‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 10 sur 42 · LA COUR. ÉDUCATION DU PRINCE ROYAL · texte numérisé non relu

LA COUR. ÉDUCATION DU PRINCE ROYAL

Pendant le voyage du roi, en 1768 et 1769, il m'était revenu de divers côtés qu'il parlait de moi avec estime et sans aigreur. M. Schumacker, mon successeur auprès de lui dans l'emploi de secrétaire du cabinet, homme honnête et point du tout courtisan, m'avait sollicité de venir faire ma cour à Paris ou à Strasbourg. On m'écrivait de toutes parts que le roi, depuis son retour, était absolument changé; qu'il montrait de l'application aux affaires; qu'il s'était corrigé de sa causticité; qu'il renvoyait contents ceux qui avaient des audiences de lui. Tout cela réuni, m'inspira la pensée de lui écrire une lettre de félicitations sur son retour dans ses Etats. Je sus que cette lettre avait été bien reçue, et qu'il y aurait répondu, si le comte de Holck ne l'en eût détourné. Aussitôt que ce favori fut

disgracié, je reçus une lettre de la main de Sa Majesté, où elle me disait qu'elle n'avait point oublié que j'avais bien mérité d'elle, et qu'elle me priait de lui faire part des réflexions que ma retraite m'avait suggérées. Dans ma réponse, j'eus soin de parler avec reconnaissance du bonheur dont je jouissais et du doux loisir que Sa Majesté m'avait assuré.

N'ayant point reçu de nouveaux ordres, je gardai le silence jusqu'au moment où je reçus une lettre de M. Schumacker, par laquelle il m'annonçait le portrait du roi, qui m'avait été promis au moment de ma disgrâce, il y avait trois ans. Nouveau sujet de remercîments, et que j'adressai par une lettre où je parlais encore du bonheur que je goûtais dans ma situation présente. Quelques mois après, Struensée m'écrivit que le roi désirait mon retour; qu'il voulait reprendre avec moi l'opération de l'affranchissement des paysans de son royaume , et m'employer à la rédaction d'autres lois qu'il projetait; que j'eusse à faire mes conditions. Ma première réponse renfermait des objections et élevait des difficultés, qui me laissaient le temps de consulter, d'un côté, un ami de Copenhague, en qui j'avais la plus entière confiance, et qui avait été avancé par Struensée ; de l'autre côté, le comte de Bernstorff, qui avait tant à se plaindre du favori. Leurs deux réponses furent précisément le contraire de ce qu'on aurait pu

supposer. L'homme avancé par Slruensée me fit un long détail des gens déplacés, transposés, renvoyés et parvenus dans l'espace de moins d'une année, me donnant à entendre qu'il ne fallait pas compter pour moi sur plus de stabilité. M. le comte de BersntorfF, au contraire, me pressait de retourner. Je vais donner sa lettre, quoique pleine de préventions en ma faveur et contre le nouveau ministre ; d'ailleurs, il est permis, toute modestie réservée, d'aimer à entendre parler sans déguisement les hommes supérieurs qui ont figuré sur la scène du monde.

« De tout ce que j'ai vu faire jusqu'ici à M. Struensée, rien ne m'a autant surpris, autant frappé. Monsieur, que la lettre qu'il vous a écrite, et c'est jusqu'ici la seule de ses actions et de ses mesures qui m'ait fait plaisir. Je ne m'y attendais point du tout, je l'avoue. Vous savez les raisons qui me persuadaient que, loin de vous rappeler, vous étiez un des hommes du monde dont on souhaitait le plus l'éloignement. Je vois que je me suis trompé, mais je ne vois pas les causes de mon erreur, et, quoique, depuis les deux ou trois jours écoulés après avoir reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire, j'y aie beaucoup réfléchi, je ne les trouve point. Si je pouvais me flatter que l'on eût changé de plan; que les intentions fussent devenues pures; que l'on cher-

chat de bonne foi des secours pour ranimer l'esprit et le cœur; que l'on consentît à partager le mérite et la confiance; que l'on se déterminât à rouvrir une porte, fermée jusqu'ici à triple verrou à tous ceux qui n'ont pas prêté serment de fidélité à la faveur, et adopté ses déplorables principes ; si, dis-je, je pouvais concevoir quelque ombre d'espérance de cette nature, je comprendrais l'invitation qui vous a été faite, comme la chose du monde la plus naturelle, la plus juste et la mieux imaginée ; mais je ne vois dans le reste des mesures qui se prennent tous les jours rien qui m'autorise à la former, rien qui m'annonce une altération dans les maximes établies et suivies jusqu'ici. La faveur, le crédit, la politique, l'administration, sont toujours fondés sur des principes diamétralement opposés aux vôtres et à votre façon de penser. Quel peut donc être le but qui détermine à vous rappeler, vous , libre , vertueux , humain , qui ne voudrez et même ne pourrez pas, pensant comme vous faites, jouer le rôle d'un témoin silencieux des scènes que vous verrez passer sous vos yeux, et à vous rapprocher de la personne d'un prince, qui, dans le fond de son cœur, vous estime plus que tous ceux qui l'environnent, et dont on écarte d'ailleurs avec une affectation outrée tout être qui sent et qui pense ? Il est vrai, et je rends cette justice au favori, et à ceux qui ont part à sa con-

— 24t — fiance, leur intention est sincère en faveur de la liberté des paysans; cette liberté ne croise aucune de leurs vues. Ainsi, c'est un bien qu'ils ont résolu de faire, d'autant plus sincèrement, qu'ayant pris à tâche d'affliger mortellement les autres ordres de l'Etat, ils cherchent de l'appui dans l'affection du peuple et du soldat. Il se peut fort bien qu'à cet égard ils souhaitent réellement l'assistance de votre zèle et de vos lumières.; mais s'imagineraient-ils que, satisfait de partager avec Messieurs de la commission déjà établie le travail pénible et odieux des arrangements et des détails infinis de cette affaire, déjà résolue et en quelque sorte déclarée, vous applaudiriez au reste de leurs manœuvres? Je le répète, je n'y comprends rien, à moins que la Providence divine, qui vous a destiné peut-être à rappeler les droits de la vertu et de l'humanité dans un lieu où l'on ne se souvient de l'une et de l'autre que pour en rire, et qui sait parvenir à ses fins, même par le ministère de ses ennemis les plus déclarés, n'ait ordonné à leurs passions ordinaires de s'endormir et de préparer les voies à votre retour. Cette idée est la seule à laquelle j'aime et croie devoir m'arrêter. Plaise au ciel que l'événement la justifie.

« Vous voyez, Monsieur, par ce que je viens de vous dire, que mes lumières ne vous sont que d'un faible secours, elque mon cœur, rempli d'estime, de tendresse

et de confiance pour vous, ne saurait se permettre de vous conseiller de retourner dans le pays triste et infortuné dont je vous parle ; mais qu'il souhaite passionnément que, sans le concours de ses avis , vous en preniez la résolution. S'il y a, dans ces déplorables conjonctures, un homme qui puisse être utile au roi, et par lui à l'Etat, c'est vous. Mais Dieu seul sait encore s'il a accordé ce secours à ce prince , pendant si longtemps l'objet de notre amour, et aujourd'hui celui de nos larmes. Mes lumières sont trop bornées pour avoir une opinion.

ce Je puis cependant, sans craindre de me tromper, applaudir à ce que vous avez fait, aux mesures que vous avez prises jusqu'ici. Elles sont très sages. Votre ami et le mien, l'aîné des Garsten \ qui s'est conservé pur au milieu de la corruption, vous en dira tout autant. 11 voit les choses de près; et, peut-être un peu moins affligé , un peu moins touché que moi , il vous l'eprésentera mieux ce que je vous laisse entrevoir, et que l'émotion de mon âme me défend de vous exprimer plus clairement. Il vous conseillera surtout de conserver votre liberté, dans un pays où le ton de la philosophie est de prêcher la licence dans les mœurs, et le despotisme dans tous les cas où il importe aux hommes

' Celui que j'avais coiisult.î.

de ne pas dépendre de la volonté d' autrui ; et c'est aussi dans ce seul avis que je renferme tous ceux que vous m'avez permis de vous donner. Allez à Copenhague, paraissez à la cour ; mais ne vous engagez qu'après avoir reconnu le terrain par vous-même. Si vous pouvez y faire du bien , ne vous refusez pas à un pays qui en a besoin ; et veuille le ciel vous en accorder le mérite et la gloire. Mais, si vous voyez que les moyens vous en soient refusés, ne vous laissez pas attacher à un travail subalterne, douteux, odieux, et géré par des influences dures et malfaisantes. Ne souffrez pas que votre nom soit associé au nom de ceux sur qui la nation pleure déjà, et la postérité pleurera encore longtemps.

« Mon cher Monsieur, vous voyez que je brave les risques de la poste pour répondre avec fidélité à la confiance dont vous m'honorez, et pour remplir les devoirs de la tendre amitié que je vous ai vouée. Ce motif m'oblige d'ajouter encore un mot à ma longue lettre. Dans le nombre de ces infortunés qui se croient si heureux aujourd'hui, parce qu'ils ont le pouvoir et le plaisir de faire tous les jours des misérables, vous en trouverez deux qui se disent vos amis : s'ils ont été jamais dignes de l'être, c'est ce que je ne déciderai point; mais ce que je ne puis et ne dois pas vous taire, c'est qu'ils ne le sont plus et qu'ils ne méritent plus d'en

porter le nom * ; vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles lorsque vous les verrez.

« Puissent mes craintes n'être pas fondées, et être démenties par l'événement! Mais j'ai peur que la réponse que vous attendez du favori ne soit pas telle que vous êtes en droit de vous la promettre; et que, retombant dans son caractère ordinaire, il n'empêche plus qu'il ne facilite votre retour. Je souhaite impatiemment d'apprendre que je me suis trompé.

« Il me sera plus doux de vous revoir que je ne puis l'exprimer. Accordez à moi et aux miens ce plaisir, si vous le pouvez, et soyez bien sûr que vous n'avez point d'ami plus tendre et de serviteur plus fidèle que je ne suis, etc.

« AGrabow, près de Borstel, le 9 juin i771. »

Il s'en fallait bien que j'adoptasse toutes les préventions du comte de Bernstorfif contre le favori. Plusieurs des dispositions que Struensée avait faites et des lois qu'il avait dictées me paraissaient utiles et annonçaient de bonnes intentions, mais les conseils de l'ancien ministre n'en étaient pas moins sages et je résolus de les suivre. En conséquence, je demandai, pour

1 II désigne MM. de Brandt et de Rantzau, qui se sont toujours plaints que je ne répondais pas à leurs avances dans un temps où le dernier persécutait déjà M. de Bernstorff. Ce ministre eut l'extrême modération de ne pas me révéler les taches qui avaient souillé la vie de son ennemi. Cela seul aurait suffi pour démasquer Rantzau, au moment où le ministre avait un erand intérêt à m'éclairer.

toute condition, la faculté de revenir dans ma patrie, au moment où je le voudrais, et que le roi fit les frais de mon voyage, aller et retour.

J'avais déjà fait plus de la moitié du chemin quand j'appris que MM. Struensée et de Brandt avaient été créés comtes, et que le premier avait été nommé ministre du cabinet, avec un pouvoir illimité. Si je n'avais pas été engagé si avant, je serais resté dans ma retraite. Le caractère du roi m'était connu; chaque grâce qu'il accordait était un titre à sa haine, et il ne manquait jamais d'être jaloux du crédit, des dignités et des dons que ses favoris lui arrachaient. D'ailleurs, à mesure que j'avançais, je rencontrais sur ma route des gens mieux instruits, qui me rapportaient à l'envi des détails du plus fâcheux augure.

De Hambourg, je ne manquai pas de faire une excursion à Wotersen, terre du pays de Hanovre, où résidait alors le comte de BernstoriF. L'édifice est très beau, et semble avoir été transporté au milieu d'un désert par quelque génie malfaisant. La présence du maître de cette habitation sauvage commençait cependant à la vivifier. H me parla avec autant de chaleur que de confiance de tout ce qui se passait, excepté d'un seul point, la négociation avec la Russie. Quand je voulus toucher à cette matière, il m'arrêta. « Je suis assez fort, me dit-il avec attendrissement, et assez ré-

signé sur tout le reste, mais de me voir enlever, au moment du succès, le fruit de vingt ans de travaux, je n'ai pas le courage d'en parler. » Ma visite constatait, aux yeux du ministre disgracié, que j'avais été plus attaché à sa personne qu'à son pouvoir, et j'eus soin d'en écrire au favori, afin qu'il ne crût pas que j'avais cherché une conférence clandestine, et pour lui montrer que je n'arrivais pas comme son client; je répondais en même temps à ses avances d'amitié, que j'en aurais été très flatté, s'il n'avait été que simple particulier, mais qu'un ministre, s'il acquérait des amis, n'en pouvait faire le discernement tant qu'il était en place.

A Hambourg, dans le Holstein, à Sleswig, j'eus occasion d'entendre rapporter une foule de détails dont quelques-uns se sont trouvés vrais; mais ce qu'il y avait de plus frappant, c'est l'horreur que les noms de Struensée et de Brandt inspiraient. La haine publique ne saurait être plus exaltée et plus universelle. « C'étaient eux qui avaient transformé la cour en une a caverne infecte, et qui avaient rempli les provinces « de disgraciés et de malheureux ; rien n'était à l'abri « de leurs mains sacrilèges, et bientôt le trône et l'au- « tel allaient succomber à leur tour. Ils avaient fait « échouer une négociation dont la patrie attendait sa « sûreté pour les siècles à venir. Tandis que, sous pré-

« texte de réforme, ils réduisaient des milliers de fa- « milles à la misère, ils dissipaient le fruit de cette « épargne en pro'fusions et en scandales. Non contents (c d'afficher les mœurs les plus dépravées, ils tourte naient la morale en dérision et cherchaient à la corce rompre. Une conduite si horrible provoquait sur la « nation les châtiments du ciel. Et par quel moyen s'é- « taient-ils emparés du pouvoir et assurés de l'impu- « nité ? En déshonorant effrontément la couche du roi ; « en introduisant leur vile postérité à la place du pur « sang d'Oldenbourg. Après avoir déshonoré le roi, ils « le tenaient assiégé, et ne laissaient approcher perce sonne de lui que leurs affidés, afin de l'avilir et d'éc( carier les honnêtes gens de sa familiarité. On le laiscc sait la plupart du temps seul avec deux enfants, l'un ce nègre, l'autre ramassé dans la rue. »

Quelques-uns allaient plus loin, et disaient que leur prince était maltraité, et qu'on le gouvernait par la crainte; d'autres, qu'on altérait sa raison par des breuvages; la plupart, que le bruit absurde de son imbécillité était répandu artificieusement dans des vues sinistres contre sa personne et contre l'Etat.

L'éducation du prince héréditaire, dont on cherchait à affaiblir la raison, afin de prolonger son enfance, était encore un texte de déclamations. Plusieurs, en me les répétant, finissaient par augurer de mon retour

que le roi commençait à ouvrir les yeux, et qu'il me rappelait, malgré ses favoris apparents, pour se servir des conseils d'un ancien serviteur, dont la fidélité n'avait jamais cédé à aucune faction. Tous m'exhortaient à faire percer la vérité; persuadés que le moindre rayon, dont elle frapperait le roi, suffirait pour qu'il dissipât d'un souflle l'odieuse cabale à laquelle il s'était livré.

A Sleswig, je vis en particulier la princesse douairière de Coulmbach, sœur du prince de Brunswick- Bevern, dont le mari était grand-oncle du roi. Elle me parla avec douleur du misérable état de ce prince , qu'elle me représenta comme étant fort dégénéré depuis le voyage de 1767. Ses discours, dit-elle, n'ont plus ni sens ni suite, et donnent la plus mauvaise idée de sa société ordinaire. Elle ne pouvait, non plus que sa cour et celle du prince Charles de Hesse, se lasser de me dire tout le scandale qu'avait causé dans leur province la cohue qui suivait le roi. La reine voyageant habillée en homme, l'impertinence des favoris, leur familiarité avec le roi et la reine, l'air ignoble de la cour, leur avaient causé à tous un étonnement dont ils n'étaient pas encore revenus.

A une demi-journée de Copenhague, je trouvais mon fidèle ami Hoier, qui venait m'apprendre tout ce qu'il savait d'important touchant les hommes et les choses.

Dans le bouleversement de l'ancienne administration, il avait été mis à la tête d'un bureau de la chancellerie danoise, c'est-à-dire qu'il avait un démembrement du ministère. Cependant il était tout à fait impartial, louant ou blâmant suivant son bon sens ce qui s'était fait et se faisait chaque jour , tenant compte des intentions, quand le ministre paraissait s'aveugler. Du reste, il avait fui constamment la cour et ses intrigues. Je tirai de lui, sur plusieurs points, des lumières utiles, mais rien ou presque rien sur la personne du roi, si ce n'est qu'au dire du comte de Brandt, je n'avais jamais bien connu Sa Majesté, et qu'il me révélerait à son sujet des choses qui me surprendraient.

Avant de me rendre à la cour, je m'arrêtai deux ou trois jours à Copenhague, tant pour y voir mes anciens amis que pour me ménager un asile indépendant et toutes les facilités de partir quand je le jugerais convenable, excitant la surprise des favoris par mon peu d'empressement. Enfin je me rendis auprès d'eux à Hirschholm, à cinq lieues de Copenhague, et je vis d'abord le comte de Brandt. Quoique mécontent de moi, il me donna, dans cette première entrevue, plus de détails que je n'en aurais voulu savoir. Il me confia le misérable état mental du roi ; le besoin qu'il avait, plus que jamais, d'une compagnie assidue, et l'honneur qu'il me destinait de le remplacer dans cette

— 2o0 — fonction. Il avait eu là-dessus, me dit-il, quelques débats avec le comte Struensée, qui m'avait destiné aux affaires ; mais il fallait du moins que je lui promisse absolument d'aller tous les jours promener en carrosse avec le roi. J'y consentis pour le moment, à condition qu'il en serait aussi. Nous nous séparâmes fort peu satisfaits l'un de l'autre; lui, de ce que je ne lui témoignais ni égards pour ses nouvelles dignités, ni reconnaissance de mon rappel, ni dévouement pour l'avenir; moi, de ce qu'il m'avait pris pour dupe, et que, m'ayant fait rappeler sous les espérances les plus flatteuses, il m'avait attiré dans un piège, me destinant au plus triste des emplois, celui de gardien d'un fou. Les courtisans ont peine à se persuader qu'on puisse être mieux ailleurs qu'à la cour, et que ce ne soit pas le suprême bien d'y revenir. Cependant le comte de Brandt connaissait mieux que personne les épines de l'emploi qu'il voulait me remettre. Il y avait longtemps que le roi et lui étaient ennuyés l'un de l'autre; qu'ils avaient eu des altercations, et s'impatientaient tous deux d'être ensemble si souvent. Struensée sentait la nécessité de les séparer, et il avait donné au roi le choix entre deux ou trois personnes pour remplir ces heures. J'avais été préféré : c'était là tout le secret de mon rappel. Avant d'être admis à la familiarité, je fus présenté à Leurs Majestés dans le cercle par le maréchal de la cour et invité

à dîner à leur table. La réception fut flatteuse. La reine me parla obligeamment ; le roi m'adressa quelques propos d'usage, sans que rien marquât l'aliénation de son esprit. Après le dîner, le gentilhomme de service m'introduisit auprès du roi en audience privée. Le roi me parla de ma disgrâce pour la rejeter sur le comte de Holck. Il ajouta que je l'avais fatigué, en le sollicitant de gagner l'amour de ses sujets ; que, dans ce temps-là il ne voulait pas être aimé, etc. A cela près, rien dans sa conversation ne sentait la démence, et il ne paraissait point qu'on lui eût fait la leçon sur ce qu'il devait me dire. Ce détail prouve combien le bruit public faisait tort aux favoris : on croyait généralement que le roi était circonvenu, et que nul ne parvenait jusqu'à lui sans avoir été préparé, et avoir pris des engagements sur ce qu'il devait dire ou taire.

Les gentilshommes de la chambre étaient nombreux, et il dépendait d'eux de demander à faire leur service : Comment se serait-on assuré de tous? J'arrivais du bout de l'Europe; on m'admit au tête-à-tête sans la moindre précaution, et jamais les favoris n'ont entrepris de m'astreindre à quoi que ce fût. La seule garantie de leur sécurité était l'indiscrétion du roi, qui savait moins que jamais garder un secret, et chez qui le goût des caquets avait gagné à mesure que sa tête s'affaiblissait ; en sorte qu'il n'aurait point eu de plus

grand plaisir que de leur rapporter et même d'envenimer les discours qu'on aurait tenus contre eux. Ou ceux qui l'approchaient ont été fort circonspects ou les favoris ont été fort généreux, car ils n'ont disgracié personne, que je sache, pour avoir essayé d'indisposer le roi contre eux. On avait fait grand bruit de la rigueur exercée contre Warnstaedt, favori qui avait supplanté Holck; voici ce que m'en écrivait le comte de Bernstorff, le 16 mars, quelques mois avant mon retour :

« L'hiver s'est écoulé sans que les maux du Dane- « mark aient diminué ; ils paraissent au contraire s'être ic aggravés. Je ne vous en ferai pas le tableau ; je sens « qu'il me convient moins qu'à un autre d'en parler, « parce qu'on ne me croira pas impartial, et que je ne « prétends pas être indifférent aux malheurs d'un « prince et d'un pays qui m'ont été et me seront tou- « jours si chers. D'autres vous instruiront de ce que « je voudrais pouvoir vous cacher ^ L'homme qui est « au pouvoir et ceux auxquels il permet d'avoir part « à la faveur, en qualité de ses subalternes et de ses « conseillers, ont cependant quelques embarras, qui « menaceraient toute fortune moins solidement établie « que la leur ne l'est, selon leur opinion, mais qui ne

* L'intrisrue de la reine.

« les inquiètent pas. Ils se croient sûrs de la durée de « leur puissance, tandis qu'ils ne s'éloignent pas un a instant des bords du précipice. Peut-être sera-ce leur « sort de se maintenir. La terreur, la violence, la ven- « geance inexorable les secondent; tout ce qui les « croise est détruit. Ces moyens, nouveaux dans un « pays où l'on avait cherché à tempérer le pouvoir ab- « solu en l'exerçant avec douceur, et où, par un rai- « sonnement réfléchi, on avait mieux aimé pécher par <i trop d'indulgence que par trop de sévérité, peuvent « les soutenir ; mais supprinierontrils toujours le génie « du maître et de la nation, et les effets de ces mêmes « passions vives et impétueuses? Les hommes l'igno- « rent, mais ils le verront.

« Il y a eu des changements parmi messieurs les « sous-favoris. De Warnstaedt, que vous n'avez pas « connu, mais que vous avez pu voir et entendre « nommer, le seul de tous ces messieurs que le roi « aimât ; qu'il avait fait son chambellan et son premier « écuyer, a été nommé, en vertu d'un ordre écrit et « signé de la main de Sa Majesté, le dernier des sous- « lieutenants de cavalerie, avec ordre de quitter la « cour sur-le-champ. Personne n'est encore informé « des causes de cette disgrâce, dont il ne se doutait pas « lui-même, et qui a été adoucie, quelques jours après, « par une pension de mille écus. »

Etant ainsi prévenu, quelle fut ma surprise lorsque je vis entrer dans ma chambre, au château de Hirschholm ce même Warnstaedt. Je ne l'avais vu que page et j'avais oublié sa figure. « Vous ne me connaissez pas, dit-il ; moi je vous connais, et je viens vous ^témoigner l'estime que m'ont inspirée pour vous les discours que vous avez tenus au roi, et qu'il m'a répétés après votre départ. » Ce début nous eut bientôt liés. Il m'assura qu'il n'avait nullement à se plaindre des favoris. Il fut invité pendant toute la saison, jusqu'à la catastrophe, à toutes les petites fêtes de la cour. Le roi l'y rencontrait toujours et ne lui témoignait ni attachement ni aversion. J'appris ensuite que le roi s'était dégoûté de ce favori, comme de tant d'autres, et que Struenséee avait combattu ses sollicitations pendant trois semaines avant d'aider à l'éloigner.

Le vide que ce Warnstaedt avait laissé dans l'intime familiarité n'était pas tout à fait rempli par le jeune Schack, page de la chambre et par conséquent favori désigné '. C'était un surcroit dans les embarras du comte de Brandt et une raison de plus de s'en décharger sur moi.

Nous fîmes, dès le lendemain de mon début, la pro-

1 II est devenu en peu d'années maréchal de la cour, et il a été disgracié en 1784 par le prince royal, lorsqu'il a pris les rênes du gouvernement. Ce Schack maltraitait le roi : le jeune prince le lui a reproché, mais en lui pardonnant, et en lui assurant une subsistance en province.

menade convenue avecBrandt. Je voudrais pouvoir dire comme il s'applaudissait d'avoir fait établir, avec toutes les recherches de l'épicuréisme, la bonne berline oià nous étions ; comme il s'y pavanait dans le fond ; comme l'un de ses coudes l'annonçait aux passants tandis que l'autre effaçait le roi; comme celui-ci était enfoncé dans son coin, l'air contraint et souffrant; et comme il parut soulagé quand nous rentrâmes. Il m'inspira la plus grande pitié, et j'acceptai dès ce moment la proposition que me fit le comte de Brandt, favori apparent, et si cordialement détesté, d'être désormais laissé seul avec le roi dans ses promenades.

Je restai tête à tète, dans l'appartement, avec ce malheureux prince. Sa folie, qu'il déguisait à quelques personnes, et dont les médecins qui le voyaient chaque jour n'avaient aperçu jusqu'alors aucun indice, commença dès l'instant même à se manifester. « Vous êtes Brandt, » me dit-il ; puis, se livrant à un babil rapide et sans suite, il y mêla quelques vers de Zaïre, que j'avais jouée avec lui quatre ans auparavant. Il me dit ensuite : « Vous êtes Denize ; vous êtes i.atour, » deux comédiens français, qui avaient été à son service : enfin il me parla comme étant moi-même.

Ces extravagances, ou un silence profond, ou des questions sur ce qui « avance, » sur les signes d'un changement qui allait s'opérer incessamment dans sa

personne, ou des mots entrecoupés, prononcés entre ses dents, remplirent plus des trois quarts de nos têteà-tête, pendant près de quatre mois, que je fus presque tous les jours seul avec lui, soit dans l'appartement, soit dans une voiture de poste à l'anglaise, n'ayant poursuite que le postillon et un domestique à cheval. Quelquefois l'orgueil exaltait sa tête; il avait été accueilli comme un dieu par la nation anglaise; les autres rois étaient éclipsés; c'était à force d'esprit que la tête lui tournait. D'autres fois l'abattement dominait. Après tout ce qu'il avait fait, après avoir tout bravé (car c'était le mérite qu'il avait recherché), il n'était pourtant que le petit homme (der kleine Mann), c'est-à-dire l'homme faible et dépendant. Il parlait souvent de tuer, et me demandait s'il pourrait, au moins une fois, le faire impunément et sans scandale ; ou si, l'ayant fait, il serait malheureux sans ressource. D'autres fois, il feignait d'en vouloir à sa propre vie. « Me noierai-je? disait-il, me jetterai-je par la fenêtre « ou dois-je me casser la tête contre les murs? » Son but était de me mettre en souci, tellement qu'en lui laissant le choix je faisais cesser plus promptement cette lubie. Cependant il est vrai qu'il désirait souvent la mort, mais il la craignait en même temps. L'un de nos exercices était de nous promener dans un esquif à deux rames sur un petit lac qui baignait le pied du

château, et il me disait souvent, avec l'air du monde le plus malheureux : « Je voudrais me jeter dans ce « lac et qu'on m'en retirât aussitôt. » Son imagination ne trouvait de refuge que dans l'état d'apathie, des « comme ça, des Blutrsecher » qu'il avait imaginé depuis longtemps, et qui était le terme de ses espérances et de ses désirs. Il y avait dans son délire trois nuances marquées, qu'il désignait lui-même par trois expressions allemandes. (Il me parlait allemand le plus souvent. C'était alors la langue de la cour, au lieu qu'autrefois il se piquait de parler à chacun en sa langue, et ne m'adressait guère la parole qu'en français, rarement en danois, jamais en allemand). Suivant donc le degré de son trouble, il disait souvent en finissant, et avec un gémissement : « Ich bin confus » (j'ai l'esprit embrouillé), ou bien : «Es rappeltbei mir » (il se fait du bruit dans ma tête), ou enfin : « Eristganz « ûbergeschnappt » (je suis tout à fait égaré). Souvent un de ces discours embrouillés et murmurés entre les dénis finissait par ces mots : « Je n'y puis plus « tenir. »

11 était donc très malheureux et je ne l'étais guère moins. Cependant j'étais retenu par l'habitude qui m'avait attaché à lui, et je dois ajouter aussi par la pensée que peut-être j'adoucissais sa situation et que j'avais la confiance du peuple. Souvent, lorsque je montais dans

la voiture du roi, j'entendais dire dans la foule : « Au « moins avec celui-là il est en sûreté ; au moins celui- « là ne le maltraite pas, » D'ailleurs je nourrissais l'espérance d'apaiser quelquefois les plaintes dont j'étais étourdi, et de faire servir au bien l'accès que j'avais sans cesse auprès du ministre.

J'ai déjà dit que le roi n'était arrivé que par degrés à un état si déplorable, et je ne doute pas qu'un an auparavant il ne pût suivre une idée, l'écrire, du moins la copier et mettre quelque intérêt à ses dépêches.

De Berger, un de ses médecins, que son attachement connu pour l'ancien ministre avait fait éloigner de la cour depuis quelques mois, me disait avec humeur : « 11 faut être fou soi-même pour dire que le roi l'est. » Un accoucheur, nommé Berger tout court, que Struensée avait attaché à la cour, comme médecin ordinaire, n'avait jamais eu occasion d'observer le dérangement des facultés du roi ; mais, étant soigneusement averti des symptômes, il n'ignorait pas qu'ils s'étaient beaucoup aggravés depuis une chute que le roi avait faite au mois de février, qu'elle fût la cause ou l'effet du mal. Il savait de plus que le malade aggravait son état par une funeste habitude. Il le traitait par le quinquina et les bains froids ; voilà tous les poisons et les breuvages qu'il lui a fait prendre. Depuis que j'avais la charge de faire compagnie au malheu-

reux prince, il me faisait appeler tous les matins, hormis les jours de chasse. Je passais d'ordinaire une heure ou deux avec lui avant ou après nos promenades, et, comme j'avais été son lecteur, il me mettait quelquefois un livre à la main, non pour écouter ce que je lisais, mais pour se livrer à ses tristes rêveries et se parler à lui-même à demi- voix. Le premier livre que je trouvai chez lui était un dictionnaire des hommes illustres, marqué à l'histoire de Rizzio, amant de Marie Stuart, assassiné par Darnley, son mari. Etait-ce un hasard? était-ce une ruse de quelque domestique? Elle aurait manqué le but; le roi n'écoutait jamais. Dans un meilleur temps, je lui avais lu dix fois de suite, à son coucher, le même passage de Tacite que je souhaitais qu'il remarquât, sans venir à bout de fixer son attention. D'ailleurs, il était fort éloigné de toute jalousie. Il m'a parlé deux fois de ce qui en aurait fait naître chez tout autre mari. Une fois il me dit que Struensée était le sigisbée de la reine. Une autre fois il me demanda si je croyais que le roi de Prusse couchât avec la reine Mathilde. « Eh! qui donc est le roi de Prusse? lui dis-je. — C'est Struensée. » Cette manière de le désigner me fit comprendre combien le favori lui imposait. Du reste il n'avait mis à cette question ni passion ni importance.

Lorsqu'on n'allait pas à la chasse, on se rassemblait,

— 2(50 — pour déjeuner, entre onze heures et midi. Le roi, la reine, les comtes de Struensée et de Brandt, avec quelques-uns de leurs favoris et favorites, s'y trouvaient toujours; et lorsque l'état de l'atmosphère le permettait, le repas était suivi d'une promenade où Struensée donnait le bras à la reine, le roi à la seule des filles d'honneur qui fût admise à cette familiarité, chacun des autres hommes à quelque femme de la suite ; et ce n'était point le hasard qui présidait à leur choix. De temps en temps c'était le dîner qui réunissait la même société dans quelque maison de plaisance plus ou moins éloignée. L'étiquette était bannie de ces rendez-vous; le service était fait par les pages de la nouvelle création. Ils entraient seulement à la sonnette, et sortaient après avoir fait ce qu'on voulait d'eux. Dans ces courses la reine arrivait et repartait dans un même carrosse avec le roi et Struensée. Elle se plaçait entre eux à table; et, si le roi s'impatientait, je partais avec lui. La reine le remplaçait par quelque femme, qui devait sauver le têteà-tête ; mais quelle femme ! On vit même la reine revenir seule de nuit avec le comte. Cette princesse qui, en arrivant d'Angleterre, était extrêmement affable et ingénieuse à trouver les occasions de dire à tout le monde des choses agréables, ne parlait plus avec intétérêt qu'au seul homme qu'elle avait choisi. Si, avant

ou après le repas, elle adressait la parole à qui que ce fût, homme ou femme, son amant était aux écoutes. A cela près, il ne régnait point dans cette société le ton d'indécence que le public supposait ; mais on y sentait je ne sais quoi de bourgeois et d'ignoble. Nous avions tous l'air de domestiques d'une bonne maison, qui se seraient mis à table en l'absence des maîtres. Un nouveau venu ne pouvait qu'être frappé de cette couleur de sigisbéisme, de ce ton familier; enfin de voir une cour où il n'y avait point de grands seigneurs et à peine quelques gentilshommes. Je ne le fus pas moins de n'entendre jamais parler de la reine douairière ni de son fils, qui vivaient à deux milles d'Allemagne *, de Hirschholm, au château de Friedensbourg. Comme j'avais été un des précepteurs du prince Frédéric, je devais na4;urellement aller leur faire ma cour. Je dépendais pour cela des visirs de Hirschholm, car je n'avais amené ni chevaux ni voiture. Le comte de Brandt, à qui je m'adressai, se moqua de mon empressement. Il me fallut donc profiter d'un jour de chasse, emprunter à la sourdine une voiture à l'écuyer et louer des chevaux de paysan. En arrivant à Friedensbourg, je fus reçu des officiers, grands et petits, comme si j'étais venu d'un séjour pestiféré. Le prince, mon ancien

1 Environ 15 kilomètres.

disciple, se refusa à me parler de ses occupations ou de ses plaisirs. Il m'entretint de la saison qui commençait d'être froide, et ne me témoigna rien ni sur une absence de quatre ans ni sur mon retour. Sa mère, au contraire, avec qui je n'avais jamais eu d'entretien suivi, me parla avec une noble franchise des sujets de plainte qu'elle avait contre la nouvelle cour. On paraissait affecter d'éloigner le prince du roi son frère ; on ne pensait ni à lui faire un apanage, quoiqu'il fût temps de le pourvoir, ni à l'initier aux affaires de l'Etat, etc. Au sortir de son audience, sa petite cour avait déjà avec moi un autre ton ; elle me traita avec une sorte d'empressements. Je résolus de faire ce qui dépendrait de moi pour contenter la reine Julie (mère du roi;, en essayant de diriger du côté de Friedensbourg quelques-unes des promenades du roi. Il me fut impossible de l'y résoudre. La froideur venait donc originairement de lui. C'était lui aussi qui avait voulu qu'au spectacle, à Copenhague, on ne plaçât plus son frère dans sa loge. On lui en avait assigné une autre, où il était à part avec sa suite. Cette séparation était au fond plus honorable pour lui. On eut la sottise d'en faire un crime au comte de Brandt, comme si une pareille séparation avait pu se faire sans le consentement du roi. On s'en prenait aussi au comte de Brandt de ce qu'il n'invitait point le prince aux spectacles parti-

culiers et aux petits bals qui remplissaient une partie des soirées de Hirschholm. C'était plutôt le fait de Struensée. Il avait vu à Londres et à Berlin les princes faire leur cour au roi, et se mêler dans les antichambres avec les principaux de l'Etat. A son retour, il fut choqué de l'ancien usage de Danemark, où les courtisans ne se rendaient dans l'antichambre du roi qu'après avoir fait une tournée chez les princes et les princesses de la famille royale, qui se trouvaient ainsi sur une même ligne avec le souverain. Il avait été résolu, en conséquence, de faire subir au prince Frédéric des mortifications, jusqu'à ce qu'il eût appris son devoir. Etait-ce le moment de changer l'étiquette delà cour? Etait-ce à Struensée de le tenter? Devait-il rappeler aux princes une soumission extérieure que lui, homme nouveau, observait si peu? N'aurait-il pas eu le plus grand intérêt à se concilier la famille royale? Il fallut une impulsion étrangère pour que la reine douairière et son fils fussent invités de loin en loin à dîner à Hirschholm. Quand ils vinrent, on les fit attendre sans leur tenir compagnie, et l'accueil glacial qu'ils reçurent ne leur permit pas de douter que leur présence était importune. Ils ne s'en prirent point au roi, et ne rejetèrent ces dédains ni sur ses caprices ni sur son indolence apathique, qu'ils connaissaient cependant en partie ; ils s'en prirent à la jeune reine et à ses

adhérents. Ainsi les sujets graves et les sujets frivoles se réunissaient pour fomenter la mésintelligence dans la famille royale. Or, entre parents, les griefs les plus légers ne sont pas toujours ceux qui ulcèrent le moins. Des plaintes sérieuses retentissaient à la cour de la reine douairière, à la ville et dans les provinces, au sujet de l'éducation du prince royal, ou plutôt parce que son éducation n'était pas encore commencée. Il est, disait-on, abandonné, dans les jardins de Hirschholm, à l'inclémence des saisons et à sa propre imprudence, n'ayant d'autre compagnie que celle de deux enfants du plus bas étage, qu'on lui a donné pour camarades. Ou veut perpétuer son enfance et le rendre inepte; peut-être même espère-t-on se défaire de lui, car son éducation physique est si dure qu'elle expose sa vie. Les plus raisonnables et les chauds patriotes disaient avec amertume qu'une éducation tardive était une faute insigne, à l'égard d'un enfant dont la majorité commençait à treize ans ; comme si le progrès naturel d'un enfant pouvait être accéléré selon la mesure des institutions humaines ! Mon respectable ami Carsten (qui fut depuis ministre au département des provinces allemandes jusqu'en 1784) me disait avec une profonde douleur : « J'imagine à peu près votre position. Vous ne pouvez arrêter le torrent de nos calamités; les bons temps de cette monarchie sont

passés ; ils ne pouvaient durer toujours ; mais tâchez du moins qu'on ne perpétue pas nos malheurs; employez tout votre crédit pour que l'éducation du prince royal nous prépare de meilleurs jours. Je ne les verrai pas sans doute, mais je les espère pour ma patrie. »

Telle était la prévention universelle et le langage des hommes les plys modérés. A la cour, au contraire, on était si content de la méthode qu'on suivait, que la reine et Struensée faisaient actuellement dessiner sous leurs yeux les occupations enfantines de leur jeune Emile, pour les graver et les publier. On l'aurait vu entrant dans un bain froid, jouant au ballon, maniant sa petite bêche ou son râteau. Ils croyaient que l'univers entier applaudirait à cet exemple inouï d'une éducation vraiment royale.

La reine pouvait se tromper sur l'éducation de son fils, parce qu'elle était conduite par un homme à systèmes, mais elle était très bonne mère, aussi occupée de ses enfants que son état le lui permettait. Lorsqu'au jour fixé pour les dîners de campagne, dont j'ai parlé, le mauvais temps retenait à Hirschholm la troupe dorée, la reine ne manquait pas de paraître, après le fruit, portant sa fille sur un de ses bras, et conduisant son fils de l'autre main et les deux petits camarades, pendus à son vêtement. Elle semblait faire ostentation de sa famille naturelle et adoptive, et jouir avec dé-

lices du bonheur d'être mère. Le prince n'était ni timide, ni indocile, ni pleureur; mais son instruction était fort retardée. A l'âge de près de quatre ans, il ne savait encore aucune langue ; il s'était formé un jargon du danois et de l'allemand, qu'il avait pris pêle-mêle de ses deux camarades. Son appartement avait une porte sur un petit enclos, ménagé dans le jardin pour son usage. Ce fut donc par l'effet du hasard qu'on le trouva un jour égaré dans le grand jardin au bord d'un étang. A l'extrémité de ce petit parc se trouvait un abri pour les moments de pluie. Là le prince était en liberté et dans une parfaite égalité avec ses deux camarades. Si la température avait été moins humide; si le jeune prince avait été assez fortement constitué pour résister à ces épreuves ; si une inspection intelligente et presque imperceptible, mais continuelle, avait tourné au profit du développement de sa raison les amusements qu'on lui procurait, cette éducation aurait mieux valu que celle de tous ses ancêtres.

L'inspection manquait par l'effet de la jalousie de Struensée, qui jugeait mal administré tout ce qui passait en d'autres mains que les siennes, et qui s'était réservé cette inspection, comme toutes les autres, sans réfléchir qu'il avait déjà beaucoup plus d'ouvrage qu'il n'en fallait pour remplir sa journée.

Je désirais voir cet intérieur de plus près, et j'obtins un jour du médecin-accoucheur Berger, qu'il me mènerait avec lui dans la chambre de bain, au moment où les enfants y viendraient. On leur avait arrangé de petits cuviers, avec des gradins en dedans et en dehors, afin qu'ils pussent entrer et sortir sans se cours. Le prince se déshabilla lui-même, et s'avançait vers son cuvier d'un air si malheureux, que je sollicitai une dispense pour ce jour-là. Il avait les pieds enflés d'engelures. Je fis convenir le médecin que c'était trop de rigueur de le tenir nu-pieds dans la saison où l'on était, sur quoi l'on m'accorda des bas de fil au mois de novembre.

Dans la suite, Struensée, au bout de trois mois de prison, et après beaucoup d'interrogatoires et de reproches, persistait encore à justifier sa méthode. Voici comme il en parla à ses juges dans son apologie : on verra du moins qu'il n'avait pas d'intentions sinistres.

« J'ai trouvé dans l'esprit du roi les principes d'après « lesquels cette éducation a été dirigée. La reine l'a « désirée et conduite elle-même. J'assure avec con- « fiance que je l'ai crue avantageuse. Avant qu'on l'en- « treprît, le prince avait une constitution faible, de la « disposition à se nouer, beaucoup d'opiniâtreté; il « pleurait et criait souvent, ne voulait point marcher,

« mais être porté toujours dans les bras; il s'attachait « à quelques personnes de préférence, ne voulait point « jouer seul; il fallait l'amuser en frappant, chantant « et dansant autour de lui; on lui inspirait de la a crainte pour sa mère, en lui disant que s'il n'était « pas sage, la reine allait venir. Voici les moyens « qu'on a employés pour y remédier. On ne donna « plus à Son Altesse royale que des aliments simples, « des fruits, du pain, de l'eau, du riz, du lait, etc., en « dernier lieu, des pommes de terre : tout cela froid. « On la baigna au commencement, trois fois par se- « maine dans l'eau froide, et, vers la fin, elle entrait « elle-même dans le bain. Pendant les deux derniers « hivers, elle avait habité un appartement froid, toutes « les fois qu'elle n'était pas chez la reine. Elle était « vêtue légèrement, et la plus grande partie de l'hiver « dernier, sans souliers ni bas. On lui permettait de « faire tout ce qu'elle pouvait exécuter par ses propres « forces. Lorsqu'elle criait et demandait opiniâtrement « quelque chose qui ne lui était pas nécessaire, on ne « le lui donnait pas, mais on ne joignait au refus ni « menaces ni punitions, mais aussi ni consolations ni « caresses. Le prince tombait-il, on le laissait se re- « lever, sans témoigner le moindre effroi et sans rien « dire à ce sujet. Il jouait avec ses camarades, sans « jouir d'aucune distinction; ces enfants se servaient

« réciproquement pour s'iiabiller ou à table. Ils bri- « saient à leur gré ce qu'ils rencontraient et mar- « chaient à quatre s'ils le voulaient. Seulement on « avait soin d'écarter ce qui aurait pu les blesser. Ils « restaient seuls ensemble, et souvent dans l'obs- « curité. S'ils se faisaient quelque mal, on ne les plai- « gnait point; s'ils se disputaient, on leur laissait le « soin de la réconciliation. Il était défendu aux dote mestiques de leur parler, et de jouer avec eux. On « se proposait dé commencer l'éducation du prince « dans sa sixième ou septième année. Jusque-là on « avait cru devoir laisser à sa propre expérience le « soin de développer ses idées et d'exercer ses face cultes. La conséquence a été que ce prince est aussi « fort qu'on puisse l'attendre de son âge et de son tem- « pérament. Hormis de légers accidents, il n'a point « été malade depuis qu'on a changé de méthode*; il « a supporté très facilement l'inoculation ; il connaît « l'usage de ses organes dans la mesure de son âge ; « il sait s'habiller et se déshabiller, monter et des-

> Les médecins, ? qui fut ensuite confié le soin de la santé du prince, m'ont assuré au contraire que ce régime l'avait affaibli, et je ne puis douter de leur honnêteté et de leurs lumières. On pourrait croire que le ministre avait puisé son système mal digéré dans l'Emile de Rousseau, qui avance entre autres paradoxes, que la chaleur tue les enfants, tandis qu'on sait, par exemple, que les enfants qui commencent à marcher en automne perdent souvent cette faculté pendant l'hiver, pour ne la recouvrer qu'au printemps.

« cendre l'escalier, et se préserver de ce qui pourrait « lui nuire; il n'est ni timide, ni opiniâtre, ni enfant <f gâté. Si on ne demande pas les lumières de l'esprit « et la politesse de convention, on le trouvera aussi « avancé qu'aucun autre enfant de quatre à cinq ans.

« S'il est utile que la première éducation d'un prince « soit semblable à celle du commun des hommes; « qu'il acquière la vigueur qu'une éducation efféminée V ne donna jamais; qu'il s'accoutume à ne pas dépendre « d' autrui pour les plus petits services; s'il ne faut « pas lui faire trop tôt connaître les distinctions exté- « rieures attachées à son rang, afin qu'elles ne lui « soient pas à charge, et qu'elles ne lui inspirent pas « une vanité qui se réprime ensuite difTicilement par « des discours moraux ; si enfin la meilleure éduca- « tion est celle qui se rapproche le plus de la nature; « je crois qu'il y aura peu de chose à reprendre dans « celle du prince royal, et que du moins on ne la trou- « vera pas extravagante.

« Toutes les punitions qu'on lui infligeait ont con- « sisté à le priver d'un déjeuner ou à le laisser seul « passagèrement. »

Après l'intérieur du palais, le premier objet d'intérêt pour moi était l'affranchissement des paysans. Je savais, par Hoier, que le corps qui s'en occupait était réduit à sa première forme; qu'au lieu d'un dépar-

tement inactif, présidé par un seigneur qui en traversait les opérations, ce n'était plus qu'une commission composée de gens qui, par système ou par humanité, travaillaient sincèrement -à soulager la misère du laboureur et à favoriser l'agriculture. M. Oeder, l'un d'entre eiL\, avait été chargé de minuter un édit, destiné à régler et à limiter les corvées. Son travail, après avoir reçu l'approbation de ses collègues et de la chancellerie, avait été adopté comme loi. Cette loi était fondée sur l'équité, mais, comme on était descendu à trop de détails, on avait aussi provoqué des contestations entre le seigneur et son emphytéote. Les changements qui s'opéraient sans cesse et la mauvaise opinion qu'on avait du gouvernement faisant croire à toutes sortes d'innovations futures, les seigneurs de terres s'imaginaient qu'il voulait leur nuire. Le bruit qu'ils en faisaient eux-mêmes persuada aux paysans que l'intention du roi était d'abolir toute corvée. Dans le Jutland quelques-uns les refusèrent, et il fallut envoyer des troupes pour les forcer à un travail bien juste, puisqu'ils l'avaient promis par le contrat même de leur établissement. Un gentilhomme jutlandais, M. de Lutikau, désespéré des obstacles qu'il rencontrait dans son exploitation et de ceux qu'il prévoyait dans la suite, présenta requête au roi pour obtenir la faculté de vendre deux terres par voie de loterie, à

un écu et un écu et demi le billet, beaucoup au dessous de leur valeur, et sans parler des droits sur les paysans, qu'il supposait nuls. En m' écrivant, quoiqu'il me fût inconnu, pour solliciter mon appui en faveur de sa demande, il me disait que de cette manière, le roi pourrait, selon Tintention qu'il manifestait, soulager le paysan de la corvée, sans ruiner personne. Cette lettre me rappela que, déjà en 1767, le bruit s'était répandu parmi les gentilshommes, que le roi voulait supprimer les corvées sans dédommagement, et chez les paysans, qu'elles seraient évaluées à un taux ruineux pour eux. Tant il est vrai que, dans les réformes de ce genre, le gouvernement doit toujours faire précéder ou du moins accompagner ses opérations d'instructions parfaitement claires.

Les préventions défavorables se portaient toutes maintenant sur Struensée. Des propriétaires de domaines très considérables me dirent, qu'ayant lu mon mémoire de 1767, ils me rendaient la justice de reconnaître que mes plans n'étaient nullement dirigés contre leurs intérêts. Ceux de la province de Fionie se concertèrent pour dresser là-dessus un écrit et un projet. Deux d'entre eux vinrent à Copenhague pour en conférer avec moi; mais, apprenant que j'étais à la cour, ils craignirent que les malignes influences de ce séjour ne m'eussent déjà saisi et s'en retournèrent

sans me voir, laissant toutefois un mémoire entre les mains d'un parent, qui devait me le communiquer. Leur projet n'était pas acceptable, et c'était même un piège tendu au gouvernement. Cependant ils partaient d'un principe qu'on pouvait admettre, et qui aurait pu servir de base pour négocier avec eux, savoir que la terre leur appartenait, et que le paysan ne relevait que du roi.

Struensée, sans rien savoir de ces démarches, souhaita que j'eusse une conférence avec son frère. Je le trouvai très instruit et très raisonnable, et beaucoup plus homme d'état que le ministre du cabinet. Il apprenait la langue du pays, il écoutait, il aimait à connaître ; il voulait fonder la richesse nationale, en Danemark, sur l'agriculture, et en Norvège sur la pêche, les forêts et les mines. S'il s'était moins livré aux dissipations et aux galanteries de la cour, il aurait pu servir fort utilement. Il me laissa une liasse de matériaux à examiner, en me priant de dresser un plan propre à lever les obstacles qui s'opposaient aux progrès de l'agriculture en Danemark. Comme mon premier point aurait été de former de nouveau un conseil, le second, de renvoyer le ministre du cabinet, le troisième de ne rien entreprendre de hardi sous un prince insensé, et tant que la nation serait mécontente et prévenue défavorablement au point où elle l'était, je

serrai soigneusement le dossier, et je n'y ai touché que pour le renvoyer au cabinet après la catastrophe.

Bien m'en a pris sans doute, car il Aànt un moment où un projet quelconque aurait été transformé en crime d'Etat, et où l'on ne demandait pas mieux que de m'en imputer quelqu'un.

Je fis dire à l'un des deux gentilshommes de Fionie que je connaissais, M. de Laën, et dont le beau--père, M. de Walmoeden, m'avait remis le mémoire, que j'admettais tous les principes de la noblesse de Fionie, mais qu'il fallait renvoyer cette discussion à des temps plus heureux.

En effet sous une administration détestée rien ne réussit. Les subalternes n'obéissent pas exactement; ceux avec qui l'on traite croient qu'on les trompe; tout le monde se plaît à exagérer les difficultés, à multiplier les obstacles. Les projets les mieux conçus excitant les murmures, et ne se montrant que par les inconvénients, tombent du premier coup et pour longtemps. Les successeurs se plaisent à renverser l'édifice commencé, et à n'en laisser paraître que les défauts. Si, dans la suite, quelqu'un vient à reproduire les mêmes projets, on lui allègue les tentatives qui ont échoué et la nécessité où l'on s'est trouvé de revenir aux anciennes institutions.

Le caractère du ministre était d'ailleurs incompa-

tible avec les méthodes qu'il aurait fallu suivre, ou du moins avec celles que j'aurais proposées. Il ne connaissait qu'un des ressorts du gouvernement : ordonner et se faire obéir. Or, dans l'affaire de l'affranchissement, j'avais toujours cru qu'il était besoin d'adresse, de persuasion, d'exemples et de récompenses : mais ces moyens n'étaient ni du goût de Struensée, ni en son pouvoir. Leur action est lente, et son humeur despotique l'empêchait de comprendre que cette même action est sûre. Ces moyens supposaient de longues et fréquentes conférences, et il ne voyait que les personnes qu'il lui fallait nécessairement entretenir. Il avait même pour maxime d'éloigner de lui tous ceux qui s'ingéraient à lui parler d'un autre objet que de celui où il les avait circonscrits. Or, un ministre habile reçoit souvent d'une conversation incidente et fortuite des traits de lumière qui éclairent les combinaisons les plus savantes. Son grand art est de tirer de chaque individu tout ce qu'il sait et de l'employer de manière à mettre en œuvre la capacité qu'il a reconnue chez lui.

PERSÉCUTION AU SUJET DE l'eXPÉDITION CONTRE ALGER.

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