COMTE DE BERNSTORFF A REVERDIL, A COPENHAGUE
Wotersen, décembre 1771.
Monsieur,
Je n'ai point fait encore de sacrifice plus grand à la politique que celui de différer jusqu'ici les tendres remercîments que je dois de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Elle m'a fait un plaisir que je ne vous exprimerai pas. J'ai attendu impatiemment une occasion de vous le dire, et je l'ai enfin trouvée par le départ du baron de Schimmelmann, qui ignore que j'ai l'honneur de vous écrire, mais qui ne me refusera pas de remettre à mon fidèle ami Wocherbben le paquet qui renferme cette lettre.
Ce n'est que parce que je suis convaincu qu'on vous observe, que je deviens si circonspect. Les termes où j'en suis n'exigent plus guère ces ménagements ; mais j'en dois beau-
coup à un ami aussi cher que vous me l'êtes, et à une situation aussi délicate et aussi critique que la vôtre.
Je bénis le ciel de ce que mes vœux sont remplis au delà, ou plutôt contre mon attente, et de ce que vous voyiez beaucoup le roi. Je ne me permets assurément pas de prévoir l'usage que vous ferez de cette prérogative, et je ne me permets pas même, à cet égard, de former un souhait. On ne peut juger, dans l'éloignement, ni de ce qui se peut, ni de ce qui se doit faire; mais je suis toujours très sûr que votre personne et vos discours, quand ils ne rouleraient que sur les sujets les moins intéressants, seront fort utiles au souverain, et par conséquent à l'Etat, et je ne reviens pas encore de mon étonnement de cet enchaînement de circonstances qui a rendu possible ce qui, selon tous les raisonnements que je pouvais faire, paraissait ne l'être pas. Je ne puis plus vous seconder. Monsieur, que par mes vœux. Ils sont tous pour vous.
Puissiez-vous être l'homme du royaume le plus heureux, c'est-à-dire celui qui fait le plus de bien. Je vous applaudirai avec transport.
Je ne me permets pas de vous demander de vos nouvelles ; mille justes raisons peuvent vous engager à ne m'en point donner; mais, lorsque vous pourrez et voudrez m'en accorder, je les recevrai avec sincère et vive reconnaissance.
Je prendrai toujours l'intérêt le plus tendre à vos succès et à vos chagrins, et vous n'aurez jamais. Monsieur, d'ami plus constant et plus dévoué que moi.