‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 9 sur 42 · DIVERS RÈGLEMENTS DU COMTE STRUENSÉE. RANGS ET · texte numérisé non relu

DIVERS RÈGLEMENTS DU COMTE STRUENSÉE. RANGS ET

TITRES. SURVIVANCES. PARVENUS. MATIÈRES EC- CLÉSIASTIQUES. DISETTE GÉNÉRALE. PAUVRETÉ A

Ainsi que je l'ai dit , le favori n'avait pas attendu d'être élevé aux dignités suprêmes pour entreprendre diverses réformes dont ses conversations avec le comte de Rantzau lui avaient suggéré l'idée, lorsqu'il était à Altona homme de plaisir et médecin peu occupé. Dans le grand nombre de ces entreprises, je m'attacherai aux plus importantes ; à celles qui supposent des vues chez le ministre, et qui, en éclairant le lecteur sur le mérite de l'homme, désormais l'objet principal de ces mémoires, serviront en même temps à peindre la nation qu'il avait résolu de réformer.

Il est presque passé en proverbe qu'en France on

— 21-4 — demande d'abord, au sujet d'un nouveau venu : Est-il de bonne société ? est-il aimable ? En Allemagne : Sa famille entre-t-elle dans les chapitres ? En Hollande : Quelle est sa fortune ? En Angleterre : Quel est son mérite'? En Danemark, il est une autre question, qui précède toutes celles-là : Quel est son caractère? par où il ne faut pas entendre le caractère moral, mais le titre, le grade. Pour comprendre parfaitement la chose (s'il est possible qu'un étranger la comprenne), il faut savoir que non-seulement les gens de cour entre eux, l'officier de terre et de mer, l'un relativement à l'autre, et ainsi du reste, observent entre eux un ordre fixé pour le pas et le rang, mais que, par un règlement général, on sait toujours qui doit prendre le pas entre un évêque, un chambellan, un colonel, un capitaine de haut bord, un conseiller d'Etat, un recteur de l'Université , etc. Chacun a sa place marquée , et marche en conséquence, non-seulement à la cour et dans les cérémonies, mais encore dans tous les lieux où l'on peut se rencontrer. On passe selon son rang d'une chambre à l'autre, pour se mettre à table chez ses amis, et les domestiques sont appris à servir les assiettes et les tasses dans l'ordre des préséances. On

1 What kind nf mnn is he? C'est Hume qui attriljue à sa nation cette qu'Stion honorable; mais on demande tout aussi souvent: Quelle est sa rente : How much worth?

ne désigne personne simplement par son nom : ce serait une grossièreté impardonnable. On est « monsieur le conseiller de conférences , monsieur le capitaine de haut bord, » etc. J'ai connu un personnage qui était « monsieur le commissaire général des provisions et munitions de guerre : w c'était son caractère, mais il n'était nullement chargé d'approvisionner l'armée, il avait l'entreprise d'une manufacture de poudre et de canons, et les commissaires des guerres devaient conclure avec lui des marchés. Si vous rencontrez par hasard dans la société un homme d'esprit et de mérite, qui entre le dernier, qui soit assis au bas de la table, qui, en un mot, n'ait point de caractère, et si vous demandez ce qu'il est, on vous répond : Il n'est rien.

Le rang ou un caractère élevé étant devenu insensiblement le premier objet de l'ambition des particuliers, il a fallu non-seulement fixer l'ordre de toutes les places réelles , mais encore en créer beaucoup de surnuméraires, et enfin accorder des patentes pour des titres qui n'ont d'autre objet que de fixer le rang. Et, comme il est beaucoup plus facile d'obtenir un titre vain qu'une place lucrative ou un grade dans l'armée, il en est résulté que le sûr moyen de s'avancer pour le rang c'est de ne point servir, ou d'avoir un grade indépendant de son emploi.

La noblesse s'est jetée du côté de la cour. Un page, pour peu qu'il arrive à la faveur, est fait gentilhomme de la cour, à quinze ou seize ans; c'est-à-dire qu'il prend rang entre les majors et les capitaines. Au bout de quelques années, on le fait gentilhomme de la chambre, ce qui donne rang immédiatement après les lieutenants-colonels ; mais un jeune homme d'une famille un peu accréditée, dont le père a un grand emploi ou l'entrée à la cour, franchit le premier pas ; il est fait d'abord gentilhomme de la chambre, au sortir de l'enfance, et, il faut qu'il soit bien maladroit s'il ne devient pas chambellan à vingt-cinq ou trente ans tout au plus ! Or, un chambellan marche de pair avec un major général ou un contre-amiral, et il a comme eux, en partage avec les grades supérieurs, la distinction, aussi vaine qu'elle est ambitionnée, de mettre des houpes à ses chevaux. Il en résulte certains honneurs aux corps de garde et certaines entrées dans les cours du palais.

Il n'y a point de comparaison pour un jeune gentilhomme entre se livrer à l'oisiveté ou suivre une carrière utile. Celui qui se voue au service de terre ou de mer aura servi vingt ans, et aura même ajouté la faveur de sa famille aux services rendus, qu'il se verra devancé en grade, de dix ans et plus, par un homme qui aura consacré sa vie à tourner dans les apparie-

ments du roi, sans faire jamais rien d'utile. Il y a plus : au bout d'un certain temps, celui qui a pris le parti des assiduités demande le prix de ses services, et plus il a travaillé d'années à se rendre incapable, plus il a de prétentions. Il ne manque pas de représenter, dans ses sollicitations, que le roi doit soutenir sa noblesse, et qu'un homme d'un certain rang ne saurait vivre de peu.

Il est vrai qu'avec de la faveur, l'homme qui n'est que militaire peut avoir à la boutonnière de sa poche la clef de chambellan, mais c'est un autre inconvénient et une source d'insubordination. Ce jeune homme, qui n'était que lieutenant ou capitaine, prend le pas, à la cour et dans le monde, sur un colonel : sera-t-il fort disposé à obéir et à respecter son supérieur ?

La gradation par laquelle on est arrivé à ces abus excessifs est assez remarquable. Au commencement du siècle, pour ne pas remonter plus haut, le roi n'avait que quatre chambellans, qui faisaient le service à tour de rôle. Leur importante fonction était de recevoir le chapeau du roi lorsqu'il se mettait à table, et de rester derrière sa chaise, jusqu'à ce qu'il les en dispensât. Ils avaient une pension; c'étaient des personnes de qualité, auxquelles leur naissance assurait déjà un accès et des distinctions. Ils avaient un rang supérieur

à celui d'aujourd'hui. InsensilMement l'éliciuelle s'est relâchée ; les chambellans n'ont plus exercé aucune fonction ; les quatre pensions qui étaient couchées pour eux dans l'état de la cour ont trouvé une application différente ; et, depuis que ces officiers n'ont plus rien à faire, le nombre s'en est augmenté au point qu'en i 112 il yen avait cinquante-quatre de l'ancienne création, qui prenaient rang, indépendamment de leurs autres dignités, d'abord après les comtes ayant comtés, et avant les majors généraux ; et cent vingt-huit de la nouvelle création, qui prenaient rang avec cette classe d'officiers, d'après l'ancienneté. Or, il n'y avait dans l'armée que cinquante officiers généraux de tout grade, et assurément c'était déjà trop; mais, par suite de la jalousie générale des rangs, chacun dans sa carrière, se fait attribuer, s'il le peut, un rang au-dessus de sa fonction.

Ce n'est pas seulement la noblesse qui s'attache à ces vaines distinctions et qui les recherche, il en existe pour tous les états. Les roturiers, pour n'être pas confondus avec le*peuple, s'efforcent d'avoir un caractère quelconque ; car ce ne sont que les gens titrés qu'on qualifie de Herre et leurs femmes de Frue. Les gens sans titres sont appelés en termes français Monsieur, Madame, lesquels sont en grand mépris. Lorsqu'une fois on a un caractère, et par conséquent

une classe, il faut postuler et payer des patentes. On trouve toujours des égaux, avec lesquels on ne veut plus être classé et des supérieurs que l'on croit valoir et au rang desquels il faut monter.

L'ordonnance qui distribue les rangs partage les gens titrés en neuf classes; chaque classe renferme plusieurs subdivisions, en tout au nombre de cent et une, de telle sorte que, dans chaque classe il se trouve des militaires et des gens de plume. Les gens de cour sont rangés dans les cinq premières.

Dès qu'il est patenté, un homme de plume, attaché soit au bureau militaire soit à d'autres, prend le pas sur quelque officier. Un brasseur, qui aura une protection ou quelque entregent, sera fait conseiller de commerce, ce qui le place à côté des capitaines et audessus du curé de sa paroisse. Un gros négociant devient aisément conseiller d'Etat titulaire ou effectif. Ce dernier titre le fait marcher de pair avec un colonel et avec l'évêque de Copenhague. On estime que cela honore le commerce; mais quel honneur en rejaillit sur la profession, dès qu'il faut un titre différent pour être honoré? Et en quelle manière ces négociants auraient-ils droit à d'autres distinctions qu'à celles qui résultent de la richesse ?

S'ils sont utiles à l'Etat, c'est accidentellement; le lucre est leur objet; dès qu'ils recherchent autre

chose, ils n'ont plus l'esprit de leur état. Partout où le commerce est florissant, il est suffisamment honoré, et lorsqu'on parle de titres à un négociant dans une place marchande, il demande aussitôt : Combien cela rend-il ?

J'ai distingué les conseillers d'Etat effectifs des titulaires : la même distinction a lieu pour les conseillers d'autres dénominations; mais ces conseillers de toute espèce, qui ont reçu du roi des patentes, ne siègent nulle part et ne conseillent rien, les effectifs pas plus que les autres.

Conmie il n'y a rien d'aussi aisé que d'expédier une patente, et que même cela produit un émolument, les ministres se sont rendus très faciles à cet égard. Cela satisfait des solliciteurs auxquels on ne pourrait accorder autre chose. Supposé qu'un homme demande un rang supérieur à celui que son état lui pourrait assigner, il s'adresse à quelque courtisan affamé d'argent. Le roi a souvent permis au protecteur d'accepter un présent pour une grâce que lui-même accorde, « sans qu'il en coûte rien, » dit-on, et il en coûte le bien le plus précieux du prince, quand il est sagement économisé.

Les cordons ont été prodigués comme les titres. Au reste, ils donnent un grade, un rang. Celui de l'Eléphant, place très avant dans la première classe, et ce

lui de Danebrog à la tête de la seconde, en sorte qu'il n'y a qu'un pas à faire pour être appelé « Excellence, » prérogative réservée à la première classe. On a porté le nombre des uns et des autres beaucoup au delà des règlements primitifs, et la prodigalité leur a ôté toute espèce de prix.

L'ordre de Danebrog a été donné à de simples négociants, dont les femmes étaient ou avaient été jolies ; et même à des laquais parvenus à quelque emploi.

La Beaumelle a dit quelque part que le libraire Huguetan, fugitif de France, créé en Danemark comte de Guldenstein, mourut de chagrin de n'avoir pas obtenu l'ordre de l'Eléphant; or c'est à l'âge de quatre-vingtdix ans passés qu'il termina sa carrière. Il est vrai qu'il a pu et dû solliciter celte distinction, encouragé par l'habitude d'obtenir, par celle de A'^oir l'ancienneté prévaloir et par les grandes alliances qu'il avait contractées ^ Quoi qu'il en soit, la cour, moins difficile aujourd'hui, a donné au fils ce qu'elle avait refusé au père, et ce fils est un bâtard adultérin, nommé M. Desmercières, qui n'a jamais occupé de grands emplois.

1 Une de ses filles avait épousé un marquis de Montelion, d'une grande famille d'Espagne, et la fille de celui-ci fut mariée au comte Knuth. Sa petite-fille est devenue longtemps après comtesse de Gœrtz de Schlitz. Une autre fille d'Huguetan épousa un comte de Reuss, d'une des familles les plus distinguées parmi les comtes de l'empire.

Cette passion universelle de rang, cette considération exclusive qu'on y attache, a obscurci toute autre espèce de distinction. Les talents, l'industrie, les services rendus à l'Etat n'ont point de lustre, s'ils ne sont classés d'une manière avantageuse sous quelqu'une des cent et une dénominations dont j'ai tâché de donner l'idée. Les occupations les plus utiles, les arts mécaniques, le commerce inférieur, tombent dans l'opprobre, et s'avilissent par cette immense hiérarchie qui les précède. Tout le monde a eu des emplois. En un mot, c'est une vraie corruption politique d'une espèce bizarre, et dont il faut avoir été témoin pour en juger toute l'étendue ^ Struensée et le comte de Rantzau en étaient personnellement blessés. Le grand seigneur trouvait mauvais qu'un bourgeois avançât de grade en grade jusqu'à passer devant lui; et le médecin, homme aimable, bienvenu dans sa province, où l'empire du rang était moins sensible, ambitieux d'ailleurs et persuadé de sa capacité, souffrait impatiemment qu'une patente de la cour donnât au premier venu le droit de le précéder et presque de le dédaigner. Il avait donc résolu de réformer la nation sur

1 On sait que cette manie n'est pas particulière au Danemark, et qu'elle règne, avec moins d'abus, dans toute l'Allemagne. Elle a attaqué la Suède. En Russie, elle a ses nuances encore différentes. Elle parait venue de l'Orient, d'oi"! elle fut introduite à la cour des empereurs par Constantin et ses successeurs. Voy. Gibbon^ Histoire de la Décadence, etc.

ce point. Voici ce qu'il fit durant son court ministère. Le 4 septembre i770, c'est-à-dire pendant que le conseil et tout l'ancien gouvernement subsistaient encore, le roi donna une déclaration portant que les titres et brevets étaient multipliés à un tel point qu'ils n'étaient plus la marque ni du mérite personnel ni de la faveur royale; qu'en conséquence Sa Majesté, se proposant désormais d'en être plus économe, défendait d'en solliciter, et recommandait à ses départements de ne lui proposer pour être brevetées que des personnes du mérite desquelles ils pourraient répondre.

Une déclaration réglait qu'à l'avenir ceux qui siégeraient ensemble dans les mêmes conseils, tribunaux ou autres corps, ne prendraient séance que selon leurs fonctions et leur ancienneté, et non point suivant leurs autres titres et brevets; qu'on n'y aurait égard qu'en de rares occasions, comme les fêtes et les cérémonies. Il fut de plus établi que, dans les fêtes de la cour, au lieu d'une invitation générale, adressée, selon la coutume, à toutes les personnes d'un tel rang et au-dessus, on inviterait nominativement chacun de ceux qu'on y voudrait admettre.

Entin les invitations furent faites arbitrairement, d'une façon" qui choquait non-seulement l'ancienne étiquette du royaume, mais encore celle de tous les

pays de l'Europe. La cour était devenue une bonne maison bourgeoise, où l'on voyait la société du comte Struensée. Le prince royal de Suède, aujourd'hui roi, qui passa à Copenhague en 1771, ayant appris qu'ilétait invité chez le roi avec une ou deux femmes de négociants, demanda s'il n'y avait point aussi de juifs dans la compagnie. Une de ces femmes lui ayant reproché obligeamment de ne lui avoir point fait visite, quoiqu'elle fût sa voisine, il repartit qu'il gronderait bien le ministre de sa cour, qu'iL avait prié de le présenter à toutes les femmes de distinction.

Pour le dire en passant, on voulut que l'illustre voyageur fût témoin des merveilles de l'éducation qu'on donnait au prince royal de Danemark, et dont je parlerai plus tard. Struensée mena sans façon l'hôte royal au travers de la cour du palais, pendant la pluie, dans l'appartement du petit Fritz (c'est ainsi qu'il le désignait familièrement). En un mot, il s'était impatronisé dans le palais et la famille royale, comme il arrive dans d'autres bonnes maisons et par le même moyen. Il était chez lui, et le gouvernement de l'Etat se trouvait être un accessoire de sa position.

Il avait entrepris la réforme d'un autre abus, non moins nuisible que la hiérarchie, les brevets et leurs conséquences. L'Etat, disait-il avec quelque fondement mais avec exagération, est gouverné par la li-

vrée. Les emplois destinés à la noblesse sont obtenus par des pages, et ceux du tiers état par des laquais. Il avait donc résolu de faire la guerre au laquéisme, expression que j'ai vue naître * quand le comte de Saint- Germain était ministre, et qui s'était perpétuée parmi ses adhérents et chez tous les réformateurs. Afin que les pages ne fussent plus admis, dans le palais, à cette familiarité domestique et servile, qui leur en apprenait les intrigues et les routes secrètes, il les supprima tout à fait, et les métamorphosa en cadets ou élèves de l'école militaire, et, réciproquement, il tira de l'école militaire, pour faire le service de pages, les élèves les mieux faits et les plus avancés. Ils ne devaient restera la cour qu'une année, après quoi on leur substituerait d'autres jeunes gens, tirés de la même pépinière. A l'égard des domestiques, un rescrit du roi défendit aux départements de proposer désormais pour aucun emploi un homme qui aurait été attaché comme domestique au service personnel d'un maître. On entendait prendre des personnes instruites, pour les substituer à ces deux sortes de candidats; en conséquence, il fut ordonné qu'à l'avenir ceux qui postuleraient des charges prouveraient par des témoignages et des examens qu'ils avaient fait des études relatives à l'emploi.

1 Selon Bescherelle, ce mot a été forgé par la Beaumelle ; on le trouve dans son Qu'en dira-t-on? 1751. [Note de l'éditeur.)

Une ordonnance très utile étendait la même règle aux personnes qui avaient déjà obtenu des survivances; l'intention du roi étant que cette faveur fût sans effet, si les sujets ne justifiaient de leur capacité.

Ces règlements étaient inspirés par des vues salutaires et par une volonté pure de faire le bien, mais la matière n'avait pas été suffisamment approfondie.

Les réformes et les nouveaux établissements se succédèrent coup sur coup. Tels furent : une maison pour inoculer hors de la ville, et la défense de pratiquer cette méthode à Copenhague ; une institution pour les enfants trouvés; l'accélération des procès et des liquidations de décrets et d'hoiries ; la réunion en une seule des cours de justice privilégiées; une tolérance plus complète des réformés et des catholiques; l'introduction de sectaires hernutes dans quelques districts incultes du pays de Sleswig; une réforme entière des hôpitaux; la fondation de ce qu'on appelle en Allemagne Real-Schulen, écoles réelles*, etc. En un mot, il n'y eut aucune partie du gouvernement et de la police qui ne subît quelque changement effectif, ou pour laquelle il n'en fût annoncé. Les examiner ici sous le rapport de leur utilité serait multiplier les réflexions et m' éloigner trop de mon récit. Le peu de durée de ces

1 Où l'on enseigne les connaissances d'une utilité immédiate. Belle institution qui a fait fortune de nos jours. [Note de l'éditeur.)

changements leur a ôté toute l'importance qu'ils pouvaient avoir pour l'histoire particulière du Danemark. Il suffira de faire observer que Struensée n'avait d'autre vue que le bien public, et que sa grande erreur fut de croire qu'on réforme une nation avec des ordonnances, et surtout de ne pas voir combien elles sont fragiles lorsqu'elles émanent d'une autorité empruntée, et que le prince n'est pas, et ne peut être, convaincu de leur utilité.

Parmi cette multitude d'innovations, celles qui affectaient les mœurs nationales furent en elles-mêmes les plus vicieuses, et firent le plus de tort au favori chez les personnes de tout ordre. Jusqu'à lui une austérité mal entendue avait mis beaucoup d'entraves aux divertissements publics et particuliers. Ce ministre avait pour maxime qu'il ne faut gêner la liberté des particuliers en rien de ce qui n'est pas contraire au droit d'autrui; et ce principe, déjà outré *, ses penchants le portèrent à l'étendre jusqu'à ses dernières conséquences. Le feu roi n'était point dévot, mais ses ministres faisaient profession de l'être; aussi avaient-ils conservé une partie des austérités de l'ancienne cour. Ils avaient toléré les concerts, la danse et le spectacle, mais le bal de nuit était encore défendu; et, le sa-

* Outré en ce qu'il heurtait un autre principe, c'est que la police doit réprimer les actes nuisibles à la société en général.

medi et le dimanche, il n'y avait ni bal, ni spectacle, ni même concert. Tout divertissement public était interrompu durant le carême et l'avent.

Le nouveau ministre, après avoir supprimé la plupart des fêtes, ordonna qu'on ferait exécuter de la musique à la tête des régiments et dans les places publiques, principalement les jours de fêtes et les dimanches; qu'il y aurait spectacle à la cour le samedi et à la ville le dimanche. Il prétendait qu'il fallait égayer la nation pour la rendre meilleure; mais est-ce ainsi qu'on égayé une nation? n'est-ce pas plutôt en la rendant heureuse, et en lui laissant le choix des amusements innocents? Elle y pourvoira bien sans que le gouvernement intervienne.

Un rescrit adressé au nouveau magistrat défendit d'inquiéter personne dans sa maison. C'était afin d'abolir tacitement une inspection que la police exerçait sur les maisons suspectes qu'elle tolérait sous le nom de cabarets; elle les mettait à l'amende, ainsi que leurs hôtes, lorsqu'on y trouvait du monde après neuf heures du soir. Ce n'était, il est vrai, qu'un moyende vexation dans les mains des exempts et des recors, qui rançonnaient la débauche sans la réprimer. L'intention de la protéger dans ces repaires parut évidente, en ce que la nouvelle police prit à leur égard des mesures sanitaires.

Autrefois l'acte de profaner l'enceinte des maisons royales par des amours clandestines avait été réputé un crime punissable par l'amputation de la phalange d'un doigt. Cette loi n'avait jamais reçu d'exécution; mais il y avait loin de cette négligence au projet de faire servir un jardin royal à protéger le libertinage. Pendant les belles soirées de l'été de 1771, le jardin du palais de Rosenbourg fut tenu ouvert jusqu'à minuit. Les allées principales étaient éclairées, mais l'obscurité la plus profonde régnait dans les bosquets. Un certain Allemand, nommé Gabel, eut le privilège d'y tenir une buvette, et l'on établit dans le même endroit une table de pharaon. L'institution des enfants trouvés devait participer aux bénéfices de la banque ; mais cette espèce de justice n'excusa point suffisamment, aux yeux du public, un établissement qui semblait n'avoir pour objet qu'un libertinage effréné, et qui tendait ouvertement à corrompre les mœurs. Au reste, cet état de choses ne fit que perpétuer ce qui s'était fait pour une fête donnée au duc de Glocester, lorsqu'il vint faire visite à la reine sa sœur. Le jardin de Frédérichsberg, beaucoup plus vaste que celui de Rosenbourg, et situé à une lieue de Copenhague, avait été illuminé et décoré magnifiquement, et l'on y entra en masque pendant trois nuits consécutives.

Ces écarts disposaient naturellement le public » roir

— 2:J0 — partout la profanation et le libertinage. Il jugea monstrueux des règlements en partie innocents, en partie salutaires, et en partie blâmables aussi soit par le fond soit par les circonstances.

Dans le temps des prodigalités du règne précédent, on avait commencé la construction d'une église en marbre, sur les magnifiques dessins de Jardin, architecte français. C'était moins un objet de dévotion que de faste et de décoration. Sous ce même règne, lorsque l'Etat fut endetté, et que tout obligeait à l'économie, la cour réduisit à vingt mille écus la dépense annuelle consacrée à cette fabrique; c'était en reculera un siècle l'achèvement. Struensée trancha le nœud ; il fit cesser absolument les travaux, résilia les marchés avec les entrepreneurs des carrières en Norvège, et n'offrit à Jardin, s'il voulait rester, que trois cents écus d'honoraires annuels. Les élèves même de cet artiste distingué ne les auraient pas acceptés. Les entrepreneurs se plaignirent avec justice qu'on les ruinait; les économistes disaient que c'était une honte pour le gouvernement de renoncer pour si peu à une entreprise magnifique, dont la dépense rentrait par mille voies dans les coffres du roi ; les amateurs des arts crièrent à la barbarie ; les dévots furent scandalisés de ce qu'on retranchait à la maison du Seigneur une somme minime en comparaison de ce que coûtaient les chasses

et les spectacles. Ils ne furent pas moins révoltés d'une loi qui abolit l'amende honorable, imposée aux filles qui devenaient mères, et à ceux qui les avaient séduites. L'absurdité de cette discipline monacale est assez évidente : elle châtie la faiblesse malheureuse, et laisse impuni le libertinage vicieux ; d'ailleurs elle porte puissamment à l'infanticide. On en avait si bien senti les inconvénients que la chancellerie dispensait toujours de la flétrissure ceux qui avaient de quoi lui payer ses émoluments. Un ministre de mœurs austères aurait été loué de cette réforme ; elle parut ouvrir la porte au relâchement, parce qu'elle procédait d'un homme qui en donnait l'exemple.

On regarda, avec moins de raison encore, comme un attentat du ministre l'abrogation de la loi qui interdisait le mariage entre cousins germains. Le roi avait donné l'exemple d'une alliance pareille, et jusqu'alors on avait pu la contracter moyennant dispense. Quel motif pouvait-il y avoir pour maintenir une loi dont on exemptait tous ceux qui voulaient et pouvaient l'enfreindre ?

La permission d'épouser la nièce et môme la sœur de sa femme fut accordée en même temps. Jusqu'alors ces alliances n'avaient pas été permises en Danemark et en Norvège, mais la chancellerie allemande les permettait, par des dispenses spéciales, dans les provinces

de son ressort. Ces règlements sur des matières réputées ecclésiastiques annonçaient des changements plus considérables encore, sous un ministre que l'on savait incrédule, et qui ne daignait pas être hypocrite. Il avait appelé du fond de la Norvège l'évêque Gunnerus, pour travailler sous lui à la réforme des écoles publiques. Les prêtres en conçurent les plus vives alarmes. Plusieurs s'imaginèrent que le clergé allait être supprimé et la religion chrétienne abolie. Deux lois nouvelles semblèrent avoir en vue la liaison de la reine avec le favori, à l'ambition duquel elles paraissaient ouvrir une carrière sans bornes. L'une réservait au seul mari le droit d'intenter un procès à sa femme, pour cause d'adultère, et défendait à tout autre de se rendre accusateur, sous prétexte de discipline et de police. L'autre loi permettait à l'amant d'une femme, répudiée pour cause d'adultère, de l'épouser après son divorce. De pareilles dispositions, à une époque où, la reine étant grosse, personne ne doutait, ni dans le royaume ni dans les Etats voisins, que Struensée ne fût le vrai père de l'enfant, provoquèrent les discours les plus violents et firent concevoir les présages les plus sinistres. On commença à répandre, comme des faits avérés, de prétendus desseins contre la personne du roi et la famille royale. L'éducation bizarre de l'héritier de la couronne servit de prétexte aux mal-

intentionnés pour enflammer le fanatisme qui avait commencé à s'éveiller. Chaque démarche, chaque règlement parut une nouvelle confirmation de ces bruits, et, les soupçons les plus atroces prenant plus de crédit de jour en jour, la nation se trouvait dans une fermentation difficile à décrire.

Le peuple n'est jamais plus porté au murmure et à la sédition que lorsqu'il souffre de la disette, parce qu'il ne manque pas d'accuser le gouvernement de l'avoir occasionnée ou de ne l'avoir pas prévenue. Dans ses dispositions actuelles, la nation danoise devait être encore plus injuste sur ce point qu'aucune autre. Depuis Cadix jusqu'au fond de la Pologne, et depuis Messine jusqu'à Edimbourg, tout retentissait de plaintes sur le manque de pain, et, par un aveuglement général, chaque province attribuait à des causes locales un malheur, dont l'universalité aurait dû suffire pour justifier chaque gouvernement.

Struensée n'avait rien négligé, dans sa compétence, pour approvisionner le pays et surtout la capitale; mais on pouvait lui reprocher avec justice d'avoir plongé par ses réformes les habitants de Copenhague dans une indigence qui aggravait la calamité. Outre qu'il avait fait cesser la construction de l'église, il avait retiré les secours que le roi accordait aux manufactures et en avait fait ainsi tomber plusieurs. Ce pouvait

— 23/t — être l'application d'un principe utile et vrai ; mais une cessation soudaine de travail est toujours une cause de misère. Beaucoup d'ouvriers émigrèrent; les plus pauvres restèrent avec tous leurs besoins. Ceux qui partirent firent un grand vide dans les loyers, chez les débitants de denrées, etc. Une perte du même genre résulta du nouveau mode de logement adopté pour les troupes. Le régiment du prince Frédéric fut envoyé en province sans sa participation et, à ce que l'on crut, pour le mortifier*. Deux autres régiments furent casernes. Le soldat en fut sans doute beaucoup mieux traité ; mais les gens qui gagnaient leur subsistance en le logeant et en lui vendant de l'eaude-vie, souffrirent une gêne momentanée, que la disette rendit plus sensible. Dans le même temps, les grands avaient été ou exilés, ou disgraciés, ou dégoûtés du séjour de la capitale, et l'industrie chômait par leur absence. Beaucoup de personnes d'un état mitoyen avaient diminué leurs dépenses, soit parce qu'elles avaient subi leur part de réformes et de réductions, soit parce qu'elles craignaient que leur tour ne vînt ; en un mot, par nécessité ou pour feindre cette nécessité. Ainsi, par le concours de causes nombreuses, et

1 C'est ce qu'on assurait alors parmi les frondeurs et les gens de l'ancienne cour, mais on avait efi'ectivement -résolu de diminuer la garnison de Copenhague; et le régiment fut envoyé à Kybourg, où commandait son véritable chef, le colonel Fircks. Le prince ue commandait pas plus ce régiment que la reine celui qui portait son nom.

parce que les réformes, même utiles, s'étaient succédé trop rapidement, il se trouvait que les ressources avaient diminué au moment où les denrées avaient renchéri. Je ne connais guère de ville oii cette calamité dût être plus sentie qu'à Copenhague, parce qu'il en est peu où une aussi grande partie de la population vive absolument au jour la journée, sans se ménager aucune ressource pour les besoins extraordinaires.

C'est pendant cette disette que je fus rappelé, et, mon travail devenant désormais une relation, je crois devoir dire comment je vins occuper une place au fond de la scène, et quelle était cette place, puisque de là dépendra en partie le degré de confiance qui sera donné à mon récit.

VIIÏ

Page 1