DÉPART DE LA REINE ET SA RETRAITE. SORT DES AUTRES
PRISONNIERS ; RENVOI DE RANTZAU ET d'oSTEN.
C'est mie coutume générale en Europe d'ofFrir aux condamnés à mort tous les secours imaginables pour faire leur salut; de présenter ensuite au peuple leur amendement comme une marque évidente de la vérité du christianisme; de publier cette conversion comme un triomphe ; d'accréditer, en un mot, l'opinion dangereuse que, moyennant quelques prières et la soumission à certaines formules, l'échafaud devient le chemin assuré du paradis. Par là, le zèle inconsidéré des ecclésiastiques a souvent tourné les supplices contre la fin pour laquelle ils sont institués, en faisant désirer à des esprits faibles et mélancoliques une mort si édifiante, et les portant à mériter les souffrances de ce monde pour s'assurer les jouissances de l'autre par
— 4^26 — une mort exemplaire et pénitente. Nulle part, cette erreur fanatique n'a produit des scènes plus horribles qu'en Danemark, nulle part aussi l'on n'a pris plus de soins pour la fomenter. Il est très commun d'accorder aux condamnés à mort des répits de plusieurs semaines, et même de plusieurs mois, lorsque l'ecclésiastique qui est chargé de leur âme juge ce délai nécessaire pour leur assurer la vie éternelle.
Suivant ce principe, on voulut laisser aux deux comtes le loisir de travailler à leur conversion, mais sans différer d'un seul jour leur supplice. On résolut en conséquence d'intervertir l'ordre des choses, de placer le répit avant la sentence, et, par charité chrétienne, la cour leur fit savourer d'avance à longs traits les angoisses de la mort. Du moment qu'ils eurent avoué les délits sur lesquels on prévoyait que pouvait porter une sentence capitale, on leur fit offrir des consolations ecclésiastiques. Le comte de Brandt accepta d'abord, et choisit pour son confesseur le docteur Hée, le plus célèbre des prédicateurs danois. Il avoua bientôt que les discours irréligieux qui lui étaient échappés n'étaient qu'une suite de sa légèreté, du libertinage de ses mœurs, de sa prétention au ton de la bonne compagnie ; que jamais les principes qu'il avait reçus dans son éducation ne s'étaient tout à fait effacés de son âme. Le docteur Hée n'eut donc point de peine à le
persuader, et ses fonctions se réduisirent à lui prescrire les lectures, les cantiques et les exercices pieux les plus convenables à sa situation. La relation qu'il en a publiée forme une brochure ascétique très édifiante.
La conversion de Struensée ne paraissait pas une œuvre aussi aisée. Sur l'offre qu'on lui fit d'un ecclésiastique , il voulut s'excuser de le recevoir ; mais, ayant appris que le docteur Munter avait ordre de le visiter, il se résigna à l'entendre, comme il s'était résigné à endurer toutes les autres souffrances qu'il avait subies ou qu'il prévoyait encore.
M. Munter est pasteur de l'une des deux Eglises allemandes de Copenhague; c'est un prédicateur pompeux et soigné, sachant concilier l'onction avec la véhémence. Dans ses sermons à la cour du jeune roi, il avait parlé avec une grande liberté, surtout pendant le ministère de Struensée. Il avait prononcé, dans le sens de la proclamation, un discours contre les deux favoris prisonniers, le jour où la nation eut ordre de se prosterner et de jeûner, pour remercier Dieu de ce qu'on appelait la délivrance du 17 janvier. A supposer que Struensée n'eût pas connaissance de ce sermon, il devait néanmoins s'attendre que celui qui l'avait si peu épargné en public aurait contre lui des préventions excessives, et n'entrerait dans sa prison que pour
l'accabler de reproches et le prêcher sur des dogmes qu'il avait depuis longtemps abjurés. Au lieu de cela, M. Munter commença par lui témoigner de la compassion, de l'intérêt. C'était la première personne qui lui eût parlé sur ce ton, le premier homme bienveillant qu'il eût entendu depuis qu'il était en prison. Jusqu'alors il n'avait vu que ses gardiens, ses geôliers et ses juges. L'éloquence du docteur Munter fut encore plus persuasive dans la conversation que du haut de la chaire, parce qu'il se livrait, sans emphase, à la simple impulsion de la piété, et, dès la première entrevue, ayant eu l'adresse de ne traiter aucun sujet de théologie, il obtint d'être écouté, et ses visites devinrent intéressantes pour son pénitent.
A mesure qu'il les continuait, il en tenait un journal exact, qu'il publia dans la suite, avec un succès qui dépassa de beaucoup son attente ; car ayant d'abord annoncé qu'il le ferait imprimer si les souscriptions pouvaient couvrir les frais, il s'en débita, en plusieurs éditions, au delà de vingt mille exemplaires. Tl en existe trois traductions françaises, dont la meilleure est due à Madame de la Fite. Les personnes pieuses ont lu cet ouvrage avec édification, et il est une preuve que les vérités évangéliques bien exposées triomphent à la fin de l'incrédulité la plus obstinée. Un journaliste allemand ajoute qu'une mort prochaine est un grand
apôtre : réflexion ambiguë, que les deux partis peuvent également interpréter en leur faveur.
Pour moi, simple historien, je m'abstiens de tout commentaire sur la doctrine, et, laissant aux théologiens ainsi qu'aux philosophes le soin de discuter les arguments et les citations du docteur Munter, je me borne à puiser dans son livre quelques faits. Sa probité et la fidélité de sa relation me sont parfaitement connues. Cet écrit me paraît porter avec lui un caractère de vérité auquel on résiste difTicilement, quand on le lit sans prévention. S'il avait écrit en charlatan, comme quelques philosophes l'en ont accusé, il aurait rempli son livre de doctrine'; il aurait exagéré les difficultés de sa mission, l'obstination et les vices de son néophyte, tandis qu'il représente Slruensée comme étant d'une surprenante docilité. Loin de résister avec opiniâtreté à sa conversion, il reçoit de M. Munter ce témoignage * que, dès le troisième enlrelien, la résistance volontaire était vaincue; il désirait devenir chrétien, et craignait seulement de ne le pouvoir; et, au vingtième entretien, lorsqu'il fut question de la Trinité % il me suivait, dit le docteur, avec beaucoup d'attention, et, au lieu d'opposer des doutes, il ajoutait des réflexions spontanées qui secondaient mon dessein.
Docile sur la pratique comme sur la doctrine, il de-
mande à son confesseur s'il peut, sans offenser Dieu, chercher à défendre sa cause, et suivre en cela le penchant naturel de tout homme pour sa propre conservation; et, comme il est un point sur lequel il ne pouvait présenter d'apologie, il demande si, dans le cas où il devrait mourir, il ne peut innocemment faire usage de sa fermeté naturelle et de celle qu'il s'est acquise avant d'être éclairé par l'Evangile. Il disait, dans le même sens, à ses gardes que, même avant sa conversion, il avait espéré de ne montrer aucune faiblesse dans le moment fatal, et qu'il l'espérait maintenant, à plus forte raison, arec le secours de la foi.
On voit percer dans le récit du docteur Munter la sensibilité de son pénitent, qui avait cru devoir armer son cœur contre elle, quand il était ministre, estimant que les souffrances de quelques particuliers n'étaient rien relativement au bien public * , Plein de courage contre ses propres souffrances, il est navré d'avoir entraîné ses amis dans son malheur. Il se reproche en conséquence d'avoir confessé son crime principal (le seul, selon lui), mais il se console par des motifs de religion *. C'est sans effort qu'il pardonne, n'ayant jamais été vindicatif, et persuadé que ceux qui l'ont perdu l'ont fait en vue du bien public '. Jamais il ne fut plus ému que lorsqu'il reçut des lettres de ses parents ; ses
pleurs et ses sanglots en interrompirent souvent la lecture \
Lorsque sa sentence lui fut apportée par son avocat , il la lut sans donner le moindre signe de crainte ; mais il fut très affecté, lorsqu'il apprit que son ami Brandt subirait le même sort. Il fut ému de l'aflliction où il vit dans ce moment son confesseur, pour lequel il avait pris beaucoup d'amitié. Il l'exhorta à conserver sa fermeté, et voulut même le dispenser d'assister à son supplice. «Mon seul côté faible, lui disait-il, c'est l'amitié. Je souffrirai beaucoup si je vous vois souffrir. Parlez-moi sur l'échafaud aussi peu que vous pourrez le faire. Je rappellerai toutes mes forces; je tournerai mes pensées vers Jésus, mon libérateur; je ne prendrai point congé de vous en forme : cela pourrait me troubler. Croyez que je n'en sens pas moins combien je vous suis redevable.»
Ce même jour, il écrivit à ses parents et à quelques autres personnes. Mais , de toutes ces marques de souvenir, le message qu'il adressa au comte de Rantzau m'a paru le plus remarquable. Au lieu des reproches dont il aurait pu justement l'accabler, il écrivit ces mots, qui n'ont pas été publiés:
«Voici, Monsieur (le D*" Munter), ce que je vous ai prié de dire de ma part à M. le comte de Rantzau.
Je n'ai jamais eu un sentiment contraire à ce que son amitié devait attendre. Convaincu depuis longtemps qu'il agissait contre moi, je ne me suis pas permis de l'éloigner de Copenhague. Les facilités que j'en avais, les sollicitations qui m'ont été adressées, et de très fortes raisons , étrangères à ma personne , n'ont pu me décider. Les affaires de Russie lui feront connaître des démarches contraires , qu'il ignore probablement , parce que je ne lui en ai jamais parlé en détail. J'ai pu concevoir que l'attachement pour son maître l'ait porté à trouver blâmable la conduite de son ami ; mais il n'entrait pas dans mon esprit qu'il fût capable d'engager personne à rendre son ami aussi malheureux que possible. Cependant, convaincu par l'expérience, j'ai compris que la vivacité du zèle , les circonstances, la persuasion du péril dont on a cru le roi menacé, pouvaient étouffer tout autre sentiment. Je n'ai point conservé d'aigreur contre M. le comte. Eclairé depuis par la religion, je lui ai gardé tous les sentiments d'un attachement personnel, que, par diverses marques, SCS souvenirs mettront hors de doute à ses yeux. Je fais des vœux pour sa prospérité. Il n'est pas en mon pouvoir de lui en donner des preuves plus fortes qu'en souhaitant ardemment qu'il trouve le bonheur que la vérité de la religion m'a appris à connaître. Je désirerais, à cet égard, qu'il se rappelât, par analogie, ses
préventions contre la médecine , et combien il en est revenu, pour avoir lu Zimmermann, et pour avoir éprouvé les bons effets de la médication que je lui administrai à Gluckstadt. Que ce peu de mots puisse effacer tout ce que M. le comte nourrit contre moi dans son esprit. Vous lui remettrez cet écrit, Monsieur, quand il n'existera plus de motifs qui puissent faire attribuer à ma démarche une autre explication et un autre but.
« P. S. Ayant changé d'avis, j'aiTlionneur d'adresser ce billet directement à M. le comte, au lieu d'en charger le D"" Munter, «Ce 27 avril 1772.
Ce même 27 avril, il apprit la confirmation de la sentence avec autant de calme qu'il en avait eu à la notification de la sentence elle-même, témoignant le plus vif désir que son ami fut pareillement résigné. Il parla des circonstances du supplice qu'il devait subir, sans laisser paraître le plus léger signe d'effroi; et Munter ne peut s'empêcher d'admirer que , n'ayant jamais donné une larme à son infortune , il fut cependant fort attendri aux approches de sa communion. Dans ce moment solennel , et touché comme il l'était,
il protesta de nouveau qu'il n'avait point falsifié le compte des 132,000 écus^
Sa sérénité semblait augmenter à mesure que le jour fatal approchait. La veille , il eut la consolation d'apprendre que son frère n'avait plus à craindre de nouvelles calamités. Il prit congé de lui par l'entremise du D'^Munter, lut encore longtemps, le même soir, etdormit six heures de suite d'un sommeil paisible. S' étant éveillé dès l'aurore, la pensée que le jour qui commençait à luire serait le dernier de sa vie lui causa un frisson , dont il ne tarda pas à se rendre maître. Son confesseur, qui le joignit bientôt après, regardait à tout moment avec inquiétude la porte de la prison, et fut extrêmement attendri lorsqu'on vint l'inviter à prendre les devants ( car il ne devait pas se rendre dans la même voiture au pieddel'échafaud ). Struensée, au contraire, ne laissa paraître ni émotion, ni crainte, et il exhorta son consolateur à se remettre par le souvenir des réflexions qu'il lui avait lui-même adressées. L'impression d'un air pur et doux se fit sentir au condamné au sortir des prisons , comme si on l'eût conduit à la promenade. En montant dans le carrosse , il salua les personnes qui étaient près de lui. Pendant le trajet, il s'entretint avec les officiers qui le gardaient ou se livra à ses réflexions. Arrivé au lieu du supplice, il fut rejoint par Munter,
— 43^ ~ qui se mit dans son carrosse , et se plaça de manière à lui dérober la vue de Brandt, qui montait sur l'échafaud. ce Je l'ai déjà vu, dit-il, en regardant son consolateur avec un sourire : ne m'attendrissez pas davantage ; ajouta-t-il, nous nous reverrons dans le ciel.
— Je désire , lui répondit Munter, d'y continuer l'amitié que nous avons commencée. »
A mesure que le moment approchait, il pâlissait, sa langue s'embarrassait, mais il ne parut pas avoir perdu sa présence d'esprit. Il se .déshabilla lui-même, et plaça sa tête et sa main sur le billot : une convulsion universelle, qui le saisit entre les deux coups de hache, ne put durer qu'un instant.
Les gardes avaient été renforcées aux portes de la ville; il y avait autour de l'échafaud quinze cents soldats, sans compter une troupe de matelots : tous ensemble formaient une triple enceinte. Outre les gens armés, il y avait une foule innombrable de spectateurs. Tout ce peuple, qui avait vu avec des transports de joie arrêter les deux infortunés comtes, considéra leur fin dans un morne silence; chacun s'en retourna consterné dans sa maison. La cour et le nouveau ministère, qui voyaient avec inquiétude ce changement, crurent ramener les esprits en publiant la sentence de ces deux victimes; cette imprudence acheva de tourner en pitié l'exécration publique. La
nation ne vit guère dans les condamnés que des innocents, ou tout au plus des insensés, lorsqu'il devint manifeste que ces complots sinistres, ces desseins atroces contre le roi et la monarchie, dont ils avaient été si hautement accusés, n'étaient que des chimères.
Ce récit s'est étendu fort au delà des bornes que j'avais cru pouvoir lui donner; j'ai cherché cependant autant que j'ai pu à l'abréger, et j'ai retranché tout ce qui n'importait pas à l'éclaircissement des faits et à la connaissance des hommes.
Je crains que mon lecteur ne soit maintenant aussi fatigué que moi de la longue carrière que nous avons parcourue ensemble. Je pense toutefois qu'il est à propos de dire, en quelques mots, ce que devint la reine et les autres personnages, plus ou moins importants, que j'ai introduits sur la scène.
On assure qu'il fut proposé dans la commission d'enquête de faire le procès à quelques-unes des personnes qui étaient encore détenues après le supplice des deux comtes, et que l'un des juges, M. Kofod-Ancker, opina qu'il était temps de dire au roi, comme à Auguste : Desine, carnifex (arrête-toi, bourreau).
Quoi qu'il en soit, il n'y eut plus de procès en forme. Struensée aîné fut relâché sans aucune peine ultérieure, et retourna occuper à Liegnilz sa place de
professeur, que le roi de Prusse (le grand Frédéric) avait laissée vacante, à sa considération, pendant qu'il tentait la fortune. Ce prince permit à M. d'Arnim, son ministre, dont Struensée avait été précepteur, d'employer son nom pour le réclamer. Le gouvernement danois écrivit au prisonnier une lettre qui le satisfit. On lui imposa seulement la condition de jurer qu'il garderait le silence sur les affaires de Danemark. Il a été depuis revêtu de plusieurs emplois et a fait une brillante fortune.
Ses deux collègues dans les finances, Rotlie* et Oeder*, furent placés comme baillifs, l'un dans le Holstein, l'autre en Norvège. Rothe résigna plus tard contre une pension, et M. Schumacker fut mis en sa place à Segeberg ; Oeder fut transféré dans le pays d'Oldenbourg, par l'échange duquel il passa sous un autre prince. Mon fidèle Hoier fut aussi relégué, comme baillif dans le Jutland. Ce changement de position acheva de déranger sa fortune, que sa probité ne lui avait pas permis de rétablir. Il mourut de chagrin. M. Sturtz, le professeur Berger' et le général Gaehler eurent le choix
1 II a donné au public plusieurs ouvrages estimés sur l'histoire politique et sur l'histoire naturelle.
* Il a une réputation littéraire; il est connu comme botaniste et par ses travaux statistiques.
3 Je ne connais rien qui pût faire contre lui le sujet d'une accusation. Il ne fut point interrogé durant les trois premières semaines, et sa prison fut très dure. Il était en proie à la vermine; on ne lui permettait l'usage ni du couteau ni de la fourchette. Son innocence était si évidente que.
de subir un procès en forme ou de s'en remettre à la clémence du roi. Ils préférèrent avec raison ce dernier parti, car, avec un peu d'adresse et de malice, il est aisé de trouver des crimes d'Etat. Sturtz fut renvoyé dans le Holstein, aux mêmes conditions qui lui avaient été d'abord prescrites. Plus tard il fut placé dans le pays d'Oldenbourg, où il mourut en 1788 ou 1789. Berger fut relégué à Aalbourg, dans le Jutland, avec une pension de trois cents écus, et, par conséquent, privé de ses emplois et d'une clientèle lucrative. Depuis, il fut placé comme professeur àKiel. En 1784, il fut déclaré émérite, en vertu d'un acte par lequel il cédait, après sa mort, sa bibliothèque à l'université. Le général de Gaehler, dépouillé de tous ses emplois par un congé honorable, se retira dans la petite ville de Yeile, dans le Jutland. La sentence portait qu'il avait donné lieu à des soupçons contre lui. On lui assigna mille écus de pension, moitié sur sa tête, moitié sur celle de sa femme, qui avait aussi été d'abord arrêtée*.
Pendant que le procès se poursuivait, le comte de
dès le premier interrogatoire, il fut mieux traité. Il avait accouché la reine, à la naissance de la princesse ; il assistait aux bains froids que prenait le prince royal, et l'on croyait, sans fondement, comme je l'ai dit, qu'il faisait prendre au roi des drogues nuisibles. Les prétendus poisons étaient préparés chez l'apothicaire de la cour, qui ne fut ni accusé ni interrogé.
1 Ces arrêts et quelques autres sont du 19 mai.
Saint-Germain s'était tenu fort retiré. Parmi les papiers de M. de Gaehler, qui furent visités, il y avait plusieurs lettres du comte de Saint-Germain, oii il ne ménageait personne, et ceux même qui en firent l'examen n'y étaient pas épargnés II demanda un capital, comme équivalent de sa pension de 1/a,000 rLxdales, et ne put obtenir, pour toute composition, que quatre années une fois payées ; encore le roi se réservait-il la traite foraine (qui est du dixième et du sixième denier, en tout un peu plus du quart), au cas qu'il voulût déplacer ce capital. Il s'embarqua à Copenhague pour Bordeaux, puis traversa la France incognito. Je le perdis alors de vue pour un temps.
Le colonel de Falckenskiold n'eut point d'avocat; on ne lui donna point copie des interrogatoires pour se défendre; il n'eut pas non plus le choix de s'en remettre à la clémence du roi. Le conseil décida arbitrairement de son sort. Le fiscal de la marine se rendit dans sa prison, lui reprit la clef de chambellan, son brevet de colonel, et lui enleva même un ordre de chevalerie, qu'il avait de Russie. On l'embarqua sur un vaisseau frété pour le compte du roi, et il fut transporté à Munckholm, forteresse bâtie sur un rocher, à l'embouchure du Tron, devant Drontheim, par le soixante-troisième degré de latitude.
« Il devait finir ses jours dans cette prison, mais il en sortit quatre ans
La reine, sur qui retombait en partie tant de châtiments, ne fut point assez heureuse pour s'éloigner avant que son amant et leur confident eussent subi le dernier supplice. Dès qu'elle eut été jugée, Keith, le ministre d'Angleterre, eut la permission de la voir, et fit à Cronenbourg de fréquents voyages. On la laissa sortir du château pour se promener sur les remparts. Désormais elle fut regardée comme une princesse étrangère, et son nom retranché des prières pubhques. Enfin, après une longue négociation entre les deux cours, sur le mode, l'époque, le cérémonial, deux frégates anglaises, avec une chaloupe de guerre, mouillèrent dans le Sund, le 27 mai, saluèrent le fort de dix-sept coups de canon, qui leur furent rendus. Le Commodore Bride, qui conduisait le petit armement, rendit visite au commandant de la forteresse, et retourna à son bord au bout d'une heure. Le lendemain, M. Keith se rendit à Elseneur, pour s'embarquer avec la reine, qui ne gardait de sa suite que son grand
après (1776), avec permission d'aller rétablir sa santé dans les provinces méridionales de France. En 1778, il obtint la permission de voyager dans toute la France et en Suisse. Il passa plusi(!urs années sur les bords du lac de Genève, jusqu'en 1788, qu'il lui fut permis de revoir sa patrie. Il fut présenté à la cour, et on lui offrit du service. Vers ce temps-là, on le redemandait en Russie, pour l'employer contre le Turc. Il était déjà de retour en Suisse, quand le gouvernement danois le nomma général major. Il se fixa à Lausanne, aujourd'hui chef-lieu du canton de Vaud.
L'éditeur des présents Mémoires, qui fut honoré de l'amitié de Falckenskiold, l'a visité souvent, et a pu voir sa maison fréquentée par les notables du pays et par un grand nombre d'étrangers de marque. Falckenskiold est mort à Lausanne le 30 septembre 1820.
maître, le comte de Holstein-Lethraborg, avec la comtesse, sa femme, un gentilhomme (M. de Rabe) et une des filles d'honneur (Mademoiselle de Moesting),
L'embarquement eut lieu le 30 mai. Il fallut alors que la jeune reine fit le dernier et le plus douloureux des sacrifices, en se séparant de sa fille pour ne la plus revoir. Le fort tira, par trois fois, vingt cinq coups de canon : ainsi elle fut encore traitée en reine, dans ce dernier moment, par le Danemark même, à moins que le salut ne fiit adressé au pavillon du roi d'Angleterre, qui était arboré sur le vaisseau amiral. Le 5 juin, elle débarqua à Stade, dans le Hanovre, d'où elle fut emmenée à Zell, avec sa nouvelle cour, toute hanovrienne, par un train de soixante-dix chevaux. Pendant ce voyage et durant tout le reste de sa vie, le roi d'Angleterre ordonna qu'on lui rendit les honneurs de reine. Il fournit à toute sa dépense, après avoir exigé la restitution de la dot. Elle vécut dans la retraite à Zell, avec la plus austère décence, indifférente au sort de Struensée, indignée contre ses ennemis, attachée encore au sort du Danemark, pensive, mélancolique, et n'ayant de jours heureux que ceux où la princesse de Brunswick, sa sœur, lui rendait visite. Elle mourut à l'âge de vingt-deux ans, d'une inflammation de poitrine, comme je l'ai appris de Zimmermann, son médecin. Les bruits horribles qu'on a répandus sur cette mort, dénués
(le toute vraisemblance, sont entièrement calomnieux.
Les comtes d'Osten et de Rantzau ne restèrent pas longtemps dans le conseil après son départ. Ils n'étaient déjà plus d'accord, et il aurait fallu que l'un d'eux se retirât. L'enquête avait donné lieu à plusieurs découvertes ; on avait trouvé, au bout de huit jours, parmi les papiers de l'aîné des Struensée, le billet que Rantzau lui avait écrit le 16 janvier. Indépendamment de ce fait, il aurait été bien étonnant que deux créatures des condamnés eussent figuré longtemps dans le conseil du roi. D'ailleurs un grand intérêt rendait nécessaire de les éloigner. La cour n'avait et ne devait avoir rien plus à cœur que de renouer son ancienne négociation avec la Russie. Il était impossible de s'aveugler là-dessus, et, si Struensée était coupable d'un crime politique, c'était d'avoir retardé et mis en péril une œuvre si salutaire. Or, l'impératrice avait déclaré si hautement, et avec tant de persévérance, son aversion pour d'Osten et Rantzau, qu'elle ne pouvait en revenir, quand même elle l'aurait voulu.
Le comte d'Osten fut envoyé, comme gouverneur de province, dans le Jutland. Rantzau était parti avant lui. La cour lui avait accordé une pension de 8,000 rixdales (36,000 livres de France), laquelle, jointe au revenu de sa terre, le mit en état de payer ses créanciers. Il choisit pour son départ le jour où unambas-
sadeur de Tripoli avait audience chez le ministre. Il se montra à cette cérémonie. Le roi lui fit plusieurs présents en bijoux; il monta, en présence d'une foule de peuple, dans une chaloupe du roi, qui vint le prendre dans le canal, au pied de son appartement, et le transporta à bord du vaisseau qu'il avait frété pour se rendre à Eckernfoehrde, dans le Holstein. De là il passa à Hambourg, puis à Francfort, Dès lors les journaux le perdirent de vue. Plus tard ils annoncèrent qu'un officier irlandais l'avait tué en duel sur les frontières d'Espagne. Il est probable que cette nouvelle venait de lui. Il alla vivre dans le comtat d'Avignon, tranquille en apparence, mais s'efforçant en vain d'échapper à la célébrité qui le pouruivait*. Son fidèle Biaelke reçut aussi des présents à la même occasion, et il eut le bailliage de Tondern, dont on avait dépouillé le comte de Holstein, qui avait fait partie de l'administration sous Struensée.
Le comte de Bernstorff, avec qui l'impératrice de Russie avait désiré de continuer la négociation, avait cessé de vivre ; mais son neveu, son disciple, l'héritier de son nom et de ses principes, étant venu à Copenhague pour des affaires d'intérêt privé, bien résolu, comme il me l'avait dit à Hambourg, de ne pas entrer au service, la cour trouva moyen cependant de le rete-
* Rantzau est mort à Avignon, endetté, en 1789.
4-44 — nir, et il eut le bonheur, l'année suivante, de conclure l'échange, objet de tous les vœux de son oncle.
Par ce traité, le Danemark cède un petit Etat, isolé de ses diverses provinces, et qu'il ne pouvait défendre en cas de guerre ; il acquiert en échange un arrondissement qui le renferme dans sa presqu'île et la rend d'une défense plus aisée. Mais, ce qui est encore plus important, il termine radicalement ces longues querelles avec la maison de Holstein, dans le moment où elle pouvait venger, par la ruine de la maison rivale, les injures qu'elle en avait reçues.
Sans cet échange, et si la Russie avait conservé un motif d'attaquer le Danemark, elle aurait eu à sa disposition le port de Kiel, propre en toute saison au débarquement de ses troupes.
Par une politique rare chez les souverains, Catherine voulut détacher absolument son fils de tout autre intérêt que de celui de son empire. Elle craignait sans doute qu'à l'exemple de Pierre III, il ne se livrât à des préjugés de famille, et n'agît, comme prince de Holstein, en faveur de son petit patrimoine, au lieu de jouer un rôle entre les plus puissants potentats. Elle l'engagea donc à céder à la famille de son oncle, l'évêque de Lubeck, les comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst, en sorte que, par les soins de sa mère, il n'a plus ni propriétés ni suffrage dans l'empire d'Allemagne.