‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 11 sur 42 · LEUR EFFET SUR LA COUR. CARACTÈRE DU COMTE DE · texte numérisé non relu

LEUR EFFET SUR LA COUR. CARACTÈRE DU COMTE DE

BRANDT. SCÈNE QU'iL EUT AVEC LE ROI.

Quoique Struensée se défiât toujours de ceux qui tentaient ouvertement de le gouverner, il cédait souvent à l'effet d'une idée jetée au hasard, qui germait ensuite dans sa tête, et dont il adoptait les fruits comme étant de son propre fonds. C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner, sans s'en apercevoir, à servir la vengeance du comte de Rantzau et de M. de Gaeh- 1er, ennemis l'un de l'autre, mais réunis, pour le moment, par le désir d'éloigner le comte de BernstorfF, et de consommer sa ruine, en le privant de sa pension, et même en lui suscitant un procès criminel. Car Rantzau avait déclaré depuis longtemps qu'il lui fal lait du sang pour assouvir sa vengeance. Il avait donc

eu l'adresse de persuader au ministre du cabinet qu'en approfondissant l'afiFaire d'Alger, on découvrirait des mystères aussi odieux qu'importants sur l'ancienne administration et sur l'état de la marine. Rantzau et Gaehler ne voulurent s'en fier qu'à eux-mêmes, et quoiqu'ils fussent officiers de l'armée de terre, ils se firent nommer commissaires pour cette recherche. L'une de leurs opérations fut de dresser, en dix-sept questions, un interrogatoire par écrit, qu'ils envoyèrent au ministre disgracié, avec sommation d'y répondre.

J'ai su qu'il avait fait à ces questions deux sortes de réponses, les unes catégoriques et précises, qu'il jugeait suffisantes pour se disculper, sans éclairer les commissaires sur le fond de l'entreprise; les autres réservées pour lui, ses amis et la postérité, oii il explique tout ce qui est relatif à cette affaire d'Alger.

Dans une de mes premières entrevues avec le ministre du cabinet, je fis tomber la conversation sur cette enquête extraordinaire, ^c Je vous en ferai juge, me dit-il, et vous verrez si l'on peut faire des fautes plus criantes et plus scandaleuses. » Il me remit en effet tout le portefeuille de la commission; je retournai chez lui après l'avoir lu, et lui assurai que je n'avais pas trouvé qu'il fût rien allégué contre l'ancien ministre qui prouvât une prévarication ou même une

faute grave contre la prudence ; que môme, si l'on pouvait lui en reprocher, ce serait un acte bien odieux de punir deux fois le même serviteur pour un même objet; qu'en le congédiant au mois d'octobre précédent, le roi avait pu et dû savoir tout ce qui concernait l'expédition d'Alger ; elle avait été résolue dans le conseil en présence du roi ; c'était là qu'on en avait réglé l'époque et la forme ; le ministre avait moins compté, pour réussir, sur la force que sur les présents que le chef de l'armement était autorisé à faire; les intrigues des autres nations européennes avaient empêché que le dey n'entrât en négociations. « Un ministre, ajoutai-je, ne doit pas être jugé sur un seul moment de sa gestion. M. de Bernstorff a été employé pendant quarante ans ; or, sans parler des opérations sur lesquelles les avis peuvent être partagés, c'est lui qui a procuré au Danemark le bailliage de Steinhorst ^, la succession de Plaen, la coadjutorerie de Lubeck pour le prince Frédéric; c'est lui qui a conduit l'importante négociation de Russie aussi loin qu'elle pouvait aller pendant la minorité du grand-duc. L'Europe entière a la plus haute opinion de cet ancien ministre, en sorte que la réputation du gouvernement est intéressée à ne

* Dans la suite, il fallut restituer cette acquisition, et se contenter d'une somme d'argent et de la succession éventuelle, dans le cas où la maison de Hanovre viendrait à s'éteindre.

pas le persécuter. Si sa pension était supprimée après coup, et par les conseils de commissaires qui font profession de le haïr, on verrait plus de passion que de justice dans cette décision. Si, dans le conseil, on jugeait l'ancienne administration malhabile, on devait du moins convenir qu'elle avait été pure. M. de Bernstorff était tellement ruiné au moment de sa disgrâce, qu'il aurait été arrêté pour dettes, si sa femme n'avait ordonné de faire des coupes dans ses forêts, de quoi payer les créanciers les plus importuns. Ses biens d'Allemagne étaient tous substitués; ceux de Danemark, dans l'état actuel, ne pouvaient suffire à payer près de cinq mille écus d'intérêts annuels qu'il devait. Il s'était dérangé en partie par ses ambassades, mais principalement pour avoir bâti d'une façon trop somptueuse par complaisance pour le feu roi. Ce n'était pas au fils de punir des imprudences de ce genre. » Après avoir harangué avec assez de chaleur, je remis au ministre un mémoire sommaire sur ce sujet. La persécution cessa, et je crus que c'était le fruit de ma démarche; mais j'ai su depuis que M. deFalckenskiold conseilla également d'arrêter les travaux de la commission, par la raison qu'ayant ordre d'examiner l'état de la marine, elle pourrait découvrir des secrets qu'il importait de ne pas divulguer. Il faut rendre justice à Struensée : il n'aimait pas la persécution ; celle-

ci est la seule qu'on ait entreprise sous son ministère, et en y mettant fin il revenait à son caractère naturel.

Après avoir fait tant de bruit de cette malheureuse affaire, il semble qu'il eût été sage de négocier la paix avec le dey, en alléguant des malentendus, qu'on aurait pu mettre sur le compte du ministre disgracié. Les grandes puissances, et qui sont plus à portée, ne dédaignent pas de temporiser avec les puissances barbaresques, et, après avoir fait mine de les châtier, elles finissent par composer.

Si l'on continuait la guerre, il fallait absolument réussir, sous peine d'un affront plus grand encore pour la marine du roi, et d'un blâme plus sérieux pour le gouvernement. La Suède paraissait disposée à remuer, pour profiter, soit de l'état actuel du Danemark, soit de ce que la Russie avait alors un puissant ennemi sur les bras. Il convenait donc de garder dans le voisinage les forces maritimes de l'Etat. Un armement faible était sujet aux mêmes objections, à la même humiliation que le premier; un armement considérable, outre qu'il pouvait et qu'il devait même probablement échouer, coûtait des sommes disproportionnées à l'importance des objets. Des frais si énormes arrêtaient la liquidation de la dette publique, et faisaient ainsi perdre au nouveau ministre le mérite et le fruit de tant de réformes qui le rendaient odieux.

Ce dernier parti, sujet à tant d'inconvénients, fut cependant préféré. Il était resté dans la Méditerranée une petite escadre, dont l'amiral Hooglandt avait pris le commandement. Elle était composée des mêmes vaisseaux qui avaient attaqué Alger, et l'on y avait ajouté deux chébecs. Cette flottille avait ordre de poursuivre les corsaires algériens, en attendant une escadre plus considérable qui viendrait de Copenhague, et amènerait des galiotes à bombes d'une meilleure construction, avec lesquelles on irait enfin attaquer Alger plus efficacement. On devait porter cet armement à neuf vaisseaux de ligne, outre les frégates, les chébecs elles galiotes.

L'espérance de faire accepter ce secours à la Russie, après qu'on aurait réduit Alger à demander la paLx, et d'acheter, à ce prix, la signature du traité d'échange, était le mobile secret de cette entreprise. Or, il est probable qu'on ne serait point parvenu à réduire Alger. Il est certain de plus que l'impératrice ne voulait traiter à aucun prix avec le ministère d'alors, et que, jalouse de combattre seule les Turcs, elle aurait continué à déchner l'offre d'un secours, précisément parce qu'il était considérable et que la marine danoise était mieux montée que la sienne.

La construction des galiotes se prolongea plus qu'on ne s'y était attendu; les matelots, qu'on avait fait venir

de Norvège pour former les équipages, furent quelque temps oisifs à Copenhague; on négligeait de les payer. La religion politique des Norvégiens se compose de ces deux dogmes : premièrement, que le roi n'est jamais injuste; en second lieu, qu'il faut lui obéir aveuglément, pourvu que le commandement vienne de lui. Le corrollaire de cette profession de foi, c'est que les injustices viennent des mandataires, et qu'en recourant au maître on est sûr du redressement. Les matelots partirent donc en troupe pour Hirschholm, afin de demander leur solde au roi. Ils étaient sans armes et ne menaçaient personne ; cependant la nouvelle de leur attroupement les ayant précédés à la cour, y fut annoncée comme une sédition dangereuse. On décida de leur ordonner de se retirer, sous peine d'être chassés par les dragons de la garde. Ils en eurent avis, et déclarèrent que si les dragons les attaquaient, ils se défendraient avec leurs couteaux. Heureusement, quelques personnes, plus fermes et plus sages, représentèrent, quand ils furent arrivés, qu'ils n'avaient point l'air de séditieux, et qu'en leur faisant signifier, de la part du roi, par l'aide de camp de la marine, qu'ils eussent à s'en retourner et que justice leur serait rendue, on éviterait une scène odieuse et sanglante, peutêtre une véritable sédition. Sur la parole de l'aide de camp, les matelots s'en retournèrent aussi paisiblement

— 28-4 — qu'ils étaient venus. Cependant l'alarme qu'ils avaient causée à la cour dura toute la nuit, parce qu'on s'était persuadé qu'ils allaient revenir furieux et mieux armés.

La reine avait ordonné qu'on tînt ses chevaux prêts ; elle se coucha nu-tête et en désordre, fit placer auprès d'elle son habit de cheval, et un moment après, elle se leva précipitamment pour faire empaqueter ses bijoux. Elle avait de plus engagé un colonel, en qui elle avait confiance, à coucher au château. Cependant les dragons, qui firent patrouille toute la nuit, n'ayant rien découvert, on se tranquillisa, et Ton cacha de son mieux la peur qu'on avait eue.

Ces craintes auraient paru tout à fait ridicules, si l'on n'avait pas connu la haine violente du public, les bruits sinistres qui commençaient à se répandre sur les prétendus desseins des favoris, enfin l'indiscipline des matelots, aussitôt qu'ils sont à terre. Outre ceux qu'on avait tirés de Norvège, on en compte habituellement à Copenhague cinq mille, distribués en cinq divisions, de dix compagnies chacune ; les uns destinés à former l'équipage des vaisseaux, les autres employés comme charpentiers, calfats et ouvriers de toute espèce dans les chantiers de la marine. Ces derniers avaient aussi leur sujet de mécontentement, et furent la cause d'une nouvelle alerte à Hirschholm. Le mi-

nistre avait changé le département de la marine comme tous les autres; son intention était d'y faire régner plus d'ordre, de discipline et d'économie, et quoique au fond la situation des matelots et des calfats ne fût pas aggravée, ils ne laissaient pas de murmurer, à l'exemple de leurs officiers et de tout le peuple. D'ailleurs le dessein qu'on avait eu d'expédier l'escadre avant les gelées avait fait presser les travaux; on avait exigé des ouvriers qu'ils travaillassent les dimanches, et qui pis est, les jours de fête. Quelques années auparavant, je les avais vus imputer à une pareille profanation un tremblement de terre : à quelles calamités ne devait-on pas s'attendre à présent que l'impiété régnait à la cour?

Soit que le ministre fût instruit de ces murmures et qu'il voulût les apaiser, soit par une suite de l'idée qu'il avait adoptée de donner des fêtes publiques, pour égayer le caractère national, il annonça que le 28 septembre, le roi donnerait un festin aux calfats, dans une prairie dominée par la terrasse du château de Frédérichsberg. Il s'agissait d'un bœuf rôti, de bière et d'eau-de-vie, et ce devait être une fête pour les spectateurs, autant que pour les ouvriers et les matelotâ. La cour devait s'y rendre et elle se serait trouvée très nombreuse, parce que la foule des courtisans n'allait guère à Hirschholm éloigné de cinq lieues, tandis que

le château de Frédérichsberg est voisin de Copen-

hague.

Au moment où nous attendions les carrosses pour nous y rendre, un fourrier fit le tour des appartements, et annonça que le roi, étant indisposé, n'irait pas à Frédérichsberg, et qu'on servirait le dîner comme à l'ordinaire. On servit en effet, et le roi dîna de fort bon appétit. Voici la cause du contre-ordre.

Madame de Bulow, fille de l'amiral, comte de Laurwig, dont j'ai parlé plus haut, avait été fort à la mode dans cette cour si galante. Se voyant un peu négligée, elle voulut essayer de rentrer en faveur par un avis important. Elle avertit que ses liaisons avec les gens de mer lui avaient fait découvrir un complot des calfats pour enlever les favoris ou les assassiner. L'alarme fut au comble chez la reine et chez les favoris. Ils pensèrent tous à s'enfuir. Les joyaux de la reine étaient déjà emballés, et l'ordre était donné de tenir les chevaux prêts au premier signal. On se serait rendu à Elseneur, qui n'est qu'à trois lieues, et de là en Suède. Les dragons furent de nouveau occupés à battre l'estrade et ne découvrirent rien de suspect.

La fête eut lieu sans le moindre indice de sédition ou de tumulte. On prétendit cependant avoir entendu dire aux matelots que le bœuf dont on les régalait n'était pas celui qu'on leur avait promis. Ce propos fai-

sait allusion à la forte corpulence de Struensée. Ils rentrèrent en ville sans commettre le moindre désordre, quoiqu'ils fussent ivres pour la plupart. Les courtisans et les bourgeois de Copenhague murmurèrent assez haut de ce qu'après leur avoir promis qu'ils jouiraient de la présence du monarque on les en frustrait; car ils s'accoutumaient à parler de lui comme d'un automate. Ils s'indignèrent encore davantage, lorsqu'ils apprirent que c'était la crainte qui avait retenu Leurs Majestés à Hirschholm, et cette défiance inspirée au roi envers ses sujets fut un nouveau crime dont ils chargèrent les favoris. Il est certain que le roi n'avait rien à craindre, mais qu'on ne lui avait non plus inspiré ni crainte ni défiance. Dans tout cela, il était passif et indifférent.

Pour les favoris c'est autre chose ; on disputa beaucoup dans le temps, et l'on a disputé depuis, sur la question de savoir s'il y avait eu ce jour-là un complot contre eux. Les uns ont cru qu'on avait résolu en effet de les mettre en pièces ; les autres que leurs ennemis les avaient malicieusement mystifiés \ D'après tout ce que j'ai pu recueillir, ceux qui dans la suite

1 Depuis que ces Mémoires sont écrits, j'ai appris que la conjuration de la fête des matelots était réelle; qu'elle avait été formée sous les auspices de la reine douairière Julie, et conduite par le chef même des calfats, M. Winterfeldt, capitaine de haut bord et maître des équipages du chantier. Il fut récompensé dans la suite de sa bonne volonté.

ont renversé les deux comtes et leurs adhérents commençaient dès lors à se concerter ; ils se mêlaient à la canaille, et semaient dans le bas peuple ces bruits sinistres dont il fut rempli. On avait tenté d'ameuter les calfats le jour de la fête, et c'était sans doute par les mêmes pratiques. Mais on ne peut dire si ce complot ébauché aurait eu quelque effet, ou si la présence de la cour et du monarque aurait réprimé l'audace des séditieux.

Quoi qu'il en soit, les favoris ne furent point rassurés par la tranquillité du peuple et de la marine. Il régnait en effet une fermentation sourde, qu'ils ne pouvaient ignorer. Le projet de quitter la partie, les suites que pouvait avoir le mépris obstiné du danger, les occupaient souvent. Le ministre, dont je n'étais point du tout le confident, me parlant un jour des dégoûts qu'il essuyait, je lui exprimais ma surprise de ce qu'il y pommait tenir. Il me répondit qu'il aurait pensé à la retraite, n'eût été son dévouement à la reine, qui avait toujours été avant lui, et serait encore après, la victime de l'intrigue et de la malice des favoris. C'est la seule fois qu'il m'ait parlé d'elle, et il le fit dans les termes les plus convenables. Un autre jour, qu'il m'assurait que le roi était le véritable auteur des réformes qu'il avait accomplies, il ajouta : « Je ne parlerais pas autrement à la torture. » Le comte de Brandt, qui se

plaignait souvent de son sort, et qui, dans un mémoire, apostille par Struensée, et produit, dans la suite, au procès, disait, à propos de quelques reproches qu'il avait essuyés de la reine : « Cela seul est un enfer ; » lui, qui trouvait qu'on ne pouvait faire moins, pour le consoler de ses chagrins et récompenser ses importants services, que de rétablir en sa faveur le comté de Rantzau, avec son immédiateté, et toutes ses prérogatives; lui, qui assurait souvent qu'il aimerait mieux le séjour d'Avignon, avec quatre ou cinq mille livres de rente, que tout ce qu'il avait en Danemark ; lui, qui prétendait être très affecté de quelques lettres anonymes, où on le menaçait du sort qu'il a enfin subi; ce même comte de Brandt affermissait son ami dans sa résolution de rester. « Dans quel lieu iriez-vous, lui disait-il, où vous fussiez premier ministre, favori du roi et amant de la reine? »

En d'autres occasions, l'incroyable légèreté de son caractère lui inspirait des plaisanteries sur le sort qu'ils avaient à craindre. Un jour, dans un de ces dîners familiers dont j'ai parlé plus haut, s'étant égayé un peu durement aux dépens du maréchal de la cour : « Après tout, dit-il, Biaelke est le plus sage de nous tous; il profite du moment présent pour s'établir; il fait un riche mariage, et quand nous serons en prison, je me flatte qu'il aura pitié de nous et nous enverra de loin

en loin de bons bouillons. » « Je n'en ferais rien à sa place, dit une femme de la compagnie, car on peut bien pardonner à ses ennemis, mais non pas à ceux, qui nous tournent en ridicule. » Je rapporte ces petits détails, parce que ce fut en effet la causticité du comte de Brandt qui attisa la haine de ses ennemis, et qui rendit ensuite inutiles les efforts qu'on fit pour le sauver. Ce même Biaelke est le seul des convives qui ne fut ni emprisonné, ni arrêté le 17 janvier suivant. Dans un autre de ces repas, qu'on prenait pour des parties de plaisir, le même Brandt tourna ses joyeux propos sur le projet du 28 septembre, de s'enfuir tous de compagnie, et demanda à chacun des convives quelle profession il embrasserait pour vivre. La reine dit qu'elle se ferait chanteuse : elle chantait en effet très agréablement. Struensée dit qu'il prendrait à ferme quelque terre éloignée et y vivrait en philosophe. Brandt voulait continuer pour son propre compte son état de directeur de troupe. « Et vous, ma belle dame, dit-il àcelle qui avait lancé sa causticité, vous ne sauriez manquer votre état; faite comme vous l'êtes, vous iriez vous offrir comme modèle à quelque académie de peinture. « Elle était très belle en effet, mais elle dérobait, avec beaucoup d'art, une défectuosité de taille, qu'elle croyait ignorée. Toute cette scène avait mis fort mal à l'aise Struensée, et la conclusion dut lui déplaire ex-

cessivement ; il n'aimait pas la moquerie, et de plus il avait été, disait-on, l'amant de cette femme, et son frère passait pour l'être actuellement.

Ces inquiétudes, que le comte de Brandt traitait si gaiement dans le monde, l'affectaient cependant en secret. Il relisait souvent les lettres anonymes par lesquelles on le menaçait d'une fin tragique; et comme il avait la tête fort mobile, il voyait quelquefois dans Struensée, non plus le réformateur des lois et des institutions nationales, mais l'étranger intrus, le parvenu, le vizir despotique, qui ne lui laissait qu'une apparence de faveur, sans pouvoir et sans crédit. Il l'entendait qualifier d'Excellence, et cela le blessait, tant qu'il n'était lui-même que M. le comte. Enfin, quoiqu'il fût assez content de son sort auprès des femmes, comme il cherchait l'éclat des bonnes fortunes, il ne pouvait se dissimuler que celle de Struensée était plus brillante que les siennes. Tout cela échauffait son imagination, allumait sa jalousie, et tandis que tout le monde le regardait comme le plus fidèle appui du ministre, il se disait souvent qu'il serait de son devoir et de son intérêt de le perdre : j'entends l'intérêt de ses passions, et les devoirs qu'une imagination exaltée lui forgeait; car, avec de grands vices, il était enthousiaste de certaines vertus, ou vaines, ou gigantesques, ou fausses. Préoccupé de ces pensées, il avait

songé à donner un successeur à Struensée dans la faveur de la reine, croyant que c'était à elle que tenaient son pouvoir et sa place, et il avait jeté les yeux sur les hommes de la cour qu'il jugeait les plus séduisants par la figure ou par d'autres avantages; mais, dans la suite, son imagination s' exaltant de plus en plus, il conçut le projet de plaire lui-même.

Tandis qu'il flottait entre ces diverses pensées, et que, par intervalles, revenant sincèrement à Struensée, il lui arrivait d'autres fois de méditer sa ruine, une occasion se présenta d'en devenir l'instrument. Le comte d'Osten nous demanda un jour séparément au comte de Brandt et à moi de nous rendre chez lui pour nous entretenir d'une affaire importante. Il me donna rendez-vous vers sept heures du soir, pendant le spectacle ; le comte de Brandt, appelé avec plus de mystère encore, était attendu à minuit.

Ce ministre voulait me sonder sur mes dispositions dans l'état actuel des choses. Après m' avoir exposé de son mieux la crise où se trouvait la nation, la pauvreté universelle, le discrédit public et particulier, les murmures, les sourdes menaces, il me demanda si je ne voyais point d'issue à tant de maux, et si je ne serais pas disposé à venir au secours de l'Etat en péril. Je lui dis que je voyais comme lui la nécessité d'un changement ; que le comte Struensée avait trop en-

trepris, avait fait trop de réformes à la fois ; qu'une partie de ses opérations était vicieuse par le fond, et toutes par la manière et le moment; qu'il serait à souhaiter que le ministre se retirât ou qu'il fût congédié ; mais que, n'ayant moi-même aucune charge qui m'appelât à travailler contre lui ; n'étant à la cour qu'en visite, sans emploi, et uniquement parce que Struensée m'y avait appelé, je ne pouvais que demeurer neutre et inactif; que, pour moi, entrer dans quelque liaison que ce fût contre le ministre serait une trahison. « Si du moins, reprit-il, le comte Struensée, content de bouleverser au dedans, voulait bien ne pas nous compromettre avec les puissances étrangères; mais il se présente quelquefois dans mon département des cas si épineux, que je ne veux ni ne puis en prendre sur moi la décision : il faut absolument un conseil. » Je convins avec lui que cette institution était de la plus grande nécessité, et si grande même que le ministre actuel, s'il restait en place, serait obligé de la rétablir.

« Qu'on appelle donc quelqu'un ! répliqua le comte. Veut-on M. de Schack (Ratlov)? Veut-on M. d'Assebourg ou M. de BernstorfF?

— Ce n'est pas à moi d'en décider, lui dis-je; mais, dans l'état actuel des choses, on ne peut rappeler M. de Bernstorff, il n'y a pour lui d'emploi que celui dans

lequel vous l'avez remplacé ou celui de chancelier. Je ne puis désirer qu'il vous déplace, et Struensée n'a garde de se donner un rival en créant un grand chancelier.

— Quelle sera donc la fin de tout ceci? rçprit M. d'Osten avec amertume.

■ — Je n'y vois pas d'autre fin, lui dis-je, que la rupture de la liaison entre la reine et Struensée. Tant que cette liaison subsistera, ce qu'on entreprendrait auprès du roi serait rapporté le jour même à l'un ou à l'autre, et ils prendraient ensemble des mesures pour prévenir le coup. » Il me laissa aller, fort mécontent de moi, à ce qu'il me parut.

Je ne savais pas alors que M. de Brandt était attendu à minuit au même lieu. C'est lui-même qui me l'apprit quelques jours après. « Osten, me dit-il, est un lâche et un drôle, qui voulait nous employer vous et moi à tirer les marrons du feu. Il y a quelques jours, il me donna rendez-vous chez lui au milieu de la nuit, et me trouvant disposé par les lettres anonymes que j'ai reçues, il me représenta la détresse publique avec de si vives couleurs, que j'entrai avec lui dans le projet d'arrêter Struensée, et voici le plan que je lui proposai : Dans une de vos promenades * avec le roi,

' Il s'agit de l'auteur des Mémoires.

vous l'auriez conduit à Rudersdahl (hôtellerie sur le chemin de Copenhague) ; là se seraient trouvés Osten, Numsen^ et d'autres personnes, dont on serait convenu ; on aurait engagé le roi à continuer avec vous sa route pour Copenhague, après avoir signé l'ordre, dont Numsen aurait été chargé, d'emmener Struensée à Cronebourg et d'arrêter la reine dans son appartement. Numsen aurait pu être de retour à Hirschholm, à peu près au moment où le roi serait arrivé à Copenhague, et avant qu'on se fiit douté chez la reine de notre entrevue et de l'éloignement de Struensée. D'ailleurs j'y serais resté pour distraire l'attention et empêcher qu'on ne s'informât trop tôt de ce qu'il était devenu. Struensée une fois arrêté, on l'aurait fait évader du côté de la Suède, et j'aurais bien trouvé le moyen de consoler la reine. Osten approuvait tout le plan, sauf qu'il refusait de se rendre à Rudersdahl; il consentait donc qu'en conduisant le roi au château de Copenhague, on le rendît, lui, maître de l'Etat, pourvu que ce fut sans danger pour sa personne, en sorte que je n'ai voulu rien entreprendre. »

Toute cette agitation du comte d'Osten avait pour cause un léger embarras dans son département, que sa pusillanimité avait grossi à ses yeux et que j'appris quelques jours après de son bureau même. Le contre-

1 Commandant des dragons de la garde.

amiral Hooglandt, qui croisait dans la Méditerranée contre les corsaires algériens, avait capturé un vaisseau vénitien qui portait des présents au dey. La république de Venise, n'ayant point de ministre dans le Nord, s'était adressée à la cour de France pour se plaindre, et le duc d'Aiguillon avait écrit sur un ton fort menaçant. Voilà l'affaire épineuse pour laquelle il fallait renverser le ministère et créer un conseil. Huit jours après, le duc d'Aiguillon, mieux informé, ayant adressé une seconde note en termes plus doux, le souci du comte d'Osten changea d'objet; il craignit l'indiscrétion du comte de Brandt, et j'ai eu les plus fortes raisons de croire qu'il la prévint, en révélant au ministre du cabinet le complot dans lequel on avait voulu l'engager, mais où son amitié, sans doute, ne lui avait pas permis d'entrer. Voici mes preuves : Un patriote, c'est-à-dire un ennemi du premier ministre, qui voyait alors très souvent le comte d'Osten, et qui avait ses raisons pour l'estimer à sa juste valeur, me fit demander un entretien secret. Il voulait m' engager, par les motifs les plus sérieux, à me défier du comte d'Osten, qui, me dit-il, est pour le moins fort indiscret. Dans le même temps, M. de Numsen, commandant du détachement de dragons de Hirschholm, obtint une grâce qu'il sollicitait, et Struensée dit à un de ses amis : '< Je lui ai fait obtenir cette faveur, parce que je

sais qu'il a voulu m'arrêter. » Enfin le comte deBrandt, dans une autre conversation particulière que j'eus avec lui, s'étant mis à faire l'éloge des vertus de Struensée : « Il vous estime singulièrement me dit-il, et il me disait en dernier lieu : Reverdil est un si honnête homme que, s'il menait le roi à Rudersdhal, pour me livrer à mes ennemis, et procurait ainsi mon arrestation, devant peut-être aboutir à l'échafaud, je ne pourrais m' empêcher de l'estimer, parce qu'il croirait assurer par là le bien public. «

Ainsi, M. d'Osteii, non content de révéler le complot dont il était le véritable auteur, et de le mettre sur le compte d'autrui, avait compromis M. de Numsen et moi, qui avions été désignés, il est vrai, pour y jouer un rôle, mais sans en avoir la moindre connaissance. Et moi spécialement, qui lui avais refusé de me prêter à quoi que ce fût, il m'avait probablement accusé le jour même où il avait songé à m'employer suivant ses vues éphémères. Je n'ai pas besoin de faire observer ici un trait bien rare de grandeur d'âme dans la conduite de Struensée. Non-seulement il nous pardonne, mais il n'en dit rien et ne cherche en aucune façon à nous éloigner de la personne du roi.

Les deux entretiens confidentiels entre Brandt et moi, que je viens de mentionner, avaient été recherchés de ma part, pour soulager mon cœur d'une par-

tie de ce qui l'oppressait. N'ayant point la confiance intime de Struensée, moins encore celle de la reine, à qui personne que lui ne parlait en secret, je n'avais que l'intermédiaire de Brandtpour lui faire passer mes avis. L'un de mes conseils était de ménager davantage les apparences, l'autre de montrer plus d'égards pour la reine douairière et le prince Frédéric ; de pourvoir à l'établissement de ce prince et de le traiter en frère du roi; enfin comme l'état mental du monarque était de plus en plus remarqué hors de la cour, j'estimais que la reine, désignée régente par la loi en cas de minorité, devait figurer davantage dans les affaires, et, par plus d'affabilité et en se rendant quelquefois médiatrice des grâces de la cour, s'attacher à gagner l'estime et la confiance de la nation. Toutes mes exhortations furent inutiles, et je pus seulement me convaincre par les réponses que je reçus, qu'il n'y avait entre la reine et le favori aucun projet de révolution, comme on les en accusait dans le public.

Une autre accusation, répandue sourdement par la méchanceté et adoptée par les gens crédules, c'est qu'on maltraitait le roi dans le particulier. Lorsqu'il avait lassé tout le monde par ses folies, il demeurait souvent seul, pendant plusieurs heures de la journée, avec les deux enfants dont j'ai parlé. Il s'y joignait quelquefois une jeune fille nommée Phébé, enlevée

d'un sérail, au sac de Bender, et dont M. de Falckenskiold avait fait présent à la reine. Un des divertissements du roi, avec ses jeunes camarades, était de se battre, et, comme il cherchait de très bonne foi à leur faire du mal, et même à les tuer, ils se liguaient ordinairement deux contre lui; il n'était lui-même battu qu'autant qu'il le voulait bien et par ses ordres. A cela près, la petite troupe se tenait sur la défensive. La volonté du roi avait été souvent que les favoris le battissent, mais, de mon temps, il ne fut réellement maltraité qu'une fois, et cette scène odieuse ayant fait la matière d'un procès criminel, il est indispensable de la rapporter.

Un jour, au déjeuner de la reine, en présence de huit ou dix personnes, le roi, qui n'était presque jamais à la conversation, ayant parlé quelques moments entre ses dents, éleva tout à coup la voix, et, contrefaisant un acteur de sa troupe :

— Je vous donnerai, dit-il, une volée de coups de bâton. C'est à vous que je parle. Monsieur le comte, entendez-vous ?

Cette insulte n'était point provoquée; le comte de Brandt, objet de l'apostrophe, cacha, en vrai courtisan, l'impression qu'elle faisait sur lui. Les assistants se turent, et leur silence exprima seul ce qu'ils éprouvaient. Un moment après, la reine et Struensée, ayant pris le roi à l'écart, lui parlèrent très vivement, mais

sans être entendus. Le roi m'appela en se retirant, et je le suivis comme à l'ordinaire. Quand nous fûmes seuls, il ne me parla point de son incartade, et je ne lui adressai à ce sujet aucune remontrance, comme je l'aurais fait quand sa démence était encore douteuse. Struensée me blâma ensuite de ce qu'en tenant compagnie à ce malheureux prince, je lui avais donné de la consolation (Trost), comme il s'exprimait lui-même. Ils auraient voulu que l'abandon fut une sorte de châtiment, ou que du moins je l'eusse réprimandé, et, à mon défaut, ils ne suivirent que trop cette idée.

La reine et les deux comtes s'étant concertés, résolurent de faire au roi une leçon qui les préservât à l'avenir de pareilles scènes. A la suite de cette espèce de conseil, Struensée vint me relever, comme à l'ordinaire, à l'heure du travail, c'est-à-dire des signatures. Il dit au roi que le comte de Brandt était un gentilhomme, et qu'il ne manquerait pas de lui demander satisfaction d'une insulte si grave et si publique que celle du déjeuner. Le roi répondit que Brandt était un coïon, et qu'il ne saurait se ressentir d'une injure.

— Il y est pourtant déterminé, répliqua Struensée, et Votre Majesté n'a qu'à voir quelle espèce de satisfaction elle veut lui donner.

Après dîner, Brandt entra dans l'appartement du

roi, et dit aux deux polissons qui lui tenaient compagnie que la reine les demandait. S'étant ainsi débarrassé d'eux, il ferma la porte au yerrou, et se mit à reprocher au roi l'insulte qu'il lui avait faite le matin, et lui en demanda satisfaction en lui donnant le choix du genre de combat. Le roi ayant rejeté successivement l'épée et le pistolet, ils convinrent de se battre à coups de poing. Jusque-là ce n'était qu'une extravagance et une témérité, autorisée jusqu'à un certain point par la manière dont les autres favoris en avaient usé, et que leur maître goûtait fort; mais dans le combat Brandt devint comme forcené. Il oublia tout à fait et les conséquences que pouvait avoir sa brutalité, et le respect qu'il devait à son maître comme souverain; et ce respect, plus naturel encore aux âmes honnêtes, que mérite un malheureux, aussi faible d'esprit que de corps. Il le battit sans pitié, l'insulta de paroles et le menaça de la façon la plus grossière; le mordit, le terrassa et le réduisit à lui demander quartier ; enfin il le laissa tout meurtri et encore plus effrayé.

Ayant appris cette horrible scène du malheureux roi lui-même et ensuite du comte de Brandt, je blâmai celui-ci en face. J'en parlai aussi à Struensée, en termes généraux, il est vrai, lui disant que le comte de Brandt s'était entièrement oublié, et qu'il fallait prendre des mesures pour qu'une pareille scène ne pût se renouve-

1er. Struensée protesta depuis à ses juges que c'était dans sa prison seulement qu'il avait su à quel excès la brutalité avait été poussée, et que Brandt lui avait promis de ne pas mettre la main sur le roi. Il est certain toutefois que, sur la relation de Brandt, Struensée lui répondit :

— Voilà qui est bien , nous serons tranquilles maintenant; il suffit de n'en rien dire.

Le comte de Brandt resta depuis lors à la cour sur le même pied qu'auparavant, craint et haï du roi plus que jamais ; ayant du reste tout l'accès, toutes les entrées et l'air de familiarité d'un favori déclaré. Struensée ménagea entre le roi et lui une espèce de raccommodement, et lui fit avoir quelque temps après la charge ou le titre de grand-maître de la garde-robe, avec le droit de se faire qualifier d'Excellence, prérogative qui appartient, suivant l'étiquette, aux personnes de la première classe. Il fallait cela pour modérer la jalousie de Brandt, qui ne voulait le céder à personne en rang et en dignité, et qui, s'il ne restait pas ami de Struensée, pouvait devenir un ennemi fort dangereux. Créer un titre vain, une dignité sans fonctions et sans pouvoir, augmenter le faste apparent de la cour, était une chose entièrement contraire aux principes que le ministre avait professés au début, et selon lesquels il voulait réformer l'Etat; mais la difficulté des circon-

stances, un pouvoir dont il n'avait calculé ni l'étendue ni les dangers, avant de s'en emparer, le forçaient à changer peu à peu ses mesures et ses maximes.

Il avait montré d'abord un sévère désintéressement, et se piquait d'une grande simplicité, gouvernant sans titre et sans appareil ; plus tard il avait voulu les titres et l'argent. Un de ses principes avait été d'abord que le roi, dépositaire des trésors de la nation, ne devait jamais donner gratuitement. Il avait ensuite adopté pour maxime qu'il fallait que ceux qui entouraient le roi immédiatement fussent contents (c'était vouloir remplir le tonneau des Danaïdes). Après avoir réformé les gardes à cheval, et conservé un bataillon de gardes à pied seulement, il entreprit de réformer encore ce bataillon, prétendant néanmoins que le palais et le roi seraient mieux gardés qu'auparavant. Ces mesures accélérèrent beaucoup sa ruine.

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