‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 13 sur 42 · ARRIVA AVANT LE PROCÈS · texte numérisé non relu

ARRIVA AVANT LE PROCÈS

S'il existait dans le royaume une personne de laquelle Struensée dût penser qu'il n'avait rien à craindre, c'était bien le comte de Rantzau. Cependant il en était détesté. Cette haine avait pris naissance du jour oii Struensée, ayant reconnu toute la fausseté des vues qu'il avait recueillies dans les conversations d'Altona, et combien le comte mêlait de passion à quelques éclairs de génie, négligea entièrement ses avis. Rantzau, loin de partager le pouvoir d'un ministre qu'il regardait comme sa créature, était relégué à la troisième place dans le conseil de la Généralité. Ainsi, après tant d'intrigues heureuses, après être parvenu à mettre en déroute ses principaux ennemis, et avoir

dominé pendant quelques instants, il se voyait le client d'un médecin, et négligé par l'homme qu'il avait formé ; il était réduit à être comme lui en butte à la haine publique, sans jouir du crédit et recueillir les grâces de toute espèce qu'il avait espérées de cet ingrat. Une de ses plus douces chimères avait été de faire rétablir en sa faveur le comté immédiat de Rantzau. Il s'était cru du moins en droit de vivre tranquille, tandis que ses créanciers ne lui laissaient aucun relâche, au sein même de la faction à laquelle il il s'était livré. Il était en effet très obéré, et avait néanmoins conservé ses goûts de dépense. Le revenu de la terre d'Ascheberg, son patrimoine, suffisait à peine à payer les intérêts de ses dettes personnelles et de celles de son père. Pour un Rantzau, vivre dans le faste n'était que de la décence. Les grâces pécuniaires de la cour n'étaient pas moins son apanage que les autres. Dans l'espérance qu'au pis aller ces grâces le mettraient en état d'acquitter ses dettes, il avait suggéré une loi nouvelle, qui procurait aux grands un sûr abri contre leurs créanciers. Les siens devenant importuns, il voulut user de son droit de gentilhomme du Holstein et les renvoyer à opérer sur ses biens dans cette province. Ces créanciers prirent sur ce point l'avis de la chancellerie, qui répondit, avec l'aveu du cabinet, que sa personne, où qu'elle fût et de

quelque dignité qu'elle fût revêtue, n'était pas plus inviolable que ses biens. Rantzau se comparait à un lièvre que les chasseurs ont poursuivi jusqu'au gîte.

Dans cette extrémité, et tandis qu'il usait de ses derniers subterfuges, il renouvela connaissance avec un homme qu'il avait rencontré dans sa courte apparition à Pétersbourg, et qui avait à se plaindre plus sérieusement du cabinet. Il s'était nommé originairement Behring, et il était proche parent de cet autre Behring, que ses découvertes au Kamtschatka et sa fin tragique ont immortalisé. Ayant quitté le Jutland, sa patrie, pour former un établissement de commerce à Lubeck, il y avait fait banqueroute assez habilement, puisque, au bout de peu de temps, il avait obtenu de la régence de Kiel, c'est-à-dire du grand-duc de Russie, comme duc de Holstein, des lettres patentes de conseiller aulique [flofrath) et l'anoblissement, sous le nom de Behringschiold. C'était un homme sec, aux yeux creux, brûlant d'un feu sombre, silencieux, mais ardent, et doué toutefois d'un grand empire sur luimême, grand observateur des hommes et des physio nomies, né par conséquent pour les intrigues et les factions.

A Tavénement de Pierre III il se rendit à Pétersbourg, sous prétexte de faire sa cour à son nouveau maître et son bienfaiteur, mais en effet pour épier ses

projets et en rendre compte au ministère de Copenhague. Il en fut récompensé par une pension de cinq cents écus. Il retourna encore en Russie, en 1762, comme la guerre était près d'éclater entre les deux Etats. Mais, ayant été signalé comme espion, quelques-uns disent comme double espion, il faillit être arrêté à Kœnigsberg, et n'évita la potence qu'en s'évadant à la faveur d'un déguisement.

Peu d'années après, lorsqu'on vendait à l'enchère les domaines du roi de Danemark pour acquitter ses dettes, il acheta une terre dans l'île de Moen. Dans ces ventes, on faisait crédit aux acquéreurs, sous réserve qu'à défaut d'exactitude dans les payements, les terres seraient de nouveau mises aux enchères, à leurs risques et périls. Or, un versement de dix mille écus, que devait faire Behringschiold, étant près d' échoir, et ses fonds étant préparés, il se vit obligé d'en faire un autre emploi, urgent et" imprévu. Un négociant de Hambourg l'ayant poursuivi, comme caution de Goskowsky, banquier de la cour de Berlin, en 1763, il n'osa pas tenter de se défendre, parce qu'il eut connaissance que l'avocat de la partie adverse s'était procuré la copie d'une sentence infamante, rendue contre lui à Hambourg, pour dol en matière d'assurances (crime de baraterie), et qu'il en ferait usage.

Les deux Struensée avaient formé l'utile projet de

retirer des mains des particuliers quelques-uns des domaines du roi, pour y donner l'exemple d'un affranchissement bien entendu. Or, Behringschiold leur offrait une occasion d'autant plus favorable qu'il avait aggravé le sort de ses emphytéotes, au point de s'attirer de leur part des procès, et d'encourir l'animadversion des tribunaux. Tyran d'autant plus cruel qu'il l'était par principe, il ne craignait pas de dire hautement que ceux qui avaient travaillé à l'affranchissement des serfs méritaient la mort.

Le ministre, voulant l'exproprier, s'y prit avec le brusque despotisme et l'ignorance des formes qui avaient déjà rendu odieuses et ridicules tant d'opérations où le bien public était son unique objet. A cet effet, il expédia au conseiller aulique de Behringschiold un ordre du cabinet de vider la terre de X..., dans l'ilede Moen. Behringschiold n'obtempéra point. Là-dessus, ordre du cabinet à la chancellerie danoise de lui faire intenter une action par le fiscal de la couronne. La chancellerie envoya mon ami Hoier, chef de bureau, représenter à la cour que le fiscal n'était employé qu'en matière criminelle; qu'un procès intenté par lui devenait un commencement de flétrissure et une tache difficile à effacer; que le cas était une affaire civile, dans laquelle le baillif était l'officier compétent. Le ministre se fâcha beaucoup de ce qu'on

prétendait l'instruire et le redresser; il soutint que le fiscal devait être en tout état de cause l'homme du roi ; que d'ailleurs il y avait délit, puisqu'il y avait résistance à des ordres légitimes. Toutefois il consentit à la fm de laisser à la chancellerie le choix de l'acteur; en conséquence Behringschiold fut évincé sur l'instance du baillif de Moen. Le dessein de lui intenter une action fiscale lui avait été connu. Il était devenu furieux. Il ne le fut pas moins d'être dépossédé, bien qu'il n'eût point payé sa terre. Il prétendait (et en effet avec raison) que, pour avoir manqué à son engagement, il devait subir seulement la clause pénale de son marché, laquelle portait que sa terre devait être de nouveau mise à l'enchère à ses périls, c'est-à-dire à son profit, si elle se vendait au-dessus du prix de la première adjudication; qne sans doute il serait accordé de nouveaux termes de payement, et qu'il pourrait devenir acquéreur une seconde fois.

Dans le besoin qu'il éprouvait d'exhaler sa bile, il trouva presque tout le monde disposé à écouter ses invectives contre le ministre. Ceux qui n'avaient pas souffert par eux-mêmes de tant de déplacements vivaient dans l'appréhension d'en souffrir à leur tour, ou partageaient les griefs de leurs parents et de leur amis. Chez une nation où il n'existe presque pas de classe industrielle, mécontenter les serviteurs de la couronne

c'est irriter tous ceux qui ont une voix pour se plaindre. D'ailleurs ceux qui n'étaient pas lésés par tant de réformes, annoncées ou accomplies, étaient sensibles au scandale. Enfin d'autres personnes, qui auraient pu espérer des grâces, en voyaient la source presque entièrement tarie. Ces mécontents parlaient moins de leurs propres griefs que des projets ultérieurs du ministre, de ses vices, de son irréligion, et le peuple, comme à l'ordinaire, répétait ce qu'il avait entendu dire. Mais de tous ceux chez qui Beliringschiold alla invectiver, aucun ne se trouva plus prompt à attiser le feu que le comte de Rantzau. Leur animosité était égale. Ils étaient tous deux violents et vindicatifs; tous deux avaient des habitudes dans toutes les classes de la nation. Le moment où ils commencèrent à se concerter fut celui oii l'on entendit imputer à Struensée des projets sinistres, où l'on trouva des pasquinades affichées dans les carrefours, les promenades, ou semées en feuilles volantes dans les corridors du château. Ils échauffèrent les esprits avec art, avec constance, et sans mesurer leurs discours sur la vérité. C'est tout ce que j'ai appris là-dessus avec certitude. Quelques-unes de ces satires étaient assez ingénieuses, pour qu'on pût les attribuer au comte de Rantzau.

Il sentait bien alors la faute qu'il avait faite de conspirer contre l'ancien ministère avec des hommes

fort au-dessous de lui, tels que Struensée et Brandt; mais cabaler publiquement contre ses nouveaux amis, sans autre secours que ce \i\ Behringschiold, aurait été une entreprise encore plus téméraire, et qui, indépendamment du danger, le couvrait d'opprobre, qu'elle fût couronnée de succès ou qu'elle échouât. D'ailleurs, à supposer que soit une conjuration, soit la fureur qu'il avait fomentée chez le peuple, eût réussi à renverser Struensée, il voyait le gouvernement, en qucirpie sorte vacant, tomber au pouvoir du seul ministre qui fût considéré comme sorti de l'ancienne souche, savoir le comte d'Osten. Or, il le haïssait, le méprisait, et avait eu même avec lui en dernier lieu des altercations. Au reste, en ce moment, toute alliance, cxf^epté celle du comte d'Osten, lui était bonne. Behringschiold lui proposa de s'associer le comte de BernsîorlT, qui était l'idole des patriotes, et que sa disgrâce avait rendu très populaire. Ils convinrent que Behringschiold irait négocier avec lui, dans sa terre de Wotersen, un raccommodement. M. de Bernstorff l'écouîa d'abord avec intérêt, tant qu'il fut question des m.auxde l'Etat et de renouer avec la Russie; mais au nom du comte de Rantzau,il rompit aussitôt l'entretien. — M. de Rantzau sait bien, répondit-il, que je ne puis me fier à lui, ni entrer dans aucune affaire dont il se mêle.

C'est M. de Bernstorff qui m'a rapporté le fait la veille de sa mort (il mourut à Hambourg, le J8 février 1772), et de son côté, le comte de Ranfzau, m'a dit dans le temps, sans entrer dans aucun détail :

— Il serait ici s'il avait voulu se fier à moi.

Cela se passait en septembre ou octobre de Tannée 1771, avant les dernières scènes de tumulte que j'ai rapportées. Les conspirateurs ne virent dès lors que la famille royale où ils pussent trouver des associés, pour se mettre à couvert du danger et donner du poids à leur entreprise. La reine douairière et le prince Frédéric avaient de justes sujets de mécontentement; mais ils avaient aussi, comme le public, de légitimes préventions contre Rantzau. Ils étaient dévots, tandis que Rantzau avait de tout temps affiché l'incrédulité. Leur conduite et leurs principes étaient austères, tandis que Rantzau était d'une immoralité trop connue. Sa probité politique était aussi suspecte que sa vie privée avait été scandaleuse. On le connaissait pour l'auteur ou l'instigateur d'un écrit imprimé, où le roi était invité à manquer aux engagements de son père et à faire banqueroute. Ove Hoegli Guldbierg, ancien précepteur du prince Frédéric, dont il conservait toute la confiance, et qu'on a vu depuis jouer un rôle, avait réfuté cette brochure par une diatribe aussi solide

qu'ennuyeuse, n'ignorant pas qui était son adversaire. Il était dévot aussi, ou plutôt cafard.

Le comte de Rantzau offrant ses services et demandant protection, pour conduire ses anciens amis en prison et à l'échafaud, devenait un transfuge et un traître qui ne méritait aucune confiance. Aussi chercha-t-il de bonne heure à lever cette dernière objection, la plus spécieuse, et il n'eut pas beaucoup de peine à persuader qu'il était aussi mécontent et refroidi envers les favoris, parce qu'il l'était en effet; mais, pour marquer sensiblement qu'il avait rompu avec eux, il vint un jour à Hirscliholm, remercia de l'appartement qu'il y avait eu jusqu'alors, prit congé dans les formes des deux favoris, et fit ses adieux à tous ceux qui habitaient ce séjour désormais proscrit. J'eus aussi sa visite, et le ton dont il me parla me parut fort extraordinaire. Au lieu des flatteries, qu'il prodiguait sans mesure à tout le monde, îl avait un air ironique, et les reproches amers perçaient au travers de ses compliments. Il me sonda sur la démence du roi, en me rappelant une lettre où je lui disais, quatre ans auparavant, que j'aurais été fort content de mon ancien disciple, si ce n'étaient certaines marottes inexplicables. Il voulut aussi me faire convenir qu'on maltraitait le monarque en particulier. Comme cela était faux, à l'exception de la scène que j'ai racontée, et

comme je n'avais plus dès lors aucune confiance en son honnêteté, je me tins sur la réserve, et ne lui répondis que pour dérouter ses questions.

En rapprochant cette visite de ce qui s'est passé depuis, j'ai lieu de croire que, si j'avais accueilli ses mvestigations, il aurait cherché peut-être à m' engager dans ses projets, mais que, me trouvant inaccessible, il m'avait inscrit au même instant dans sa liste de proscription avec les autres ingrats.

La reine douairière a été dénigrée dans les journaux par des gens quin'avaient aucune notion ni de ce qu'elle était, ni de ce qui se passait alors en Danemark. Son caractère était absolument l'opposé des portraits qu'on en a répandus. Jamais jusqu'alors elle n'avait montré la moindre ambition; jamais elle ne s'était mêlée d'aucune intrigue, excepté à l'occasion du voyage du prince Ferdinand, son frère, en 4756 ou 1757. Elle parlait peu et avec timidité. Elle avait toujours réduit sa familiarité à un petit cercle. Loin de tendre des pièges à la reine Mathilde, elle avait vécu avec elle dans une grande intimité, jusqu'au moment où celle-ci, s'étant donnée à son amant, négligea toute autre liaison. Quant à ses vues sur la couronne et à ses prétendus desseins contre la vie du roi, l'événement l'a justifiée aux yeux de l'Europe. Pendant les trois premiers mois de son règne, il soupa tour à tour chez elle et chez la

reine sa grand' mère. Jamais marâtre eut-elle une plus belle occasion de se défaire de son beau-fils? Au contraire, elle le traitait avec la tendresse d'une véritable mère, et ne l'accablait nullement de sollicitations, ainsi que le faisait la reine sa grand'mère.

Dans ce moment, comme il s'agissait d'un coup d'éclat, la reine Julie ne se serait pas engagée légèrement avec deux hommes dont elle méprisait l'un et sans doute ne connaissait pas l'autre. Il fallut faire valoir auprès d'elle les indices du prétendu complot de la reine Mathilde et de ses favoris, qui commençait à occuper le public. On lui en développa tous les détails. Le 28 janvier était fixé pour faire abdiquer le roi, déclarer régente la reine Mathilde, et Struensée protecteur. C'était Struensée l'aîné qui avait rédigé l'acte d'abdication, et pour que rien ne manquât à la preuve, on fit tomber entre les mains d'un sieur Suhm, dont on connaissait la tête exaltée, une copie de ce plan, qui n'a jamais existé en original. Cette copie, il la porta ou la fit parvenir à la reine Julie.

« Il n'y avait point de temps à perdre, disait-on, car celui qui méditait d'usurper prochainement la régence ne s'arrêterait pas sans doute à un crime déplus. La mort du roi lui assurait le lit de la reine Mathilde, et le prince royal, ou immolé, ou succombant sous les rigueurs de son éducation, ferait place à sa sœur, fruit

trop manifeste de leurs amours adultères. Par quel autre motif Struensée aurait-il fait révoquer la loi qui interdisait à la femme répudiée d'épouser en secondes noces le complice de son infidélité ?

La reine Julie, le prince Frédéric son fils, et tous ceux qu'on engageait dans le complot contre les favoris, en leur persuadant qu'ils ne faisaient que les prévenir, étaient à Copenhague dès la fin de 1771. La réforme et la sédition des gardes furent pour eux un motif de s'affermir dans leur dessein et d'en accélérer l'exécution. Ils n'attendaient que le retour du roi et de la reine Mathilde, qui eut lieu enfin dans les premiers jours de janvier. La circonstance qui rendait l'exécution difficile était la démence du roi. On pouvait aisément le persuader; mais, si Struensée ou la reine Mathilde venait à lui parler, il ne manquerait pas de tout révéler : c'était ce qu'il fallait prévenir.

Le 15 janvier il y eut, chez la reine Julie, une conférence entre les conspirateurs, où le plan fut arrêté et le rôle assigné à chacun. Les ordres que le roi devait signer ou copier furent minutés par Ove Hoegh Guldbierg. Le 16 au matin on relut ce plan entre les mêmes personnes, et Ton y apporta de légers changements.

Vers ce moment, j'avais appris qu'au bal masqué qui devait avoir lieu le soir, le roi, la reine, et leurs

plus intimes familiers, en tout au nombre de sept, souperaient dans une loge fermée, et que le prince Frédéric serait réduit à la buvette, comme le moindre des invités. J'allai chez le comte de Brandt le solliciter d'admettre le prince au souper au roi, ou du moins de disposer une loge pour lui et pour sa suite. Ce fut en vain; je ne pus rien obtenir, et j'en fus très affecté, ignorant que, la mesure étant comble, une insolence de plus ne gâtait rien.

Rentré chez moi, j'eus, pour la première fois de ma vie, la visite du colonel Koeller. Il me dit que, son régiment allant fournir la garde au château, il faisait la tournée des postes, et avait voulu connaître ma chambre, pour y revenir plus à loisir une autre fois. Je ne soupçonnai rien encore, je l'avoue. Entre deux et trois heures après midi, je fis visite au ministre du cabinet, pour le prier de faire agréer au roi la restitution d'une pièce de terre dont il m'avait gratifié près de Hirschholm, dans le but d'y établir une famille de cultivateurs suisses, qui enseignerait aux Danois diverses pratiques d'agriculture. Je ne voulais plus d'attaches dans ce pays. Avant que j'eusse fini, entra le comte de Brandt, qui paraissait avoir à faire une communication pressante. Je me retirai par discrétion. Il demeura une heure entière en tête à tête avec le ministre. On a su depuis qu'ayant quelque indice vague de ce qui se

tramait, ils en avaient conféré ensemble, et avaient résolu de ne rien changer à leur marche pour la journée. Il y avait probablement déjà plus de cinquante personnes dans le secret. Le plan avait été commmuniqué au colonel Sames, le plus indiscret des hommes. Le colonel Koeller et le général Eichstsedt avaient averti les plus sûrs des officiers de leurs corps respectifs, en leur intimant le secret, qu'on aurait besoin d'eux dans la journée. D'ailleurs deux conseils tenus chez la reine Julie, où avaient assisté ces deux officiers avec Rantzau, Behringschiold et Guldbierg, avaient dû être remarqués.

A quatre heures, Struensée ayant permis qu'on servît chez la reine (tel était le degré d'insolence où il était monté), nous y fimes un de ces dîners intimes qui avaient souvent eu lieu à la campagne. Jamais la reine n'avait paru plus gaie et ne s'était livrée de meilleure grâce à la conversation. On s'y donna rendez-vous pour prendre le thé à huit heures.

A sept heures je fus admis à l'audience de la reine Julie, à qui j'avais désiré de présenter mes respects. Ses antichambres étaient désertes, et ce fut à peine si je trouvai quelqu'un pour m' annoncer. Elle me parla sans témoins, et cependant elle se plaignit moins vivement qu'à Friedensbourg des torts que son fils éprouvait. Elle me dit qu'éloigné des plaisirs de la cour,

— 33-2 — privé même de l'exercice du cheval, puisqu'on lui avait fermé le manège du château, il savait fort bien passer le temps, mais qu'il dissimulait à tout le monde le genre de ses occupations. Après le thé, qu'on avait pris chez la reine Mathilde, on partit deux à deux pour le bal. La reine était conduite par le roi. J'étais le septième et dernier homme. Mademoiselle de Trolle, celle des filles d'honneur (jue la reine aimait le plus, me tomba en partage. Le bal se passa comme à l'ordinaire. Le prince Frédéric y dansa jusqu'à une heure. Le colonel Koeller joua dans une loge avec deux des personnes qu'il devait arrêter deux heures plus tard. Je reconduisis Mademoiselle de Trolle et une de ses compagnes. Il était trois heures quand je les quittai, et je parcourus plus de deux cents pas de corridors jusqu'à mon appartement, sans que rien interrompît le moins du monde le silence de la nuit. Cependant c'était alors que le mouvement commençait. Avant quatre heures, les dragons du régiment d'Eichstsedt avaient investi le château, et les conjurés étaient chez la reine Julie. Au moment d'agir, elle avait remis au colonel Koeller un billet par lequel, en cas de mauvais succès, elle se chargeait de la responsabilité : il le lui rendit. Cependant Rantzau, réfléchissant au danger de l'entreprise et au peu d'avantage qu'il pouvait espérer du succès, avait résolu de se tirer d'af-

faire par une double trahison. II était allé, la veille à huit heures du soir, chez Struensée l'aîné. On lui répondit qu'il n'était pas chez lui, mais qu'il rentrerait sans doute à dix heures pour prendre son habit de bal. Rantzau revint à dix heures, mais inutilement, Struensée ayant envoyé prendre son domino pour s'habiller chez M. de Gaehler où il soupait. Rantzau lui écrivit ces mots : « 11 importe que je voie votre frère avant minuit. Souvenez-vous que si vous ne me procurez pas cette entrevue, vous vous en repentirez amèrement. » Le billet ne fut rendu qu'à trois heures du matin, et n'a été connu qu'après l'événement. Les conjurés, assemblés chez la reine Julie, n'attendaient plus que Rantzau qui, ne connaissant point encore le sort de son avis secret, fit dire qu'ayant la goutte, il ne pouvait venir. Son rôle était essentiel, et il était trop tard pour lui chercher une doublure. Il logeait dans une maison royale, nommée le Palais, séparée seulement par un fossé du château de Christiansbourg, où la scène se passait. Behringschiold y courut. Rantzau lui assura qu'ayant la plante des pieds malade, il ne pouvait marcher.

— Vos porteurs? dit Behringschiold.

— Je les ai renvoyés.

— Je vous en procurerai.

Ne trouvant plus de prétexte, il dut souffrir que

Behringschiold allât chercher deux grenadiers de la garde, qui l'apportèrent dans sa chaise. Koeller et Behringschiold, chargés d'arrêter les deux favoris, se rendirent alors à leur appartement, accompagnés chacun d'un détachement de grenadiers, et crochetèrent les serrures, le premier chez Struensée, le second chez Brandt, et ayant pénétré jusqu'à eux, ils leur intimèrent l'ordre de les suivre. Ces deux infortunés étaient endormis dans la plus profonde sécurité. Cependant Struensée demanda au colonel de lui montrer ses ordres. Celui-ci n'en ayant pas, le somma de nouveau de le suivre, ajoutant qu'il en répondait. Brandt ne fit pas même cette difficulté. Il dit seulement, lorscju'on visita ses effets, qu'on n'y trouverait rien d'intéressant qu'une cassette, renfermant vingt mille écus et quelques billets galants. Ils furent mis chacun dans un fiacre distinct et conduits à la citadelle, où le commandant, qui ne les attendait point, les reçut néanmoins avec beaucoup de joie. D'autres personnes arrêtaient en même temps le professeur Berger et l'aîné des Sti'uensée, qui furent aussi conduits à la citadelle, puis le colonel de Falckenskiold, qu'on laissa pour le moment chez lui aux Casernes. Le général Eichstœdt, qui, deux jours auparavant, se regardait comme son protégé, parce que c'était Falckenskiold qui l'avait fait appeler à la cour, fut chargé de lui signifier les arrêts.

Tout cela étant accompli, les conspirateurs allèrent réveiller Brieghell, valet de chambre chirurgien du roi, pour qu'il les introduisît chez Sa Majesté par l'escalier dérobé. Le roi se réveilla en sursaut et se crut en grand danger, quand il se vit entouré de tant de monde. La reine douairière, le prince Frédéric, Rantzau, Eichstsedt, Koeller, Guldbierg, n'étaient pas au fond des gens qui dussent l'effrayer beaucoup; mais la faiblesse de son caractère était si grande en certains moments, que, par exemple, il avait peur des sentinelles placées à sa porte, et qu'il lui fallait un effort pour les dépasser. On parvint cependant à le rassurer, mais ce fut pour le plonger dans une nouvelle terreur, lorsqu'on lui dit que le sujet de cette visite nocturne était une conspiration contre sa personne, qu'on venait lui révéler; qu'il y avait urgence à prendre certaines mesures pour sa sûreté; qu'il fallait faire arrêter la reine et ses favoris. En un mot on lui présenta une liste de dix-sept personnes dont il importait de s'assurer; et, comme son appartement touchait à celui de la reine Mathilde, on l'engagea à monter dans celui de la reine douairière, où on lui dicta ce qu'il fallait qu'il écrivît. Alors, animé par la douce pensée de nuire, par la flatteuse idée d'être délivré de Brandt pour toujours, par l'espoir éloigné de verser du sang, il travailla avec assiduité, le reste de la matinée, à expédier les ordres

nécessaires. Ceux qui concernaient la reine, un billet qu'il lui adressa, un ordre au comte de Rantzau pour l'arrêter, un autre aa commandant de la forteresse de Cronenbourg, où elle devait être conduite, enfin l'ordre à l'intendant de la cour de fournir les voitures (l'écuyer étant arrêté) : toutes ces pièces furent copiées en entier de sa main sur les minutes de Guldbierg. Il ne fit que signer les autres ordres.

Rantzau muni de sa commission, et suivi d'une troupe de gens armés, se rendit dans l'appartement de la reine. Elle se doutait si peu de ce qui se passait qu'elle crut au premier moment qu'il y avait une conspiration contre sa vie, et demanda ce qu'on avait fait du roi. Mais lorsqu'on lui apprit qu'il était en parfaite sûreté, que c'était par son ordre qu'on entrait chez elle, et qu'on lui remit le billet qui l'envoyait à Cronenbourg réfléchir à ses désordres passés, elle sauta à bas de son lit avec emportement, et voulut passer dans la chambre du roi. La porte de communication était fermée, et de plus un officier la couvrait de son corps. Elle le menaça d'en répondre sur sa tête. Rantzau dit alors à la reine que l'officier répondait sur sa tête du poste qui lui était confié. Elle voulut courir dans l'iippartement de Struensée, qui avait avec le sien une communication secrète : ce passage était aussi gardé. Dans le négligé, oii la reine s'était trouvée en se le-

vant brusquement, la colère fit oublier la pudeur ; sur quoi Rantzau, mettant son chapeau sur ses yeux, l'avertit, avec une ironie amère, de le ménager davantage, en le garantissant du pouvoir de ses charmes. Lorsqu'elle demanda de parler aux comtes de Struensée et de Brandt, il lui répondit trivialement que ces oiseaux-là étaient déjà en cage. Elle voulut me faire demander : on le lui refusa. Enfui elle souhaita de voir le comte d'Osten, qui fut aussitôt appelé; mais, comme on lui avait fait sa leçon, il lui persuada que son mal était sans remède, et qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que celui de la soumission. Lorsqu'elle fut habillée, le comte de Rantzau, toujours aussi aimable, lui dit : « Madame, je sens bien que je devrais être votre chevalier dans cette aventure; mais la goutte, qui m'empêche démarcher, m'oblige de m'en remettre à M. le major Castenschiold. » C'est Rantzau lui-même qui a répandu toutes ces gentillesses, soit qu'il les ait réellement débitées, soit qu'il ait composé à loisir ces odieux bons mots.

La reine monta en carrosse, ayant sur ses genoux la jeune princesse qu'elle nourrissait, et à ses côtés une de ses filles d'honneur, celle qui lui était la moins agréable. Ce fut tout ce qui lui resta des personnes de sa maison. Le major Castenschiold, l'épée nue à la main, s'était plapé sur le devant, et une escorte de

dragons, aussi l'épée nue, entourait l'équipage. Le général Hauch, commandant de Cronenbourg, n'étant point prévenu, céda son appartement, en attendant qu'on eût préparé celui qui est destiné aux reines dans le château. Elle y fut servie pas ceux de ses officiers et de ses domestiques qu'on estimait lui être le moins dévoués. Dans la soirée, la reine remarquant que Copenhague était illuminé, et s'enquérant de la cause, on lui apprit que le peuple témoignait ainsi la joie qu'il éprouvait de son désastre. Dans son premier mouvement, elle s'emporta, dit-on, jusqu'à frapper la femme de chambre qui lui avait fait cette réponse; puis, revenue à elle-même, elle fondit en larmes, et s'abandonna à toute sa douleur.

Les transports extravagants de la multitude avaient commencé dès le matin. Le bruit s'était répandu avant le jour cpi'un grand événement avait eu lieu dans le palais sans que l'on sut encore si le roi en était l'auteur ou la victime. La foule, qui remplissait la place publique devant le château, apprit bientôt la vérité. Une multitude de gens avait vu partir la reine ; car il était plus de sept heures lorsqu'elle se mit en route. Dès qu'il fut grand jour, on voulut rassurer tout à fait le peuple en lui montrant le roi accompagné du prince Frédéric et de quelques courtisans sur le balcon de l'appartement de la reine Julie. La place retentit alors

d'acclamations. C'était la troisième fois que ce monarque faisait naître l'espérance d'un meilleur gouvernement, et que son nom était prononcé au milieu des cris d'allégresse, dans cette môme place. Ce fut d'abord quand on le proclama roi en 1767 ; ensuite quand Struensée, ayant supprimé le conseil, s'empara' de toute l'autorité; enfin, au bout d'un an, quand le favori fut renversé à son tour. Une heure ou deux plus tard, le roi se montra encore d'une façon plus populaire : il fit le tour de la ville dans une grande berline à glaces, attelée de six chevaux blancs, ayant à son côté le prince Frédéric seul et ses principaux courtisans à cheval autour du carrosse. C'était comme un triomphe, et jamais il n'y en eut de plus ridicule. En effet, qu'est-ce qu'on proclamait alors? Que le roi avait été trompé dans son gouvernement, dans sa maison, dans sa famille ; en un mot, on proclamait sa honte.

Peu de moments après, le conseil de la Généralité ayant reçu l'ordre de rétablir la garde à pied, rappela sous le drapeau ce qu'on put trouver de ce corps dispersé. Environ cent cinquante d'entre eux vinrent en pompe, musique en tête, prendre possession de ce même corps de garde, où, trois semaines auparavant, ils s'étaient maintenus quelque temps contre des injonctions formelles et réitérées.

La populace, et les matelots surtout, voyant que l'insolence et l'indiscipline étaient encouragées, se mirent à saccager les maisons de débauche, sous prétexte que ces hommes monstrueux, sur la conduite desquels leur sage roi venait enfin d'ouvrir les yeux, en étaient les protecteurs. Les fenêtres et les portes furent jetées à la rue, les meubles pillés, et les nymphes de ces asiles impurs s'enfuirent dans le plus grand désordre. Soixante maisons furent ainsi dévastées, et, dans le nombre, il y en avait d'honnêtes que l'on attaqua par méprise. Les pillards se portèrent surtout avec ardeur chez cet Allemand, nommé Gabel, qui avait tenu la buvette au jardin royal de Rosenbourg, quand les favoris l'avaient consacré à la licence. Le bruit s'était répandu dans le temps que le but de cet établissement était de procurer à la noblesse et à la bonne compagnie toutes les facilités des maisons les plus diffamées, mais avec une meilleure tenue, afin que les gens comme il faut pussent s'y présenter décemment. Le particulier qui avait vendu cette maison à Gabel n'ayant pas encore délogé, perdit ses meubles et sa bibliothèque. Gabel lui-même eut peine à se retirer la vie sauve. Il y avait une autre maison, louée à des actrices italiennes, et sans doute plus impure que cette dernière; cependant le peuple usa ici déménagements, et, voulant la traiter comme les autres, il

avertit d'abord ces filles de la vider, respectant en leurs personnes les divertissements du roi: Il était question d'attaquer ensuite l'hôtel du baron de Schimmelmann, comme appartenant à un riche financier, et indubitablement, si l'impunité se fût prolongée, personne n'eût été en sûreté. La reine douairière, le prince son fils et leurs conseillers semblèrent convaincus, pendant vingt-quatre heures, que Dieu se servait de la licence effrénée du peuple pour effacer le scandale public, châtier ces repaires de fornication et la rébellion contre les mœurs et la piété Passé ce moment, ils firent proclamer au nom du roi la défense de saccager et de piller dorénavant. La police eut ordre de faire restituer, autant que possible, les objets volés. On en rendit en effet quelques-uns, et le nouveau gouvernement ne punit personne pour cet essor d'une joie, si naturelle dans sa cause, si heureuse dans le choix de ses victimes, que sans doute elle lui parut légitime dans sa manifestation.

On aurait voulu persuader au monde que, dans une ville où résidait la cour, une ville d'université, de garnison, un port de mer, la licence n'était établie que depuis une année, et qu'elle allait désormais prendre fin».

* Dans la suite, la roine Julie fit établir une commission de chasteté, à l'imitation de celle de Vienne, instituée par Marie-Thérèse.

L'introduction de la langue allemande dans les affaires était un autre grief, très important aux yeux de la nation, et qu'on rejeta sur les malheureux prisonniers. Il fut défendu de se servir de cette langue dans les bureaux et dans le commandement militaire. A la vérité, on n'accusa pas formellement Struensée de l'avoir introduite, mais le moment oii l'on établissait cette règle le faisait assez entendre ; or, la langue allemande avait été celle du conseil royal et de la cour au moins dès le commencement du siècle. Il existe deux grandes paroisses allemandes à Copenhague ; de tout temps on avait prêché à la cour alternativement en allemand et en danois. Un cinquième des sujets du roi sont allemands, et, quant au commandement militaire, il s'était toujours pratiqué en allemand, depuis qu'il existe des troupes réglées. On fut même d'abord très embarrassé à créer cette branche du langage danois, et les pédants de l'armée disputèrent là-dessus avec les pédants de l'école.

Lorsqu'on eut mis aux fers les deux Struensée et Brandt; que Berger et Falckenskiold eurent été consignés et surveillés, comme gens réservés au dernier supplice et capables d'attenter à leur vie ; lorsque le général Goehler et sa femme eurent été mis, chacun séparément, sous la garde d'un officier; lorsqu'on eut enlevé la reine, qu'on eut proclamé la honte du roi et

l'impunité des soldats séditieux; ceux qui avaient concouru à cette révolution demandèrent leur récompense. Rantzau obtint le grade de général en chef, séance au conseil et l'ordre de l'Eléphant; Eichstœdt, qui n'était guère qu'un paysan renforcé, franchit pareillement un grade et devint général de cavalerie, gouverneur du prince royal et membre du conseil ; le colonel Koeller fut promu au grade de lieutenant général. On lui offrit la naturalisation avec le nom d'une ancienne et illustre famille danoise éteinte, du moins dans le royaume. Il répondit qu'étant gentilhomme poméranien, il prisait son nom à l'égal de tout autre; que cependant, ayant voué ses services à la nation danoise, il acceptait volontiers de lui être agrégé, en ajoutant au nom qu'il portait actuellement celui d'une famille respectée en Danemark. Il se nomme à présent Koeller-Banner. Il fut de plus créé premier aide de camp [Ober-adjudant), avec appartement au château et inspection sur la chambre du roi ; car on se proposa de réaliser et on réalisa en effet l'obsession tant reprochée aux favoris disgraciés. Les officiers des régiments de Koeller et d'Eichstœdt qui furent employés clans cette journée du i 7 janvier, si mémorable et si peu périlleuse, gagnèrent chacun un grade. Guldbierg reçut sa récompense en argent : on lui donna quarante mille écus, qu'il prit, jugeant bien que les grades et les emplois

viendraient d'eux-mêmes par la suite *. Enfin, Behringschiold obtint la clef de chambellan, deux mille écus de pension et un emploi à la cour pour son fils. Les rieurs se rappelaient, à cette occasion, une farce allemande, jouée par des marionnettes quelques années auparavant, dans laquelle le roi dit à Polichinelle : « Herr Fœhnrich, nimmt die Kœniginn in die Wache, so mâche ich euch zum General, » (Monsieur l'enseigne, mettezmoi la reine aux arrêts, et je vous fais général de mon armée.) Ce conte était une des facéties qu'on débitait dans la famille Rantzau contre la nation allemande *. Ces récompenses avaient été sinon stipulées du moins prévues; mais pour toutes les autres conséquences de l'entreprise, les principaux conspirateurs n'étaient aucunement préparés. On n'avait désigné ni conseil, ni secrétaire d'Etat, ni secrétaire du cabinet, ni personne (jui fût autorisé à distribuer les ordres et à rédiger les dépêches, et il y parut bien par les choix discordants ([ue l'on fit à la hâte.

Dès le premier moment, il fallut expédier une multitude d'ordres relatifs aux personnes détenues et à leur

» Guldbierg, fils d'un meuni;^r, avait été destiné à l'état ecclésiastique- Quelques personnes lui procurèrent le poste de gouverneur du prince Frédéric. Là, dissimulant une ambition profonde sous les dehors de la piété et de l'humilité, il réussit <\ s'insinuer dans les bonnes grâces de la reine Julie, et, quand Rantzau et d'Osten furent congédiés, Guldbierg devint premir-r ministre, et administra avec quelque sagesse jusqu'en 1784, que le prince royal le mit de côté. (Falckenskiold, Mém. posth.)

* Cette farce est tirée ou imitée d'une comédie de Holberg.

remplacement. Ces ordres secrets et rapides exigeaient un secrétaire du cabinet : on offrit cette place à M. Schumacker, qui l'avait eue en 1767, lorsque j'en fus dépouillé; et plus tard, lorsque Struensée la voulut pour lui, cet arbitre de la monarchie plaça Schumacker à la chancellerie. Comme il avait été secrétaire d'ambassade à Pétersbourg, et qu'ensuite il avait tenu la plume dans les conférences pour la né • i^ociation du Holstein, il en sentait toute l'importance. Aussi m'avait-il demandé une entrevue, pendant le ministère de Struensée, pour m' engager à prendre connaissance de cette affaire et à saisir toutes les occasions et tous les moyens qui s'offriraient de la renouer. A cet effet, il avait promis de me fournir le registre des conférences ; mais il lui fut impossible de l'obtenir du comte d'Osten, qui, sous divers prétextes, éluda la remise. Le motif en est évident : il craignait de me laisser découvrir qu'il était lui-même un des principaux obstacles à la conclusion. L'objet le plus délicat était la correspondance avec l'Angleterre. On n'avait personne sous la main qui joignît une certaine dignité à la connaissance des affaires étrangères, excepté le comte d'Osten. On fut obligé de les lui conserver, et, quoiqu'il fût en hostilité ouverte avec le comte de Rantzau; quoique la reine Julie, qui gouvernait tout, sût à quel point il était décrié ; enfm, quoiqu'il portât

— 3-40 — le signe capital de réprobation d'avoir servi sous Struensée, il sut manœuvrer si habilement, parmi ces troubles et ces intrigues, qu'il se lia avec Rantzau, et par ce moyen maîtrisa la reine Julie elle-même. Au premier moment, elle avait envoyé un courrier à Gottorf, au prince Charles de Hesse, beau-frère du roi, pour l'appeler auprès d'elle; d'Osten obtint qu'il fût contremandé. Le prince ressentit vivement un pareil affront; mais le danger d'Osten était trop imminent pour qu'il pût ménager le prince ; car le rappeler, ou rendre à M. de Bernstorff tous ses emplois était une seule et même chose, tant ces deux hommes s'étaient étroitement liés depuis qu'ils vivaient tous deux éloignés de la cour.

Pour former un nouveau conseil, on fil revenir d'abord le comte de Thott, un de ceux qui avaient été congédiés une année auparavant. C'était un vieillard d'un rang illustre et d'une conduite pure, mais plutôt homme de lettres qu'homme d'Etat, et dont le public disait depuis longtemps qu'on ne pouvait en attendre ni bien ni mal. On rappela aussi du Jutland M. Schack- Rawlov, estimé pour sa probité, et qui avait déjà rempli plusieurs emplois où il s'était acquis de la réputation. On leur adjoignit, outre Eichstaedt et Rantzau, un amiral Roemeling, plus nul encore que M. de Thott. Le prince Frédéric fut nommé président du

conseil par une patente expresse. C'était une de ces mesures sans nombre, par lesquelles on semblait avoir pris à tâche de publier l'imbécillité du roi ; car, s'il avait son bon sens, pourquoi présider le conseil devant lui ? Le prince Frédéric aurait pu être appelé au conseil sans autre titre que celui de frère du roi, et il présidait en second par le rang qu'il occupait.

La reine douairière et le prince Frédéric présidaient aussi une espèce de conseil du cabinet, d'où partaient les ordres que le roi était censé donner spontanément.

Je ne sais plus lequel de ces deux conseils ordonna un jour déjeune et d'actions de grâces pour remercier Dieu d'avoir sauvé le roi, le royaume et la famille royale du danger le plus imminent. Toutes les chaires retentirent d'invectives contre les malheureux prisonniers et d'insinuations vagues sur leurs prétendus desseins. La reine Mathilde fut aussi prêchée dans son appartement de Cronenbourg, ou plutôt (qu'on me passe l'expression) on lâcha sur elle un prêtre qui, avec une férocité incroyable, insulta, au nom de Dieu, une princesse déjà si malheureuse. Il prit pour texte ces paroles d'Esaïe, cliap. XIV : « Les peuples les prendront et les mèneront en leur lieu ; la maison d'Israël les possédera en droit d'héritage, comme des serviteurs et des servantes. Ils tiendront captifs ceux qui les avaient tenus captifs, et domineront sur leurs oppres-

seiirs, et, an jour où l'Eternel fera cesser ton travail, ton tourment et la dure servitude sous laquelle on t'avait asservi, tu te moqueras aussi du roi de Babylone, et tu diras : Comment l'oppresseur s'est-il arrêté, comment se repose celle qui était si avide de richesses? » Un autre prêtre, appelé à la même fonction, puisa ^^'■' - dans le même prophète, chap. LXIV, le sujet d'une insulte encore plus cruelle : « Pourquoi y a-t-il du rouge dans ton vêtement? J'ai été tout seul à fouler au pressoir. Cependant j'ai marché sur eux en ma colère; je les ai foulés en ma fureur, et leur sang a rejailli sur mes vêtements, et j'ai souillé tous mes habits, car le jour de la vengeance est dans mon cœur, et l'année est venue où je dois racheter les miens. » Ces deux prédicateurs ne furent ni punis ni réprimandés.

Un autre fanatique montra mieux encore, par les applaudissements qu'il reçut, quel délire agitait tous les esprits. C'est ce même Suhm * qui avait révélé le prétendu complot des favoris. Il demanda une audience au roi pour lui remettre une façon de harangue imprimée, dont voici l'exorde : « Assez et trop longtemps la religion et la vérité avaient été foulées aux pieds parmi nous; trop longtemps la droiture et l'honneur s'étaient

» D'ailleurSj savant distingué, qui a publié des morceaux précieux sur l'histoire danoise du moyen âge.

enfuies de nos frontières. Mais, ô mon roi, tu en étais innocent. Une faction scandaleuse d'hommes vils s'étaient emparée de ta personne sacrée. Ils avaient rendu ton approche odieuse aux gens de bien. Tu ne voyais et n'entendais plus que par eux. Ton peuple était baigné de ses larmes; la crainte, l'angoisse et l'effroi régnaient en tous lieux. Notre nom même était devenu un opprobre aux yeux de l'étranger, en sorte que nous n'osions plus avouer notre patrie. Les patriotes, étaient attaqués, les provinces épuisées, l'éclat de la maison royale obscurci. Tout était en proie à des calomniateurs, des brigands, des blasphémateurs, des ennemis de la vertu et de l'humanité. Au milieu de tout cela tu étais content, parce que tu croyais que tout le monde l'était aussi, et qu'on travaillait au bien public. « Que vos noms soient bénis et magnifiés, ô Julie et toi, Frédéric^ ! Gloire aux patriotes qui, avec les plus pures intentions, ont ôté le bandeau de tes yeux ; qui ont vengé ta personne et ton empire ; qui ont hasardé leur vie pour te sauver, et qui t'ont rendu, dans son intégrité, ton pouvoir légitime héréditaire. Eh ! certes, il en était temps. Déjà on voyait le citoyen aiguiser son épée contre le citoyen, et une nation naturellement tranquille excitée au massacre. Peut-être en

1 Note de Suhm : « Les théologiens décideront si ces noms désignent des anges glorifiés ou des anges vivant encore sur la terre. »

peu de jours la ville royale aurait-elle été la proie des flammes et changée en un monceau de ruines. Peutêtre le Danemark et la Norvège auraient été au comble des maux sous le roi qui désire le plus ardemment leur prospérité.

^( Vois, ô mon roi, avec des yeux attendris par la joie universelle, ces feux de joie allumés spontanément. Réfléchis à ces manifestations, et tu sentiras se réchauffer dans ton cœur le sang de Christian IV et de Frédéric IV qui coule dans tes vienes. Ne crois pas les flatteurs qui te diront que déjà tu ressembles à ces modèles, mais tache de les imiter ! Tu tiens de Dieu et de ton peuple un pouvoir illimité; mais tu es comptable à Dieu et à ton peuple. Que tes ordres nous soient donnés désormais dans notre langue, car nous savons que la langue de ton pays t'est familière. Que l'idiome étranger^ soit désormais le signe flétrissant de la trahison. Choisis-toi de fidèles conseillers : le plus digne de tous est ton frère ...»

On se lasse de reproduire ce déluge d'absurdités. Ce frère du roi, qui devait maintenant être son gouverneur, n'avait que dix-sept ans, et l'on n'avait aucun indice de sa capacité.

Un autre homme de lettres, nommé Langebeck,

' 11 est à remarquer que M. Suhm est potit-fils d'un Allemand.

publia une relation des désordres qui avaient eu lieu la veille de Noël, dans laquelle il représentait la conduite des gardes mutinés comme admirable à tous égards, et la qualifiait de victoire des nationaux sur les Allemands.

Ce Rothe qui, ainsi que je l'ai rapporté, possédait un démembrement du ministère des finances, se hâta de composer sur la journée du 17 janvier un poënie, dans lequel il louait avec profusion tous les conspirateurs, et citait même, comme digne d'éloges, le caractère ardent de M. Behringschiold, de cet homme qui, ayant rencontré à la cour Rothe et Oeder, son collègue, les apostropha en disant qu'il était surpris que deux drôles de leur farine fussent là, et qu'on ne les eût pas encore jetés par les fenêtres.

Depuis que cet homme dangereux avait triomphé, il se livrait sans mesure à son emportement. Il avait voulu, par exemple empêcher qu'on ne donnât des lits aux prisonniers. Il avait aussi demandé qu'on lui fournît un détachement de soixante hommes, pour arrêter, disait-il, un reste de la faction de Struensée prêt à éclater. Enfin il se rendit si odieux et si importun que la cour fut obligée de l'exiler ^

1 Ayant, par quelque scélératesse, encouru la disgrâce de la reine Julie, il passa plusieurs années dans un cachot, puis fut relégué en Norvège. (Mém. posth. de Falckenskiold,'p. 298.)

Tandis que les prédicateurs et les écrivains s'etïorçaient à l'envi de répandre dans le public l'opinion d'un complot tramé contre la famille royale par Struensée et ses adhérents, le nouveau cabinet et le nouveau conseil en faisaient chercher partout les traces et ne les trouvaient nulle part.

Une commission fut établie pour visiter les effets et les papiers de la reine ; une autre pour visiter ceux des principaux prisonniers ; une troisième, pour revoir les ordres émanés du cabinet depuis le 1 5 septembre ITTO, avec le dessein, selon la déclaration du gouvernement, de laisser subsister tous les actes jugés utiles ou seulement indifférents. Enfin une dernière commission principale fut instituée sous la dénomination de Inquisitions commission, c'est-à-dire, pour employer le terme le plus doux, commission d'enquête. Elle était composée du justicier ou vice-président de la cour suprême, des deux procureurs généraux (danois et allemand), du fiscal général, de celui de la marine. Jusque-là le choix était naturel. Ces divers magistrats avaient une mission presque nécessaire dans un procès de la couronne; mais pourquoi leur associer arbitrairement un sieur Bram, comme si au lieu d'une justice impartiale, on se proposait de servir des rancunes. Ce Bram était connu pour avoir eu des démêlés personnels avec quelques-uns des prisonniers;

connu encore pour la violence de son caractère, et pour être l'auteur de lettres anonymes menaçantes, adressées au comte de Brandt. Pourquoi nommer un LuxdorfF (chef de l'un des bureaux de la chancellerie), parent de ce même Brandt, et par conséquent récusable? Enfin quel titre avait, pour figurer dans cette cour, un Guldbierg, simple homme de lettres, sinon sa qualité de créature du prince Frédéric, qui avait ses injures à venger?

En formant ce-tribunal extraordinaire, on ne lui soumit point une cause à juger, puisqu'il n'existait aucune accusation, aucun corps de délit; mais il reçut Tordre de juger les personnes arrêtées le 17 janvier. Il débuta dans ses fonctions par faire placer deux affiches, qui prescrivaient de déposer dans les mains du tribunal les effets et papiers appartenant à ces mômes prisonniers, ainsi que les présents reçus de la cour depuis une certaine époque. On rendit à ceux qui obéirent les présents, accompagnés d'une lettre polie, écrite par le secrétaire du cabinet. L'examen des papiers des prisonniers, qui devaient fournir, disait-on, d'importantes découvertes, dura près de trois semaines, et j'en attendais l'issue avec impatience, parce que j'étais décidé à partir, aussitôt que j'aurais acquis la certitude qu'on n'avait pas d'accusation à former contre moi. Comme ma position change à ce moment et que je

cesse d'être témoin des faits, je vais exposer à part ce qui me concerne personnellement, après avoir averti les personnes qui recherchent exclusivement les faits historiques, qu'elles peuvent passer le chapitre suivant sans perdre le fil de mon récit, concernant les prisonniers et la décision rendue sur leur sort.

CE QUI ARRIVA A l' AUTEUR DES MÉMOIRES JUSQu'a SA SORTIE DU ROYAUME. QUELQUES AUTRES PARTICULA- RITÉS.

En rapportant la visite que je reçus du comte de Rantzau, lorsqu'il prenait congé de la cour à Hirschholm, j'ai dit qu'il ajouta mon nom à sa liste de proscription. Behringschiold, ennemi déclaré de l'affranchissement des serfs, devait me juger digne de mort* s'il était instruit de mes actes et conséquent. C'était du reste la seule de toutes les personnes que j'ai nommées jusqu'ici, à laquelle je n'eusse jamais parlé. Il n'avait aucun sujet particulier de m'aimer ou de me haïr. D'entre les individus arrêtés le 17 janvier, les uns furent mis aux fers, les autres rigoureusement incarcérés et traités en criminels; d'autres encore furent gardés chez eux par des soldats, et

> Voyez page 321.

enfin un ou deux seulement reçurent les arrêts dans leur domicile et sur parole : je n'ai point appris dans quelle catégorie j'avais pu être rangé. Si la liaison de galanterie entre la reine et Slruensée était le fond de ce procès, comme elle existait depuis un an quand j'arrivai en Danemark, je ne pouvais être soupçonné de connivence. Si c'était la révolution ministérielle et le changement de toute l'administration, ils avaient aussi précédé mon retour. L'éducation trop sévère du prince royal, les drogues funestes qui étaient, disaiton, administrées au roi, les mauvais traitements auxquels on prétendait qu'il était en butte , devaient m'être connus, si, comme on le croyait alors, ces faits avaient eu quelque fondement ; si l'obsession eût été aussi complète que le public se le persuadait, il était impossible que je n'y eusse participé; enfin, si le complot contre le roi et la famille royale avait quelque réalité, il se pouvait aussi que j'en eusse connaissance, et dans cette supposition il convenait que je fusse entendu ou comme prévenu ou comme témoin. Or je déclare que, si c'est un crime de penser qu'un roi en démence devrait abdiquer, ou bien que sa personne et son royaume devraient être mis en tutelle jusqu'à la majorité de l'héritier présomptif, j'ai été coupable de ce crime-là. J'avais même commencé d'écrire un projet là-dessus; mais, bien loin que ce fût

en faveur de Struensée, je voulais proposer au con~ traire qu'on établît un conseil fixe des principaux officiers de la couronne, avec le concours de la famille royale, afin que les amants de la reine, si elle en avait d'autres, ne fussent pas nécessairement les maîtres de l'Etat. Comme je n'avais nul confident, mon secret n'avait pu être trahi ; aussi, dans les conférences tenues le 15 et le 16 janvier chez la reine douairière, quand je fus nommé, il s'éleva une question à mon sujet. Le colonel Koeller demanda si j'étais donc accusé de quelque chose, si j'étais soupçonné d'avoir part au complot ; et, comme on lui répondit que non, mais que l'on craignait mon intervention auprès du roi en faveur des prisonniers, et en général l'usage que je pourrais faire d'un accès familier, il se 'récria vivement sur ce qu'on voulait faire de la peine à un galant homme, non pour ses actes réels et passés, mais pour des éventualités qu'il était facile de prévenir; il s'engagea à faire en sorte que je ne visse pas le roi dans les premiers moments; il promit que je ne troublerais en rien l'entreprise à laquelle le salut de l'Etat engageait tous ceux qui se concertaient actuellement. Il me fit ainsi rayer de la liste, et je lui en ai d'autant plus d'obligation que nous étions peu liés.

J ai déjà dit ce que j'avais vu le 16. Le lendemain 17 janvier, à six heures du matin, comme je dormais

d'un profond sommeil, j'entendis frapper à une porte à coups redoublés. Avant que je fusse tout à fait réveillé, que j'eusse reconnu que c'était chez moi que l'on frappait et que j'eusse fait ouvrir, il se passa quelques instants. J'entendis alors une voix qui criait : « N'ayez point de peur; il ne vous arrivera aucun mal; c'est moi, c'est votre ami, le colonel Koeller. » Il croyait que je me barricadais, et ne voulait pas cependant crocheter la serrure, ainsi qu'il avait fait chez Struensée. Aussitôt qu'il fut entré, il me dit tout échauffé : « Ce n'est rien; n'ayez point de peur; c'est que le comte de Rantzau et moi nous avons reçu l'ordre d'arrêter la reine et les comtes de Struensée et de Brandt. Le roi m'a chargé de venir vous assurer de son amitié et de vous dire qu'il ne vous verrait pas de deux ou trois jours. Voici un billet de sa part. »

Le billet était de la main du roi et ne contenait que ce peu de mots :

« Je ne vous verrai pas dans ces premiers jours; les circonstances m'y obligent.

« Christian. »

Le colonel Koeller était pressé en effet ; on venait d'entrer chez le roi; on lui dictait des ordres, 'tant pour ce qu'on avait déjà exécuté avant qu'il s'éveillât

~ 359 que pour ce qui restait à faire. Un moment après, je reçus la visite du valet de chambre Brieghel, qui avait ouvert chez le roi. « Il venait, disait- il avec beaucoup d'honnêteté et de bonhomie, me défrayer,... au cas que je fasse effrayé. » Il ajouta ces derniers mots en voyant que j'étais au lit et que je lisais sans le moindre signe d'agitation. Le thermomètre était à neuf degrés au-dessous de glace; j'avais été debout quelques moments en chemise pour faire ouvrir au colonel Koeller, et, n'ayant point encore de feu, je m'étais recouché pour me garantir du froid. Je continuais une recherche entreprise la veille sur ce qu'on avait fait en France pendant la démence de Charles VI.

Bientôt un capitaine arriva avec un nouveau message.

« Je suis un tel, me dit-il, capitaine au régiment de Falsler. J'ai ordre de ne toucher ni à votre personne ni à vos papiers ; mais de vous demander si, dans la hibliolhèque particulière du roi, dont vous avez la direction, il n'y aurait aucun dépôt qui pût concerner les affaires d'Etat. »

Je lui répondis qu'à la vérité j'avais en main un ordre du roi qui me confiait cette bibhothèque, mais que mon prédécesseur Nielsen en avait encore les clefs, et qu'en attendant de lui avoir parlé, on pouvait

en faire garder par une sentinelle la porte, que je lui indiquai.

Aussitôt que je pus sortir, un de mes premiers soins fut d'aller aux informations sur ce qu'on voulait faire des prisonniers. Je ne savais pas encore que les prisonniers étaient aux fers ni qu'on dût les enchaîner. Je crus trouver quelques lumières chez une femme de qualité que l'on croyait fort liée avec le comte de Brandt et qui avait été ma voisine à Hirschliolm. Elle était ou feignait d'être dans une sécurité parfaite. Elle m* assura que le comte d'Osten, ami particulier de Brandt, le tirerait d'affaire au premier jour. Je lui dis que je me proposais de rendre visite aux prisonniers, si je pouvais les voir. Elle applaudit fort à mon dessein. J'empruntai en effet d'un ami un domestique, et le chargeai de porter un billet au commandant de la citadelle, le général Hobe, dont j'étais fort connu. Je lui demandais si la sévérité de ses ordres ne lui permettrait point de me donner accès. Il me répondit qu'il ne croyait pas que personne pût être admis auprès d'un prisonnier d'Etat. Ce ne fut qu'à ce moment que je compris toute l'étendue du dessein qu'on méditait. M. de Hobe eut l'indiscrétion de faire mes compliments au comte de Brandt en présence de l'officier qui le gardait, et celui-ci m'en fit avertir comme d'une chose qui pouvait me compro-

mettre. Le domestique qui avait porté mon billet s'en vanta aussi à ses camarades, parce qu'il crut que c'était un grand mystère. Je n'ai pas appris avec certitude si ce message était revenu au nouveau cabinet : on lui rapportait des particularités bien moins importantes.

Il y eut cercle à la cour vers midi, et la réunion fut très nombreuse. Les courtisans allèrent en foule, avec un appareil de fête, faire compliment au roi et à la famille royale. Je pensais bien que l'ordre transmis par le colonel Koeller et le billet du roi, accompagnés de témoignages d'amitié, ne regardaient que l'accès familier, le tête-à-téte de tous les jours et la promenade en voiture, sans m'interdire les lieux où il y avait foule ; cependant je m'abstins des antichambres, ne croyant pas qu'il y eût sujet de féliciter un père de famille d'avoir emprisonné sa femme et les principaux de sa maison. J'appris ensuite que la cour n'était pas un lieu sûr pour ceux qu'on croyait tenir le moins du monde aux disgraciés. J'ai déjà dit que Beliringschiold avait insulté dans l'antichambre du roi deux chefs de bureau alors en fonctions, et appelés, depuis le 17, pour faire rapport au conseil. Le comte de Rantzau avait fait décider qu'un M. Sturtz serait emprisonné s'il paraissait à la cour. C'était un homme de lettres, fort aimable et fort goûté, qui écrivait agréablement

en anglais, en italien, en français et en allemand ; il avait de plus le talent de peindre, il était bien en cour chez la reine et chez Struensée. Il avait fait le portrait de la reine, et c'était lui qui avait dessiné, pour être gravés et publiés, les amusements du prince royal. Il était Allemand, étranger, créature du comte de Bernstortf, client de M. de Goehler. On lui faisait un reproche spécieux d'avoir passé aisément et en un seul jour de l'un de ces patrons à l'autre, tandis qu'ils étaient en hostilité ouverte. Il tint fidèle compagnie au comte de Bernstorff, au moment de sa disgrâce, et l'accompagna jusqu'au bout du premier relais ; mais après avoir quitté le ministre, il vint le soir môme souper chez M. de Goehler. M. de Bernstorff m'a parlé de lui avec intérêt en 1772 et m'a dit qu'il lui avait lui-même conseillé de s'attacher aux nouveaux favoris. Il en obtint dans la direction des postes une place lucrative dont ils dépouillèrent un M. Holm, chirurgien, tiré de son état par la protection d'une fille de qualité dont il était l'amant. Ils accordèrent encore à ce même Sturtz un logement d'artiste dans le château de Charlottenbourg, destiné depuis quelque temps à cet usage, expulsant pour lui faire place Saly, sculpteur célèbre, qui avait fait la statue équestre du feu roi, et avait été pendant plusieurs années directeur de l'Académie des beaux-arts.

Tant de causes d'inimitié n'attirèrent d'abord à Stiirtz qu'un exil honorable. Il eut ordre de se rendre dans le Holstein, où il jouirait d'une pension de cinq cents rixdalers, jusqu'au moment où l'on pourrait lui donner un emploi équivalent. Malheureusement un des officiers qui gardaient à vue le colonel Falckenskiold le nomma, dans la conversation, à son prisonnier. Celui-ci demanda avec intérêt s'il était aussi an»êté : il n'en fallut pas davantage; la question fut rapportée, on envoya incontinent dés gens armés chez Sturtz; ses portes furent forcées; ses effets et ses papiers enlevés et mis sous scellé; il fut enfermé à la grand'garde, faute d'autre prison, et cela le jour même où il s'était flatté d'épouser une jeune et belle f)ersonne dont il était fort amoureux. Son beau-père ayant été aperçu sous les fenêtres de sa prison, on y mit des barreaux si brutalement, qu'il en prit des convulsions et tomba gravement malade. On ne lui accorda le médecin De Berger, son ami, qu'à la condition de l'entretenir uniquement de son mal*.

Ce Falckenskiold , cause innocente du malheur de Sturtz, n'était plus alors dans les casernes où j'ai dit

* Sturtz m'a écrit clans la suite que cette aventure avait altéré sa santé |)Our toujours, et en effet, il est mort à l'âge de quarante ans. On a de lui un Eloge du comte de BernstorffeA des lettres anonymes sur la vie privée des Danois. Ayant fait partie de la suite du roi, en qualité de secrétaire de M. de Bernstorff, il avait vu en Angleterre et en France les personnes les

- 36i — ' qu'on l'avait détenu d'abord. On craignit que les soldats, dont il était fort aimé, ne le délivrassent, et il fut transféré avec les plus grandes précautions aux chantiers de la marine , dans une prison où il était surveillé par tout un corps de garde. Son frère, officier dans les dragons d'Eichstaedt , ayant hasardé de lui écrire , n'évita la prison que par des protections puissantes.

Je reviens à la journée du 17 janvier. Ayant reçu plusieurs avis que la reine Julie me jugeait suspect , et que c'était seulement par grâce qu'elle m'avait fait rayer du rôle fatal , je me rendis chez le grand maître de sa maison, ce même Antoine Moltke, qui avait été maréchal de la cour chez le roi, vers le temps où s'achevait son éducation , et duquel j'ai parlé plus haut. Je le sollicitai de me faire obtenir de Sa Majesté une audience, où je pusse m'éclaircir avec elle. Il ne me fit ni refus ni promesse. J'allai de là demander des nouvelles de Mademoiselle Trolle, celle des filles d'honneur dont j'avais été le chevalier au bal de la veille , et que je jugeais très malheureuse , comme étant sincèrement attachée à la reine. Sa femme de chambre

plus intéressantes, entre autres, Madame Necker, qui en parle avec intérêt dans une lettre à M. Reverdil, et se proposait de publier les observations qu'il avait rassemblées. Ce recueil a paru en effet, avec d'autres opuscules, sous le titre de: Schriften von Helfrich Peter Sturtz; erste Sammlung, Leipzig, 1779 ; et cet ouvrage place l'auteur dans un rang éminent parmi les prosateurs.

me dit qu'ayant fait demander comment elle devait se conduire; elle avait eu l'ordre de se rendre à la Comédie française. Ce spectacle était regardé comme une fête de circonstance. On jouait V Ambitieux et V Indiscret j soit par hasard soit par un vil empressement des comédiens. Je crus que, si je n'y allais pas, mon absence pourrait être remarquée, et je m'y rendis.

Le lendemain, vers midi, le colonel Koeller (devenu lieutenant général) entra chez moi.

— Mon ami, me dit-il , je suis fâché d'avoir si souvent à vous importuner; mais j'ai l'ordre de vous donner les arrêts, pour peine de désobéissance.

— Pourrais-je savoir ce qui me procure cet ordre?

— Je ne sais. Gomment êtes-vous avec le comte d'Osten?

. — Ni bien , ni mal.

— C'est lui qui m'a chargé de ce message, an moment oiî il sortait du cabinet du roi.

— Mais, enfin , qu'ai-je fait depuis hier matin ?

— Vous avez été au spectacle , et le roi , qui vous a écrit qu'il ne voulait pas vous voir, vous y a vu... ou aurait pu vous y voir^.

— Oh ! pour cela , c'est impossible ; il a la vue trop courte ; d'ailleurs j'étais justement sous sa loge : au surplus , je n'ai pas dû entendre dans ce sens l'ordre que vous m'avez apporté.

— Enfin éclaircissez-vous avec le comte d'Osten, etc.

Il était bizarre que le ministre des affaires étrangères chargeât un lieutenant général de donner les arrêts à un ancien précepteur et secrétaire du cabinet, qui se trouvait alors en visite chez le roi , sans aucunes fonctions. Il était très facile de reconnaître le comte d'Osten à cette manière d'agir irrégulière et détournée.

Je fus obligé d'avertir de cet ordre l'intendant de la cour, afin d'avoir à manger chez moi. Il vint me voir, et me dit que c'était sans doute une équivoque et que ce serait l'affaire de deux jours; qu'il fallait me dire malade et me taire. Je suivis son conseil, et, pendant trois ou quatre jours , je m'abstins de toute démarche pour faire lever les arrêts. Mon fidèle Hoier, à qui je ne pus cacher ce qui m'était arrivé , se donna beaucoup de mouvement en ma faveur. Les personnes qui étaient au pouvoir lui fermèrent leur porte, et ceux que j'aurais dû regarder comme mes amis (entre autres Guldbierg) se bornèrent à des regrets et des compliments. Cependant j'avais tout le jour des visites, et plus que je n'aurais voulu. Un capitaine^ Duval , Français de nation et aide de camp du roi , grâce aux Struensée, étant chez moi, on lui apporta un papier cacheté. C'était sa démission , donnée dans les termes les plus favorables, et accompagnée des meilleurs témoignages,

comme s'il l'avait sollicitée. Il alla se plaindre au général Koeller, et lui fit considérer que la compagnie qu'il avait actuellement lui avait été donnée à la place d'une autre, qu'il avait achetée en 1762 , aux approches de la guerre avec la Russie. M. de Koeller fit agir la reine douairière auprès de Rantzau, seul auteur de cette démission. Rantzau se récria beaucoup sur l'injustice faite à Duval, ajouta que c'était un homme charmant; que sans doute il avait quelque ennemi secret; mais que, plutôt que de le laisser échapper, il le placerait dans son régiment.

Avant que le capitaine Duval fût sorti de ma chambre, on m'apporta une lettre dont la forme ressemblait à la sienne. Un jeune homme, qui se trouvait là, et à qui j'avais rendu quelques services, croyant que c'était une lettre de cachet, se trouva mal et prit des convulsions. Les imaginations étaient ébranlées par tant de coups d'autorité et de rigueurs excessives. La lettre n'était que d'un particulier, qui , me croyant très bien en cour, m'offrait des délations. Au bout de quatre ou cinq jours d'obéissance passive , j'écrivis au grand maître de la maison de la reine que j'avais eu quelque indice qu'on m'avait desservi auprès de Sa Majesté, et que j'étais confirmé dans cette pensée par les arrêts où je me trouvais; que je demandais la faveur de pouvoir m'expliquer de vive voix on par écrit, à moins

que je ne fusse accusé d'un crime, auquel cas je demandais simplement justice.

Le lendemain , jeudi 23 , je fus mis en liberté par M. Schumacker, secrétaire du cabinet , qui me dit avec gravité , et sans vouloir se laisser interrompre par aucune réflexion : « Je suis chargé de vous dire que le roi lève les arrêts qui vous avaient été imposés, et, comme il présume que vous préférerez le séjour plus tranquille de votre patrie à celui de ses Etats, il vous rend la liberté d'y retourner; au cas que vous preniez ce parti, il se rappelle la promesse qu'il vous a faite devons payer mill^ écus pour les frais de votre retour. » Je répondis avec la même solennité que je profiterais dans peu de la permission qui m'était accordée; mais qu'en demandant, pour toute condition, lorsque j'avais ., consenti à revenir, les frais de mon voyage, aller et retour, je n'avais point fixé la somme ; que mille rixdalers étaient plus que suffisants, etc., etc.»

Nous entrâmes ensuite dans une conversation confidentielle : Je voulus féliciter M. Schumacker de ce qu'il était rentré à la cour, et recevrait incessamment l'ordre deDanebrog (comme on ledisaitdans le public). « Mon ami, interrompit-il, souvenez-vous de m'appeler mauvais citoyen si j'accepte des grâces d'aucune espèce, à Foccasion du malheur de ma patrie. Je ne vois depuis quelques jours que noirceurs , délations ,

vengeances et cruautés. II y a plusieurs années que je sollicite un emploi en province. Je fus désespéré d'être appelé à la cour, quand je vous succédai , il y a quatre ans, comme secrétaire du cabinet. Tandis que tout le monde se plaint des destitutions de Struensée , je lui ai su beaucoup de gré de m' avoir déplacé ; mais il m'avait gardé encore trop près d'ici , puisque j'ai pu être rappelé. Je n'ai consenti que par devoir à reprendre mes fonctions par intérim dans ce moment de crise. Le premier bailliage vacant dans Holstein est dû à mon ancienneté et à mes services : je le demanderai, et je n'aspire plus qu'à cette retraite.»

Il est très vrai que cet honnête homme modérait beaucoup de rigueurs, et supprimait une foule de lâches délations. Il obtint, quelque temps après, suivant son désir, le bailliage de Segeberg.

A peine était-il sorti de chez moi, qu'Antoine de Moltke y entra , et, après quelques éclaircissements, il me dit que la reine douairière voulait me parler. Je me rendis chez elle à l'heure marquée. « Je ne sais, me dit-elle, par quelle équivoque on vous a arrêté. Je ne l'ai appris qu'hier. J'avais mis ordre à ce que vous ne le fussiez point, et, vendredi dernier, lorsque vous vîntes me voir, je me dis en moi-même : Du moins, celuilà ne sera pas inquiété. Que n'ai-je pu épargner le reste ! Mais la reine avait oublié tout ce qu'elle devait à son

sexe , à sa naissance et à son rang. Nous nous serions cependant contenus, mon fils et moi, si ces écarts n'avaient intéressé le salut de l'Etat. Le royaume était dans le trouble et allait à sa ruine. Dieu m'a soutenue : je n'ai eu ni frayeur ni alarmes.»

Elle me parla ensuite avec assez de détail des griefs de son fils, de la soumission que les favoris avaient exigée de tout ce qui l'entourait, de leurs insolences envers lui, du secret impénétrable qu'il avait gardé avant la journée du 17, du courage qu'il avait montré dans l'exécution. J'appris de la reine une des duretés de la cour envers son fils : il aimait à monter à cheval, et cet exercice était nécessaire à sa santé. Dans la saison des pluies, des neiges et des glaces, il ne pouvait satisfaire ce goût qu'au manège. Celui du palais était trois jours de la semaine une académie; les troi^ autres jours, il était réservé à la famille royale. La reine Mathilde et Struensée, depuis leur retour à Copenhague, l'occupaient ces trois jours-là, et en faisaient fermer l'entrée au frère du roi...

En sortant de chez la reine, j'allai chez le grand maître. J'avais à le remercier lui-même et aussi Madame de Moilke, sa femme, que je présumais avoir pris part à ses bons offices, et à laquelle je gardais beaucoup d'attachement et de respect depuis mon premier séjour. J'en dirai une cause : elle est d'un genre

assez rare pour qu'on n'en attribue pas le récit au goût que j'aurais d'avoir à parler de moi.

Le lendemain de ma disgrâce, en 1767, j'accompagnai chez Madame de Moltke Madame de Gabell, sa sœur, que je voyais très souvent. Jusque-là, Madame de Moltke, qui est très sérieusement dévote, en avait pris ombrage, parce qu'elle me croyait philosophe, et qu'on lui avait fait peur de cette espèce de gens. Sa sœur avait beau lui assurer avec franchise qu'on ne pouvait corrompre ses principes sur ce point; que, sur le reste, j'avais aussi les miens qui n'étaient pas sans valeur. Mais alors l'élévation d'esprit et la douceur de caractère de Madame de Moltke ne lui laissèrent plus voir en moi qu'un disgracié. Cette qualité effaça tous mes torts.

— Monsieur, me dit-elle, jusqu'ici je ne vous ai point attiré chez moi, i)arce que vous auriez pu mettre sur le compte de votre position à la cour l'accueil que j'aurais fait à votre personne : actuellement que vous n'avez ni crédit ni faveur, je vous prie de venir chez moi tous les jours jusqu'à votre départ. Vous y trouve-

* L'auteur de ces mémoires a laissé dans ses papiers un bon nombre de lettres de Madame de Gabell, qui font reconnaître en elle, comme il le dit quelque part, une femme charmante et digne d'un \if intérêt. [Note de l'éditeur.)

C'est à la cour, dans le palais même, qu'on me tenait ce langage ,

Depuis lors, cette sœur étant morte, Madame de Moltke s'était emparée de mes lettres, et elle n'avait été mécontente ni de mes principes ni de mes sentiments. Dans cette visite cependant, elle et son mari, s'imaginant qu'ils avaient à sauver un des adhérents de Struensée, me conjurèrent tous deux de leur dire si je n'étais point complice des prisonniers, et si j'étais sûr de n'avoir rien à me reprocher. Cette question me donna lieu d'entrer dans beaucoup de détails confidentiels sur ce qui s'était passé sous mes yeux dans l'intérieur de la cour, et sur les indices qui me persuadaient que le prétendu complot n'était qu'une chimère. Au reste, je rassurai leur amitié sur mon compte, en leur protestant que je n'avais eu part, sous Struensée, à aucune affaire quelconque, en sorte qu'on n'avait point de prise pour m' impliquer dans les accusations dont on le chargerait. J'osai ajouter qu'après avoir triomphé de lui, et l'avoir renversé, mesure que je croyais nécessaire, il serait fâcheux que la passion poussât la vengeance trop loin.

M. de Moltke me répondit qu'il ne fallait point de passion dans cette affaire, qu'il suffisait de laisser agir la justice. Par ce propos de l'homme de la cour le plus sage et le plus modéré, je pus comprendre que le

sort en était jeté, et que le malheureux ministre ne sortirait plus des mains de cette justice.

Par toutes les conversations que j'avais eues ce jourlà, je compris que le nouveau cabinet s'était fort bien aperçu qu'il était facile de surprendre au roi des ordres de toute espèce, et particulièrement de lui suggérer des actes de sévérité ou même de barbarie.

En attendant une loi nouvelle, qui ne fut promulguée que dans le mois suivant, par laquelle les décisions du roi ne devaient avoir force qu'autant qu'elles seraient contre-signées par le conseil, on était convenu de ne rien expédier qui ne fût consenti par le cabinet entier. Le comte d'Osten, qui n'aurait pas aisément obtenu de me faire arrêter, prit la chose sur lui de la manière qu'on a vue. Il n'en parla ni à la reine ni au prince Frédéric ; il n'employa pas non plus Schumacker, parce qu'ils se connaissaient parfaitement l'un l'autre ; le comte d'Osten savait bien que son ancien secrétaire se défierait de tout ordre transmis par lui, et n'expédierait rien sur sa simple parole. En avait-il parlé au roi? je l'ignore. D'un côté, le roi avait une telle inclination à mal faire, qu'on l'aurait disposé, si on l'avait voulu, par un quart d'heure de conversation, à faire couper la tête de tous ceux qui l'obsédaient alors; d'un autre côté, il avait dit invariablement qu'il n'avait point à se plaindre de moi, car on

avait cherché à tirer de lui, par des questions captieuses, quelque espèce d'accusation pour me perdre.

Je voulus remercier MM. d'Osten et de Rantzau, qui étaient d'accord en ce moment, et qui par leur réunion imposaient à la reine douairière elle-même. Je l'aurais fait très sérieusement, comme le capitaine Duval, si ma visite avait été reçue. Il faut quelquefois, à l'exemple des Orientaux, rendre un culte aux êtres malfaisants et les remercier du mal qu'ils ne font pas.

Cependant, ma liberté donnait quelque souci au comte d'Osten et à Rantzau. Ils craignaient l'un et l'autre que, venant à me rouvrir l'accès auprès du roi, je n'employasse en faveur des prisonniers le crédit que je pourrais regagner. Le comte d'Osten, dont l'espionnage dans le palais et l'intrigue avec les pages et les domestiques étaient le talent dominant, fut informé de mon audience chez la reine douairière; il craignit que je ne réveillasse le projet d'appeler au conseil le comte de Bernstorff ou le prince Charles de Hesse, avec lesquels j'avais renoué ma correspondance. En conséquence, il me fit dire, le 29 janvier, par un de ses domestiques, qu'il avait à me parler. Comme il n'avait point de vraie dignité dans le caractère, il n'était jamais dans la juste mesure. Il avait été jusqu'alors plus humble avec moi que son rang ne le demandait : cette fois son message était une insolence. Cependant, je me

rendis chez lui sans difficulté. Il tâcha de retrouver le ton amical, me tendit la main, et voici à peu près notre conversation :

— Il ne faut pas, Monsieur, que le message que vous avez reçu du roi vous fasse la moindre peine. Le conseil qu'on vous a donné de partir ne vient d'aucun soupçon qu'on ait contre vous.

— Je crois, en effet, Monsieur le comte, qu'on n'a aucun soupçon contre moi ; si l'on en avait, on ne me laisserait pas ma liberté. Je compte profiter de la permission que le roi m'a accordée, et me retirer aussitôt que les papiers des prisonniers auront été examinés.

— Ah I croyez, Monsieur, qu'à votre place je partirais tout de suite. En vérité, Monsieur, je vous conseille de partir.

— Mais convenez. Monsieur le comte, que, si je partais incessamment, j'aurais l'air de fuir et de redouter les éclaircissements.

— Je vous assure encore une fois qu'on n'a aucun soupçon, et vous ne serez pas plus tôt à Hambourg, que vous recevrez les témoignages les plus satisfaisants.

— Mais, Monsieur, quel motif?

— On craint que vous ne vous intéressiez au sort des prisonniers.

— Eh ! Monsieur, que peut-on faire pour des gens

qui sont dans les mains des juges? D'ailleurs, je vais dès aujourd'hui loger en ville, et je vivrai si obscurément que je ne serai point aperçu.

— On sait que vous avez vu ces gens-là tous les jours, et que la reine demanda à vous parler le jour qu'elle fut arrêtée.

— Vous les avez vus souvent aussi, Monsieur le comte, et la reine demanda aussi Votre Excellence.

Ici, l'Excellence fut un peu déconcertée.

— C'est bien différent : elle ne me parlait jamais de rien.

— Ni à moi non plus.

— Enfin, je vous conseille de partir.

— Je me conformerai.

Au sortir de chez M. d'Osten, j'allai aux informations chez un autre ministre et chez le secrétaire du cabinet, pour savoir s'il n'y avait point quelques nouveaux ordres à mon sujet. Il n'y en avait aucun, mais je fus averti que le crédit de M. d'Osten était tel qu'il pouvait en obtenir s'il le désirait ; que pour n'avoir point l'air d'un fugitif ni d'un exilé, ce qui était tout ce que je paraissais craindre et tout ce que je craignais en effet, je n'avais qu'à prendre congé de tout le monde, et voyager à petites journées, sans me hâter comme d'autres l'avaient fait. Ce conseil était fort de mon goût; il écartait le motif de ma résistance, et il

était conforme au désir très réel (|iie j'avais de m' éloigner d'une cour oij j'avais essuyé tant de désagréments, quoique je n'eusse jamais eu d'autre volonté ni d'autre passion que celle du bien public. Je me décidai d'autant plus aisément à suivre l'avis qu'on me donnait, qu'il ne changeait rien à mon premier plan. En prolongeant un peu mes visites et mes préparatifs, je pouvais atteindre la fin de l'examen des papiers, et laisser dans le pays une réputation intacte. En rentrant au palais plein de cette idée, je trouvai une lettre du comte d'Osten qui le peint assez bien. Ma résistance lui avait imposé ; il craignait de s'être compromis, et pourtant il insistait sur son conseil. La voici :

« Monsieur,

« A ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, permettez que j'ajoute encore cette réflexion, que votre départ, dans ce moment, serait le témoignage le plus « justificatoire » et vous mettrait à l'abri de tout soupçon, puisque assurément ce ne sont que les innocents auxquels on permet de s'absenter, et l'on vous empêcherait indubitablement de partir, s'il « roulait » contre vous le moindre soupçon. Ce n'est d'ailleurs qu'un conseil d'ami que je vous donne, et auquel je ne suis pas autrement autorisé que par l'intérêt vif et sincère

que je prends à vous, et pour vous prouver les sentiments avec lesquels je suis, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur, a Le comte (I'Osten.

« Copenhague, ce 29 janvier 1772. »

J'employai une semaine entière, depuis cette invitation amicale, tant à mettre en ordre mes affaires qu'à prendre congé. Je ne demandai point d'audience à la reine douairière, parce qu'il me revint que ceux qu'elle était obligée de ménager en pourraient prendre ombrage. Je la fis seulement prier de me recommander aux princes ses frères à Brunswick et à La Haye, oii je voulais passer. Elle le fit de très bonne grâce. Je croyais alors bonnement que le public prendrait parti pour elle, et qu'il était utile de paraître son protégé. Son fils me reçut, et il me parla quelques moments ; mais il se garda soigneusement de me dire rien qui pût exprimer le plaisir de m'avoir vu, le regret de me voir partir ou même de l'intérêt pour ce que je deviendrais. Cependant il faisait profession de m' aimer beaucoup quand je l'enseignais et même longtemps après Or, j'étais bien loin d'avoir rien fait pour l'offenser. Je lui demandai si je pourrais être admis à prendre congé du roi : il me répondit qu'il ne croyait pas que Sa Majesté en eût le temps. Il ne se souvint pas que

je savais mieux que personne combien on était embarrassé à remplir les moments de Sa Majesté.

Au premier relais, le maître de poste, ayant appris mon nom, chercha à lier conversation, et me demanda s'il n'était pas vrai que W..., coiffeur du roi, lui avait apporté un jour une tasse de chocolat empoisonné ; que, m'en étant aperçu, j'avais forcé W... à la boire et qu'il en était mort. Il n'y avait pas à cela le moindre fondement, si ce n'est que, quatre ans auparavant, ce W... ayant jugé la charge de mercure meilleure que celle de coiffeur, avait voulu l'exercer; que par la manière dont il s'y prenait, le roi courait le risque de perdre sa santé, et que j'avais un peu déconcerté leurs mesures.

Je m'arrêtai, chemin faisant, à Sleswig, pour faire ma cour au prince de Hesse et à la princesse douairière de Culmbach. J'y trouvai une invitation du comte de Reventlou, ancien gouverneur du roi, de l'aller voir à sa terre d'Emkendorf, « à moins toutefois que je n'évitasse les disgraciés. » Il paraissait m'avoir pardonné tous les sujets de plainte que j'avais contre lui. Je me rendis à son domicile. Le hasard y amena le lendemain, dans le courant de la soirée, le comte de Holck, troisième disgracié. M. de Reventlou se mit à raconter comment Struensée avait été introduit à la cour, et la part que le comte de Holck avait eue lui-même à son

avancement. Ce récit impatientait fort l'ancien favori, qui pria enfin qu'on le lui épargnât. « Car il n'aimait pas, dit-il en me regardant avec expression, qu'on lui rappelât cette époque de sa vie. » Le jour suivant, de grand matin, comme j'allais partir, le comte de Holck, qui était déjà levé, vint au-devant de moi dans le vestibule, m'emmena dans la chambre de sa femme, me combla de caresses, me demanda mon amitié, en ajoutant qu'il voudrait bien l'avoir méritée. Il me toucha, et j'ai eu peu de moments plus doux dans ma vie. Il y avait longtemps que je lui avais pardonné. Il se reprochait souvent, à ce qu'on m'a dit, de m'avoir fait disgracier en 1767, mais en réalité, il m'avait tiré d'un véritable enfer.

Les diverses visites qui m'arrêtèrent en chemin doublèrent la durée du voyage entre Copenhague et Hambourg, et cela s'accordait avec ce que je m'étais promis, de n'avoir pas l'air de fuir. Cependant ces retards me privèrent en partie, et faillirent me priver- tout à fait, d'une grande satisfaction qui m'attendait à Hambourg, celle de m'entretenir avec le comte de Bernstorff. J'eus avec lui une longue conversation, mais ce fut la dernière, car il mourut le lendemain. Sa vie ne pouvait se terminer à une époque plus fâcheuse pour l'honneur du gouvernement danois. MM. d'Osten et de Rantzau s'étant de nouveau brouillés, leur discorde

— 38t — avait fait sentir le besoin de remplacer au moins l'un des deux. On se disposait à rappeler le comte de Bernstorff. Son caractère doux, l'art qu'il avait de concilier les esprits et d'apaiser les dissensions, aurait prévenu les fautes que fit le gouvernement, et, soigneux comme il l'avait toujours été, de la réputation de ses maîtres, il aurait modéré les rigueurs dont on usa, et coloré, aux yeux des étrangers, celles qui auraient été nécessaires; enfin, par quelque manifeste, il aurait mis le public dans les intérêts de l'autorité. On fit tout le contraire; le gouvernement laissa aux gazetiers le soin d'instruire l'Europe. Ils prirent parti pour ceux qu'on croyait les opprimés ; la reine douairière fut dénigrée injustement dans le monde entier, et l'impression de ce premier moment ne sera peut-être jamais entièrement effacée. Je restai à Hambourg quelques semaines, pour être plus à portée d'apprendre ce qui se passait à Copenhague, et plus éloigné des questionneurs indiscrets que je m'attendais à trouver ailleurs. J'avais de fidèles correspondants. J'eus occasion, soit dans ma route, soit pendant ce séjour, de voir plusieurs personnes par lesquelles j'appris une partie des événements; mais les sources qui m'ont le plus servi pour ce qui me reste à dire, sont les mémoires des avocats de la couronne contre la reine et les mémoires en faveur de Struensée et de Brandt, dont j'ai eu des co-

pies; une apologie de Struensce, composée par luimême, et imprimée en allemand avec les plaidoyers pour et contre lui, que je possédais déjà en manuscrit; une partie de son interrogatoire, aussi manuscrite; la relation de la conversion et de la mort des deux malheureux favoris, leur sentence et plusieurs autres pièces.

Dans son apologie, Struensée m'a rendu par hasard le seul témoignage que je pouvais attendre de lui. En parlant du peu d'appui qu'il avait à la cour, il dit: « Je n'avais aucune liaison avec le conseiller d Etat Reverdil, et certainement il ne se serait pas permis de me soutenir par des voies illicites. »

Pendant mon séjour à Hambourg, je fus sollicité de faire visita au frère aîné de l'infortuné comte de Brandt, et je m'y décidai sans autre peine que celle qu'on ressent à voir des malheureux, dont on ne peut en aucune façon adoucir le sort. jM. de Brandt vit avec Madame de Soelenthal, sa mère, à Barmstaedt, chef-lieu du comté de Rantzau, dont il est baillif. Ce sont des personnes de mœurs intègres et d'un caractère respectable, qui étaient très mal avec le comte avant sa prison. Ses écarts, sa prodigalité, son indévotion affichée, ses liaisons avec un ministre détesté, le leur avaient fait presque renoncer : sa catastrophe réveilla leur tendresse. Ils connaissaient plusieurs dé-

tails que j'ignorais. J'eus le bonheur de les rassurer sur l'idée où ils étaient avec le public d'un complot contre le roi et la famille royale. La scène dont on a fait depuis la matière d'un procès leur était inconnue ; je crus devoir l'apprendre à M. de Brandt, avec permission d'en dire à sa mère ce qu'il voudrait, afin qu'ils fissent les démarches qu'ils jugeraient les plus efficaces pour sauver le comte. Je ne sais si je fis renaître chez eux l'espérance que j'avais alors. Je me figurais que le besoin de cacher au public une scène qui trahissait trop la démence du roi, sauverait la vie du coupable, parce qu'on craindrait de publier les motifs de sa condamnation. Jusque-là les parents de Brandt l'avaient cru perdu, et ils n'étaient plus en souci que sur l'état de son âme et sur son salut éternel.

Je partis de Hambourg avec un personnage assez singulier pour qu'il vaille la peine d'en faire mention. On l'appelait le colonel Frédérich ; il était fils du fameux Théodore, baron de NeuhofT, roi de Corse. Il était alors occupé à faire des recrues pour la Compagnie des Indes d'Angleterre. Auparavant il avait été employé à l'office que les ministres appellent « services secrets. » Je crois que je lui ai valu quelque argent, car M. Woodford, ministre d'Angleterre en Basse-Saxe, arrangea mon voyage avec lui, pour qu'il

observât ce que je ferais à Brunswick. Je n'avais rien à lui cacher de ce que je voulais bien dire à cette cour. M. Feronce, confident du prince héréditaire, vint me voir et me questionner. Je le reçus en présence de mon colonel, prince, recruteur et enfin espion. Dans cette conversation, Frédérich plaida la cause de la jeune reine avec assez d'art, jouant le patriote anglais, et accompagnant sa harangue d'une pantomime qui décelait son éducation ultramontaine. Yous auriez dit un capucin haranguant au parlement. Il demanda des nouvelles de la princesse héréditaire, sur quoi M. Féronce nous dit que, depuis l'éclat de l'aventure de sa sœur, elle s'était renfermée et ne voyait per- " sonne. En effet, comment aurait-elle pu se montrer au frère de la reine Julie, laquelle avait mis en prison sa sœur à elle? Il aurait fallu que la cour se divisât. La princesse aurait voulu que la reine Mathilde, qu'elle ne pouvait croire innocente, pût au moins n'être pas convaincue ; le reste de la cour, au contraire, désirait que l'éclat dont la reine Julie était l'auteur fût justifié par des preuves évidentes, non-seulement de l'adultère, mais aussi du crime d'Etat qu'on avait annoncé. Elle écrivait depuis peu qu'il était avéré : je dirai dans la suite ce qu'elle entendait par là. Je vis le duc en particulier, et je dînai chez lui ; mais, averti que je désirais n'être pas pressé de questions, il ne m'en fit au-

cune sur un événement qui était le sujet le plus ordinaire des conversations.

Mon compagnon de voyage, ayant appris qu'il ne verrait point la princesse anglaise, prétexta qu'il n'avait pas ses équipages, et refusa de faire sa cour. C'était un mérite de plus qu'il s'acquérait et un trait de bon serviteur, qu'il ne manqua pas de faire valoir dans l'occasion.

Lorsque nous fûmes arrivés à la Haye, il n'eut rien de plus pressé que de me devancer chez l'ambassadeur d'Angleterre auquel j'étais recommandé. Il eut grand soin de lui détailler mon séjour à Brunswick, mon audience chez le duc et chez le prince héréditaire, ma recommandation au duc Louis, et la visite que je lui fis dès le premier jour; aussi fns-je très mal reçu par sir Joseph Yorke. Il me parla, avec un dépit qu'il ne pouvait dissimuler, de la persécution exercée par une branche de la maison de Brunswick sur l'autre branche. Il nia d'avoir aucune connaissance d'un courrier de sa cour, qui avait passé dernièrement. C'était celui qui portait la nouvelle des aveux de la reine, ce qui fut cause que la cour de Londres cessa de menacer.

Sir Joseph me témoigna beaucoup d*humeur de ce qu'on avait fait tant de bruit, pour se borner ensuite à l'accusation de galanterie. Il s'était attendu à re-

cueillir de moi des nouvelles plus fraîches et des lumières plus intéressantes. Je l'ai vu, deux ans après, dans un autre voyage, où il m'a fort accueilli, et il a dit qu'il était revenu d'impressions qu'on lui avait données contre moi. Mon espérance avait été d'arriver en Hollande lorsque Struensée et la reine Mathilde y seraient oubliés : je trouvai au contraire que leur catastrophe était un sujet très animé de lutte entre les grands du pays. Le comte de Roon ! Bentinck , à la tète des ennemis du duc Louis de Brunswick, s'étant ligué avec l'ambassadeur anglais, s'efforçait de rendre odieuse la conduite de la reine Julie, pour qu'il en rejaillît quelque chose sur son frère. Ils auraient bien voulu que j'eusse appuyé les bruits que leurs gazetiers répandaient, et, à ce prix, j'aurais fait un voyage fort agréable. Je préférai le silence et une retraite plus décidée. La nouvelle du jugement des prisonniers, qui arriva sur ces entrefaites, acheva de me délivrer des questionneurs.

Puisqu'on se disputait encore en Hollande sur les deux reines de Danemark, j'avais eu lieu de craindre d'arriver encore trop tôt en Angleterre. Heureusement ces objets de curiosité avaient fait place à d'autres préoccupations, et je n'eus plus à répondre, comme il m'est arrivé plus tard, qu'à quelques personnes qui avaient le désir sérieux de connaître la vérité ; à de

nombreux importuns qui pensaient me donner une marque d'attention obligeante, en s'informant de ce que j'avais pu voir; plus souvent encore à des esprits tranchants, qui, ayant bâti leur système, regardaient ce que je pouvais leur dire comme dicté par l'adulation, la politique ou la partialité.

Je pouvais m'informer à mon tour de l'impression qu'avaient produite en Angleterre les nouvelles des mauvais traitements essuyés par une princesse anglaise ^ La princesse de Galles, sa mère, était fort malade au moment où elle apprit l'événement. L'imprudence de sa fille la pénétrait de douleur ; elle s'attendait à un éclat, et la nouvelle qu'elle en reçut lui porta le dernier coup; dès ce moment, elle ne parla plus.

M. d'Osten eut l'adresse de persuader au roi d'Angleterre que cette afTaire n'était point de celles qui doivent être traitées par les ministres, de nation à nation; qu'elle était personnelle; que son frère, le roi de Danemark, lui écrirait directement de sa propre main, et que Sa Majesté Britannique répondrait de même. Quelques lettres d'un roi à l'autre furent transmises par des voies indirectes et clandestines; quelques-unes furent portées par les ministres respectifs.

1 Elles se trouvent déjà dans les journaux anglais du 21 janvier, étant arrivées par mer à HuU en trois jours.

M. Miirray-Keith insista pour rendre en personne une des siennes au roi de Danemark, Il eut donc lieu de juger par lui-même de la profonde incapacité de Christian VII, et de faire savoir que cette correspondance de roi à roi n'était qu'un jeu. Il en résulta cependant que l'affront fait à la reine Mathilde ne fut point traité comme une affaire nationale. Il y eut à la vérité des ordres donnés pour équiper une escadre qui menaçait le Danemark, mais la lenteur de la correspondance la rendit superflue ; tout fut décidé avant que l'escadre pût lever l'ancre. Chacun triompha sur la manière dont il fut disposé de la reine. Les ministres danois dirent (et cela est certain) qu'ils n'avaient voulu que le divorce, et que la contenance hostile de l'Angleterre n'avait obtenu d'eux que ce qu'ils souhaitaient qu'on leur demandât sans vouloir l'offrir. Les Anglais, de leur côté, s'applaudirent d'avoir arraché par la vigueur de leurs mesures et la fermeté de leurs déclarations, leur princesse des mains d'une cour qui allait la dépouiller des honneurs de la royauté et la faire passer le reste de ses jours dans une triste prison. M. Murray Keith, d'une famille jacobite, et qui n'avait jusqu'alors commandé qu'un bataillon de montagnards écossais, eut pour récompense un régiment de troupes réglées et le cordon du Bain. Devenu sir Robert, il fui transféré à l'ambassade de Vienne, because

he had shown a true english spîrit (parce qu'il avait montré un véritable esprit anglais). C'est un homme fort aimable, mais on ne lui accorde pas qu'il ait toujours conservé dans cette occasion le sang-froid d'un négociateur, ni qu'il ait fait pour la reine tout ce qu'on pouvait attendre de lui. Il aurait fallu peut-être la défendre en soutenant qu'elle était innocente, et comment l'aurait-il pu, lui qui avait été chargé de la détacher de Struensée, et qui avait été, avec toute la nation danoise, témoin de cette intrigue affichée ?

Le mystère avec lequel les cours de Londres et de Copenhague traitèrent cette affaire, laissa un libre cours aux bruits publics et aux écarts de la liberté anglaise. Je vis à Londres un pamphlet où l'on racontait de point en point toute l'aventure, sans qu'il y eût un mot de vrai. Cet écrit impudent était signé Rothe, ancien secrétaire du cabinet du roi de Danemark : or il n'y avait jamais eu aucun secrétaire du cabinet qui portât ce nom. Si quelques journaux démentaient les fables répandues avec cette audace, les folliculaires qui les adoptaient répondaient qu'un démenti n'était pas un argument; mais comment donc réfuter des écrivains sans pudeur qui entassent mensonges sur mensonges, et qui parlent de choses entièrement ignorées d'eux et de leurs lecteurs?

Ces relations, ces brochures, ces articles de jour-

naux échauffaient les esprits. Le baron de Diede, ministre de Danemark, fut menacé par une lettre anonyme d'avoir à répondre personnellement du sort de la reine. Dans le premier moment, le ministère britannique était insulté pour sa patience. On lui représentait que la sœur du roi était l'enfant de la nation, et que l'injustice qu'elle souffrait était un affront pour la couronne. Mais quand l'escadre commença de s'assembler aux Dunes, les frondeurs prirent le contre-pied. La princesse anglaise, en épousant un roi étranger s'était soumise aux lois et aux tribunaux du pays. A quoi bon employer les forces de l'Etat pour la soustraire aux tribunaux légitimes? S'il s'agissait de la revendiquer, il n'était pas nécessaire de l'amener dans son pays, où l'on avait déjà bien assez de prostituées : on en appelait au témoignage de lord Sandwith, très expert en ces matières.

L'escadre n'ayant été que cinq jours en rade, les clameurs se tournèrent sur cette versatilité dans les mesures, qui trahissait, disait-on, la faiblesse des conseils. La nation avait déjà molli vis-à-vis de l'Espagne'; elle cédait au Danemark plus faible encore. Il n'y aurait bientôt si petit Etat qui n'imposât à la reine des mers. Que pouvait-il donc être arrivé, pour faire va-

1 Dans l'affaire des îles Malouines.

rier les mesures dans un inlervalle de cinq jours? Des dépêches ? Etait-ce donc une distance d'où l'on pût recevoir en cinq jours de nouvelles dépêches? Que penser d'un ministère si versatile? North, à qui ces reproches furent adressés dans le parlement, répondit, avec l'air de franchise qui lui est naturel, qu'il y avait un juste sujet de mettre une escadre en mer ; qu'à moins d'un ordre exprès de la chambre, il ne révélerait pas une affaire si délicate; que le temps découvrirait tout à la fin, et justifierait assez le ministère. On ne le poussa pas davantage. Les écrivains politiques, moins réservés, firent graver une estampe, représentant grossièrement l'exécution des deux comtes, et ils écrivirent au-dessous : Le sort des favoris *. Voulaient-ils donc appliquer à leur nation un exemple unique et peu digne d'être imité? Mais il est temps de revenir au sujet principal.

* Political register.

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