lui son pouvoir surpasse, à ce qu'on dit. Le peu que Struensée a sur vous de crédit.

LE ROI

Jugez-en : il voulait me quitter tout à l'heure ; Elle est intervenue, et voilà qu'il demeure. Je l'en avais prié, moi ! j'en suis tout confus, Bt j'avais essuyé l'outrage d'un refus.

LA REINE JULIE

Ah ! c'est que pour charmer toute femme est sirène^ Que peut offrir un roi? des titres? une reine Aimable et jeune et belle a d'autres talismans Qui retiennent les cœurs par de secrets aimants Et qui font aux captifs heureux de leur servage Priser la liberté bien moins qne l'esclavage. Sire, m'entendez-vous? m'entendez-vous?

LE ROI

Oui; ouiî Je souffre.

LA RKINK JULIE.

Vous n'avez d'autre mal que l'ennui ; C'est votre oisiveté qui vous ronge et vous mine. Au dehorS) au dedans, le ministre domine Et, maire du palais près d'un roi fainéant, Il tient tout dans sa main... dans sa main de géant. Il croit vous soulager, il vous nuit au contraire ; Il ne vous permet pas même de vous distraire, Et, moins libre chez vous que vos derniers vaMs, Vous ne pouvez franchir l'enceinte du palais. Vous restez à l'écart dans une chambre close, Pendant qu'à votre insu la malignité glose Et cherche à deviner pour quel secret motif On prend un si grand soin de vous tenir captif. Vous êtes en état de marcher sans lisière, Sire ; et s'il vous plaisait de lui rompre en visière, Vous redeviendriez bientôt fort et dispos; Et puis, vous fermeriez carrière à ces propos

Que sèment les méchants et que chacun moissonne, Sans respect pour le nom d'une auguste personne Que son sexe et son rang, dignes de plus d'égards, Devraient mettre à l'abri de semblables écarts.

LB KOI.

Ils osent outrager... la reine?

LA KKINK JCLIK.

Quelle vie, Si pure qu'elle soit, peut désarmer l'envie? La goutte de rosée étincelle au soleil ; Mais la poussière a soif du diamant vermeil. Le diamant bientôt ne sera plus que fange. C'est sur les hauts sommets que la foudre se venge, Et, dans ce monde où rien ne suit son cours normal, Le bien a si souvent apparence du mal. Que la moindre imprudence au soupçon donne prise.

LE ROI

Je ne vous comprends pas, madame.

LA. RKINK JULIK.

(A part.) (Haut.) ^' ™'^ comprise !

Tous ces bruits sont menteurs, je le crois volontiers. Mais on vient de lâcher la bride aux gazetiers Et, sans la moindre entrave, un conte ridicule Accrédité par eux, dans la ville circule. A peine étai.s-je ici que, grâce à ce pamphlet, J'ai su dans quels excès leur fureur se complaît, Et comment, sans pudeur ni réserve, leur haine Confond ouvertement le ministre et la reine.

LE ROI

Mais ces bruits, ce pamphlet, enfin, que disent-ils?

LA. REINE JOLIE

Sire, à ce vain amas d'artifices subtils Daignez me dispenser de servir d'interprète.

LE ROI

-- Non, non ; je veux savoir les fautes qu'on leur prête. Donnez-moi cet écrit !

L\. RltlNE JULIE.

Songez au moins, songez

LE KOI.

Donnez-moi cet écrit !

LA. REINE JULIE

C'est vous qui l'exigez !

LE ROI, lisant.

« Patriotes danois! Jusques à quand resterez-vous courbés sous la domination étrangère, jusques à quand serez-vous gouvernés par une princesse anglaise et un docteur allemand? Pour empêcher le roi d'entendre les gémissements de son peuple, ils ne laissent approcher de lui que leurs affidés; on le lient assiégé afin d'écarter les honnêtes gens de sa familiarité. »

LA REINK JULIE.

Oser ainsi ternir une vertu si haute ! Ah ! c'est mal.

LE ROI

C'est sa faute, après tout, c'est sa faute. Ne s'est-il pas servi de prétextes divers Pour éloigner de moi mes amis les plus chers, Mes anciens conseillers, enfin tous ceux que j'aime.

LA REINK JULIE.

C'est juste. Et moi, Christian, votx'e mère elle-même.

LE ROL

Rantzan, mon second père, et puis... ses compagnons ; Voyez-vous? j'ai déjà presque oublié leurs noms; Eux qui venaient parfois me distraire, ils vont croire Que mon cœur est ingrat autant que ma, mémoire. Ah ! ce ne sont pas eux, c'est moi que l'on proscrit.

LA RKINK JOLIE.

De grâce, cher Christian, rendez-moi cet écrit Dont la lecture éveille en vous tant d'amertume,

LK ROI

Non ! à régner il faut qu'enfin je m'accoutume.

« Tandis que, sous prétexte de réforme, le ministre réduit des milliers de familles à la misère, il dissipe le fruit de cette épargne en profusions et en scandales : places, emplois, dignités et faveurs, tout est à la merci d'une régente et d'un protecteur. »

LA REINE JDLIK.

Peut-on pousser plus loin l'audace?

LK ROI

Ils ont raison.

Il est roi dans l'Etat, maître dans ma maison.

LA BRINS JULIE

Lisez, sire, lisez.

LE ROI

« Pourquoi Slruensée a-l-il aboli la loi qui punissait de mort l'adultère et garantissait ainsi les bonnes mœurs? Pourquoi a-l-il fait révoquer la loi qui interdisait à la femme répudiée d'épouser en secondes noces le complice de son infidélité? »

Oh ! je n'ose plus lire.

LA. REINB JDLIB.

Ecoutez, écoutez jusqu'où va leur délire.

« Par quel moyen s'est-il emparé du pouvoir et assuré de l'impunité? En déshonorant effrontément la couche du roi et en introduisant sa vile postérité à la place du pur sang d'Oldenbourg. Frémissez, patriotes, en songeant que votre souverain est à la discrétion de ses plus cruels ennemis, et que le prince royal est menacé d'être immolé par eux pour livrer passage à sa sœur, fruit trop manifeste d'un amour criminel. »

Vous voyez, sire, avec quel art les médisants Sèment dans le publicleurs discours malfaisants, Comment une amitié peut-être trop intime, Mais j'en suis sûre, au fond loyale et légitime

Attendez ! de mes yeux tombe enfin le bandeau

Et j'entrevois les faits sous un aspect nouveau.

Ma mère, expliquez-moi pourquoi l'on semble prendre

Tant de précautions pour m'empêcher d'entendre

Ce qu'on dit et de voir ce qu'on fait ; dans quel but

Me fuit-on comme on fuit un être de rebut?

LA RKINR JULIK.

C'est l'ordre du docteur, et chacun l'exécute. Le docteur, cher enfart, a peur d'une rechute, Et son intention, son tort, si c'en est un. Est de vous préserver de tout bruit importun.

Non ! l'on ne veille point sur moi, l'on m'emprisonne, Vous l'avez dit, et lui, le sait mieux que personne, Je suis guéri.

LA RRINE JULIE.

Christian !

LK ROI

Tantôt ma volonté N'avait pas pu fléchir son orgueil indompté ; Eh bien ! il a suffi d'une parole d'elle Pour retenir l'ingrat, ou plutôt l'infidèle. Car ce pamphlet dit vrai, ma mère, j'en réponds !

LA RKINH JULIK.

Qui sait, Christian, qui sait si nous ne nous trompons? Parfois la malveillance exagère, diffame

LE ROI

Ah ! c'est infâme ! c'est infâme ! c'est infâme ! Mais je me vengerai ; vous verrez ! vous verrez !

LA. RRINB JULIE.

Sans doute, si les faits étaient bien avérés...

LE ROI

Ils le sont. Je vous dis qu'il y va de sa tète.

LA. REINE JULIE

Ecoutez. Avant tout, ordonnez qu'on l'arrête

Ce soir, pendant le bal, n'importe quand, poun'u

Qu'il se trouve accablé par un coup imprévu.

Oui, ce soir. Mais d'abord, je veux les voir ensemble. Les confondre tous deux.

LA RKINE JCLIR.

Ecrivez.

LB KOI.

Ma main tremble; Je ne puis pas,

LA REINE JCLIK, écrivant rapidement.

Signez !

LE ROI

Mon front brûle ! De l'air!

De l'air !

(La reine Julie frappe sur un timbre; le chambellan parait.)

LA RHINE JDLIR.

Portez cet ordre au colonel Keller.

LE ROi.

Faites venir ici Struensée et la reine.

LA. REINE JULIE

A quoi bon ?... à quoi bon vous donner cette peine? Songez que dans l'état où vous êtes...

LE ROI, au chambellan.

Sortez !

(Le chambellan se retire.)

LA RKINK JULIE.

Vous compromettrez tout si vous vous emportez.

LE ROI

Ne craignez rien ; je sens ma vigueur qui redouble Et je leur parlerai sans colère ni trouble. ■S'ils me voyaient mourir ils seraient trop contents, Et pour me venger d'eus je veux vivre longtemps.

La REI^E entre vivement. En apercevant la reine Julie, ell» s'arrête et interroge d'un regard soupçonneux le roi et la reine -mère qui soutient son examen d'un air hautain. Après un long silence, les deux reines se saluent profondément. Marie-Julie sort.

LA RKINB,

Sire, vous m'avez fait appeler?

LE ROI

Ah ! c'est elle !

LA RKINK.

Que se passe-t-il donc? cette pâleur mortelle... Sire, que vous est-il survenu tout-à-coup? Comment vous trouvez-vous?

LE ROI

Bien. Je soutire beaucoup.

LA REINE

Je vais faire appeler le docteur Struensée.

LK ROI

Restez! de le revoir vous êtes bien pressée.

LA KEINK.

Lui seul peut vous guérir; je crains qu'en différant...

LE ROI

II fait paj'er trop cher les services qu'il rend.

LA RHINK.

Ah ! sire !

LB ROL

Il m'a sauvé, n'est-ce pas? il s'en vante, Et c'est un grand succès, une cure savante,

Et tant qu'il daignera mo soigner, je devrai Le bénir — à moins d'être ingrat, n'est-il jias vrai? — De n'avoir pas plus tôt mis un terme à ma vie Qu'il a faite si belle et si digne d'envie ?

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