‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 20 sur 42 · LE PRINCE CHARLES A REVERDIL , A MONTPELLIER · texte numérisé non relu

LE PRINCE CHARLES A REVERDIL , A MONTPELLIER

Gottorff, le 10 janvier 1771.

Monsieur,

L'attention que vous voulez bien me marquer par votre lettre m'est d'autant plus agréable qu'elle me persuade de la continuation de votre souvenir et de votre amitié.

Vous savez^ Monsieur, quel prix j'y ai loujoure attaché.

Je vous prie donc instamment de me les conserver toujours, et d'être sûr de tous les sentiments amicals et distingués que je ne cesserai de vous porter.

Je vous fais mille remercîments des vœux et des souhaits que vous faites pour ma mère, ma femme et moi.

Je les manderai sûrement à la première qui y sera bien sensible, je vous en réponds, car je sais comment elle pense à votre égard. Pour ma femme, elle me charge de bien des compliments pour vous, et vous remercie de votre souvenir qui lui est fort agréable. Nous nous intéressons tous à votre bien-être, mais personne plus que moi, mon cher ami, n'y ayant aucun bonheur et prospérité que je ne vous souhaite du fond de mon cœur, et que vous ne méritiez à bien juste titre.

C'est toujours avec une vraie satisfaction que je me rappelle les moments, tout critiques et orageux qu'ils étaient, où nous vivions ensemble.

Malgré l'espace immense qui nous sépare à présent, j'espère bien jouir une fois du plaisir de me revoir dans votre société. J'en rechercherai avec empressement toutes les occasions, et j'ose me flatter que vous ne les éviterez point, quand elles se présenteront.

Pour des circonstances actuelles, je ne me permets point de vous en parler; mais vous, qui me connaissez, vous jugerez de l'état de mon cœur et de toutes les douleurs qui l'ont agité pendant cet été. J'ai été témoin oculaire de ce que j'aurais désiré n'avoir jamais entendu seulement, et rien n'est comparable à tout ce qui se passe depuis quelque temps.

Non-seulement on n'a jamais forgé dans aucun livre des choses seulement approchantes, mais, lorsque le seul principe favori de celle qui a mis tout sous son joug est de se mettre au-dessus de tous les principes , sans rien respecter du tout au monde, vous pouvez juger de la situation en donnant à vos pensées un cours sans limites. Au bout du compte , j'aurais

pu supporter le reste et m'en consoier; mais, ce qui me déchire l'âme et me fait verser des larmes amères, c'est la disgrâce du plus vertueux, du plus éclairé, du plus humain et du plus digne et grand ministre qui ait peut-être jamais existé. Vous saveî; comme je l'ai toujours aimé et respecté, mais nous avons formé une liaison bien plus intime encore depuis une année ou deux, et je vous laisse à penser à quel point j'ai été affecté de la chute du meilleur de mes amis , et en même temps des malheurs que nous avons attirés infailliblement par là sur nos têtes, au moment même où nous devions recueillir les fruits de ses travaux et de ses lauriers les mieux acquis et les plus heureux que jamais ministre n'a procurés à son maître.

Le comte de Bernstorfî me parle de vous , Monsieur, avec bien de l'amitié dans une lettre que je viens de recevoir.

Il me dit qu'il espère que vous aurez reçu celle qu'il vous a écrite en dernier lieu. Je vous prie de m'accuser réception de celle-ci , pour que je sois sûr qu'elle vous est parvenue : en voyage elles peuvent facilement s'égarer.

Votre tâche d'écrire à Sa Majesté n'est pas facile ni même légère à remplir. Pour moi, j'écrirais des contes moraux... Vous êtes bien capable de les composer; toutefois je suis bien éloigné de vous donner de semblables conseils. Je me flatte d'apprendre bientôt'que vous avez heureusement terminé le voyage agréable que vous avez fait en Languedoc. C'est un de ceux que j'aimerais le mieux à exécuter.

Comme vous êtes en France pendant la disgrâce du duc de Choiseul , vous me ferez plaisir en me disant comment on y parle de ce ministre (dont j'ai toujours eu une haute opinion), et de sa chute.

Un conte moral à ce sujet ne serait pas mal trouvé. Adieu.

LE PRL\GE CHAJILES DE HESSE A REVERDIL , A COPENHAGUE.

GottorfF, 30 d'octobre 1771.

Monsieur,

C'est avec la plus parfaite reconnaissance que j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait le plaisir de m'adresser, et je vous en fait mille et mille remercîments. Ce que vous avez bien voulu me répondre m'est suffisant, et j'y reconnais votre justice et votre candeur. Malgré tous les bruits qui ont couru, j'ai porté exactement au pied de la lettre, le même jugement que vous, mon cher ami, quoique éloigné; mais, sur la connaissance que j'ai du caractère de la personne en question, ce que vous m'en dites me confirme dans mon opinion , et j'avoue que j'en suis bien aise.

Je ne me permets point de vous interroger sur d'autres sujets : je sens les ménagements que vous devez garder dans votre situation présente et le peu de temps qui vous reste pour écrire.

Pourvu que je sache que vous vous portez bien et que vous êtes aussi heureux qu'on peut l'être à lacour, je serai content ; je m'y intéresse sincèrement et vivement, mon cher Reverdil, et vous en êtes bien persuadé , j'en suis sûr.

Néanmoins rien ne pourra m'ètre plus agréable que de recevoir le plus souvent que vous le pourrez de vos lettres, et d'apprendre par vous-même de vos nouvelles et celles que vous voudrez bien me conmiuniquer en outre, qui ne sauraient qu'être fort intéressantes, surtout venant de votre part. J'ai eu la satisfaction d'avoir ici pendant un jour entier le comte de Bernstorff. Vous jugerez facilement de la joie qu'une visite de la part d'un ami que j'aime et respecte à un point si éminent m'a causée. Il se porte mieux que je ne l'ai vu depuis longtemps et me paraît avoir pris de l'embonpoint. Vous n'avez assurément pas été oublié dans nos conversations, Monsieur, et

vous ne vous êtes point trouvé entre mauvaises mains. Il vous aime et estime toujours également, et nos sentiments mutuels se sont épanchés à votre sujet bien chaudement.

Je vous embrasse , mon cher ami , du fond du cœur.

LE PRmCE CHARLES DE HESSE A REVERDIL , A NION.

Gottorff, 20 janvier 1774.

Monsieur, Je me fais un plaisir de vous témoigner toute ma sensibilité pour l'attention que vous avez voulu me marquer par votre lettre du 15 mai passé, et de l'intérêt que vous voulez bien continuer à prendre à ce qui me regarde.

Grâce à Dieu, tout va assez bien à Copenhague et assez tranquillement; au moins les intrigues, les bruits, les cabales qui fourmillent dans les cours, ne percent plus tant à la nôtre, et le public qui se plaît, par habitude, à nourrir ces rumeurs, qui s'en amuse, ne goûte depuis longtemps plus la satisfaction de s'en repaître.

Cependant, je ne veux pas vous dire, mon cher Monsieur, que tout est parfait : il s'en faut de beaucoup ; toutefois ce que je puis vous assurer, c'est que mon seul désir est que tout demeure dans l'état actuel , car, à mon avis, tout changement serait désavantageux au pays. Pour ma personne, je dois faire les mêmes souhaits, car le pied sur lequel je suis présentement dans ce royaume, est le seul que j'aie jamais ambitionné.

Je suis traité au mieux par la cour et par le ministère, dont la plupart des membres sont mes amis intimes, et parmi les autres je n'ai aucun ennemi.

On veut bien me témoigner de la confiance et de la reconnaissance des services qu'on me dit, à toute occasion, que j'ai rendus en Norvège. Je n'ai à me plaindre de personne, rien à demander.

J^ai de l'occupation en tout genre. On m'a laissé le commandement de l'armée norvégienne, la proposition des officiers, et l'on s'en remet entièrement à moi.

Le stadhouderat de Kiel sera combiné avec celui-ci * dans peu. M. de Reventlou y est encore comme commissaire principal et y arrange les départements différents sur le même pied que notre ancien Holstein.

En un mot, j'aurais bien tort de me plaindre.

On me témoigne de la satisfaction, et on ne m'emploie que dans des affaires qui me sont agréables, c'est-à-dire qui sont toutes hors de la capitale, dont vous savez que l'air est contraire à ma complexion. En Norvège, tout va fort bien et l'armée est dans le meilleur état, ne manquant de rien, et prête à marcher au premier ordre. Mes équipages y sont toujours; cependant, les apparences annoncent la continuation de la paix, mais quelquefois elles sont trompeuses, et c'est pourquoi il faut être préparé à tout événement.

Voilà les principales demandes que vous me faites, mon cher ami, répondues.

Quant à Madame la comtesse douairière de Bernstorff, il vous est probablement connu que Ton vient de lui faire un magnifique cadeau, en l'honneur de feu son respectable époux. Elle a reçu des lettres très gracieuses du roi et du prince Frédéric avec de fort belles tablettes ou souvenir enrichies de brillants. Une des faces porte le portrait du roi et l'autre ces mots , formés en pierreries : En mémoire du seize de novembre 1773.

C'est le jour de la remise de Riel, acquisition que nous devons uniquement aux soins du feu comte de Bernstorff.

Ce joyau demeure à la veuve pendant sa vie, après quoi il passe au plus proche héritier, qui est le ministre d'Etat d'aujourd'hui, et ensuite à ses descendants.

En outre. Madame de Bernstorft" a reçu un présent de

* Gottorff est un bailliage dans le duché de Schleswig.

quelques mille ducats et une pension viagère de mille rixdales. Je suis sûr que ces dispositions vous feront plaisir. Je prends toujours la plus vive part à votre bien-être et contentement et ne désirerais rien tant que de pouvoir être assez heureux pour y contribuer en quoi que ce soit. Conservezmoi votre sincère amitié^ et soyez convaincu de. celle que je vous ai vouée à jamais.

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