DEBUT DU REGNE. PERSONNAGES PRINCIPAUX
J'avais été appelé dès le grand matin auprès du nouveau roi. Il était pressé de me déclarer qu'il m'attachait à sa personne sous le titre de lecteur, et rju'il élevait un peu mes honoraires. Il voulait savoir de moi si je ne serais pas mécontent qu'il m'eût traité moins bien sous ce rapport que mon collègue, qu'il nommait en même temps son bibliothécaire particulier. Je rappelle ces attentions délicates pour faire voir combien il lui restait encore de sens et de tact. Tous ceux qui lui parlèrent ce jour-là en particuHer, et ils furent nombreux, sortirent de son audience remplis d'espérance et d'admiration. Il est impossible de débuter d'une manière plus brillante. Les occasiofis d'éclat rélevaient au-dessus de lui-même et le rendaient méconnaissable.
Je le remerciai avec l'expression que méritait la
bonne grâce qu'il mit à son compliment. Je l'assurai que j'aurais été très fâché qu'on m'eût égalé pour le traitement à mon collègue, qui avait quarante ans de service; enfin je lui demandai, pour condition unique, de fixer les heures où il m'appellerait près de lui. Cette condition unique, solennellement acceptée, fut violée tous les jours par le prince tant que j'eus l'avantage onéreux de lui plaire. L'étiquette voulait que le nouveau roi se retirât à la campagne, en attendant que les appartements qu'il devait occuper fussent tendus pour le recevoir. Je fus de sa suite, et quoique ce voyage ne durât que quinze jours, mes tristes pressentiments commencèrent dès lors à se réaliser.
Dès les premières séances du conseil, ses ministres lui proposèrent de retirer à M. de Saint-Germain le département de la guerre. Ils ne manquaient pas pour cela de motifs, mais soit qu'on ne les eût pas exposés au roi, soit qu'il ne les eût pas retenus, il ne put m'en citer aucun, en me faisant, le soir même, confidence de ce projet. Je le conjurai de s'en faire rendre compte avec le plus grand soin, afin qu'une résolution de cette importance fût mûrement pesée avant de devenir irrévocable. Je parlais trop tard, l'affaire avait été inscrite comme décidée. Dès la séance suivante, l'expédition lui en fut apportée pour la signer, et il signa. A son coucher, il nous dit d'un ton gai et leste :
— Il a fait le saut.
— Et qui?
— M. de Saint-Germain.
Une autre disgrâce, beaucoup moins importante, m'affligea néanmoins sérieusement, parce qu'elle montrait autant de faiblesse que la première prouvait de légèreté. Il n'aimait aucun de ses domestiques autant qu'un valet de chambre nommé Kirchhoff; c'était un esprit borné et une âme vile. La présence de M. de Reventlou le gênait parce qu'il avait formé de vastes plans, soit pour sa fortune, soit pour changer la cour et le ministère. Il entreprit d'ouvrir les yeux du roi sur l'empire que son ancien gouverneur s'arrogeait dans sa maison. Il ne négligea pas de représenter que M, de Reventlou allait prendre poste au pied de l'escalier dérobé, qu'il continuerait d'être l'espion et le maître de l'appartement et des gens du roi. M. de Reventlou apprit bientôt que le roi répétait ces propos, et comme la source en était aisée à deviner, le monarque, qu'il intimidait encore, ne put la cacher et lui en fit l'aveu. Reventlou exigea aussitôt que Kirchhoff fût congédié ; et non-seulement le roi sacrifia le domestique, qu'il aimait, au grand chambellan, qu'il ne pouvait souffrir; mais à peine eut-il prononcé l'arrêt, qu'il témoigna la plus grande impatience que le disgracié sortît du palais et de la ville. J'entrevis
qu'il craignait une vengeance. En général, il ne comprenait rien à la nature et aux avantages du rang qu'il occupait, et il se figurait des embûches de toutes parts.
Je ne saurais dire jusqu'à quel point M. de Reventlou voulait tout gouverner; mais il est sûr qu'il s'y prenait bien mal. Peu de jours après l'avènement, étant entré dans l'appartement du roi avec son air brusque et impérieux, sans être mandé ni annoncé, il remarqua un monceau de lettres qu'on venait d'apporter à la fois, parce qu'elles avaient été retardées par les glaces.
— Qu'attendez- vous, dit-il au roi, pour ouvrir vos lettres ? Voulez-A^ous imiter votre père, qui ne faisait jamais rien ?
Et, après cette incartade, il se retira aussi brusquement qu'il était entré, laissant son pupille consterné et de la gronderie et delà comparaison.
Il eut recours à moi pour le consoler, le rassurer et l'aider. Comment aurait-il pris connaissance de ces dépêches? Il n'entendait rien aux affaires; jamais il n'avait ouvert une lettre qu'en présence de son gouverneur; jamais il n'y avait répondu que je ne fusse appelé pour l'aider. Je lui représentai que la plupart des affaires traitées dans ces lettres étaient de telle nature qu'il ne pouvait ni ne devait les décider par
lui-même, que se livrer à ce travail serait s'exposer à des surprises continuelles, que les bureaux des ministères étaient établis pour éclaircir les affaires et les lui soumettre, mais qu'il ferait bien de continuer à recevoir immédiatement ses paquets et à les faire ouvrir en sa présence, afin qu'on ne pût lui soustraire les demandes et les plaintes de ses sujets, qui regardaient le droit de requête directe comme une prérogative inappréciable; qu'il pourrait, dans la suite, prendre de plus en plus connaissance de leurs besoins, et acquérir le discernement des placets qu'il devait se réserver et de ceux qu'il fallait renvoyer aux bureaux et aux chancelleries. Je lui appris qu'il existait à sa cour un office créé tout exprès pour l'aider dans ce premier travail, savoir celui de maître des requêtes, alors occupé par un vieux serviteur de son grand-père ; qu'à la vérité ce maître des requêtes avait eu peu d'occupation pendant le dernier règne parce que le comte de Moltke l'en avait soulagé. Ni lé comte de Moltke ni le maître des requêtes n'avaient été nommés de la suite pendant ce voyage. Le roi refusa absolument de les appeler. Entiu il exigea que j'ouvrisse les lettres et que j'en fisse la distribution. J'obéis, mais je ne réservai aucune affaire pour être décidée entre lui et moi. Gela aurait été de la plus grande injustice : les uns demandaient la révision d'un procès, grâce qui ne doit
être accordée que rarement et pour des motifs qui ne sont pas à la portée d'un enfant de dix-sept ans; d'autres sollicitaient des emplois, mais l'emploi et le postulant et les autres candidats étaient inconnus au jeune prince; quelques-uns se plaignaient des gens en place; plusieurs lettres contenaient des plans nouveaux de finance et d'administration. Je fis du tout un paquet et je l'envoyai au maître des requêtes, résolu que j'étais de n'empiéter sur les fonctions de qui que ce fût, mais surtout de préserver, s'il m'était possible, le roi de toute surprise. Aussi, pendant près de deux ans que j'ai ouvert les dépêches directes sous ses yeux, d'abord sans aucun titre, ensuite sous celui de secrétaire du cabinet , il n'est pas émané du roi, par mes entremises, un seul ordre absolu; aucun emploi n'a été donné, à ma sollicitation, sans la connaissance du ministre à qui il appartenait d'en référer. Seulement, j'ai fait obtenir de temps en temps des grâces pécuniaires, en petit nombre, et pour empêcher que le roi ne fut taxé de dureté. Au reste, je dois m' accuser ici d'avoir fait jeter au feu un grand nombre de placets, dans lesquels on demandait de l'argent sans alléguer d'autre raison que le besoin, et tous ceux où l'on sollicitait un empldi quelconque « pour vivre, » sans faire connaître ni à quoi l'on était propre, ni quelle espérance on pouvait donner de servir d'une manière satisfaisante.
Je réservais tout mon crédit pour la grande affaire de l'affranchissement des serfs. L'espérance de réussir me consolait de ma propre servitude et de tous les chagrins attachés à ma place. Ces chagrins se multiplièrent à mesure que le roi se répandit davantage et que son caractère se développa. Dès les premiers jours que nous passâmes à la ville, il me donna lieu de soupçonner quelque dérangement dans son esprit. Sans cause apparente, sans provocation, il maltraita fort en paroles le page de la chambre qu'on lui avait donné à la place de Sperling, devenu écuyer. Il le menaça même de son épée ; ensuite, consterné de ce qu'il avait fait, il me le confessa, disant pour toute raison que ce jeune homme lui déplaisait, qu'il était stupide, qu'il avait la langue embarrassée et qu'il s'avisait de le prêcher. Je l'exhortai de mon mieux et j'obtins une lettre au page, où je tâchai de concilier la dignité du monarque avec les sentiments d'un bon maître, et de rassurer le jeune serviteur. M. de Reventlou, ayant eu quelque vent de ce qui s'était passé, me dit que j'avais eu tort de négocier ce raccommodement sans son entremise et sa participation. Il ne savait pas que j'étais souvent occupé à le justifier lui-même, à pallier ses torts, et qu'il avait, plus que personne, besoin de mon entremise. Quelques jours après, le roi s'emporta contre lui à peu près de la même manière et lui dit,
aussi sans provocation, qu'il pourrait, s'il le voulait, l'envoyer à la citadelle. Un ton si nouveau étonna cet autre Brutus : il se trouva mal et tomba en défaillance. Le roi le secourut avec beaucoup d'empressement et de tendresse, et le renvoya plus content que s'il ne lui fût rien arrivé. Cependant les altercations s'étant renouvelées, le roi trouva enfin un prétexte pour lui enlever ce poste important de l'entre-sol. Son but essentiel, en le délogeant, était de se livrer secrètement au libertinage. Il s'était assuré, n'étant encore que prince, d'un complaisant, sur lequel il comptait beaucoup pour le seconder. C'était un peintre suédois, nommé Pilo, qui lui enseignait le dessin. D'ordinaire on les laissait seuls pendant cette leçon, et quoique Pilo fût un homme d'âge, l'heure se passait en conversations obscènes; le maître crayonnait un dessin, qui était ensuite produit au gouverneur comme étant l'ouvrage du disciple. Ce misérable avait souvent offert au jeune prince, à peine entré dans l'adolescence, de lui procurer quelque aventure dans le jardin de Friedrichsberg, oii nous passions l'été ; mais le prince, ayant pesé les moyens de s'échapper, n'osa pas prendre cette licence. Ils étaient convenus de se revoir après l'avénement et de réaliser leur projet. Tout ce beau secret échappaau roi dans nos conversations. La peur du travail et le besoin de parler le rendaient fort indiscret.
Cependant, comme il m'avait fait promettre de me taire, je ne voulus pas lui donner l'exemple d'une trahison ; je priai seulement le prince Charles de Hesse, qui entrait alors en faveur auprès de lui, de le sonder sur quelque dessein secret qu'il avait. Je connaissais peu alors le prince Charles ; mais je savais, par les discours que le roi m'avait rapportés de lui, ce qu'il pensait sur ce sujet. Quoique fort jeune, il sut s'y prendre adroitement pour obtenir la même confidence ; il engagea le roi à abandonner son dessein et, de concert, nous fîmes en sorte qu'il n'eût pas de suite, et même que le roi signifiât à Pilo de ne plus revenir à la cour.
On sait que Madame la landgrave de Hesse-Cassel, fille de Georges II, et par conséquent tante de notre Christian VII, vivait alors séparée de son mari, et qu'elle lui avait soustrait ses trois fils, à cause de son changement de religion. Ils étudièrent d'abord à Gœttingue; mais la crainte que, pendant la guerre de 1 756, le landgrave ne trouvât l'occasion de les enlever, les avait fait transférer à Copenhague, où ils ont vécu plusieurs années. L'aîné, déjà comte régnant de Hanau, épousa la seconde des filles de Frédéric V. Les deux autres furent placés très jeunes à la tête d'un régiment. Madame la landgrave ne pouvant plus, vu leur âge, leur donner de gouverneur, avait envoyé auprès
d'eux, en qualité d'amis et de conseil, le général Huth, d'une naissance obscure, mais habile ingénieur, intrépide soldat, excellent officier, et capable, en un mot, de les diriger dans tout ce qui regardait leur état. Malheureusement, par suite de la faveur où le prince Charles s'était élevé au temps dont je parle, ce général Huth était devenu en politique un personnage important. C'était un esprit soupçonneux et atrabilaire. Les idées qu'il se formait sur le bien public le révoltaient contre les ministres. Non content de les accuser de n'avoir pas fait tout ce qu'ils auraient dû faire (ce qui était vrai), il les accusait encore de mauvaise volonté et de trahison. Avec un tel caractère, il n'avait ni connaissances en matière de gouvernement ni expérience des affaires humaines. Il se livra tout entier aux insinuations du comte de Daneskiold-Samsoé, qui voyait en noir comme lui mais qui avait l'âme beaucoup moins belle.
Ce seigneur descendait d'un fils naturel du roi Christian V. Sous le grand-père du roi régnant, il avait été ministre de la marine; il avait créé la flotte, l'armée navale, la discipline et les chantiers; le tout cependant avec beaucoup trop de dépense, et en attirant sur lui sans mesure les bienfaits de la cour, qu'il avait dissipés en prodigalités. 11 s'était retiré, au commencement du règne de Frédéric V, avec peu de fortune
et d'immenses prétentions. Ayant avec cela le cœur plem de fiel, et ne respirant que vengeance, il passait le temps de sa retraite à recueillir des accusations contre le ministère et à préparer les moyens de le renverser. Il avait beaucoup d'admirateurs, mais point d'amis. Dès la première audience qu'il eut du jeune roi, il lui offrit de rentrer dans le ministère, quel que fût le département où il voudrait l'employer; et afin de le convaincre que ses facultés n'étaient affaiblies ni par l'âge ni par sa retraite, il lui demanda la permission de lui fournir des mémoires sur l'état actuel du royaume. Peu de jours après il apporta deux cahiers, l'un en danois sur la décadence de la marine depuis qu'il ne la gouvernait plus S l'autre en allemand sur les affaires générales, les finances, l'armée, les prétendues fabriques, les négociations, etc. Le roi, sachant qu'il y trouverait la satire de ses ministres et du gouvernement de son père, m'ordonna de les lui lire ; mais quoiqu'ils flattassent sa malignité, ils étaient trop ennuyeiLx, et le prince était trop peu instruit, trop indifférent au fond des affaires, trop observé par ses ministres et leurs amis, pour que cette lecture eût produit aucun effet, si l'auteur des mémoires ne les
1 Le mémoire sur la marine, avec la réponse (et d'autres pièces relatives à cette affaire, qui fut disculée dans le conseil), a été imprimé en 1790 il/ terre mnger om den danske soe état i forrige Fider. 1790. In-8» 478 pp
avait soutenus par une cabale. Il se lia avec le comte de Saint-Germain, qui avait pris beaucoup d'humeur contre le conseil pendant son ministère, et plus encore depuis qu'on l'avait destitué; mais Daneskiold réussit surtout à captiver complètement le général Huth. Ils s'accordèrent à reconnaître que l'Etat de Danemark était perdu si on ne le délivrait pas des deux ministres qui avaient eu la principale confiance du feu roi, Moltke et Bernstorff. Le prince Charles se laissa persuader pour ce qui regardait le comte de Moltke. On commença par le lui présenter seul, pour ne pas l'effaroucher. Il aimait beaucoup l'un et l'autre ministre, mais il avait pour M. de Bernstorff plus d'estime, d'amitié et de reconnaissance. D'ailleurs il ne faisait rien sans consulter Madame la landgrave, sa mère, pour laquelle il eut toujours la plus tendre vénération ; or, cette princesse aimait et considérait infiniment M. de Bernstorff, qui lui avait rendu des services essentiels. Cette intrigue du comte de Daneskiold éclata pendant un voyage de la cour chez les chanoinesses de Valloé : on profita du voisinage pour écrire au comte de ^Moltke, qui était alors dans sa terre de Bregentved, qu'on lui retirait sa charge de grand maréchal et qu'il était dispensé de siéger au conseil. Le roi ne me fit confidence de cette résolution qu'au départ du messager. Il me consulta sur le choix d'un grand maréchal :
je lui proposai M. de Bernstorff, neveu du ministre. Il était jeune et fort instruit; il plaisait assez au roi. Je lui connaissais une droiture inflexible et beaucoup d'économie dans ses affaires domestiques, présage heureux pour celles qui lui seraient confiées. Au reste, il s'en fallait bien que ce fût mon inclination qui me dictât ce choix; mon candidat avait une telle opinion de sa capacité, il était si entier, si contredisant, qu'il devait plaire à peu de personnes. Il disputait sur les médailles avec un antiquaire, sur les chevaux avec un écuyer, et avec tous les voyageurs sur ce qui se passait dans leur pays. En un mot, il ne doutait jamais de rien, et la chose dont on parlait était toujours celle qu'il avait le mieux approfondie. Ce caractère ne convient guère à la cour, mais je sentais tous les jours mieux, par les progrès que faisait la dépravation du roi, combien la cour avait besoin d'hommes intègres et indépendants.
M. de Bernstorff, le ministre d'Etat, se chargea du refus et s'y détermina par des motifs bien sages et bien honorables dans la position qu'il occupait: « Mon neveu, me dit-il, n'est ni souple ni adroit; il réussirait . mal à la cour. D'ailleurs on ne pourrait le placer sans renvoyer encore le fils du comte de Moltke, maréchal sous lui, et Antoine de Moltke, qui ont des droits à la môme charge. La disgrâce du grand maréchal, si elle
s'étendait à son fils et à son neveu, aurait l'air d'une proscription. » Dans la même conversation, il me fit entendre que, par la manière dont la disgrâce du comte de Moltke son collègue et son ami, avait été préparée, il avait tout lieu de croire que son tour était prochain : qu'il était cependant surpris de voir le prince de Hesse, sur lequel il avait tant de raison de compter, ligué avec ses principaux ennemis. Je rendis fidèlement ce discours au jeune prince. Il en fut touché et parut tout à coup ouvrir les yeux sur la voie dans laquelle on l'entraînait. Il m'assura qu'il était sincèrement l'admirateur et l'ami de M. de BernstorfF. Sur cette réponse, je lui proposai d'aller le rassurer surle-champ. Je l'accompagnai. L'explication fut courte, mais touchante pour tous trois. En un moment la confiance se rétablit, par l'etTet d'une franchise irrésistible. Sans perdre de temps, le ministre apprit au prince où en était la négociation avec la cour de Russie. On avait obtenu deux points très importants : l'un, que les conférences se tiendraient à Copenhague; l'autre, que l'impératrice enverrait, pour seconder Philosophof, son envoyé, un ministre plénipotentiaire, originaire du Holstein, et nommé Saldern. C'était un parvenu, d'une réputation au moins équivoque, mais de la bonne volonté duquel on s'était assuré. Il avait ordre de ne traiter qu'avec lesministres actuellement en place, et le
bruit d'un parti formé contre eux, avait retardé son voyage. Cette affaire si importante, étant sur le point de se conclure, au grand avantage de la monarchie, M. de Bernstorff ne dissimula pas combien il lui serait douloureux de quitter sa place avant d'avoir recueilli le seul fruit qu'il attendait de vingt années de travaux.
Ses adversaires, qui se multipliaient tous les jours, depuis qu'ils le jugeaient ébranlé, voyant que son sort était lié à cette négociation, attaquèrent la négociation elle-même. « Jamais, disaient-ils, la Russie ne consentira à se défaire de Kiel, place commode pour débarquer des troupes en Allemagne, et seul port de l'Empire dont elle pût disposer. L'impératrice présentait ce leurre pour tenir le Danemark sous sa dépendance et en exiger des sacrifices. Elle voyait bien que, l'échange une fois effectué, le Danemark aurait atteint le but de cent ans de guerres, d'intrigues, de traités, et qu'elle n'aurait plus, pour se l'attacher, que le faible lien de la reconnaissance. Quand même elle accorderait, autant que la chose était en son pouvoir, ce qui lui était demandé, on n'aurait rien fait encore, puisque l'échange ne devant être mis à exécution qu'à la majorité du grand-duc, ce prince pourrait alors refuser sa ratification. En attendant, ajoutaient-ils, les sacrifices que doit faire le Danemark ont déjà commencé ;
— 4^2 — le ministre le voit comme nous, mais il se sert de cette négociation pour se soutenir et arriver à ses fins. Ceux qu'il aime ou qu'il protège, il les présente comme utiles à son traité; il écarte, comme y étant nuisibles ceux dont il craint la présence pour lui-même. »
La partie n'était pas égale devant le public, entre le ministre et ses adversaires. Ceux-ci parlaient hautement et sans réserve d'un traité dont le secret ne leur était pas confié. Le ministre ne pouvait user de la même liberté; mais, d'un autre côté, cela môme lui rendait la réponse plus facile : « Les personnes qui connaissent le secret, disait-il, sont convaincues que nous avançons et s'intéressent au succès; le conseil est unanime, et l'on sait que tous ses membres ne me sont pas personnellement attachés ; aucun des ministres que nous avons employés à Pétersbourg, parmi lesquels il en est au moins un qui est revenu mécontent de moi, ne condamne la marche que nous suivons. Quel cas doit-on faire de l'opinion de ceux qui ignorent ce qui se fait? Les uns ne le sauront jamais; j'ai voulu en instruire un des autres, un seul, le comte de Daneskiold ; depuis que, chargé d'un département, il est devenu mon collègue dans le ministère, je lui ai envoyé les documents nécessaires pour qu'il prît connaissance de l'état de la négociation : il m'a renvoyé le tout sans le décacheter, disant qu'il ne voulait se mêler en au-
cune façon d'une entreprise qui était la ruine de sa patrie. Voilà l'un des chefs de meute. L'autre est le baron deBorke, ministre de Prusse; or je demande s'il agit par ordre de sa cour ou sans ordre? Dans l'un ou l'autre cas, quelle confiance peut-il mériter? m
Ce baron de Borke était un homme peu scrupuleux, qui, pour plaire au roi, lui parlait beaucoup de déisme et de filles. Son père, qui avait été ministre à Berlin, se trouvant alors disgracié, il n'avait plus lui-même d'espérance de s'avancer en Prusse, et il cherchait à se faire une position en Danemark. Il avait jeté les yeux sur le département des finances, et il attaquait Bernslorff, parce qu'il savait bien que, pour réussir, il fallait l'écarter. Il agissait de son chef et sans ordre, mais il était sûr de ne pas déplaire à son maître. Le roi de Prusse considérait beaucoup Bernstorff et le haïssait ; s'il se montra favorable à la négociation avec la Russie, c'est qu'il ne voulait pas se brouiller avec l'impératrice.
Ceux qui avaient amené par leurs manœuvres la disgrâce du comte de Moltke, ne se proposaient pas de le laisser tranquille dans sa retraite de Bregentved. Un jour on insinua au roi qu'il y tramait sans doute quelque conjuration; qu'il avait cherché à se procurer de la poudre de l'arsenal et qu'il importait de le faire arrêter. Il n'y avait, disait-on, point de temps à perdre. Je frémis en apprenant ce projet, parce que je
AA — commençais à découvrir le cœur impitoyable du roi. Si jamais les enquêtes commençaient, elles ne pouvaient que s'étendre et finir d'une manière fatale, qui aurait accoutumé mon ancien disciple, mon nouveau maître, à répandre le sang. Je lui représentai, avec toute la force dont j'étais capable, qu'un baril de poudre ne pouvait suffire à soutenir une révolte ; que les paysans de Bregentved n'étaient nullement dévoués à leur seigneur; que je répondais sur ma tête de tout le mal qu'on ferait par leur moyen, et que, sans être militaire, je m'engageais à réprimer avec cinquante soldats toutes les émeutes qui pourraient éclater à Bregentved. Je l'emportai. Il se trouva que le comte de Moltke avait demandé de la poudre pour tirer un feu d'artifice dans une fête en l'honneur du roi. C'était surtout le comte de Daneskiold qui suggérait ces soupçons.
J'ai dit qu'il était rentré au service du roi. Les anciens ministres, jugeant bien qu'ils ne pouvaient l'envoyer en province, s'estimèrent trop heureux de le borner au département de la marine.
Je rapporterai une anecdote, peu importante en ellemême, qui peindra ce ministre et fera voir comment les affaires étaient traitées à cette époque.
Il y avait parmi les lieutenants de vaisseau un M. Laub, qui, étant volontaire au service de France
avait changé de religion à Malte et portait la croix de Saint-Louis. On convenait que c'était un très bon officier, en sorte que le feu roi n'avait pas voulu qu'on exécutât contre lui la loi qui déclare les apostats déchus de leurs emplois. Il avait fait publier à l'ordre que M. Laub continuerait son service et serait avancé à son tour, comme un autre officier. Le comte de Daneskiold avait une vieille rancune contre le père de ce Laub, qui, étant gouverneur de son fils, lui avait donné un soufflet. Le jeune comte était mort et son gouverneur aussi : le lieutenant Laub paya pour son père. Le comte de Daneskiold lui déclara qu'il ne pouvait le tolérer plus longtemps comme catholique, et qu'il lui laissait le choix de revenir à la religion évangélique ou de renoncer à son emploi ; que cependant, par un excès d'indulgence, il voulait bien lui donner le loisir de s'éclairer. Il lui prescrivait des conférences avec l'évêque de Copenhague, et, à cette condition, il consentait à différer de quelques mois son rapport au souverain. Laub se soumit à être catéchisé; mais, dans les conférences, il se défendait et s'obstinait. J'en informai le roi, en lui faisant observer qu'il ne saurait, sans injustice, révoquer le pardon sanctionné, et que certainement, il ne voudrait pas être moins tolérant que son père ; que s'il arrivait dans sa marine un autre cas de changement de religion, il pourrait voir
alors quelle maxime il lui conviendrait d'établir. Au terme prescrit pour la conversion de Laub, les leçons de l'évêque ayant été inutiles, le ministre ne mancjua pas de faire dresser un congé, et de l'apporter, dès son premier travail, pour le faire signer. Le roi s'y refusa et tint bon, quoi que Daneskiold pût lui dire. Le ministre parut se soumettre, mais il ne se rebuta pas : il représenta que Laub était coupable d'un délit formel, et que, par conséquent, il ne pouvait servir sans qu'un pardon fut intervenu. Là-dessus il apporta, la semaine suivante, des lettres de grâce en faveur du sieur Laub, coupable du crime d'apostasie. Le roi signa, après avoir effacé le mot d'apostasie, qu'il remplaça par un terme plus doux. Ensuite, s'étant informé de l'effet que cette hardiesse produisait dans le public, il m'avoua ingénument qu'il s'en faisait honneur, puisqu'on l'approuvait, mais que s'il avait été blâmé, il m'aurait cité comme auteur du conseil. Je n'y perdis rien. Le comte de Daneskiold, qui était presque seul fâché de l'affaire, se plaignit amèrement qu'on souffrît auprès du roi des gens qui n'aimaient point Dieu, et il chargea un tiers de me dire que je jouais à me faire chasser. En toute autre cour cette menace aurait pu paraître extraordinaire, malgré la naissance, les dignités et les charges de celui qui la faisait et malgré mon obscurité. Le comte de Danes-
kiold n'avait ni crédit ni faveur, tandis que je passais pour être le second dans la faveur et le premier dans la confiance du roi. Le favori en titre, le prince Charles de Hesse, me voulait sincèrement du bien. Cependant le comte de Daneskiold, quoique bafoué en toute occasion par son maître, pouvait être fort dangereux. Le roi avait toujours l'oreille ouverte à la délation. Un jour de disgrâce était pour lui un jour de fête. Jamais les rapports et les propos malveillants ne lui faisaient plus de plaisir que lorsqu'ils flattaient sa secrète jalousie contre ceux qu'il paraissait estimer le plus. Si donc je tins peu de compte des menaces du ministre, c'est que je n'étais pas fort attaché à ma place, et que d'ailleurs à la cour comme à l'armée, les hommes les plus timides sont souvent les plus exposés et toujours les plus malheureux.
M. de Daneskiold ne daigna pas s'occuper sérieusement de ma ruine. Il employait mieux son temps chez le roi en attaquant M. de Bernstorff, dont il supposait que la disgrâce m'entraînerait. C'était l'effet d'une haine implacable qu'il nourrissait depuis quinze ans. Pour cette fois le roi sut garder son secret. Daneskiold l'avait tenu en garde contre moi, en lui assurant que j 'étais bernstorffien. Il avait prévenu ses réflexions et un retour, en lui persuadant qu'il allait donner une preuve de courage et de fermeté; au lieu que s'il
changeait d'avis, il passerait pour avoir le cœur tendre et l'esprit faible. Adresse vulgaire, mais parfaitement calculée pour le prince qu'il fallait gagner. Tout était convenu, et la lettre que Bernstorff devait recevoir était écrite, lorsque le prince Charles de Hesse découvrit le mystère, et fit sur-le-champ tout ce qu'il put pour prévenir la perte de son ami. Il parla même avec trop de chaleur et d'impétuosité. Le roi n'ayant pas cédé à ce ton absolu, le prince m'appela à son secours, et me fit dire de me trouver un peu plus tôt que de coutume au coucher du roi, afin qu'il eût le temps de m'instruire. Quoique jusque-là je ne me fusse ingéré dans aucune affaire sans y être appelé, je crus cette fois le bien public assez gravement intéressé pour que je fisse exception. Il n'y avait point de temps à perdre. J'abordai le roi en lui demandant quand il désirait que je fisse mes paquets. « Qu'entendez- vous dire par là ? » me dit-il. «Je pense. Sire, que, puisque vous commencez à renvoyer vos plus fidèles serviteurs, j'aurai bientôt mon tour. » Ce début amena une longue discussion que je ne rapporterai pas en détail. Je finis par faire comprendre au roi que le seul reproche essentiel qu'on fit au ministre était de se livrer à des entreprises dispendieuses (ce que je ne niais point, tout bernstorffien que j'étais); qu'on pouvait aisément l'arrêter à cet égard; que la négociation avec la Russie était un motif
très solide pour conserver un ministre qui l'avait conduite au point d'être conclue incessamment; que dans tous les cas, avant de congédier un serviteur occupé d'une si grande affaire, il fallait s'assurer d'un sujet capable de le remplacer; que M. de Reventlou, auquel on se proposait de donner le portefeuille ad intérim, n'était pas plus agréable à Sa Majesté ; que par sa brutale franchise, sa rigidité, sa hauteur, ses emportements, il était tout à fait impropre à des conférences; qu'il était l'épouvantail des ministres étrangers; que d'ailleurs, si l'on ne s'était pas assuré de lui, on devait croire qu'il refuserait, d'après toutes les protestations qu'il avait faites de sa vénération pour les lumières, le génie et la probité de M. de Bernstorff; que, s'il acceptait, il se montrerait à la fois trop peu délicat, et trop peu conséquent pour mériter la confiance.
Ma cause était trop bonne pour ne pas la gagner : la difficulté était de consoler l' amour-propre du roi, et surtout de le résoudre à se laisser soustraire une précieuse occasion de détruire et de renverser; il fallait, en un mot, faire prévaloir sa raison sur ses manies secrètes. J'y réussis; mais persuadé que les grands n'aiment pas à avoir trop d'obligations à leurs inférieurs, j'en laissai tout l'honneur et les remercîments au prince Charles. Il les méritait en effet, parce qu'il
s'était mis à la brèche et qu'il avait porté les premiers coups.
M. de Bernstorff, instruit du danger qu'il avait couru, déclara qu'il était fort touché du retour des i)onnes grâces du roi; mais qu'ayant été déféré à Sa Majesté comme un serviteur infidèle ou incapable, il ne saurait consentir à reprendre ses fonctions, à moins qu'on ne lui produisît les accusations intentées contre lui et qu'on ne lui permît d'y répondre. Le comte de Daneskiold fournit en effet un mémoire contenant cinq chefs d'accusation plus ou moins graves. Une copie* de l'apologie du ministre étant tombée en des mains indiscrètes, elle s'est assez répandue, et enfin elle a été livrée à l'impression.
Ce triomphe fut le dernier terme du crédit du prince Charles, déjà fort ébranlé par les faveurs mêmes qu'il avait obtenues. Le roi pardonnait dès lors avec peine / à ceux qui obtenaient des grâces de lui. Or, à l'âge de vingt-deux ans le prince de Hesse s'était fait mettre à la tête du département de la guerre. Le général
1 Ce qui me fait croire qu'une seule copie a produit toutes celles qui se sont répandues, c'est qu'elles renferment toutes une faute^ qui a passé même dans l'imprimé. On fait dire au ministre qu'il a dépensé 750,000 écus de son bien au service du roi, tandis que c'est 250,000 que porte l'original. Cette faute est corrigée dans Schlœzer, qui avait obtenu une copie d'un ancien secrétaire de M. de BernstorfF, lequel, à cette occasion, se répand en grands éloges sur les procédés de ce ministre a l'égard de ses subalternes et des solliciteurs. 0. Sfaafs Anzeigen, VI, 21. Schlœzer paraît avoir ignoré que ce mémoire avait déjà été publié.
Hiitli l'y avait encouragé, comptant bien de gouverner sous lui. Les complaisants du prince ne cessaient de lui répéter qu'à son âge Condé commandait les armées. Les observations de ses vrais amis ne faisaient que blanchir contre cette belle raison.
Les réformes du comte de Saint-Germain avaient laissé ce département dans un embarras inextricable. Ses économies coûtaient beaucoup dans le moment présent. On ne pouvait ni laisser subsister ce qu'il avait établi, ni le changer sans de nouvelles dépenses.: D'ailleurs, le problème que depuis quelques années entreprenaient de résoudre tous ceux qui se chargeaient du ministère de la guerre était absurde et insoluble. Il s'agissait d'entretenir beaucoup de troupes avec peu d'argent. Le gouvernement ne pouvait affecter à l'armée que 1,900,000 écus^, et l'on voulait, avec cette somme, avoir cinquante-neuf mille hommes, tant de troupes réglées que de milices. M. de Saint-Germain avait même assuré au feu roi, et il assurait encore à son successeur, qu'il était en état d'avoir cent mille hommes, mais que son conseil, ennemi de la gloire que le monarque pouvait acquérir s'il rendait
* Selon V Annuaire du bureau des longitudes , la. rhda^le de 1749 ou de compte vaut 4 fr. 96. A ce taux, 1,900,000 écus font 9,424,000 francs. Falkenskiold estimait que l'armée coûte journellement 3 francs par homme. Sur ce pied, la somme ci-dessus, sauf la valeur plus grande de l'argent à cette époque, suffirait à peine à l'entretien régulier de dix mille hommes.
son royaume formidable, cherchait à le dominer en laissant l'armée non pas faible mais nulle. Ces deux rois, aussi peu instruits, aussi incapables l'un que l'autre, s'étaient engoués de leur armée avec d'autant plus d'opiniâtreté que, suivant la mode allemande, ils s'entouraient d'officiers, et croyaient être militaires parce qu'ils allaient aux revues et à la parade. Les bons citoyens disaient au contraire que le Danemark et la Norvège avaient la mer pour principale frontière, que l'océan faisait, en quelque sorte, partie de leur domaine; que, par conséquent, l'Etat ne pouvait attendre sa sûreté que de sa flotte, ni jouer un rôle que par son moyen ; que parler du miUtaire comme si la flotte était un appareil de paix, c'était oublier son bras droit ; que, du côté de l'Allemagne, on ne pouvait être défendu contre les grandes puissances qu'avec des alliés qui leur fissent tête ; qu'enfin entretenir en temps de paix une nombreuse armée qui épuisait la nation, c'était se mettre hors d'état d'agir quand le moment en serait venu; qu'on augmentait l'armée en y introduisant des mercenaires étrangers, qui déserteraient en présence de l'ennemi, etc.
Je ne dirai pas que, sous sa nouvelle administration, le département de la guerre ressemblât de plus en plus à une charrette embourbée ; un ministre expérimenté ne l'aurait pas fait marcher à moins de le ti-
•— 53 — rer de l'ornière où ses prédécesseurs l'avaient laissé; mais ce qui importe à mon récit c'est qu'assez de gens s'empressèrent de faire comprendre au roi qu'il avait cédé avec trop de complaisance à son ami un emploi qui exigeait plus d'âge et d'expérience que le commandement même d'une armée. Le jeune prince ne laissa pas d'obtenir de lui une faveur encore plus éclatante.
Les mêmes complaisants, qui avaient le front de comparer aux exploits du grand Condé les succès qu'ils attendaient de son ministère, pensaient qu'ils se rendraient eux-mêmes plus importants et qu'ils assureraient leur fortune s'ils mariaient leur protecteur avec la cadette des sœurs du roi. Ce projet, adroitement insinué, ouvrit tout à coup les yeux au jeune prince sur les charmes de la princesse; l'amour et l'ambition se réunirent pour l'animer à cette recherche. Afin de prévenir l'objection qu'on allait leur faire qu'il n'était que prince apanage, ses amis faisaient entendre que le comte de Hanau, son frère aîné, n'avait point d'enfants et n'en aurait certainement jamais. Ils appuyaient leurs allégations de raisons ridicules, que l'événement a démenties. Ce fut l'un d'eux, et le plus vil, qui, ayant été introduit chez le roi par l'escalier dérobé, lui persuada que, pour conclure, il n'avait nul besoin de l'avis de ses ministres, et qu'il n'avait qu'à décla-
rer le lendemain au conseil assemblé qu'il accordait sa sœur au prince de Hesse. J'obtins que le roi demanderait du moins l'avis du conseil. Comme j'étais le seul qui lui eût parlé, le prince n'eut pas de peine à deviner qui était celui qui avait fait changer le plan arrêté, mais il ne m'en voulut point de mal. Bernstorff dressa un long mémoire, où il détaillait tous les inconvénients de cette alliance; qu'il faudrait pourvoir le prince, la princesse et leiu*s enfants; que ce mariage, en absorbant les principales grâces de la cour, pourrait décourager les anciens serviteurs, etc. Je lus ce mémoire au roi, qui persista dans sa résolution, et le mariage fut célébré. Mais bientôt le roi devint jaloux de la tendresse mutuelle des deux époux, et ce fut le principe secret d'une suite d'altercations et de brouilleries, dont la confidence rendit longtemps ma position difficile et mon sort déplorable. Le raccommodement de Bernstorfif, que la liaison des faits m'a forcé de rapporter plus haut, acheva de rendre insupportable au roi la présence du prince.
Vers la fin de 1766, la faction hostile au ministère reçut un renfort considérable par l'arrivée du comte de Rantzau-Ascheberg, personnage important dans les scènes qui vont suivre, et qu'il est indispensable de faire connaître. Le nom des Rantzau était déjà illustre au quatorzième siècle, lorsqu'ils s'établirent dans le
Holstein ; et depuis lors il n'ont cessé de posséder les plus hauts emplois et des terres considérables, soit dans cette province, soit en Danemark. On sait qu'un Rantzau fut maréchal de France pendant la minorité de Louis XIV. Otton-Schack, celui dont je parle, était depuis longtemps fameux par ses écarts et ses bons mots. Il avait déjà trente-cinq ans, était marié et possédait un régiment , après avoir servi avec honneur comme volontaire dans l'armée française sous le maréchal Lœwendal, quand son attachement pour une chanteuse italienne ruina sa réputation et sa fortune. Pour suivre cette femme en Italie, il quitta le pays et se mit à courir de ville en ville, changeant d'extérieur comme un Protée, et passant par autant d'aventures que de formes diverses. Tantôt il se montrait avec l'éclat convenable à sa naissance et à sa condition, tantôt il vivait à Rome sous l'habit ecclésiastique. Pendant quelque temps, il s'ensevelit sous un incognito suspect, à la suite d'une troupe de comédiens. Au milieu de cette carrière d'aventures inégales, l'argent lui manqua souvent, et il s'en procura quelquefois avec trop peu de délicatesse. On m'a assuré qu'il y avait eu contre lui en Sicile une procédure criminelle, et je sais que l'ambassadeur de France à Copenhague eut en main une autre procédure touchant une autre affaire, traitée à Naples, et qu'on étouffa par égard pour le
nom de Rantzau. A Gênes il négocia effrontément une lettre de change sur « son père, vice-roi de Norvège. )i Or, son père, qui l'avait tout à fait abandonné, vivait, depuis quelques années, retiré à Ascheberg, et le comte de Rantzau-Asdal, ci-devant vice-roi de Norvège, n'était pas même son parent. En 1761, lorsque l'impératrice Elisabeth était mourante et qu'on prévoyait, sous son successeur, une guerre prochaine entre la Russie et le Danemark, il alla offrir ses services à c^ prince, disant qu'en sa qualité de gentilhomme du Holstein il avait le choix de s'attacher à l'un ou à l'autre des deux souverains. Cette démarche fut accueillie avec mépris par le duc et la duchesse de Holstein, et ils étaient déjà sur le trône lorsqu'il repartit en leur jurant une haine éternelle. Arrivé à Dantzig, l'argent lui manqua, et il n'aurait pu continuer sa route si le hasard ne lui eût fait rencontrer un fabricant qui se rendait en Danemark avec un petit capital pour s'y établir, sous la protection d'un gouvernement qui encourageait l'industrie. Le comte lui persuada que son établissement serait fait aux dépens du roi; qu'il n'aurait nul besoin de son argent; que, s'il le lui prêtait, il le lui ferait toucher en Danemark avec l'intérêt et lui accorderait de plus une protection qui lui vaudrait, de la part de la cour, des avances considérables. Le temps n'était plus où l'on pouvait ainsi
prodiguer l'argent ; on en manquait même pour les dépenses indispensables, et de toutes les protections qu'on aurait pu offrir ou choisir, celle du comte de Rantzau était sans contredit la moins efficace. Le pauvre fabricant n'ayant ni les secours du gouvernement ni le capital qu'il avait si légèrement confié, fut ruiné complètement. C'est ainsi que Rantzau put se rendre dans cette patrie qu'il avait voulu trahir, et il obtint de la cour une petite pension, qu'il suppléa par des moyens analogues à ceux qu'il avait si souvent employés,
II prétendait n'être allé à la cour de Pétersbourg que pour éventer les secrets de la Russie et avoir donné au ministère danois d'excellents avis, qui avaient été négligés. Sans trop approfondir ses discours, on lui tenait compte d'une conduite en apparence plus régulière. Il avait appelé auprès de lui à Altona, dans une maison de son père, sa femme, fille et héritière de son oncle Rantzau d'Oppendorff. C'était une femme estimable, à laquelle il avait causé mille chagrins, et qui n'avait à ses yeux d'autre défaut que de l'aimer éperdument.
C'est là qu'il vécut, pendant quinze mois, dans une grande familiarité avec M. de Falkenskiold , dont il sera question dans la suite. Ils lisaient tous deux des ouvrages de politique; et c'est aussi là qu'ils firent
connaissance avec le docteur Struensée, que ses malheurs ont rendu si fameux. Comme je neveux peindre mes personnages que par les faits, je reprendrai son histoire de plus haut.
Il était né en 1737 à Halle, en Saxe, où son père professait alors avec distinction la théologie. Le père est célèbre par des ouvrages où respirent une douce exaltation et une dévotion mystique. C'est qu'il n'était pas simplement luthérien; il appartenait à la secte des frankistes, rivale de celle des zinzendorf. Ce saint homme avait deux fils ; l'aîné, dont il sera aussi question dans la suite, se voua aux mathématiques, et le second, dont je parle ici, étudia la médecine, deux sciences qui sont accusées de nuire aux principes religieux, l'une en nous accoutumant à un genre d'évidence dont les faits historiques ne sont pas susceptibles, l'autre en nous faisant trop remarquer la dépendance où nous sommes de nos organes. Toutefois, le docteur Struensée avouait, dans le temps de sa conversion, que le spectacle de ce qui se passait dans la secte des frankistes avait suffi pour l'éloigner du christianisme dès son enfance, et avant toute étude de médecine. Une scène de fanatisme, dans laquelle deux jeunes catéchumènes avaient reçu la grâce en un jour; le traitement qu'on leur fit subir; leur conduite débauchée avant et après leur illumination, lui persuadèrent que
la grâce était distribuée aveuglément, et qu'elle ne changeait point ceux qui la recevaient. Il entendait blâmer par les saints, avec un zèle égal, ceux qui portaient des manchettes et ceux qui mentaient, ceux qui poudraient leurs cheveux et ceux qui manquaient de respect à leurs parents, et comme il ne connaissait point d'autre christianisme que celui-là, il conçut une aversion et un mépris égal pour toutes les sectes. L'étude de la physiologie acheva de le jeter dans l'épicuréisme; car unissant les expériences de Haller avec la métaphysique d'Helvétius, il en vint à se persuader que nos organes produisent seuls la pensée, et que nos idées ne sont au fond que des sensations. Il en conclut que notre unique occupation devait être de nous procurer des sensations douces, en ne nuisant à personne ; qu'avec cette seule réserve on pouvait mépriser tous les préceptes et l'opinion des autres hommes, Ce système lui inspira le projet d'aller aux Indes pratiquer la médecine et jouir d'un climat délicieux, où il trouverait toutes les facilités du monde pour se livrer à la volupté, dont le goût le dominait.
J'expose ses principes, ou, si l'on veut, son absence de principes, parce qu'on en a fait beaucoup de bruit, et je laisse mes lecteurs tirer les conclusions. Les observateurs savent bien que la conduite des hommes dépend plus souvent de leur caractère que de leurs
opinions, et que le choix influe moins sur leur sort que les circonstances.
Celui de Struensée fut décidé par cette sainteté de son père, dont il suivait si peu les traces. Le ministère de Copenhague, qui était dévot et qui croyait devoir opposer un saint homme au foyer d'incrédulité qu'il avait découvert à Altona, mit Struensée le père à la tête de cette ville en le nommant doyen (jprohst). Le crédit du père fit ensuite confier au fils la charge de •médecin pensionné ; mais comme il était jeune, libertin, inappliqué, il eut d'abord peu de clientèle, et son père, le voyant prendre le chemin de la perdition, le renonça solennellement. Ils furent bientôt séparés. M. de Bernstorff, qui ne pouvait assez honorer la haute piété du père, le fit superintendant à Rendsbourg. Cette dignité, chez les luthériens d'Allemagne, répond à celle d'évêque dans les royaumes du Nord, et le plaçait à la tête du clergé d'une grande province.
Les écarts du fils furent précisément ce qui le rendit précieux au comte de Rantzau. Un homme plus austère, un homme plus occupé, ne lui aurait point convenu. Il fallait faire la partie de Madame de Rantzau, accompagner M. le comte dans ses orgies secrètes, couvrir ses galanteries et parler politique dans cette douce quiétude où les mettait l'usage du tabac à fumer.
Ils s'occupaient souvent du projet de réformer le
gouvernement dans toutes ses parties. Le goût de blâmer leur était commun, et rien n'étant plus facile que de bien faire en spéculation, ils s'admiraient l'un l'autre; ils s'assuraient réciproquement que s'ils étaient à la tête de l'administration tout irait le mieux du monde. En conséquence ils convinrent que si l'un d'eux parvenait jamais au gouvernement ou à quelque place importante, il appellerait l'autre pour le seconder. En un mot, ils arrêtèrent dans leurs entretiens la plupart des plans qui ont signalé dans la suite l'administration de Struensée. Ils devinrent d'autant plus intimes, que les secours du docteur furent quelquefois nécessaires pour la délivrance des personnes avec lesquelles Rantzau avait eu des liaisons adultères. Il rendait ces services avec une générosité fort au-dessus de sa fortune. Il fit plus : il nourrit Rantzau de ses deniers pendant quelque temps, et, dans la suite, il lui avança l'argent nécessaire pour paraître à la cour; en sorte que, bien loin d'être le complaisant du comte, c'était lui, Struensée, qui mettait de son côté la noblesse des procédés et jouait le rôle de protecteur. Je tiens ces détails d'un ecclésiastique de mon pays, établi à Altona. D'autres témoins m'ont assuré que, dans ce temps-là, Struensée passait ses journées à étudier, et que le plaisir ne lui coûtait pas beaucoup de temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on le croyait peu occupé
de son état. Il avait de la probité, de la franchise, de la fidélité en amitié ; il était capable de procédés délicats. Il ne manquait point non plus de sens et de capacité, et je crois qu'il aurait réussi aux affaires s'il avait joint à ses talents naturels plus d'études relatives au gouvernement, plus de lectures historiques, et surtout l'expérience, sans laquelle on ne sait ni entreprendre à propos ni exécuter avec sagesse. Rantzau, par ses flatteries, lui donna une opinion exagérée de sa capacité, et sema chez lai ce germe d'ambition qui l'a perdu. Rantzau ne songeait cependant qu'à se donner une créature, et il croyait bien que, s'il reparaissait un jour sur la scène grand seigneur et officier général, le docteur Struensée ne serait plus son ami, mais son client et son médecin. En cette dernière qualité, Struensée rendit à Rantzau un service signalé. Madame de Rantzau, étant à Altona, prit la petite vérole, qui fut d'une nature très maligne. Tous les Rantzau se réunirent pour demander qu'on appelât un autre médecin que cet ami de la maison, si jeune, si léger de science, si peu accrédité. Le mari s'obstina, il soutint que son ami avait le génie, qui valait mieux que la science. La maladie fut très bien traitée, et la guérison de Madame de Rantzau rendit le médecin cher à tous les membres de la famille, à leurs amis, à leurs protégés. Les meilleures maisons de la province
lui furent ouvertes. Il était d'une figure agréable, d'un commerce doux, il aimait à rendre service et s'en acquittait de bonne grâce. Joyeux convive, beau joueur, empressé auprès des femmes, chasseur et voyageur infatigable, il eut la vogue comme médecin, on le caressa comme convive, on en fit même un ami.
Un des griefs du comte de Rantzau contre l'administration, c'est qu'il n'était pas employé, son régiment ayant été pourvu pendant ses pérégrinations en Italie. Tant de gens moins bien nés, des étrangers même siégeaient dans le conseil, commandaient dans les provinces ! Il ignorait peut-être que des ministres avaient demandé au comte de Saint-Germain, lorsqu'il était ministre de la guerre, de lui rendre un régiment, et qu'ils avaient été refusés. M. de Saint-Germain avait déclaré que non-seulement il ne proposerait pas au roi de placer un homme taré, mais qu'il rendrait plutôt son épée que de servir avec lui. Si le comte de Rantzau connaissait cette anecdote, il fut assez avisé pour paraître l'ignorer. En arrivant à Copenhague, ses premiers empressements furent pour M. de Saint-Germain. Il ne pouvait assez admirer, disait-il, qu'un heureux hasard eût donné un si grand homme à un si petit royaume. Il y avait folie à ne pas lui rendre l'administration du militaire, comme c'était une trahison de la lui avoir ôtée. Et en faveur de qui?... d'un enfant qui
n'avait encore rien vu. Il tenait ces discours chez le comte de Saint-Germain ; il les répétait publiquement ; il s'adressa à moi pour les faire valoir dans le cabinet. Je lui confessai que le prince de Hesse me paraissait avoir agi très imprudemment, en se chargeant d'un emploi si considérable, mais je refusai d'entrer dans aucune trame contre lui. Rantzau ne tarda pas à trouver d'autres échos, et surtout ce baron de Borcke, ministre de Prusse, dont j'ai déjà parlé, et un comte de Gœrtz, colonel, créature du comte de Saint-Germain, parent de celui qui fut exécuté en Suède en 1 720, et plus connu par son supplice que par sa vie. Pour M. de Saint-Germain, il paraissait attendre tranquillement que le roi ouvrit les yeux et lui rendit justice. Il profitait de l'accès que lui donnait son rang pour semer des préventions contre le ministre dont il avait tant à se plaindre, et contre la négociation avec la Russie, que les amis et les ennemis des ministres avaient rendue inséparable de leurs intérêts. Il faisait aussi beaucoup sa cour en s'intéressant au projet d'affranchir les serfs. On réussit d'autant plus aisément à le replacer à la tête du militaire, que le roi était prodigieusement las de son beau-frère. M. de Saint-Germain ayant recouvré son office, reprit tout au point où il l'avait laissé; il employa les mêmes personnes qui avaient rendu son ministère odieux; il en-
— entreprit des économies coûteuses ; il empiétasur les autres départements, et s'efforça de faire augmenter l'armée.
J'ai su longtemps après qu'il se plaignait que je gâtasse dans le particulier toute sa besogne. Cependant je n'ai pas dit une seule fois mon avis sur les actes qui ne concernaient que l'armée. Aurais-je pu avoir un avis contre un excellent ofticier, qui avait fait, toute sa vie, la guerre avec distinction? Mais, lorsqu'il parlait au roi d'avoir une plus nombreuse armée, pour maintenir son autorité au dedans; d'abaisser les grands et de fortifier le despotisme ; de se faire obéir sans écouter les représentations; je tâchais alors de prouver à mon jeune maître que les révoltes n'étaient pas à craindre dans ses Etats; que son père avait vécu en siireté dans ses maisons de plaisance, sans autre garde qu'un suisse; que les représentations ne pouvaient nuire, hors des cas où une prompte exécution était nécessaire; qu'il pouvait alors imposer silence; que cette voie des représentations était la seule qui restât aux grands et aux petits pour défendre les droits de l'humanité contre les rigueurs du despotisme; que, par conséquent, il était fort nécessaire de maintenir les grands de l'Etat dans une sorte de lustre et de crédit, à mesure qu'on leur ôterait tout moyen d'opprimer.
M. de Saint-Germain fit renvoyer immédiatement le général Huth, avec lequel il trouvait révoltant qu'on
— G6 — osât le comparer, cet officier ayant été simple lieutenant dans les armées de l'empereur Charles VII, quand jM. de Saint-Germain avait, dans le même service, le grade de général-major.
Les altercations du prince Charles et du roi semblèrent s'apaiser un peu, quand le prince n'eut plus de département; mais bientôt elles recommencèrent sur toute sorte de sujets, et furent même portées au point qu'il fallut se séparer. Le prince, la princesse royale et toute leur cour allèrent vivre à Hanau, chez Madame la landgrave.
Le comte de Rantzau fut récompensé de ses bons offices par le commandement en chef de toutes les troupes de Norvège. Cet emploi fut ôté au comte de Schmettau , un de ceux qui avaient le plus désiré que le comte de Saint-Germain fût appelé au service. J'ai vu une de ses lettres, où il disait qu'il donnerait s'il le fallait, la moitié de ses appointements, pour voir un homme si habile à la tête de l'armée, et que, si l'on manquait d'argent pour lui faire un sort, il vaudrait mieux réformer deux régiments. Il s'en prit de sa disgrâce au comte de Rantzau, dont il prétendait avoir parole de ne pas le supplanter, et là-dessus il lui députa deux colonels pour lui proposer de se battre à l'épée et au pistolet, de façon que l'un d'eux restât sur la place. A peine le porteur de paroles eut-il nommé
— G7 — le comte de Schmettau, que Rantzau, sans lui laisser le temps d'expliquer son message, lui dit qu'il n'estimait personne plus que ce général; qu'il était flatté de l'avoir pour collègue, et désirait qu'il fût son ami : en un mot il renvoya les deux colonels interdits, et l'affaire n'eut pas de suite.
Lorsque Rantzau eut un régiment et un commandement considérable, il oublia tout à fait qu'il s'était engagé à faire appeler Struensée à la cour. Celui-ci ne désirait encore d'y paraître que comme médecin, et il était moins attiré par l'ambition que par son amour pour une femme de condition, à laquelle il s'était attaché en province. J'ai lieu de croire que cette dame était Madame de Gœhler, femme d'un officier général, entièrement dévoué au comte de Saint-Germain, qui se servait de lui dans toutes ses opérations; et si j'ai bien rencontré, Struensée ne fut pas mieux protégé par sa maîtresse que par son ami. Pendant plusieurs années. Madame de Gœhler eut la sage précaution de préférer entre ses adorateurs ceux qui pouvaient être utiles à la fortune de son mari. Elle le savait très jaloux mais encore plus ambitieux. Elle était alors attachée ail comte de Saint-Germain, et s'il faut en croire les médisances, elle souffrait les assiduités d'un commissaire des guerres, dont les ressources en finances étaient nécessaires à son mari et à son amant, et
qui avait lui-même besoin pour ses fournitures de la protection de tous deux.
Struensée avait à Copenhague un autre ami, plus >rai et même très ardent. C'était ce même de Brandt, qui fut son compagnon inséparable, dans ses succès comme dans ses malheurs. Il était gentilhomme, mais d'une origine très moderne*. Sa figure assez disgraciée, un air gauche, fruit d'une éducation rigide et solilaire; une imagination déréglée, qu'il prenait pour de l'esprit, un désir immodéré de plaire aux femmes et de se familiariser à la cour : tout cela ensemble en faisait, dans sa jeunesse, un personnage assez ridicule. Il se douta qu'il avait besoin d'un voyage en France pour se perfectionner. Il en revint dépouillé, du mieux qu'il avait pu, de son écorce raboteuse. Il dansait assez bien, conduisait un cheval , maniait un fleuret, et même une épée, beaucoup mieux qu'à son départ. Il avait secoué tous les vains scrupules de son enfance, et ne laissait pas de* se faire, au moins en paroles, le Don Quichotte de certaines vertus de prédilection qu'il leur avait substituées. Son air pétulant et avantageux auprès des femmes en séduisait de temps en temps quelqu'une dont il faisait trophée, tandis qu'elles s'excusaient de leur mieux, dans l'intimité, de leur penchant
' 11 existe en Prusse une famille de ce nom^ d'une ancienne noblesse, et dont celui-ci n'est point issu.
pour un homme dont on se moquait partout. Il se vengeait par une causticité indiscrète et impitoyable. Son active curiosité le rendait maître de mille anecdotes secrètes, qu'il répandait sans ménagement. Il y faisait même allusion dans le discours avec ceux qu'elles concernaient. Pour acquérir ou développer tant de perfections, il avait fallu vivre avec la plus mauvaise conipagnie de toutes les classes, et il y avait dépensé une grande partie de son patrimoine; il achevait de consumer le reste, en sollicitant de l'emploi. Il s'était senti, de bonne heure, beaucoup d'attrait pour celui de favori. Il m'a avoué que, dès son enfance, il avait fait consister le bonheur suprême dans la liberté d'entrer chez le roi par l'escalier dérobé. Comme il se pi^ quait actuellement de se connaître en danse et en nuisique, il demandait avec instance d'être mis à la tête des spectacles et des plaisirs de la cour. Tous ses goûts auraient été satisfaits à la fois : un accès familier et perpétuel auprès du prince, une occupation frivole, des danseuses et des actrices sous sa dépendance, des mémoires secrets sur la cour et la ville. Il se flattait bien aussi qu'un traitement avantageux le mettrait en état de satisfaire son penchant pour le luxe et les voluptés, suivant la règle de proportion établie chez les princes, que les salaires sont en raison inverse de l'utilité des emplois.
La jeunesse du roi, son goût ou plutôt son besoin de dissipation, la comédie française, qu'on appelait à la cour, les courses continuelles dans les maisons de plaisance, une reine de dix-sept ans, qui devait arriver dans peu; tout cela semblait rendre la charge ô^ intendant des menus tout à fait indispensable. Du moins M. de Brandt le jugeait ainsi.
Fidèle à l'amitié qu'il avait vouée à Struensée, lorsqu'ils étaient compagnons de plaisir à Altona, il prétendait aussi que le roi avait grand besoin d'un médecin, la santé de ceux qui étaient déjà attachés à sa personne ne leur permettant pas de le suivre dans ses courses fatigantes. Brandt employait des moyens assez adroits pour faire tomber sur son ami le choix de la cour. Comme il fréquentait beaucoup le palais, j'essuyai à mon tour ses visites et ses sollicitations. II me vantait les vertus et l'habileté de Struensée. Il citait en témoignage De Berger, le plus habile et le plus accrédité des deiLx médecins du roi ; et il se plaignait de la froideur de Rantzau, dont, à cela près, il était l'admirateur passionné.
Ses visites me flattaient peu, je les prenais pour le secrétaire du cabinet et je voyais bien d'ailleurs que mon appartement lui était une station commode. Il y apprenait lequel des nombreux gentilshommes de la chambre, ses confrères, était de service ce jour-là, à
quelle heure le roi sortirait, quel jour il y aurait bal, et toutes ces importantes nouvelles qui, avec l'histoire de la pluie et du beau temps, remplissent les conversations des courtisans et leur aident à cacher le vide de leur cerveau et la violence de leurs passions.
Struensée ne s'oubliait pas lui-même. Dans l'idée où étaient les provinciaux que M. de Reventlou disposait des grâces et des emplois, il traversa tout le Holstein pour se rendre dans une de ses terres, où il passait quelques jours. Struensée lui apportait des lettres de recommandation et des témoignages de sa capacité. Le rigide seigneur l'accueillit froidement; il le savait incrédule, libertin, ami des Rantzau, autant de motifs pour lui refuser une protection, d'ailleurs beaucoup moins nécessaire qu'ils ne l'imaginaient l'un et l'autre. En général, comme on voyait à la cour une instabilité continuelle, tout le monde concevait de grandes espérances, et par consécjuent il se formait beaucoup d'intrigues, et chaque solliciteur, apprenant les écarts du roi dans sa vie privée, se promettait ou promettait à ses protecteurs que, s'il parvenait à la familiarité, tout en irait mieux. Ces menées sans nombre étaient la plupart d'un genre si vil et si vulgaire, qu'elles ne valent pas la peine qu'on en parle.
L'usage voulait que le roi visitât les provinces dans les deux premières années de son règne. Ses prédé-
cesseurs s'étaient rendus d'abord dans le Holstein, ensuite en Norvège. Le premier été de son règne se passa sans qu'il fit aucun voyage. C'est dans ce temps-là qu'il maria ses deux sœurs; la cadette, comme je l'ai dit, au prince Charles de Hesse; l'aînée, au prince héréditaire de Suède. Cette dernière alliance était le résultat d'un ancien engagement contracté avec la nation suédoise lorsque son prince était encore enfant. La reine de Suède, sœur du roi de Prusse, aurait bien voulu rompre ce traité et donner à son fils une princesse de sa maison; mais les états insistèrent. Les ministres danois auraient plutôt conseillé la guerre que de souffrir un pareil affront. Deux sénateurs suédois accompagnèrent le jeune époux jusqu'à Helsimborg, où il vint recevoir la princesse, déjà mariée par procuration. Une foule innombrable bordait l'un et l'autre rivage; la mer était couverte de chaloupes, pleines de monde que ce spectacle attirait. Les sénateurs qui avaient accompagné le prince et qui semblaient être là comme garants de sa fidélité aux engagements politiques de la nation, furent témoins de son admiration pour la jeune princesse qu'ils lui donnaient. On dit qu'ils eurent de la peine à contenir ses empressements jusqu'à Stockholm, où ils reçurent en personne la bénédiction nuptiale. Cependant les artifices de la reine sa mère prévalurent. Elle sut entrete-
nir pendant dix ou douze ans la froideur, et même la discorde, entre les deux époux jusqu'au moment où son fils, secouant à la fin un joug odieux, résolut de donner des héritiers à la couronne.
Le roi de Danemark ne montrait pas non plus alors beaucoup d'empressement pour le mariage. Il était fiancé depuis quelque temps avec la princesse Mathilde, sœur de Georges III, et Tannée 1767 était l'époque fi^ée pour les noces. Mais les ministres, les serviteurs et les familiers de Christian, voyant qu'il allait se livrer au libertinage, crurent prévenir ce danger en accélérant d'une année le mariage. Il fut donc célébré au commencement de novembre 176G, le roi ayant alors près de dix-huit ans et la princesse un an de moins. Un caractère déjà formé , une naïveté charmante, un air affable, des attentions délicates, lui gagnèrent tous les cœurs. Aucune personne de son pays ne resta attachée à son service, et dans un âge si tendre elle se trouva jetée sur un rivage étranger, sans savoir si sa nouvelle cour méritait sa confiance. La grande maîtresse, Madame de Plessen, était, à la vérité, une femme honnête, mais austère, hautaine, frondeuse. Son appartement était le rendez-vous des mécontents, et deux fois par semaine les ministres et les vieux courtisans, après avoir dîné chez le roi, allaient y gémir sur ses écarts et sur la société cor-
rupirice de jeunes gens dont il était entouré. Reventlou s'y distinguait en déclamant, comme un énergumène, sur la foi des mémoires qu'on lui fournissait. Son neveu, T hypocrite Sperling, savait l'art d'échauffer sa bile en rejetant sur ceux auxquels il voulait nuire les fredaines et les dépenses folles qu'il avait lui-même suggérées. C'est lui, en effet, qui contribua le plus à remettre en vogue à la cour les spectacles, le bal masqué et la chasse au cerf. La jeunesse du roi et l'ennui qui commença de bonne heure à le saisir fournissaient un prétexte à ces établissements trop coûteux, au moins par leur réunion, dans un royaume pauvre et obéré. Encore le public les aurait-il pardonnes si d'ailleurs la cour a^ait su s'attirer la considération, car les peuples, quoique victimes de la magnificence de leurs souverains, la souffrent volontiers et s'en glorifient, parce qu'ils croient y prendre part ; mais le roi , livré aux amusements les plus puérils, courant sans objet de château en château, décrié par les gémissements de ses propres ministres sur sa conduite privée, perdit dès lors la considération publique. On en vit une preuve ce même hiver. Un édifice dépendant du palais , dont il n'était séparé que par un canal, et où se trouvait la brasserie avec une immense provision de bois , ayant été consumé par le feu, Munter, prédicateur allemand, en prit occasion de prononcer un sermon contre la per-
sonne du roi et contre les amusements de la cour. Il fit envisager les maux de la nation comme étant à leur comble et sans remède si la Providence n'accordait un secours immédiat, et si l'avertissement qu'elle venait de donner ne produisait un effet salutaire. Ce discours valut, il est vrai, au prédicateur une réprimande, mais il fut fort applaudi par les gens austères et les déA^ots.
Tout ce qui entourait Madame de Plessen était de ce caractère. Elle était révoltée de la froideur du roi pour sa jeune épouse. Il la voyait peu et avec une sorte d'indifférence. J'en gémissais aussi, quoique je ne fusse pas de cette cour, et j'ai lieu de croire que le roi n'aurait point eu d'enfants si je ne lui avais allégué, outre les vrais motifs qu'il devait avoir pour en souhaiter, celui qui était analogue à ses travers dominants, qu'on présumerait mal de ses facultés si l'on n'en voyait aucun effet. Dès cette époque la conduite de la reine lui aurait été fort indifférente. Etre mari et père lui paraissait trop grave et trop peu leste. « Une personne royale dans son lit » lui semblait d'ailleurs plutôt un objet de respect que d'amour. Enfin il aurait trouvé fort bon d'être en tout point un mari à la mode.
Ces extravagances étaient entretenues par son nouveau page de la chambre, le comte de Holck, cadet de famille, élevé à la cour, gai, facétieux, frivole, beau danseur, menteur effronté, mais qui avait trop peu
d'esprit de suite et de système pour conduire une intrigue. Il jouissait déjà de toute la faveur dont Sperling cherchait encore à conserver l'apparence. De Holck fut le premier qui sut faire usage des bizarreries du roi pour le gouverner, et il le fit dès lors avec d'autant plus de facilité, que les autres familiers n'en avaient pas connaissance. Soit malice, soit maladresse, dès le début de sa faveur il parut être l'antagoniste de la reine. On accusa de Holck d'avoir voulu l'exclure des amusements de son mari, dont il n'avait fait peut-être en cela que suivre le goût. Déjà la discorde était plus marquée et plus connue. Elle éclata au sujet du voyage de Holstein, qui eut lieu pendant l'été de 1767.