M. REVERDIL AU PRINCE CHARLES DE HESSE
Copenhague, le 9 novembre 1767.
Monseigneur,
J'allais mettre la main à la plume pour féliciter Votre Altesse sérénissime sur la délivrance de Madame la princesse son épouse, lorsque j'ai reçu la lettre dont elle a bien voulu m'honorer, en date du 27 octobre.
J'aurais été bien surpris. Monseigneur, du contenu de cette lettre si pleine d'estime et de soupçons, si je n'y avais été préparé par un long silence de votre part et même par des avis de divers endroits. Il y a longtemps que j'aurais cherché à me justifier, si j'avais su de quoi j'étais accusé. •
Maintenant, que vous daignez m'en éclaircir vous-même et que Votre Altesse, en vous rapportant de mon apologie à ma simple parole, vous me donnez une grande marque d'estime.
Je me fins un devoir bien doux de répondre incessamment et de la façon la plus complète. Mais je ne puis réussir sans vous développer. Monseigneur, une partie de ma conduite à votre égard, depuis le commencement de ce règne. A peine Votre Altesse avait-elle eu deux conversations avec le nouveau roi, que je conçus d'elle la plus haute opinion : je vis que loin de lui parler de libertinage, comme on pouvait l'attendre d'un prince dans l'âge des passions, vous tâchiez à le prévenir contre les séducteurs. Je recherchai un accès auprès de vous, non parce que vous étiez un grand prince, car vous l'aviez été auparavant, moins encore pour m'appuyer de votre faveur, car je ne la prévoyais pas, mais pour me liguer avec vous contre les méchants.
. Bientôt après. Votre Altesse se brouillaessentielîement avec
M. de Reventlou. Il prit ombrage de mon attachement pour vous et ne me l'a jamais pardonné.
Vous aviez alors autour de vous. Monseigneur, un homme de confiance, qui avait fait le projet de gouverner le royaume sous votre nom. Chez vous, il était votre ami et votre confident, hors de là c'était à l'entendre votre guide et votre tuteur. Je l'ai trouvé toujours pire à mesure que je l'ai approfondi.
Il vous cachait ses vices; mais permettez-moi. Monseigneur, de le dire, avec cette franchise que vous réclamez, c'était néanmoins une imprudence de l'introduire chez le roi, par les portes secrètes, et de lui ménager de longs entretiens avec un jeune prince alors trop avide de changements. Ce fut là qu'on résolut deux choses bien opposées et toutes deux peu réfléchies : l'une d'obtenir par la ruse d'un ministre du roi son consentement pour une union, qui, devant être l'ouvrage de l'amour et de l'amitié, ne pouvait être nouée par la politique; l'autre de déclarer au reste du conseil, sans aucune délibération, que l'alliance était faite.
Le premier projet n'ayant point réussi, on se borna au second et on résolut de l'exécuter le lendemain. Madame la princesse n'avait pas alors consenti, et je crus donc devoir me déchamer, au coucher du roi, contre un conseil si perfide; et en effet il était changé le lendemain matin, lorsque vous entrâtes chez Sa Majesté.
La cause ne pouvait vous en être inconnue, mais vous ne m^en voulûtes aucun mal, et ce trait de magnanimité vous acquit pour toujours le plus fidèle de vos serviteurs.
J'ai agi non servilement et comme votre créature (la chose et le nom me sont également odieux), mais comme une personne qui souhaitait votre bien, immédiatement après celui du maître. Je ne veux point repasser sur des temps désagréables.
Le roi commença à s'apercevoir qu^il s'était entièrement iivré à Votre Altesse, il en eut du dépit : ce dépit produisit des
altercations entre vous, dont j'ai été quelquefois le témoin, et presque toujours instruit.
Vous fûtes desservi. Monseigneur, et par des ennemis déclarés, et par des amis pertîdes, et par des conseillers maladroits.
Tout le peu que le ciel m'a donné d'habileté, je l'employai à apaiser les orages qui s'élevaient tous les jours, et, dans cette position délicate, personne au monde ne sait ce que j'ai souffert; mais vous savez au moins. Monseigneur, que je ne vous ai pas abandonné dans le temps où vous l'avez été de presque tout le monde, et où j'aurais trouvé du profit à me donner à vos ennemis qui me tendaient les bras. Pardonnez, Monseigneur, une plainte un peu vive à un cœur que vous avez déchiré.
Après une fidélité si éprouvée, après un dévouement si soutenu, devais-je m'attendre que vous écouteriez sur mon compte des correspondants qui ont si mauvaise vue? Quelle politique est-ce que vos correspondants me supposent, par laquelle je vous resterais attaché dans les moments les plus désastreux, pour vous manquer, lorsque la fortune recommence à vous rire? Quels sont. Monseigneur, ces ennemis avec lesquels je suis lié?
Je ne l'ai jamais été avec le comte de Gortz. Le comte de Reventlou me hait. Monseigneur, et de toute son âme pour l'amour de vous. Quant au baron de Borcke, Votre Altesse n'a sans doute pas oublié que dans un temps où elle le croyait propre au service du roi, j'ai pris la liberté d'en douter. Mon sentiment n'a pas changé en mieux, et j'ai continué à lui parler vers et philosophie sans politique et sans cabale.
Le comte de Rantzau-Ascheberg ? Mes conversations avec lui ont été encore moins graves depuis que je lui ai déclaré que je n'entrais dans aucune faction, et, pour le dire en passant, je l'ai bien prouvé dans l'affaire du comte de Daneskioîd, à laquelle je n'ai eu aucune part, si ce n'est que j'ai intercédé en sa faveur afin qu'on adoucît sa disgrâce.
Enfin, on a pu dire avec vérité à Votre Altesse que j'étais bien vu de M. de Saint-Germain. Je ne sais s'il est son ennemi, mais je sais bien qu'il ne m'en a rien témoigné, et que, s'il avait voulu me faire prendre de tels sentiments, il n'aurait pas continué longtemps à m'en solliciter.
Je me suis lié à lui parce que, dans le moment où il a approché le roi, j'en ai vu résulter des effets très utiles.
Je ne suisj point son âme damnée, et partout oîi je diffère d'avis je le dis tout haut.
Cette espèce de liaison n'a pu être mal interprétée que par des cabaleurs subalternes, qui me jugent l'adhérent de Pierre ou de Paul, tandis que je me pique d'avoir une existence propre et une opinion que personne au monde ne gouverne.
Vous semblez supposer. Monseigneur, que j'ai négligé vos intérêts, et que l'expédition de vos brevets a été retardée en tout ou en partie par ma faute. Je ne saurais me justifier moimême là-dessus ; peut-être Votre Altesse apprendra-t-elle un jour des choses bien différentes, sur lesquelles j'ai résolu de me taire.
Je me flatte d'avoir dissipé ses doutes et de pouvoir espérer quelle me rendra sa bienveillance.
Toutefois je ne dissimulerai point que la crainte où j'ai été de l'avoir perdue, tandis que ma conduite méritait peut-être qu'elle augmentât, n'eût refroidi dans mon cœur l'extrême et respecteux attachement que j'avais pour vous. Monseigneur. Je suis trop jîiloux de votre artiitié pour que je la perde sans rien sentir; mais ce sentiment n'a influé en rien sur mes actions, et il ne tient qu'à vous de m'inspirer de nouveau ceux que je préfère d'avoir, en m'assurant que vous avez plus de foi à mes relations qu'à celles de vos autres correspondants.
Pour essayer, Monseigneur, si je suis rétabli auprès de vous, j'ai plusieurs grâces à vous demander qui mettront le sceau, si je les obtiens, au retour de vos bontés.
La première c'est de seconder Fambition que j'ai eue depuis longtemps d'être estimé de Son Altesse royale Madame la Landgrave^, et, par conéqucnt, de lui apprendre que je suis justifié, si elle a su vos défiances.
La seconde est de vouloir me conserver les bonnes grâces de Madame la princesse royale votre épouse.
La troisième d'une nature bien inférieure, mais aussi facile à accorder, c'est de vouloir bien placer le nommé Petersen, valet de pied de Madame la princesse Louise.
Madame de Gabell, qui s'intéresse à lui parce qu'il a été à son service, et parce qu'il doit épouser sa fille de chambre, m'a dit qu'il y avait à Falster, dans les terres de Votre Altesse, une place d'inspecteur à donner.
C'est là l'objet de l'ambition de Petersen et de la sollicitation de Madame de Gabell, qui, par délicatesse, n'a pas voulu le demander elle-même.