‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 28 sur 42 · BERNSTORFF NEVEU A REVERDIL , A NION · texte numérisé non relu

BERNSTORFF NEVEU A REVERDIL , A NION

Copenhague, 4 février 1777.

Monsieur, C'est de bien bon cœur que je vous remercie de votre lettre du 13 décembre.

Je tiens à vous et à tous mes amis par des liens qui me sont très chers , et qui ne s'effaceront et ne s'affaibliront jamais.

Leur souvenir fait mon bonheur dans les instants de relâche que je puis leur donner.

Vous avez bien du mérite de penser à moi du fond d'une retraite tranquille et heureuse ; votre cœur seul peut vous rappeler les personnes avec lesquelles vous avez passé les scènes orageuses que vous ne voyez plus que dans Téloignement.

Vous vous direz peut-être qu'ils ne sont pas si heureux que vous. Vous les plaindrez quelquefois, et s'ils n'étaient soutenus par l'espérance de faire quelquefois le bien , après avoir souvent et inutilement tenté de le faire, ils succomberaient effectivement bientôt à une séduction trop forte pour pouvoir y résister dans les instants de dégoût, inséparables du maniement des grandes affaires.

Notre situation est toujours la même. La tranquillité est parfaite. Les arts manquent de protections, mais l'industrie est encouragée, et jamais la population et le commerce n'ont fait chez nous des progrès aussi rapides que depuis trois et quatre années.

L'époque est aussi intéressante pour le Danemark que digne de l'attention du philosophe et du sage, elle anéantit bien des vérités spéculatives détruites par l'expérience la moins désirable.

Je serai charmé. Monsieur, de recevoir de votre part des éclaircissements sur l'état intérieur de la Suisse, sur ses négociations avec la France et sur tout ce qui regarde Genève en particulier : cela m'instruira d'une manière à laquelle j'attache beaucoup de prix.

HOIER * A REVERDIL , A NION.

Copenhague, 5 janvier 1768.

Monsieur très honoré et très cher ami ,

Votre lettre de Bâle, du 21 décembre, m'a été remise exactement. Madame de Gabell m'a aussi envoyé copie de la lettre au roi, que j'ai lue avec toute la satisfaction et le plaisir possible.

II vaut mieux mille et mille fois avoir écrit cette lettre, que d'être fait Confei^eritz-Rath ( car j'ai mes raisons pour croire que c'est cela que Schumacher* a eu en vue, quand il m'a dit que vous auriez mieux fait de ne pas écrire). Or, à mon sens, rien n'est plus noble que de parler aux rois comme vous l'avez fait. On voit régner dans votre lettre les sentiments et la candeur d'une grande âme, telle qu'il ne s'en trouve guère que dans les républiques.

Je ne sais par quel hasard je n'ai jamais redouté les revenants, ni rampé devant les grands, quelle que fût leur élévation. Tout le monde ici me prêche cependant bien le contraire ; toutefois j'espère de ne devenir jamais docile sur ce point.

J'ai fait une copie de la lettre, et si vous m'ordonnez de la brûler, je me résignerai ; mais je préférerais plutôt que vous m'accordiez la permission de la lire à ceux que je sais être vos véritables amis. J'attends vos ordres.

Les liaisons qu'on vous accusait d'avoir avec le comte de Saint-Germain ne vous sont plus imputées comme faux pas ; on convient que vous n'avez pas été aveugle à son sujet; on connaît que vous lui avez été contraire à l'égard du rescript qui statue que les militaires devaient être employés au civil, etc.

» Hoier, ami chaud de Reverdil, employé à la chancellerie danoise, * Schumacher, secrétaire du cabinet du roi.

Et soyez sûr que je ne vous ai rien avancé qui ne soit conforme à la plus stricte vérité.

C'est avec une vive satisfaction que j'entends à tout moment et en tous lieux faire l'observation que, tandis que vous étiez ici, les bonnes mœurs étaient plus respectées. Schumacher ne vous fait ni ne vous fera jamais oublier.

HOIER A REVERDIL, A MONTPELLIER.

Copenhague, 23 mars 1771.

Monsieur et très cher ami ,

Du fond de la Provence, c'est encore vous, mon très honoré et très cher ami, qui faites que le roi me comble d'honneur et de bienfaits.

Le 20 de ce mois, il m'a nommé quatrième député de la chancellerie danoise, chef du quatrième département de cette chancellerie, avec mille écus de traitement et injonction expresse de continuer comme membre de sa chère commission ' (qui m'est bien chère et à vous aussi), et de conserver la direction ou l'inspection sur le secrétaire, mon successeur, que nous avons eu l'honneur de nommer nous-mêmes.

Il m'a de plus chargé de minuter les ordonnances que cette commission jugera à propos de projeter.

Je n'ambitionnais que d'être utile aux paysans, je ne désirais pas sortir de cette carrière ^.

Je ne suis pas plus courtisan que je ne l'étais quand nous vivions ensemble. J'ai vu Struensée deux fois pour affaire, et cela sans montrer la moindre envie de rien obtenir. Je n'ai point du tout vu Brandt depuis sa faveur.

* Commission instituée à l'efifet de procurer l'affranchissement des paysans.

> Hoier a été de fondation membre de la susdite commission.

J'ai vu Rantzau quatre fois, et deux d'entre elles, c'est lui qui m'a fait chercher.

Je n'ai jamais vu Gaehler. Je n'ai jamais rien demandé à Schumacher, parce que je ne suis pas solliciteur de mon naturel, et encore il n'a rien pu ni osé faire. Malgré tout cela, Struensée me fait quérir le 17 mars, me dit que le roi voulait opérer une modification dans la chancellerie danoise, et qu'il veut me nommer quatrième député, 1» parce qu'il me connaît comme ami de Reverdil (ce sont les propres termes de Struensée) et 2° parce qu'il me croit sans préjugés ; que l'ordonnance sur les corvées (du 20 février, que je vous enverrai) , qu'on sait que j'ai minutée, a été trouvée fort bonne, etc.

N'étant pas trop charmé de la proposition, je répondis que j'étais extrêmement heureux dans la place que j'occupais, parce que je l'aimais, et n'aspirais à rien de plus. Il insista, me disant que j'étais nécessaire là où l'on voulait me placer, et en me faisant ce compliment, la conversation se termina de ma part en assurant que j'irais sans regret où Sa Majesté l'ordonnerait, et de celle de Struensée, en me priant de vous transmettre ses compliments.

Voilà l'histoire, et jugez comme j'ai envie de vous embrasser. Vingt-quatre heures avant sa mort, mon père vous bénissait, pour ce que vous aviez déjà fait pour moi, et, s'il vivait encore, que ne ferait-il pas présentement ?

Cher ami , mon cœur est tout gros dans ce moment de reconnaissance. Vous fûtes la consolation du père mourant. Le fils vous doit tout. Lisez dans mon cœur, car je m'exprimerai trop faiblement en paroles. Adieu, le plus cher de tous les amis. Continuez toujours à m'aimer, et dites-moi que vous êtes heureux, ou je ne le serai pas.

Je suis extrêmement affairé. Je vous embrasse tendrement.

HOIER A REVERDIL.

Copenhague, le 6 août 1771.

Je vous embrasserai donc bientôt, mon très cher ami, et c'est dans ma patrie que cette agréable scène se passera ! Le ciel en soit loué et même à beaucoup d'égards ! Deux jours avant de recevoir votre lettre, j'avais appris la nouvelle; mais, confirmée de votre main, ma joie en fut augmentée.

Venez donc, accourez. J'ai différé le bel ouvrage de la liberté personnelle des paysans, de quelques semaines, pour que vous y preniez part. Il est juste que cela soit, puisque vous êtes l'auteur de la commission. Votre premier mémoire sur la condition des paysans est daté du premier septembre 1767. Que ce même jour soit celui de votre rentrée ici, pour achever l'ouvrage que vous méditiez alors.

Vous reparaîtrez, pour redevenir l'ange tutélaire de nos pauvres amis, qui courraient sans cela grande chance, Rothe ayant su attirer à lui seul une partie très considérable de ce qui était du ressort de la commission.

Bientôt nous en parlerons plus à l'aise.

Il faut absolument que je sois le premier de vos amis qui vous embrasse : j'exige de votre amitié que vous me donniez rendez-vous à Slagelse * ou Ringsted.

Les Mazar veulent vous rencontrer à Rotschild.

Mais il faut que je vous parle le premier sans témoins. Je crois même que vous n'en serez pas fâché, puisque assurément vous êtes tout à fait étranger ici. Ne me refusez pas cette faveur, je vous en conjure. A quel jour l'entrevue ? Adieu.

Slagelse, lieu de naissance du baron de Falckenskiold .

RAKTZAU d'aSCHEBERG A REVERDIL.

Christiania, 31 d'octobre 1767.

Mon cher et estimable Nérestan ^, les malades sont tendres et familiers : je dois une réponse à la plus jolie lettre du monde; je me réserve de la faire lorsque j'aurai rattrappé le peu de tête que j'avais^ mais je mets à profit un instant de cessation totale d'épuisement pour vous dire que j'ai été mourant et que je vous avais fait un legs dans mon testament, qui était la liberté des paysans. Je mourais avec la vraie persuasion que mon roi serait grand, que Saint-Germain lui ferait une armée et Reverdil lui donnerait des hommes, des sujets, une nation. Cette idée vous a appartenu, c'est la source première de ma tendresse et de mon respect, oui de mon respect pour vous.

Ne la quittez jamais et pardonnez à mon délire qui est le délire d'une tête échauffée par la fièvre chaude, et le délire d'un cœur honnête échauffé par l'amour de son roi et de sa patrie.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Ch. de Rantzau.

RANTZAU D'ASCHEBERG A REVERDIL.

Christiania, 28 novembre 1767.

Monsieur, vous ne vous trompez pas, il m'en a coûté pour faire un dragon du sieur Drague, et je suis bien heureux de n'avoir vu là dedans que le plaisir de vous obliger; car maintenant que vous voilà hors de cour et de procès, au lieu de

1 Allusion à la tragédie de Zaïre, que Reverdil a jouée avec le roi.

quelque cordon bleu ou patente de feld-maréchal, je vois bien que ce que je pourrais tirer sera quelque fromage de Gruyères OU;, si vous êtes près de Moudon, quelques bouteilles d'hypocras.

Un général ne doit jamais se laisser surprendre dans son poste, par conséquent votre petit billet en apostille ne m'a point du tout surpris.

Voici la progression machinale de mes idées : Comment M. deReverdil est-il si malhabile et si heureux? Il a été jugé

par la loi du talion : Per quod guis joer idem punitur et

idem Il voulait rendre libres les sujets du roi, on l'a rendu

libre.

Puisque à l'occasion de cette apostille si peu attendue, je me souvins du marchand qui, devant signer ses lettres à huit heures du soir (son commis signant toujours pour lui), mit en apostille aussi : « Je ne dois pas manquer de vous avertir que je mourus à cinq heures après dîner. » Et puis je me pris à rire d'un rire d'Homère qui ne finit jamais. Vous voyez. Monsieur, qu'en tout ceci il n'a point été question de vous plaindre.

Ce n'est pas là mon fort, je sais sentir, mais ne sais point hâbler.

Il faut pourtant vous dire que ma situation n'est pas aussi gaie que mon propos.

Je suis fait pour croire que le roi a toujours raison et je le crois; mais avec la tendresse, l'attachement que je vous connaissais pour lui, avec votre esprit, avec votre cœur, il ne m'est point du tout aisé de croire que vous avez tort. Le parti que je prends est de m'étourdir et d'obtenir à genoux de mon maître la permission de regretter mon ami.

Vous êtes sans doute. Monsieur, par la munificence royale, par votre philosophie, au-dessus des efforts de l'amitié; mais si jamais vous étiez assez malheureux pour vous trouver dans ce cas, rendez-moi assez heureux pour pouvoir faire mon devoir.

Votre souvenir m'honorera toujours, si de temps à autre vous voulez bien me donner de vos nouvelles. Mais surtout faites-moi la justice d'être persuadé des sentiments tendres et constants avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

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