DES GARDES
La reine et Struensée auraient volontiers prolongé leur séjour à Hirschholm ; mais ce lieu aurait été trop incommode dans le plan d'amusements qu'on s'était formé. On allait deux fois par semaine au spectacle français à Copenhague. On partait à cinq heures, on ne revenait qu'à deux heures après minuit. Ces courses seraient devenues insupportables au cœur de l'hiver. Il fallut se rapprocher de la capitale, quoique l'on sentit bien que c'était se rapprocher aussi des factions et du danger.
Struensée disait quelquefois qu'il aurait le sort de Concini. Mais il n'était point alarmé pour la reine, et il se figurait en outre que la protection de la sœur du roi d'Angleterre était pour lui une sauvegarde contre
— 30G — un emprisonnement ou un procès régulier. La nation, qui se vantait autrefois de sa docilité, était dans une fermentation qui annonçait des séditions prochaines. Je ne saurais mieux la comparer qu'à un malade dont les nerfs sont dans un état d'éréthisme habituel, en sorte que le moindre accident le fait entrer en convulsions. En transférant la cour à demi-lieue de Copenhague, au commencement de décembre, et à Copenhague môme, au commencement de janvier, le ministre crut devoir donner des ordres pour la sûreté publique et pour la sienne. Ces précautions furent, dans les mains de ses ennemis, de nouvelles armes que leur sourde méchanceté ne négligea pas d'employer. On répandait déjà que son dessein était de détrôner le roi ou de s'en défaire; qu'il épouserait la reine et serait déclaré protecteur du royaume. Les ordonnances publiées sous son ministère, dont j'ai parlé ailleurs, semblaient autoriser ces bruits. Tous ses actes étaient interprétés dans le même sens.
Pendant quelque temps, le commandement de Copenhague avait été confié, par intérim, au colonel Sames. Une garnison de sept régiments aurait exigé un officier de premier rang; le ministre, qui ne pouvait souffrir la présence d'un grand seigneur, forcé de nommer enfin à cette charge, la conféra au généralmajor Gude. Aussitôt on se prit à dire que la docilité
et la bonhomie de ce vieillard étaient les motifs de cechoix ; que c'était moins un militaire qu'un maître d'école, qui depuis longtemps n'avait d'autres fonctions que de présider à l'éducation des cadets; que Faickenskiold, son disciple et tout dévoué au minisire, l'avait désigné, pour commander sous son nom, en attendant qu'il osât prendre sa place; qu'un autre général ne se serait pas soumis immédiatement au cabinet. A peine Gude fut-il nommé, qu'il reçut l'ordre de prendre des précautions pour veiller à la sûreté publique qui paraissait menacée. Il fit placer deux dragons en vedette à la porte du château ; les canons qui entouraient la grand' garde furent chargés à mitraille; on en tint en réserve à l'arsenal un certain nombre, chargés pareillement et prêts à servir. Tout cela fut regardé par le public comme autant de dispositions menaçantes, destinées à intimider le peuple, au moment où. devait éclater la révolution projetée par le ministre. Le bruit se répandit qu'on avait proposé de désarmer la bourgeoisie, et que le colonel qui la commandait comme milice avait répondu que si l'on ôtait à sa troupe les fusils, elle défendrait son roi avec les pavés. Enfin la disposition à tout envenimer était telle que Struensée s'étant donné un carrosse (car il n'en avait point eu en propre jusqu'alors et s'était servi de ceux de la courj, cette nouveauté fut encore mal interprétée.
•C'était disait-on, un carrosse de parade, dans lequel il devait figurer le jour de la révolution.
Les critiques se multiplièrent encore quand on connut le projet de réformer le seul bataillon des gardes qui restât. Ce bataillon, disait-on, était composé presque tout entier de Norvégiens, dont la fidélité connue et inébranlable à la personne du monarque aurait été un obstacle aux entreprises du ministre. Il allait confier la garde du château et du roi à d'autres régiments composés la plupart de mercenaires recrutés en Allemagne ; de plus il les relevait les uns par les autres, afin d'empêcher qu'ils n'apprissent à connaître les avenues du palais. C'étaient là autant d'absurdités fondées sur des chimères.
A peine la moitié des hommes de ce bataillon étaient-ils Norvégiens ; leur service et leur consigne n'avaient point de rapport avec la sûreté personnelle du roi; aucun d'eux n'avait gardé le château de Hirschholm, n'en avait même approché pendant l'été; dans tous les moments du jour et de la nuit, le roi eût été accessible aux malintentionnés, s'il y en avait eu. Il était particulièrement à la merci de ceux à qui l'on supposait des desseins sinistres. A Copenhague, c'étaient les suisses de porte qui seuls avaient l'ordre d'écarter les personnes suspectes, et si les prétendus conspirateurs avaient été les habitants ordi-
— :k)o — naires du palais, la garde des suisses de porte était inutile, comme celle des soldats. Il y avait des avenues qui n'étaient point gardées, et dont les principaux personnages avaient la clef. On pouvait pénétrer dans l'intérieur du palais par les écuries, par la salle de spectacle ; enfin, ce qui achève de détruire tout soupçon odieux, c'est que la prétendue réforme des gardes n'en était pas une. On avait seulement ordonné que chacune des cinq compagnies de ce corps serait jointe, comme grenadiers, à l'un des cinq régiments d'infanterie en garnison à Copenhague, et que les grenadiers, c'est-à-dire ces mêmes compagnies, monteraient à tour de rôle, la garde du château. On conservait aux officiers, sous-officiers et soldats actuels leur haute paye, et aux premiers leurs grades : en un mot, il n'y avait proprement de réforme, pour le présent, qu'à l'égard de l'état-major, et même les officiers conservaient leur grade à la suite de l'armée. Je crois qu'en effet c'était seulement l'état-major qui offusquait le ministre. Il ne pouvait souffrir des gens qui avaient été avancés rapidement, la plupart avec le secours de l'intrigue, et qui avaient droit de paraître à la cour sans sa permission.
Cette réforme, si peu importante, faillit causer une scène effroyable de sédition et de carnage. Le commandant du corps, ayant reçu ses ordres le 24 dé ~
cembre, fit venir les soldats chez lui en détail, pour leur expliquer le changement que leur position allait subir. Ceux de la première compagnie étaient déjà pour la plupart rendus aux casernes du régiment Royal-Norvégien, auquel ils étaient incorporés, lorsque ceux qui attendaient dans la rue leur tour d'être harangués, s'étant fait donner de l'eau-de-yie, commencèrent à se mutiner.
Les plus hardis représentèrent à leurs camarades qu'ayant été enrôlés comme gardes, les réduire à l'état de soldat c'était violer leur capitulation ; qu'une année auparavant, on avait lu à la tête de leur corps une défense d'aller au cabaret avec les soldats et de les fréquenter; que ceux qui s'étaient mal conduits avaient été dégradés, et incorporés dans les autres régiments. Quel crime avaient-ils commis pour être ainsi châtiés ? Ils étaient en droit de demander ou leur congé absolu ou l'observation exacte de leur capitulation. Cette dégradation était l'ouvrage de la Généralité, dont ils avaient déjà tant à se plaindre. Si le roi en était instruit, il ne souffrirait pas une injustice si criante.
Il n'y avait qu'un très petit nombre de ces mutins qui eussent été enrôlés comme gardes; les autres étaient une élite, fournie par les régiments d'infanterie. Les officiers ayant cherché à les contenir, ils répondirent qu'ils ne les reconnaissaient plus, depuis
— 3H — qu'ils avaient consenti d'entrer dans un autre régiment que le leur. Le commandant de la place survint, et voulut les envoyer aux arrêts de la grand' garde : nouveau sujet de plainte et accroissement de la révolte. Les gardes, ayant leur prison au château, n'étaient jamais envoyés à la grand'garde.
Deux autres compagnies, auxquelles on avait lu l'ordre du roi, sachant déjà ce qui était arrivé, poussèrent des huées et des sifflets, et tournèrent le dos. Le colonel Keller, ayant voulu emmener de force les soldats incorporés à son régiment, ils lui présentèrent la baïonnette et l'auraient tué sans un lieutenant de leur corps, nommé TroUe, qui releva leurs fusils avec sa canne.
Tandis que cela se passait sur différents points de la ville, on était occupé à relever une autre compagnie qui devait descendre la garde au château. La troupe sortit en effet du corps de garde, mais, pendant que les grenadiers qui devaient les remplacer faisaient quelques dispositions relatives à leur nouveau service, les soldats aux gardes quittèrent leurs officiers, rentrèrent dans leur poste, et cette troupe fut de toutes la plus obstinée.
Un peloton de ces mutins alla délivrer à la grand'garde ceux qu'on y avait enfermés. L'officier, les voyant en force, ne crut pas devoir résister. Une autre
— 31-2 — troupe résolut d'aller informer le roi de l'injustice qui leur était faite. L'officier qui commandait à la porte occidentale, où ils se présentèrent d'abord, leur refusa le passage; mais à la porte septentrionale, où ils se rendirent ensuite, l'officier de garde, qui était un enfant, les laissa passer. En côtoyant les fortifications, ils rencontrèrent Falckenskiold, à qui l'on imputait, dans le public, la réforme de leur corps. Ils délibérèrent entre eux de le tuer; mais n'étant pas parfaitement sûrs que ce fiit lui, ils le laissèrent passer. Un moment après, ils rencontrèrent le roi dans sa petite calèche anglaise, aussi peu escorté qu'à l'ordinaire; son postillon et un palefrenier à cheval composaient toute sa suite. J'étais seul avec lui dans la voiture. Les soldats se rangèrent en haie pour le laisser passer ; un de leurs officiers, qui les avait suivis jusque-là, leur persuada d'en agir ainsi, et de ne pas troubler la promenade du roi, qui pourrait être effrayé de leur subite apparition . et leur supposer des desseins violents. Ni Sa Majesté ni moi nous n'avions encore aucune nouvelle de ce qui se passait, et l'air soumis de ce petit peloton était bien loin de faire naître l'idée d'une sédition.
Il y eut, du commencement à la fin, dans la conduite des mutins un mélange de témérité et de modération qui rend singulière cette journée de tumulte, terminée sans effusion de sang et sans pillage. La sur-
prise augmente lorsqu'on sait que les mutins étaient encouragés par un peuple en rumeur. C'était la veille de Noël, jour où toute la nation danoise se livre à la joie et aux festins. Les maîtres régalent leurs domestiques, et il n'est si pauvre artisan qui n'épargne d'avance sur ses gains de quoi garnir son cellier de vin ou d'eau-de-vie, et son crochet d'une volaille, pour célébrer la fête. Ces provisions furent prodiguées aux séditieux, dont la cause paraissait au petit peuple, et même aux trois quarts des ordres supérieurs, la cause de la nation. Les matelots, autre troupe séditieuse, mais qui, dans sa turbulence, cherche plus souvent querelle aux soldats qu'elle ne les seconde; les matelots offraient leurs secours aux gardes révoltés, et l'on m'a assuré que les soldats d'artillerie leur avaient fait savoir sous main qu'ils les recevraient à l'arsenal et se joindraient à eux. C'est qu'ils se regardaient comme nationaux, et qu'en ce moment ils brûlaient de se déclarer contre les étrangers, depuis les ministres jusqu'au simple soldat.
Tandis qu'une des compagnies de ce corps dissous s'était rendue aux casernes, où on lui avait pris ses fusils, et donné la permission de se promener; que plusieurs autres pelotons couraient les rues ou se dispersaient dans les cabarets; ceux qui s'étaient emparés au château de leur corps de garde, soutenus par les
vivres qu'on leur avait fournis, excités par l'eau-devie, s'obstinèrent à y rester. Ce fut en vain que le cabinet leur dépêcha des aides de camp, des officiers généraux ; ils persistèrent à demander d'être licenciés ou réhabilités. On eut beau leur représenter qu'il y allait de leur vie : ils répondirent qu'ils aimaient mieux mourir que d'être déshonorés.
Du reste, ils respectèrent les porteurs de messages, excepté Gude, le commandant de Copenhague, qu'ils appelaient « vieille femme, » et qu'ils froissèrent quelque peu en se pressant autour de lui. Enfin le général Gaehler, craignant que la scène n'eût une issue funeste, se rendit à Frédérichsberg et obtint pour tous ces soldats un congé qu'il leur rapporta dûment signé et scellé. Mais les soldats, s'imaginant encore qu'on les trompait firent des objections sur la forme de l'acte qu'on leur présentait. A cette nouvelle, Struensée répondit au conseil de la Généralité : « Vous êtes des militaires, vous devez savoir les moyens d'obtenir obéissance, et le roi entend qu'avant minuit le corps de garde soit nettoyé de soldats mutins. »
Dans la suite, lorsque Struensée fut mis en accusation, on chicana beaucoup sur la forme de cette réponse et sur l'absence de signature du roi. L'ordre en lui-môme était d'une grande imprudence, ainsi que toute la conduite qui fut tenue en cette occasion. La
princesse Charlotte, grand' tan te du roi, la reine douairière, le prince Frédéric, étaient tous logés au château, et l'on allait prendre des dispositions pour l'assiéger. Ces personnes royales auraient vu pointer le canon contre leur habitation, et le sang eût coulé à leur porte.
Heureusement, un M. de Bulow, gentilhomme du prince Frédéric prévint ce scandale et ces violences. Il avait servi dans les gardes à cheval, qui portaient le même uniforme que le bataillon révolté. Il alla haranguer ces soldats, leur rappela qu'il avait servi dans les gardes et leur donna sa parole et celle du prince qu'ils étaient licenciés. Là-dessus ils se débandèrent. Si le roi eût été présentable, ce dénoûment eût été plus facile encore; mais puisqu'on savait qu'il était impossible de le produire sans l'exposer à la dérision, il semble qu'on aurait dû prévoir ce qui arriva, et commencer par licencier la garde à pied, comme on avait fait de celle à cheval, en donnant une gratification à chaque soldat. La plupart se seraient enrôlés le même jour. Il eût été plus sage encore de ne pas toucher à un corps dans lequel la nation mettait sa confiance ; dont on avait en quelque sorte consacré le maintien en réformant la garde à cheval, et enfin dont la suppression était une économie sans importance. Quelques officiers, qui avaient fait la guerre, voyaient dans
cette mutinerie une brèche funeste à la discipline militaire, et jugeaient impossible de conduire jamais à l'ennemi une armée où de pareils exemples demeuraient impunis. Ils proposèrent de décimer la troupe qui s'était mutinée, mais on ne lui infligea pas le moindre châtiment. Quelques-uns des gardes s'enrôlèrent dans d'autres régiments, plusieurs passèrent en Norvège et rejoignirent leurs pénates; un assez grand nombre cherchèrent à gagner leur vie à Copenhague, en attendant une révolution, que le bruit annonçait comme prochaine, et qui l'était en effet, bien que personne ne sût encore par quels ressorts elle devait s'opérer.