LE PRINCE CHARLES DE HESSE A M. REVERDIL
Hanau, 12 février 1766.
Monsieur, vous me pardonnerez de n'avoir pas répondu à votre première lettre de Francfort. Vous me rendez honteux par tout ce que vous m'y dites d'obligeant, et il ne me reste pas d'autre réponse à vous faire que de vous prier de demeurer mon bon ami comme vous me l'avez toujours témoigné, et d'être persuadé que je suis et serai toujours le vôtre de cœur et d'âme.
Je vous remercie de votre seconde de Nion. Je l'ai donnée à lire à ma mère, qui vous est bien obligée des sentiments que vous y témoignez. Elle me charge de vous en remercier, et de vous faire ses compliments aussi bien que ma femme.
J'apprends avec le plus grand plaisir que vous êtes satisfait de vous retrouver en Suisse. Je vous connaissais trop pour
en clouter un instant. Quand on a été longtemps enchaîné, on goûte et l'on sait le prix de la liberté. Outre cela les nouvelles qu'on apprend du cher Copenhague ne sont pas bien propres à le faire regretter. On me dit, que les cabales et les factions y sont aussi fortes que jamais, et que le roi est le seul qui ne s'en aperçoit point, mais qu'il s'imagine gouverner à présent tout seul.
La naissance d'un prince royal cause la plus vive joie au Danemark entier. Cela est fort naturel, mais je ne saurais m'empêcher de désirer, en cas que le roi mourût jeune, que son frère succédât plutôt que son fds.
Le mieux qu'on peut souhaiter, c'est que le cher roi, veuille devenir plus solide, plus sage, et prendre une confiance fixe dans les honnêtes gens, et écarter tous les autres qui le gâtent et troublent toujours le repos public.
Mon frère cadet part dans quinze jours d'ici, pour se rendre à La Haie. C'est un voyage bien différent et bien plus agréable que celui de la Norvège, mais je crains que le roi n'en soit fâché. Pourvu du moins que ce ne soit pas contre moi qui n'y peux rien, on s'en consolera.
Pour moi, je compte passer encore tout l'été ici, à cause que Gottorp ne sera pas prêt avant le mois de juillet. On me fait craindre que je serai obligé de passer fhiver à Copenhague.
Pourvu que je puisse m'en dispenser le premier, je serai content d'y aller en suivant.
Je vous réitère les assurances de l'amitié et de l'estime avec lesquelles je suis.
Monsieur, votre très humble serviteur et fidèle ami.
Charles, prince dk hesse.