‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 14 sur 42 · COMTES STRUENSEE ET BRANDT · texte numérisé non relu

COMTES STRUENSEE ET BRANDT

Récapitulons : cinq ou six personnes prennent sur elles de faire investir le palais du roi ; par leurs ordres les troupes s'emparent au dehors de toutes les avenues; au dedans de tous les passages; elles jettent en prison le ministre unique et l'intendant des menus plaisirs; ensuite elles vont dire au roi que ses familiers ont conspiré contre lui ; elles lui présentent la liste des auteurs d'un prétendu complot : calomnie inventée par une partie des accusateurs eux-mêmes et reçue par les autres avec trop de crédulité. A peine éveillé, le roi ordonne par écrit qu'on exécute ce qui est déjà consommé, et décide ce qui est déjà résolu. Il devient le chef d'une conspiration que sa démence avait peutêtre rendue nécessaire et qu'il aurait dû punir s'il avait

eu sa tôle. Cette même faction, dont la principale excuse était l'obsession où l'on tenait le roi, avant qu'elle le délivrât, l'obsède d'une façon avouée et publique. Cette faction allègue que Struensée avait empiété sur l'autorité absolue du roi, et elle attribue au conseil créé par elle une autorité manifestement contraire à l'article cité de la loi royale. Il est clair qu'il fallait mettre les prisonniers hors d'état de faire jamais valoir ces réflexions.

La commission d'enquête, après avoir fouillé pendant un mois les papiers des personnes qu'elle devait juger, se vit en état de les interroger d'une manière efficace et qui répondit au but de son institution. Elle se transporta à la citadelle, dans le domicile du commandant. Struensée y fut conduit en carrosse; au reste, les ponts étaient levés, et il n'est pas vrai qu'il ait été exposé à la curiosité et aux insultes de la populace. Depuis cinq semaines qu'il était prisonnier, on ne l'avait point rasé ; à cela près, il était mis décemment. On lui ôta ses fers pour l'amener devant ses juges et on le fit asseoir. Quoique très ferme en général, il fut saisi d'un tremblement lorsqu'on lui ôta ses fers , et ensuite lorsqu'on les lui remit, à la fin de chaque séance.

L'interrogatoire commença le 20 février à dix heures du matin et dura jusqu'à deux heures. Il fut repris à quatre heures et demie et continué jusqu'à sept. Ni ce

jour-là ni le lendemain matin on ne put tirer de Struensée aucun aveu. Il expliqua tous les ordres qu'il avait donnés pendant les derniers temps de son gouvernement comme des précautions contre une émeute populaire. Il nia même d'avoir donné aucun ordre particulier : il avait seulement recommandé au général Gude de pourvoir efficacement à la sûreté publique. Ses juges avaient sur ce point le plus fort indice de son innocence, c'est que tous les autres prisonniers, lorsqu'ils furent arrêtés, crurent que c'était par ses ordres. S'ils avaient été engagés avec lui dans un complot, cette idée eût été la première qui les aurait frappés.

Sur l'accusation de galanterie, le prévenu, malgré les indices et les témoignages qu'on lui présenta, nia constamment pendant ces trois séances avec un calme qui étonna ses juges. L'un d'eux, le conseiller Bram, s'étant emporté contre lui, Struensée l'exhorta à imiter sa tranquillité, ajoutant que la chose le regardait plus que personne. On prétend que ce même Bram le menaça d'un certain appareil qui l'attendait, dit-il, dans la chambre voisine, et au moyen duquel on arrachait la vérité aux coupables obstinés. Struensée répondit qu'on n'avancerait rien avec lui par les tortures, attendu qu'il n'avait rien à avouer ni à se reprocher. S'il a été menacé de la torture, ce qui est fort dou-

teux, ce ne fut qu'une fois; le sieur Bram n'y était point autorisé, et il n'est pas vrai qu'on en ait préparé les instruments.

La fermeté de Struensée tenait à une opinion qui avait depuis longtemps fait toute sa sécurité : il s'était persuadé que nul n'oserait attenter à la personne de la reine; que plus il lierait son sort à celui de cette princesse, moins il pourrait être lui-même attaqué. C'est par une suite de cette idée qu'il avait affiché sa iaison avec elle aux yeux de la nation et de l'Europe, et qu'il comptait actuellement être à couvert. Lorsqu'il apprit que sa protectrice était elle-même arrêtée, sa fermeté l'abandonna; il se troubla, il fondit en larmes; il déplora le malheur qu'il avait d'attirer les affronts et les disgrâces sur les personnes qu'il chérissait le plus, et, sentant sa faiblesse, il sollicita ses juges de le laisser retourner dans sa prison pour reprendre ses sens et essuyer ses larmes. Les juges n'eurent garde de laisser échapper ce moment de victoire; ils le pressèrent plus que jamais, et ce que ni leurs questions, ni les indices multipliés, ni les menaces (s'il y en eut) n'avaient pu faire, ils l'obtinrent de l'attendrissement et de rémotion de leur prisonnier. Il avoua que sa familiarité avec la reine avait été poussée aussi loin qu'elle pouvait aller. Aveu sans doute digne de reproches et blâmé de tous les gens du monde; mais.

pour le juger équitablement, il faudrait avoir été placé dans des circonstances pareilles * .

La suite de ses aveux l'a plus avili. Une fois qu'il eut fait le premier pas, les confessions ne lui coûtèrent plus rien, et la vérité coula de sa bouche sans restriction et sans réserve. Un fragment de son interrogatoire, tombé dans mes mains par des circonstances que je dois taire, donne là -dessus des détails trop précis et trop circonstanciés pour qu'il soit possible de les reproduire ici. Il en résulte que les relations coupables de la reine et de Struensée commencèrent au printemps de J 770, peu de temps avant le voyage de Holstein; que dès lors elles continuèrent; que la domesticité put en avoir connaissance; qu'un jour la crainte de ces rumeurs mtestines et du bruit public avaient déterminé la reine et Struensée à cesser toute intimité, mais que eette résolution n'avait pas tenu.

Il importait de savoir si le roi s'était tout à fait éloigné de la reine, et ce qu'il fallait penser sur la légitimité de la princesse, qu'on avait eu d'abord le projet de déshériter et que, en janvier et en février, les courtisans nommaient familièrement la « mamselle. » C'était semer pour un temps éloigné les germes d'une

* Un Français, petit-maître, qui se récriait sur cette faiblesse de Struensée, et devant qui l'on mettait en doute la discrétion de ses compatriotes en semblables matières, repartit : « Un Français l'aurait dit à tout le monde et ne l'aurait avoué à personne. » Trait conservé par Madame Necker.

guerre civile : car qui fallait-il en croire sur sa légitimité, ou le roi qui s'était présenté au baptême comme père et qui avait annoncé par ses ministres cette naissance à toutes les cours étrangères, ou les tribunaux qui lui auraient arraché une fille qu'il avait si solennellement avouée? Le fragment de l'interrogatoire est favorable à la légitimité de la princesse. Elle fut mariée depuis au prince d'Augustenbourg, rejeton de la famille royale.

A la question de savoir à l'aide de qui la reine et lui, Struensée, avaient entretenu leurs relations criminelles et quels confidents ils avaient eus, il répondit que personne ne les avait servis en cela, et que ni lui ni la reine ne s'étaient confiés à personne; qu'il pouvait bien se faire qu'il en eût parlé au comte de Brandt; qu'il ne se souvenait pas de lui avoir avoué positivement le point où il en était, attendu qu'il s'était toujours beaucoup observé là-dessus*; qu'à la vérité c'était dans un bal masqué que la reine lui avait d'abord témoigné de la tendresse, mais que c'était au

1 Avec toute autre personne, cela est vrai; mais il parait n'avoir usé d'aucune réserve quelconque avec le comte de Brandt. J'ai su de lui des détails si particuliers, et en même temps si bien d'accord avec tout le reste, que je n'ai pu douter ni de leur vérité ni de leur origine. Brandt était si pétulant dans sa curiosité sur les matières de galanterie, qu'il fallait ou lui mentir aussi effrontément qu'il questionnait ou lui tout avouer. Et comme il ne ménageait personne, et mettait sa gloire à se dispenser des égards les plus commandés par la décence, je ne doute pas qu'en se montrant instruit à fond, il n'ait forcé la reine à lui parler aussi clairement que son ami. Dans ses interrogatoires, il avoue qu'il a été confident.

château de Christ iansbourg à Copenhague que leur intimité avait commencé.

A ces aveux, attestés par sa signature, Struensée a ajouté, relativement à sa confession sur la question 229, « qu'il avait été forcé d'avouer que, par sa con- « duite, il avait compromis la réputation de la reine , « qu'il avait été entretenu dans les mêmes habitudes « par les circonstances, quoiqu'il eût souvent désiré « et cherché les moyens de prévenir cet inconvénient; « que la conduite du roi et de la reine avait eu sou- « vent pour effet de renouveler les apparences, en ce « que la reine lui avait ordonné les démarches qui « avaient paru suspectes ; que le roi l'avait envoyé « chez la reine à toute heure et pour toute sorte de « messages; que la reine l'avait souvent fait deman- « der et s'était emparée de lui, comme il l'avait déjà « rapporté, lui proposant d'aller promener en tête à a tête avec elle, à pied, à cheval ou en voiture ; qu'il « lui proposait souvent de prendre quelqu'un avec « elle, particulièrement des femmes, que même il en « avait encouragé plusieurs dans ce but à monter à « cheval ; que la reine avait coutume de refuser qui « que ce fût; qu'il avait dû céder pour ne pas perdre « sa confiance ; qu'il s'était ainsi trouvé dans l'alter- « native de manquer sa fortune ou de se plier aux « volontés de la reine, dans l'espérance de lui rendre

— iOO — « d'autres services. Il s'en rapporte du reste aux aveux « de la reine, les faits parlant si hautement contre « lui, que, si même il n'avait pas eu avec elle des « relations coupables, les apparences le condamne- « raient, »

Comme toute cette affaire fut traitée avec beaucoup de secret, et que j'étais absent, il ne faut pas s'étonner qu'il se trouve dans mon récit quelques lacunes. Je n'ai jamais cherché à les combler par des conjectures.

11 est certain, et en cela mes correspondants étaient d'accord avec les papiers publics les mieux informés *, que la reine était étroitement gardée dans les appartements qui lui avaient été de tout temps consacrés à Cronenbourg (car ce château fort est en même temps une maison royale)-, que des soldats étaient postés en dehors, et qu'il n'approchait d'elle que des gens qui ne l'aimaient pas. Il n'est pas moins certain que le général Eichstaedt fit un voyage à Cronenbourg; qu'une commission, composée de deux membres du conseil et de deux membres du tribunal d'enquête, s'y rendit aussi; que la reine subit une sorte d'interrogatoire; qu'elle avoua ses infidélités ; qu'elle en signa la confession et que cet aveu fut produit au procès. Voici,

' Le meilleur était une gazette de Hambourg, qui paraissait sous le titre de iSeue-Zeilung.

m'a-t-on dit, comment les choses se passèrent: M. Murray-Keith trouva moyen de faire avertir la reine prisonnière qu'on viendrait l'interroger, et de lui conseiller ce qu'elle aurait à faire; qu'elle devrait d'abord accueillir ces prétendus juges avec bonté et dignité, comme des sujets qui venaient faire leur cour à leur souveraine ; qu'ensuite, s'ils entreprenaient de l'interroger, elle ferait bien de se retrancher à dire qu'elle n'avait rien à leur répondre ; qu'elle ne connaissait de supérieur et de juge que son mari. On ajouta qu'à la première visite, elle suivit ce conseil de point en point; mais qu'à la seconde, lorsqu'on lui présenta les aveiLx de Struensée, signés de sa main, elle se mordit les lèvres et se troubla, qu'elle versa des larmes, avoua tout et donna sa confession par écrit; qu'en même temps, sa générosité l'emportant sur toute autre considération, elle déclara que c'était elle qui avait séduit son amant. Ces faits, quoique moins avérés que le reste, ne sont pas sans vraisemblance. Lorsqu'on eut l'aveu de la reine sur ce seul point, comme on n'en voulait pas à sa vie, on résolut de la juger d'abord, tandis que l'on continuerait l'instruction des autres procédures. Aucun tribunal ordinaire ne parut suffire pour une cause si importante, et qui intéressait la nation; en conséquence, on composa une commission de trente -cinq notables, savoir les quatre membres du

— i02 — conseil d'Etat non réciisables ; quatre militaires, savoir deux de l'armée et deux de la flotte; un chambellan, neuf membres du tribunal suprême, l'évéque et deux pasteurs de Copenhague, deux professeurs de l'université, enfin les neuf membres de la commission d'enquête.

Il était d'autant plus nécessaire de former un tribunal extraordinaire pour cette cause, que le roi est censé siéger dans le tribunal souverain du royaume ; qu'il y siège en effet une fois par an, et que les arrêts sont rendus en son nom : or, ici il était partie.

La cause fut instruite par deux mémoires. L'un fut produit, de la part du roi, par son avocat Bang, Ce n'est guère qu'une récapitulation des aveux de la reine et de Struensée et des dépositions des témoins. On y cherche à éluder la loi qui prononce que l'aveu des coupables ne suffit pas pour prouver l'adultère, et l'on discute les motifs allégués par le législateur, savoir qu'on a vu des personnes s'accuser elles-mêmes pour obtenir le divorce ou pour nuire à leur prétendu complice, deux hypothèses qu'on ne pouvait admettre dans le cas présent. Uldall, avocat de la reine, répondit par un mémoire composé avec assez d'art, et dont la renommée se répandit dans les pays étrangers, comme une justification sufTisante. Mais cette prétendue justification, nulle assurément aux yeux de la raison.

— AO'S — devait-elle absoudre la reine aux yeux de la loi?...

Uldall soutient que l'aveu de la reine ne la condamne pas, puisque la loi l'a prononcé ainsi; que l'aveu de Struensée a été fait en prison, par un homme intimidé, et peut-être menacé ; que les autres témoignages ne roulent point sur le fait à prouver, mais sur des indices; que ces faits accessoires ne sont pas même prouvés selon le vœu de la loi, parce que les témoignages sont isolés, et qu'il n'y a pas deux témoins d'accord sur le même fait ; que plusieurs de ces témoins sont récusables, etc., etc.

Le meilleur argument de la cause, le défenseur n'y touche pas ; c'est que la loi refuse le divorce au mari de la femme adultère, s'il a été le séducteur, et si, connaissant son infidélité, il a continué de cohabiter avec elle. Le second point n'est pas prouvé sans doute, mais il eût été facile de rendre le premier palpable aux yeux du roi lui-même, s'il eût conservé un reste de sentiment et de conscience.

« N'est-il pas vrai, sire, aurait-on pu lui dire, que, « dès le commencement de votre mariage jusqu'au mc- « ment où la faction aujourd'hui dominante s'est em- « parée, il y a quelques semaines, de vous et de vos « ministres, vous n'avez eu aucun égard pour le lien « conjugal, et que vous avez, dans tous les temps, « témoigné à la reine que vous la dispensiez d'être

« fidèle ? N'avez-vous pas invité successivement tous « vos favoris à lui faire la cour? N'avez-vous pas dit « et prouvé, de mille m.anicres, que son affection vous « était importune, et que le plus grand des malheurs « pour vous était de lui rendre des soins ? Vos comte missaires ont eu l'eifronterie de demander à la reine « et à Strucnsée quels avaient été leurs complices ; « dans la prison, dans les fers, les accusés ont eu la « générosité de se taire sur votre compte, mais, ce « qu'ils n'ont pas fait, votre conscience le fera elle- « même, et vous dira que c'est vous qui avez été le « vrai séducteur.

« Rappelez-^ous, Sire, le moment où cette prin- « cesse, qu'on veut vous faire condamner aujourd'hui, « fut confiée à votre amour et à votre générosité. Les « Anglais la laissèrent sans aucun conseil, sans une « seule compagne sur vos rivages. A peine sortie de « l'enfance, elle en avait les grâces, l'innocence, la a naïveté ; cependant son esprit avait plus de lumières <c et de maturité que vous ne vous y attendiez ; vous <c en fûtes étonné ; les cœurs volaient au-devant d'elle ; « son affabilité et sa bienfaisance captivèrent toutes les ot classes de la nation. Lorsque vous eûtes le malheur « de vous livrer à un favori léger et inconsidéré, qui « chercha à vous éloigner d'elle, à de vils compagnons « qui vous entraînèrent au libertinage, elle se vit né-

« gligée; vous lui témoignâtes plus que de l'indiffé- « rence. Elle vous aimait, elle se lut, et, gardant en « public toute sa sérénité, elle se contenta de gémir en « particulier avec la grande-maîtresse \ que vous lui « aviez donnée vous-même pour confidente. Bientôt « vous lui enviâtes même son unique consolation ; et « cette femme, dont tout le crime était une conduite « et des principes trop austères à votre gré, fut écarts tée avec les marques de disgrâce les plus signalées. « Madame Von der Lulie, qui la remplaça, était sœur « de votre favori ; vous supposâtes sans doute à cette « dame autant de légèreté et aussi peu de principes « qu'à son frère ; elle trompa votre attente. Sans la « disgracier expressément, vous fîtes remplir ses fonc- « tions par les femmes du royaume dont la réputation « était la plus équivoque. Qu'aurait fait de plus un corce rupteur consommé? Cet homme pour qui on repro- « che à la leine d'avoir eu des faiblesses, c'est vous « qui l'avez rapproché de sa personne lorsqu'elle le « repoussait. C'est l'espérance d'éviter les tracasseries « que vos favoris lui suscitaient qui l'a conduite à se « lier avec l'homme qui lui offrait ses services auprès « de vous; c'est vous qui avez fait tomber toutes les « barrières qui la séparaient de lui, qui avez diminué « les distances, qui avez désiré ce qu'on appelle an-

1 Madame de Plessen.

« jourd'hui votre honte; qui avez excusé, toléré cette « liaison; enfin, qui, jusqu'au 17 janvier, n'en avez « parlé que comme d'un jeu.

« Votre cause est inséparable de celle de votre « épouse, et quand toute la terre la condamnerait, « vous devriez, sinon par équité naturelle, du moins « par amour de vous-même, révoquer cette condam- « nation. »

On ne saurait dire si parmi les trente-cinq notables quelqu'un ait élevé la voix en faveur d'une princesse ({u'ils étaient obligés absolument de condamner, ou bien si nul d'entre eux n'ait osé toucher à une matière si délicate ; mais en définitive la sentence de divorce fut prononcée, après deux séances de sept heures chacune. On ne la publia point; seulement il fut expédié aux gouverneurs des provinces et aux baillifs un rescrit par lequel le roi leur annonce qu'il a répudié son épouse, après un jugement solennel, pour réparer l'honneur de sa maison et par des motifs de bien public. Le même tribunal des trente-cinq prononça que la princesse Louise-Auguste garderait les honneurs dus- aux filles des rois. Un écrit cacheté et secret fut remis en même temps aux chancelleries pour être lu à la mort du roi. Il réglait sans doute la régence, en cas de minorité : son pouvoir ne s'étendait pas plus loin. Quelques-uns crurent que, dans ce testament, la prin-

cesse était déshéritée; mais comment cela pouvait-il être ?

L'aveu de la reine est du 9 mars ; l'avocat du roi remit son mémoire dès le 24; la réponse d'Uldall est du 2 avril, et la sentence du 6 du même mois. On alla donc fort \ite. Le premier projet était d'exiler l'infortunée Mathilde à Aalbourg, dans le Jutland, où elle ne devait pas être mise en prison, mais avec certaines restrictions à sa liberté. Dès le mois de février, le colonel Pentz avait été envoyé pour examiner le château et ordonner les réparations nécessaires ^ .

Ces détails anticipent sur le moment de l'interrogatoire des divers prisonniers. Quand leur procès fut complètement instruit, le cabinet ne s'occupa plus qu'à presser le jugement des anciens favoris. L'avocat fiscal Wiwet fut chargé de rédiger les deux actes d'accusation qui récapitulaient et mettaient sous les yeux des juges le résultat des informations. J'ai copie de ces deux factums ^ ; je ne crois pas qu'on puisse rien lire

1 II était désigné pour garder la reine, sous le titre de grand-maître de sa maison. Il avait été nommé, avec le général Hoben, entre tous les officiers de l'armée pour siéger dans le tribunal des Trente-Cinq ; et s'il fut encore choisi pour être gardien de la reine, c'était sans doute afin de ne pas mettre plus de personnes dans le secret.

' Le factum contre Struensée, la réponse de son avocat et la sienne, avec la sentence, ont été publiés en allemand, et forment une brochure intitulée : Schriften die in Sachen des ehemaligen Grafen Johann-Friedrich Strueîisee, bei der Kœniglichen Inquisitions-Commission za Copenhagen wider und fur ihn ùbergeben voorden, etc., 1773 (sans nom de ■ville). J'ai possédé le tout, manuscrit, en langue danoise.

de plus plat, de plus maladroit, de plus dégoûtant. Wiwet traite Struensée d'arlequin, et l'accable de quolibets sur sa qualité de médecin, sur son ignorance de la langue danoise, sur ses balourdises dans l'administration, sur sa grosse panse : à tout cela sont cousus, dans le même goût, des lambeaux de latin. C'est le style d'un laquais qui s'égaye dans une taverne aux dépens d'un malheureux qu'on va pendre. Uldall, défenseur des accusés, fit remarquer fort bien, dans sa réponse, que ces invectives ne prouvaient rien du tout. En admettant que l'ignorance de la langue danoise fût un défaut réel chez un ministre de la couronne, son client l'avait partagé avec plusieurs autres ministres, et jamais l'ignorance n'a passé pour crime d'Etat. '(■ Ne devait-on pas, ajouta-t-il, épargner à un malheureux qui gémit dans les fers ces injures inutiles à la cause? Le sieur Wiwet n'aurait-il pas dû considérer qu'il ne pouvait insulter mon client sans manquer de respect au roi qui l'a honoré longtemps de sa confiance, et qui a signé la plupart des ordres qu'on lui reproche ?» La substance de l'accusation contre Struensée se compose de neuf points : 1° l'adultère avec la reine; 2" la complicité dans les maltraitements que Brandt avait fait subir au roi ; 3° la dureté envers le prince royal ; 4° une autorité sans bornes , que la loi royale défend à chacun de rechercher ou d'accepter; 5° la

suppression des gardes , tant pour le fond que pour la forme et les circonstances; 6° le péculat avec faux, 7° la vente d'un bouquet de diamants appartenant à la reine ; 8° un ordre d'apporter chez lui ( Struensée ) les lettres adressées directement au roi; 9" enfin les dispositions militaires prises à Copenhague, depuis le mois de décembre, qui indiquaient moins une police prévoyante qu'une intention hostile et ofTensive.

Il est remarquable que l'avocat Uldall, qui avait défendu la reine sur le crime d'adultère, n'a rien à dire sur ce chef en faveur de son client, si ce n'est qu'il s* en remet à la clémence du roi ; et Struensée lui-même n'en dit pas davantage dans son apologie. J'ai traité ailleurs ce qui regarde l'autorité excessive et contraire à la loi royale ; la complicité aux violences de Brandt envers le i"oi, le licenciement de la garde, les dispositions militaires, qui avaient fait soupçonner un complot contre l'Etat : les factums n'offrent sur ces objets aucun éclaircissement nouveau.

L'ordre donné par le cabinet d'apporter directement au comte Struensée les lettres et les paquets adressés au roi par la poste, n'était au fond d'aucune conséquence , vu la démence du roi : je dirai même que cela eût été sans importance pendant tout le règne. Celui qui était chargé de faire le triage de ces lettres aurait toujours pu en supprimer, et réserver à son gré

— ilO — une affaire quelconque pour le cabinet ou la renvoyer aux départements. Là-dessus, l'insouciance du roi était complète , comme je l'ai fait remarquer dès le début de son règne. Les choses étant ainsi, on peut en croire Struensée, lorsqu'il dit dans son mémoire apologétique, qu'il n'avait désiré de recevoir immédiatement les dépêches que dans la crainte qu'il s'en égarât quelquesunes, si elles étaient portées d'abord chez le roi. Il assure qu'elles parvenaient également au cabinet et dans les mains de Sa Majesté. Et je puis ajouter que Sa Majesté ne s'en occupait ni plus ni moins, c'està-dire autant seulement qu'on lui en rompait la tête, lorsqu'il fallait signer l'expédition des réponses.

C'est donc ici simplement un nouvel exemple du peu de soin que prenait le ministre de sauver les apparences. Comme le public ne savait rien ou n'a été instruit que tard des défauts et de la maladie du roi , ce nouvel arrangement lui parut un tour de main du favori , par lequel il se mettait en mesure d'intercepter des avis utiles et de dérober à son maître tout ce qui pouvait lui ouvrir les yeux sur l'obsession prétendue qui l'entourait, et sur l'abus qu'on faisait de son nom. La nation crut perdre ce qu'elle a\ait regardé comme sa sauvegarde contre les oppresseurs , le droit d'écrire directement à son souverain. Sur ce point, l'accusation de Wiwet était donc absurde, puis-

qu'un pareil ordre n'avait pu être donné ni exécuté sans le consentement du roi , à moins de le supposer imbécile; et, s'il l'était, quel mal faisait-on en lui ôtant la connaissance des affaires? Dans toute la procédure cette injustice perce continuellement. Les accusateurs argumentent, suivant leur convenance, en admettant tacitement la démence du roi, quand elle fait contre l'accusé , et en n'en tenant aucun compte , quand elle lui servirait d'excuse.

L'article du bouc|uet de diamants , vendu à Hambourg , est encore plus injuste. Ce joyau appartenait à la reine. C'était elle qui avait ordonné qu'on le vendît. Le prix de vente fut, il est vrai, de beaucoup inférieur à celui d'achat, parce que les princes achètent cher les bijoux, et les vendent à bon marché, surtout ceux d'une grande valeur; mais le prix ne fut point détourné; on en fit les chiffres de la reine, garnis en petits diamants, qu'elle donna à ses favoris et favorites sous le nom d'ordre de Malhilde.

Il reste à éclaircir l'accusation de péculat et de faux. Il est d'autant plus nécessaire de s'y arrêter, que , manque d'une copie figurée, on ne comprend rien à ce qui en est dit dans la sentence imprimée ni dans la traduction du mémoire de Wiwet.

On trouva parmi les papiers un compte rendu de la cassette, signé du roi, portant qu'il serait payé:

— il2 —

A la reine 10,000 rixdales.

A M. Struensée 60,000

A M. Brandt 60,000

Au colonel de Falckenskiold. 2,000

Les premiers zéros des soixante mille rixdales allouées au comte Struensée et au comte Brandt étant raturés dans les deux sommes , les juges en conclurent qu'il n'avait été accordé que 6,000 écus, et qu'après la signature , Struensée avait fait un zéro du chiffre 6 et mis un autre 6 à gauche, pour transformer 6,000 en 60,000; et, comme les trois sommes faisaient , avant la falsification 22,000 et, après, 132,000, il avait fallu, disaient-ils, changer le premier chiffre 2 en 3 , et inscrire à gauche le chiffre 1 ; et , pour conserver le second chiffre 2 , qui serait devenu faux dans la somme de 130,000, on avait ajouté 2,000 rixdales à M. de Falckenskiold. Or il était vrai que le 3 était surchargé, et que les 2,000 rixdales paraissaient ajoutées après coup. Malgré toutes ces apparences, je ne crois pas que le compte ait été raturé et changé après la signature du roi , mais bien auparavant , ce qui écarte toute idée de falsification, et voici mes raisons :

1° Dans le temps oii ce compte fut dressé, Struensée, accablé d'affaires, n'avait point de secrétaire pour le

seconder. Le plaisir, les audiences, les courses, les assiduités auprès de la reine, remplissaient la plus grande partie de son temps. Il ignorait, comme je l'ai fait souvent observer, les formes et leurs conséquences ; il est donc fort croyable qu'il ait pu faire un compte fautif, le corriger et le présenter, pour être signé, avec ses ratures. Le roi signait sans y regarder, et l'on ne doit pas supposer des crimes inutiles.

2° Aucun autre trait de la vie de Struensce ne dénote un ignoble coquin , un homme vil : son caractère était plutôt de pousser la franchise jusqu'à l'effronterie et à la dureté.

3° En revanche , il était dans le caractère du roi de refuser toute grâce pécuniaire, autant qu'il pouvait s'en défendre, mais il n'avait aucune idée de la valeur de l'argent, en sorte qu'il était aussi facile d'obtenir de lui soixante mille écus que six mille. On eut la mauvaise foi de prendre son témoignage dans cette affaire ; et il assura qu'il se souvenait fort bien de n'avoir accordé que dix mille écus à chacun d'eux, mais, avec sa malicieuse démence , et sa haine pour Brandt, on ne pouvait compter ni sur la fidélité de sa mémoire , ni sur la vérité de ses déclarations.

4" Les réponses de Brandt sur ce point réfutent en même temps et l'accusation et le prétendu témoignage du roi. Il déclara qu'il avait reçu en deux fois la

— Mi — somme portée dans le compte, savoir premièrement dix mille écus et ensnite cinquante mille; que, pour le premier payement, il y avait eu un ordre spécial du roi et une quittance de lui; qu'ayant reçu la seconde somme, il en avait remercié le roi, mais, à la vérité, sans la spécifier. Ces réponses ne furent point réfutées, et elles détruisaient l'idée qu'un 6 eût été falsifié, puisqu'il ne lui avait jamais été alloué ni 6,000 ni 60,000 écus.

5° Quant à l'addition des 2,000 écus pour M. de Falckenskiold, elle prouve encore que les corrections furent faites avant la signature. Cette somme n'était point une gratification : elle lui avait été payée, sur sa quittance, pour les frais de son voyage en Russie, et par conséquent elle pouvait figurer sans qu'il fût besoin de rien falsifier.

6" Struensée répondit là-dessus, avec beaucoup de candeur, que les apparences étaient, il est vrai, contre lui, mais qu'elles étaient trompeuses; et qu'ayant avoué déjà plus de fautes qu'il n'en fallait pour le perdre, il ne nierait pas celle-là s'il l'avait commise. Il persista sans varier dans ce langage jusqu'à la fin.

En justifiant les favoris sur la falsification, je n'ai garde de les excuser sur le fond de l'affaire. Obtenir une somme si considérable d'un roi imbécile qui n'avait pas l'humeur lil3érale ; l'obtenir dans un temps où

le trésor était épuisé, l'Etat chargé de dettes, et où, sous prétexte d'économie, les favoris faisaient gémir des centaines de familles par des retranchements arbitraires; c'était une véritable escroquerie. Je fus pour ma part d'autant plus révolté, quand le procès eut révélé le fait, que je me souvenais d'avoir entendu mille fois les favoris fronder les prodigalités de l'ancienne cour et les profusions dont les favoris, particulièrement les comtes de Moltke et de Holck, avaient été l'objet. Or ni l'un ni l'autre n'avaient reçu en aussi peu de temps des sommes aussi fortes. Le premier s'était enrichi en vingt amiées de faveur constante, mais une partie considérable de sa fortune était due à l'accumulation des revenus, dans un temps où il était défrayé à la cour, en vertu de sa charge de grand-maréchal ; au lieu que les nouveaux favoris , après en avoir chassé tout le monde, s'y étaient établis sans qu'aucun emploi apparent les y appelât.

Dans ces déjeuners de Hirschholm, où les élus seuls assistaient et où l'on aimait tant à parler de l'ancien ministère pour s'applaudir des économies actuelles, j'ai souvent entendu citer, comme un exemple inouï de profusion, que, pendant le séjour du roi à Paris, M. de BernstorfT, sachant que le comte de Holck, le plus prodigue des hommes, en était aux dernières ressources, lui avait fait accorder trente mille écus,

afin qu'il ne fût pas tenté de céder aux séductions de la cour de France qui voulait l'employer à détacher le roi de l'alliance avec la Russie. Sans doute il aurait été ridicule à tout autre roi de payer son favori pour qu'il ne lui proposât pas des actes absurdes et ruineux; mais cette conduite, conseillée à Chrétien VII qui ne faisait cas que de ce qui avance, était très fondée en raison, puisqu'une largesse de trente mille écus faite en cette circonstance pouvait sauver l'Etat.

Ici du moins la forme était décente : un ministre parfaitement intègre sollicitait le roi en faveur d'un tiers, et le trésorier recevait de son .maître l'ordre de payer. Mais la gratification reprochée à Struensée et à Brandt avait un tout autre caractère. La même personne sollicitait, décidait etcontre-signait. Il avait beau se dire que c'était une fois pour toutes et pour se faire un sort indépendant. Qui pouvait répondre que l'avidité ne se fût accrue par la jouissance? Et de quel front le même homme, qui faisait signer au roi que désormais aucune pension de retraite n'excéderait mille écus, arrachait-il, après six mois de fonctions, le capital d'une rente perpétuelle trois fois plus considérable ? Telle est la dangereuse séduction du pouvoir illimité ! Struensée, avant d'y parvenir, était non- seulement intègre, mais noble et libéral, dans une situation très étroite.

Wiwet traita la cause de Brandt avec moins de sens encore et d'une façon plus ignoble que celle de l'autre favori. Il n'épargna, dans son exposé, aucune circonstance de la scène des coups de poing, et si, au lieu d'accuser le coupable, il avait eu pour but de rendre le roi ridicule et vil, il n'aurait pu mieux s'y prendre. Après avoir déclamé platement sur une action qu'on pouvait peindre des plus noires couleurs, il ajouta que non-seulement Brandt avait battu et mordu le roi, mais que plusieurs fois il était entré en négligé dans l'appartement de Sa Majesté et avait sifflé en sa présence.

Si odieuse que fût la scène qui faisait l'objet de l'accusation, les justifications alléguées soit par Brandt lui-même, soit par son avocat, ne sont pas sans quelque poids. Le roi avait exigé, dans tous les temps, de ceux qui l'approchaient de le considérer et le traiter comme un particulier. Il avait regardé avec un souverain mépris ceux qui se laissaient imposer par sa dignité. Tous les favoris jusqu'alors avaient eu avec lui de pareils combats. Celui-ci avait été solennellement pardonné; le roi avait embrassé son vainqueur et l'avait nommé grand maître de la garde-robe.

A cette accusation principale, Wiwet en joignit deux autres, Tune d'avoir connu la liaison criminelle de la reine avec Struensée et de no l'avoir point rév^^lée,

l'autre d'avoir eu part à la falsification du compte. Brandt répondit que, n'ayant aucune preuve des désordres de la reine, il n'aurait fait, en les dénonçant, que compromettre encore davantage l'honneur de la famille royale et s'attirer le châtiment des calomniateurs. Quant à la prétendue falsification, il déclara qu'il avait bien reçu en deux fois, comme je l'ai dit plus haut, les gratifications portées dans le compte qu'on lui présentait, mais qu'il n'avait aucune connaissance d'une falsification.

Dans le mémoire qu'il composa pour ses juges *, le donquichotisme, la légèreté et l'inconséquence de son caractère se montrent d'une façon qui serait ridicule en toute autre circonstance. Après avoir assuré qu'il était résigné à mourir et qu'il regardera la mort la plus douloureuse comme un juste châtiment, sinon des crimes dont on l'accuse, au moins de ses péchés, il ajoute qu'il se résoudra à accepter sa grâce et ne regardera point comme une honte de demander pardon au roi ; que, lui ayant écrit dans ce sens, il l'avait prié de lui permettre de passer ses jours en repos, par où il entendait d'être nommé baillif dans quelque province éloignée; que, ne sachant pas s'il y avait actuellement

* Cette pièce a été publiée dans une brochure allemande, avec le factum du fiscal du roi, celui de l'avocat de Brandt, et la sentence, sous le titre de Brandts Process als eine Fortsetzung der Schriften, etc. (sansnonn de lieu).

des places vacantes, il indiquait Braemstaedt, dont le baillif avait déclaré plusieurs fois que, vu son grand âge, il désirait de résigner. Or, le bailliage de Braemstaedt, limitrophe de celui de M. de Brandt l'aîné, était situé dans la province la plus méridionale du royaume et voisin de Hambourg. Cette province éloignée était donc, plus que toute autre, à sa bienséance, et, ce qu'il sollicitait comme un exil et en quelque sorte comme l'équivalent d'une peine capitale, aurait été pour toute autre personne une récompense assez considérable et le terme désiré, par quelque ancien serviteur, d'une vie utilement consacrée au bien de l'Etat. Les procédures et les mémoires pour et contre ayant été remis à la commission d'enquête, elle fut constituée en tribunal et prononça la peine la plus grave contre les deux comtes et la même pour tous deux, bien que, ayant jugé Brandt coupable de lège-majesté au premier chef, elle se borne à exprimer, dans la sentence de Struensée, outre un délit qui h rend coupable de lèse-majeslé à un haut degré, etc.; et elle statue, en vertu du code L. VI, ch. iv, art. 1"*, que le comte

• La loi danoise n'a pas formellement prévu l'adultère avec la reine. Celle d'Angleterre ne le déclare que crime de lèse-majesté au second chef. Principles of pénal law, p. 124. On sait avec quelle barbarie Mortimer fut traité; on lui infligea le même ciiàtiment qu'à Struensée. Voyez les historiens anglais et français pour l'année 1326. Henri VIII ne fut guère moins rigoureux. Voyez aussi l'Histoire des enfants de Philippe le Bel, et mille autres.

Jean-Frédéric Struensée aurait, vivant, la main droite et la tète coupées; que son cadavre serait mis en quartiers, ses membres exposés sur des roues, sa tête et sa main sur un poteau. La peine portée contre Brandt est identique.

Les sentences furent minutées par Wiwet. Elles ont été insérées dans les journaux, entre autres dans la Gazelle de Leydc. Elles semblent rédigées exprès pour déshonorer le roi, les juges et le pays. Les crimes prouvés y sont confondus avec les présomptions, les délits avec les imprudences, les fautes propres aux favoris avec celles où l'autorité du roi les ayant couvertes, la culpabilité retombe sur lui. Dans la crainte de ne pas charger assez, on tient compte des intentions et des passions. Dans la sentence de Brandt, après avoir exposé la scène des coups de poing, qui trahit déjà si fort Timbécillité du roi, on n'a pas honte d'ajouter : (f Le comte de Brandt a bien allégué pour sa défense que le roi lui avait pardonné, mais, à supposer môme que le fait fût avéré, on ne saurait l'entendre autrement, sinon que Sa Majesté a bien voulu, pour un temps, souffrir une si grande extrémité. En somme, le coupable n'a rien prouvé à cet égard, et Sa Majesté e.^t seule juge do l'étendue qu'elle donne à sa propre indulgence. » Aussi, lorsqu'on lut cette pièce extravagante à celui qu'elle regardait, il dit fort bien, dans

son style, qu'elle méritait cent coups d'étrivières à son auteur.

La mère et le frère de Brandt demandèrent la permission de se rendre à la cour pour implorer la clémence du roi, et, n'ayant pu l'obtenir, ils écrivirent à la reine douairière et au prince Frédéric. Les réponses qu'ils reçurent étaient pleines de compliments, mais ne leur donnaient aucune espérance. On dit cependant que, dans le conseil, lorsqu'il fut question de confirmer la sentence, il y eut des voix pour la grâce, mais que les comtes de Rantzau et d'Osten s'opposèrent absolument à ce qu'il en fût fait aucune. L'honneur du roi aurait exigé qu'on épargnât Brandt, pour cacher au monde ce qui s'était passé entre eux, mais le roi y répugnait extrêmement ; le nom seul de cet ancien favori le faisait trembler et pâlir. Il déclara positivement qu'il ne voulait pas sauver Brandt, à moins qu'on n'épargnât aussi Struensée, et les ministres jugèrent qu'il fallait immoler l'un des proscrits afin de ne pas laisser échapper l'autre. Les deux sentences furent donc confirmées sans le moindre adoucissement.

Le comte de Rantzau, en particulier, montra une dureté soutenue et une affreuse noirceur. Il croyait sans doute qu'en fermant tout accès à la clémence, en poussant à lechafaud deux amis intimes, dont l'un avait été son bienfaiteur, il se laverait du soupçon de

complicité, et qu'à force d'hypocrisie, il ferait oublier ses liaisons avec les condamnés : en tout autre temps, loin de siéger dans le conseil et de fixer le sort des coupables, il aurait été lui-même l'objet d'un jugement sévère ; au lieu d'être épargné, pour avoir trahi les favoris, il aurait eu à sa charge un grief de plus, celui d'avoir devancé lesordresduroi pour les arrêter; aussi sachant bien que, malgré ses dignités, il était noté, soit comme un esprit remuant, soit comme incrédule, il se montra plus assidu que personne aux chapelles de la cour, où il chantait des cantiques qui devaient être fort nouveaux pour lui. Toutes ces décisions furent extrêmement précipitées. Les mémoires du fiscal sont datés du 21 avril; ceux du défenseur Uldall des 22 et 23, et ils furent remis le 2o à la commission qui prononça le même jour. La confirmation du roi est du 27 et l'exécution fut ordonnée pour le 28.

Les gazetiers publièrent avec affectation le journal de la cour, dont les divertissements formaient un contraste révoltant avec des scènes, si tragiques: le 23 avril, bal masqué en domino, où paraissent le roi, la reine douairière et leur suite ; le 24, au lieu de la comédie, concert au Théâtre-Danois, où la famille royale se trouve présente; le 25, le jugement des comtes Struensoe et Brandt est prononcé à huis ouverts : le soir, opéra; on joue Adrien en Syrie. La rougeole

continue ses ravages. Le 26, dimanche, les divertissements profanes ont été interdits dans ce saint jour par le nouveau gouvernement. Le 27, le roi va dîner avec sa cour à Charlottenland, et rentre en ville à sept heures du soir : il signe les sentences et se rend à rOpéra-Italien.

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