MA1LET * A REVEMHL, A COPENHAGUE
Londres, 80 novembre 1763.
Il est certain, mon cher ami, que, si je savais mieux l'anglais et si j'avais plus de guinées, ce pays serait le meilleur du monde et peut être le plus agréable.
Il y a tant d'aisance, de commodités réelles , de liberté, de bon sens, de connaissances, de plaisirs même, que sans ces deux si y je ne finirais point sur le bien que je voudrais vous en dire. Il est vrai que , par mes liaisons précédentes, je me suis vu promptement à portée d'en faire d'autres qni n'ont pas peu contribué à me faire voir tout en beau.
Les gens de condition sont ici très civils, très prévenants pour un étranger connu.
Si l'on doit juger de toute la nation par eux, il ne faut plus dire comme Horace iBritannos hospitibus feros. Je doute qu'un étranger trouvât autant de facilité à entrer dans les bonnes maisons à Paris qu'à Londres , et cependant les Anglais sont
* Paul-Henri Mallet, de Genève, auteur de V Histoire d* Danemark.
encore tout autrement hospitaliers dans la campagne où leur loisir et la grandeur de leur train et de leurs maisons les met plus en état de les bien recevoir.
J'ai reçu, depuis que je vous ai écrit, à mon départ de Genève, une lettre de Son Excellence H. de Bernstorff qui m'a fait changer d'idées sur le sujet du prix qu'on met chez vous aux manuscrits du Vatican. Cette lettre a tout réchauffé mon zèle. J'ai tout de suite écrit à Rome pour que Ton y continue les recherches suspendues, et je ne doute pas que l'on ne s'y remette aussi tout de suite.
J'oubliai de vous envoyer le mémoire des restes de mes déboursés, la dernière fois que je vous écrivis. Vous le trouverez ci-joint cette fois-ci.
Je suis bien impatient d'apprendre que vous avez reçu les manuscrits en question en bon état , et qu'ils ont fait plaisir à vos Messieurs. Où en est, je vous prie, ce Codex diplomatie eus? Et vos savants n'ont-ils rien publié depuis quelque temps qui ait rapport aux derniers siècles de l'histoire du Danemark?
J'ai vu de près ces jours la princesse qui vous intéresse. Sa figure est fort prévenante, elle annonce la douceur et la bonté, et tout le monde en dit mille biens. Je l'ai entendu louer avec un plaisir qui m'autorise à me croire aussi bon Danois que qui que ce soit au monde , etc.
MÀLLET A REVERDI! , A COPENHAGUE.
Genève, 10 août 1765.
Je répondis de Rome à votre lettre, mon cher ami.
A présent c'est au contraire de Genève que je vous écris. J'y suis depuis une quinzaine de jours.
Monmilord m'y aramenéetenestdéjà reparti pour Londres. Malgré toutes les beautés du pays que je quitte et les misérables tracasseries de celui où je viens, c'a été un plaisirtrès
grand pour moi que de me retrouver au milieu de mes amis, dans ma maison, avec des gens qui parlent librement et avec qui Ton peut converser et s'instruire.
J'ai trouvé votre livre1 en arrivant. C'a été ma première lecture , et, sans vouloir vous faire aucun compliment , je puis bien vous assurer que je l'ai faite avec te plus grand plaisir. Quoi qu'on en dise dans le pays où vous êtes, j'ose vous prédire avec confiance qu'il vous fera honneur dans tous ceux où l'on pense.
Je l'aurais lu avec intérêt quand je n'aurais eu aucune relation avec le Danemark , et ce dont je suis plus sûr encore , c'est que j'aurais pris la meilleure idée de l'auteur, de ses lumières , de ses vues, de sa philosophie, de son caractère.
Le style m'en a paru très bon, très français, quoique, si vous voulez que je vous parle jusqu'au bout de tout ce que je pense, il est peut-être quelquefois trop soutenu, trop plein , trop travaillé, pour le genre épistolaire; mais, après tout, on sait bien qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre cette annonce, et que des lettres faites pour le public sont plus un livre que des lettres. Je vois qu'on en est fort content ici. On le sera un jour beaucoup en Danemark. Je vous réponds de . la France, et tout ce que je regrette, c'est que tous ceux qui estimeront le livre ne sauront comment estimer un auteur qui leur est inconnu à la plupart.
MALLET A REVERML, A COPENHAGUE .
Londres, 7 février 1766.
Je vous assure, mon cber ami, que quoique j'aimasse déjà beaucoup votre jeune mattre , ce qu'il vient de faire pour vous me parait si bien de sa part, si utile pour lui et, à tous égards,
« La dernière partie de l'owrrags intitulé : Ultres sur le Danemark.
si convenable que je l'en aime encore davantage , et que je le mettrais volontiers dans ma poche, comme nous disons chez nous.
Je dois vous dire aussi combien je vous sais gré de l'attention de me l'avoir appris vous-même.
Je suppose et je souhaite bien que vous soyez un lecteur en exercice , un lecteur occupé, et un lecteur maître du choix des lectures quand il lira, et plus écouté encore quand il parlera.
Je me réjouirai beaucoup d'apprendre tout cela, mais je me tiens sûr du moins que, de manière ou d'autre, il résultera du bien de cet arrangement et pour vous et pour toi
U faut que je vous dise un mot de ce qu'on fait ici, puisqu'on en est curieux dans toute l'Europe.
Les colonies prennent le grand chemin de souhaiter le bonjour à leur mère. Gela doit arriver sûrement une fois; il ne s'agit que du plus ou moins de temps et de la manière.
Vous avez su peut-être que M. Pitt a osé soutenir en plein Parlement, que le Parlement n'avait pas le droit de taxer ces colonies.
Cet homme, enivré de ses succès, aspirant à être l'arbitre de la nation, a cru s'attacher à l'Amérique sans perdre l'Europe. Mais il a vu que, lorsque le peuple se regarde comme monarque, c'est un monarque qui n'est pas bénin et qui n'entend pas raillerie sur sa prérogative.
L'homme-montagne a été englouti , comme ces trois Messieurs de l'Ancien Testament , et il est désormais sous terre, mais non pas en repos.
Le Parlement [presque unanime a revendiqué et confirmé son droit. •
Il procède maintenant à l'examen de ce qu'il y a de mieux à faire pour le cas particulier du Stamp. act. : apparemment il le modifiera ou dans la teneur ou dans son exécution pour ne pas désespérer les Américains; mais, à cela près, ses mesures seront vigoureuses.
Le ministère et son parti reçoivent, à l'occasion de tout ceci, des secousses dont ils sont si fort ébranlés, que je crois pouvoir déjà vous annoncer une prochaine culbute. Ses adversaires divers se sont réunis et les Bute , les Bedford , les Grenville, les Townsend, etc., vont reparaître sur la scène, mais on ignore encore sous quelle dénomination.
Je pense que, quoi que fassent les Anglais, leurs colonies du continent leur échapperont; c'est le vice de la chose qui est de nature à aller en augmentant.
Les intérêts s'éloignent, les forces deviennent égales.
Près de trois millions d'habitants dans un pays abondant, un continent vaste, défensible , pleins d'idées d'indépendance et de liberté , jaloux de leur commerce , ambitieux de l'affranchir et de l'étendre, auront-ils la complaisance de recevoir des ordres contraires à leurs intérêts des rivaux de leur prospérité , placés à mille lieues de distance de leur pays et peu en état de se rendre longtemps redoutables ? etc.
LA BABONNE DE MONTOLTEU A BEVERDIL , A NION.
Lausanne, dimanche 1788.
Votre lettre , cher et toujours cher et bon ami , m'a fait éprouver le plaisir le plus vrai. Croyez que l'amitié aussi a ses émotions; j'en eus une vive en voyant votre écriture, et un attendrissement bien doux en lisant les assurances de la vôtre d'amitié, en ne pouvant plus douter que votre ancienne amie vous est toujours chère.
Si j'avais suivi les mouvements de mon cœur, je vous aurais répondu par le même courrier; mais je ne voulais pas le faire en quatre mots après un aussi long silence, et vous m'avez prise dans un fatal moment, où j'avais même à peine le temps de vous lire.
Je recevais notre cher cousin, le gouverneur de Neuchâtel,
H. le général de Béville; et, pendant trois jours qu'il a logé chez nous, j'ai eu cinq repas de vingt personnes et trois assemblées de cinquante au moins.
Il y avait longtemps que la pauvre petite veuve ne s'était trouvée à parc ille fête !
J'avais un peu perdu l'habitude de ce train-là , et vendredi matin, quand ils furent partis, j'étais si harassée de fatigue, qu'au lieu de vous écrire, ainsi que j'en avais l'intention , je passai ma journée sur mon lit. Aujourd'hui , je vais m'en donner à cœur joie; je prends mon plus grand papier, et j'espère bien en remplir les quatre pages, sans compter notre chanson que je joins ici. Nous sommes bien fiers qu'elle vous ait plu.
La jolie voix de madame Renz la faisait peut-être valoir, et vous serez bien étonné , en la lisant , que ce soit si peu de chose.
C'est une plaisanterie, et c'est à cheval , de Lausanne à Bussigny, que nous l'avons composée. Mais ce qui ne m'amuse point, moi , ce qui trouble même tous mes plaisirs et tout mon bonheur, c'est le silence obstiné de mon enfant.
Voici près de quatre mois qu'il n'a écrit à personne. Je sais d'ailleurs qu'il se porte et se conduit bien ; mais que me fait son latin et sqn droit, s'il ne m'aime plus. Ah ! cher Reverdit, croyez-moi, bénissez le ciel de n'avoir pas d'enfant, de fils surtout, les choses sont arrangées de manière, dans ce vilain monde, que le plus doux de tous les sentiments est un supplice continuel.