DE LA CALMETTE1 A HEVERDIL, A
Copenhague, 19 décembre 1767*
Monsieur, J'aurais certainement fort souhaité d'avoir le plaisir de vous voir avant votre départ, pour vous témoigner tous les regrets
* Le ministre de France.
qu'il me cause ; mais j'entre trop dans la situation où vous tous êtes trouvé si inopinément pour être surpris que vous n'ayez pas pu m'accorder cette satisfaction, bien moins encore pour Tavoir trouvé mauvais. Soyez assuré, Monsieur, que vous emportez avec vous l'estime, non-seulement de vos amis, de ceux qui, comme moi, connaissaient particulièrement vos talents, votre façon de penser et la droiture de votre cœur, mais de tous les honnêtes gens, et j'ose dire de tout le public, dont, malgré votre qualité d'étranger, vous étiez aimé.
Personne n'ignore plus aucune des circonstances de votre éloignement, ni par quels moyens on est parvenu à persuader un maître, dont vous aviez la confiance et l'amitié, de se priver de vous. On vous regrette et on le plaint. Au surplus, si ceux qui ont eu intérêt à vous éloigner peuvent se féliciter du succès de leurs, basses intrigues , ils ne doivent pas assurément se féliciter de l'opinion qui en résulte, pour leur caractère, dans l'esprit de tout homme d'honneur.
Ce qui vous est arrivé, ainsi qu'au digne et respectable hommç l qui vous a suivi de si près, offre une triste perspective de tout ce qu'on peut attendre encore ; ainsi, c'est bien sincèrement que je vous estime heureux de n'être plus à portée d'en être le témoin.
Vous pouvez être entièrement rassuré, Monsieur, sur la façon de penser de M. de Saint-Germain à votre égard. S'il n'a pas pensé comme vous sur l'affaire des paysans, j'ai lieu de croire que ce n'est essentiellement que quant à la forme et à l'exécution du plan, et que cela n'a pas du tout influé sur la justice qu'il rend d'ailleurs à vos talents et à votre caractère.
Je puis même vous assurer qu'il est de vos amis, sachant de science certaine qu'il a fait, conjointement avec Son Excellence de Bernstorff , tout ce qu'il a pu pour vous soutenir, et qu'il vous regrette véritablement.
1 Le comte de Saint-Germaio, ministre de la guerre.
MADAMI MAZAR A MESDAMES BEVEItDIL, A NION.
Copenhague, 28 novembre 1767.
Il y a deux ans, mes très chères cousines , que je vous félicitais de la place que mon cousin l'aîné l avait chez le roi; aujourd'hui je vous félicite de ce que ses fers sont tombés, et qu'il n'est rien que le plus honnête homme du monde. Vous le reverrez dans peu, mes chères cousines; vous le reverres couvert de gloire, de nos larmes et de celles de tous les honnêtes gens. Il emporte, avec les regrets, l'approbation et l'estime de tout le monde; ses ennemis même ne peuvent la \)ii refuser; on se déshonorerait de n'en pas dire du bien. Mon mari, mes enfants, dont l'affliction est extrême, sont souvent arrêtés dans la rue par des Danois qui à peine savent prononcer le nom de mon cousin, pour s'entendre dire : Ah! mon Dieu, quel homme nous avons perdu ! Pourquoi Sa Majesté se privet-elle d'un si fidèle serviteur, qui n'avait en vue que le bien public, celui de son maître et de ses Etats ? Il est victime de cabales, sans doute, et c'est bien la victime la plus glorieuse qui fut jamais.
On nous a assuré que le roi , non content de lui avoir fait un cadeau magnifique, lui a donné des larmes. Personne ne doute qu'il ne soit rappelé dans peu. Tout le monde, grands et petits, le souhaitent, et personne autant que nous, mes chères cousines ; mais personne plus que nous, qui connaissons la façon de penser de notre cher cousin, ne craint que les sollicitations ne demeurent inutiles; quand il se verra dans le sein de sa famille, qu'il en aura goûté la douce paix, qu'il la comparera à ,1a vie agitée qu'il menait à la cour, il n'aura plus que du dédain pour cette dernière.
Depuis le moment du départ de mon vertueux cousin,
* L'auteur des Mémoires, parent de la famille Maxar établie à Copenhague, sans doute A la suite de la révocation de l'Edit de Nantes.
notre maison est devenue l'abord continuel de gens qui nent mêler leurs larmes aux nôtres.
Les louanges et les bénédictionsque Ton donne à mon cousin retentissent tous les jours autour de moi.
Hélas! il m'a échappé comme l'ombre; je n'ai pas eu le temps de lui dire un seul mot.
Mon mari m'avoua hier que le départ de mon cousin était plus douloureux pour lui que celui de notre fils afné , qui s'embarque dans peu de jours pour les Grandes-Indes.
Nous perdons dans votre fils, ma chère cousine, un parent vertueux et aimable, un ami sûr, sincère et zélé, un appui auprès du roi.