LE COMTE DE SCHMETTAU A REVERDIL, A HAMBOURG
Preetz (Holstein), 25 novembre 1767.
Monsieur, vous avez quitté la cour, le roi vous donne une fois pour toutes dix mille écus, et vous vous rendez en Suisse. Voilà ce que m'apprennent les lettres que je viens de recevoir. Je crois vous connaître assez pour vous en faire mon compliment; mais je ne sais si j'ai assez l'honneur d'être connu de vous pour que vous sentiez tous mes regrets et toute la peine que m'a causée cette nouvelle. Elle m'en fait par amour personnel, ne fût-ce qu'en m'ôtant l'espoir de vivre un jour avec un homme de tant de mérite et d'esprit.
Votre départ m'afilige par un effet de mon zèle pour le bien public, et j'en suis inconsolable pour l'amour du roi.
Par quelle fatalité ce tourbillon d'intrigues et de cabales qui agite la cour, a-t-il pu vous atteindre? Je l'avoue, cet événement est une énigme pour moi.
Dans le moment où je vous écris, j'espère un peu que vous pourriez bien passer ici et m'accorder la satisfaction de vous voir. Je sens bien d'un autre côté, que je n'ai pas été assez à portée de mériter une telle marque de votre amitié : j'ai donc voulu au moins me procurer la satisfaction de vous faire parvenir la présente à votre passage par Hambourg.
Agréez, Monsieur, que ce soit pour vous demander une amitié qui me fut toujours chère, et de vous la demander avec autant d'instance à présent que j'ai eu d'appréhension ci-devant de paraître la rechercher par motif d'intérêt.
CARSTENS A REVERDIL, A SLAGELSE.
Copenhague, 10 septembre 1771.
Quand M, Hoier vous rendra cette lettre dont il a bien voulu se charger, il sera enfin hors de doute que nous allons jouir du plaisir inexprimable de vous voir malgré tous les bruits qui ont couru et qui courent encore ici. Qu'il me tarde de vous embrasser, mon cher et digne ami, et que n'aurai-je pas à vous dire !
Je ne bougerai de chez moi demain mardi jusqu'à trois heures après midi, et après avoir dîné, je reviendrai à cinq heures. Jeudi je reste chez moi jusqu'à dix heures du matin, qui est l'heure canonique pour aller à la chancellerie.
Vous savez à quel point mon cœur vous est acquis.
LE BARON DE GULDENGRONE A REVERDIL, A NION.
Strasbourg, 16 janvier 1768.
Monsieur, j'ai retenu jusqu'ici mon envie de vous écrire, mon cher ami, puisque je sais que ma lettre vous aurait trouvé bien mal à propos dans les premiers moments de votre retour chez vous.
Actuellement que je vous suppose reposé, je veux que vous sachiez au moins que je ne puis pas me passer de vous dire aussi souvent que possible combien je vous estime et vous aime.
Le couple d'heures que vous m'avez données à votre passage ici, m'avaient mis dans une situation qui ne saurait se dépeindre. Je sentais vivement le plaisir de vous posséder, mais le chagrin de vous voir quitter ma chère patrie et mon maître, auxquels vous aviez été jusqu'ici utile et nécessaire, l'empor-
tait sur l'autre sentiment, et mon cœur en était si serré que vous avez dii nécessairement apercevoir mon trouble.
L^idée de vous savoir peut-être plus heureux, et moins gêné que vous ne l'étiez, ne me console pas, bien qu'elle en fût capable, si la perte que nous avons faite en vous ne s'olîrait à mes yeux comme irréparable.
Je m'imagine que vous reviendrez vers nous sous de meilleurs auspices, et, si les vœux de vos amis (eh ! combien n'en avez-vous pas, puisque tous ceux qui vous connaissent doivent l'être nécessairement) peuvent y contribuer, ce sera dans peu.
Je vois avec un plaisir sensible par toutes les lettres que je reçois du Danemark qu'on vous y rend justice plus que jamais. Un de nos amis de Copenhague qui ne s'était jusqu'ici pas découvert vis-à-vis de moi à votre sujet, et qui n'écrit que ce qu'il pense réellement, me mande entre autres : « Le départ de M. de Reverdil vous aura frappé, comme je vous sais de ses amis. On ne sait nulle autre cause pour laquelle il déplaisait à bien des gens, sinon qu'il est honnête homme. Enfin le roi l'aime toujours et peut-être qu'il reviendra. » Mes autres lettres de ce pays disent à peu près la môme chose et toutes sont d'accord que vous avez emporté les regrets, l'estime et le respect de tout le monde.
Je me fais une fête de vous le répéter. Monsieur, et je m'imagine que vous devez me croire sincère dans ce moment vis-à-vis de vous, ainsi que jadis peut-être vous auriez pu penser que je tenais un langage de cour.
MADEMOISELLE BONDELI A REVERDIL, A NION.
Chaumont «,18 juillet 1771.
Votre explication est bonne, mon cher ami, et je serais fâchée que vous eussiez vu à mon accusation quelque autre côté
* Chaumont, habitation élevée à une lieue et demie nord-est de Neuchâtel, où l'on va changer d'air en été.
que celui d'un sentiment dont vous ne pouvez me savoir mauvais gré. Je n'ai plus qu'une seule correspondance à Zurich, c'est celle du professeur Usteri.
Je ne compte pas celle de Lavater^ qui n'est qu'une forme de catéchisme par demandes et réponses, une fois l'année tout au plus quand l'occasion le requiert. Cependant si vous voulez voir Lavater^ Bodmer, Gesner et Fueslin, dites-le moi, et j'en aviserai M. Usteri ; mandez-moi aussi si je dois vous envoyer ma lettre de suite ou si vous aimez mieux qu'elle vous précède.
J'ai quelques connaissances en Allemagne, mais je ne sais ni la route que vous prendrez, ni si vous vous souciez de voir du monde. Par exemple, une fort jolie femme et son mari, qui n'est pas sot, dans le château de l'électeur de Trêves, à Ehrenbreitstein. Item le baron de Poellnitz, gouverneur d'Erlangen ; mais il faudrait premièrement savoir, par M. Garcin ou M. de Montolieu, si M. Poellnitz est actuellement à Erlangen.
J'ai bien encore une connaissance à Stuttgard; mais j'imagine qu'elle vous sera inutile, et puis c'est un vieux M. de Gemingen, qui peut être mort sans m'en rien dire. Mes gens font comme s'ils étaient morts aussi, je n'en ai point de nouvelles ; mais je me tranquillise très fort sur leur silence, parce que c'est ainsi leur coutume.
Il faut vider une fois le sac dans lequel nous faisons voyager depuis quelque temps la dame de Lausanne, de Neuchâtel à Nion et de Nion à Neuchâtel, le tout sans qu'elle s'en doute.
Elle a voulu , ne m'en déplaise , me marier avec ce défenseur du bon Dieu dont vous m'avez parlé au mois d'octobre passé. Son projet était du mois d'avril. La personne qu'elle chargea de m'en parler ne m'en dit mot. Je ne m'étonnai point de voir ledit personnage au château de Nion, à plusieurs reprises, dès le surlendemain de mon arrivée; et, quand il
fut marié, je fus encore moins étonnée de ses courses fréquentes dans vos quartiers.
Je n'ai appris cela qu'au mois de mars passé, par la personne même qu'elle avait chargée de m'en parler dix mois auparavant, et^ dès lors, une autre me dit avoir reçu la même commission de la dame, mais tout aussi inutilement. Vous voyez que cela n'a aucun rapport avec votre anecdote, qui m'indispose encore plus que la première, à cause des conséquences que cela aurait pu avoir auprès de tout autre que de vous, et de vous qui me connaissez.
Madame Sandoz rit de votre anecdote pendant que je m'en fâche, et elle prétend que vous lui en devez l'explication. Je me suis toujours bien doutée qu'une bienveillance trop étendue, et une activité surabondante, ne valait rien pour les femmes.
C'est un moyen de plus de faire des sottises.
Toutes celles de la dame dont j'ai été l'objet sont presque impardonnables, parce que je n'ai aucune liaison avec elle. Je l'ai peu vue; elle me plaisait cependant; mais j'ai évité de le lui dire , parce qu'un instinct de prudence, qui me tient lieu de sagacité, m'a avertie qu'il n'y faisait pas bon, et mon instinct avait raison , puisque , sans liaison , sa manie active et bienveillante en agissait si librement avec ma personne.
C'est un hasard qu'elle vous ait rencontré, vous, que vous vous soyez vus et que vous me connaissiez , moi , sans quoi elle aurait suivi sa brillante idée vis-à-vis de quelque autre, et dans la même époque, ce qui y mettait un grain de sel de plus.
Je vous quitte, on bat la caisse, point pour nous faire faire l'exercice, mais dîner; c'est le seul moyen qu'on ait trouvé ici pour rassembler les promeneurs.
Adieu, mon bien cher ami.
MOULTOU A REVERDIL, A COPENHAGUE.
Genève, le 8 juin 1762.
Je n'ai tardé à vous écrire, mon cher ami , que pour vous rendre la réponse de Rousseau à la proposition de M. de Reventlou.
La voici extraite littéralement de sa lettre :
« Je suis très sensible au témoignage d'estime que je reçois « de la part de M. de Reventlou , dans la lettre dont vous « m'avez envoyé l'extrait; mais outre que je n'ai jamais aimé « la poésie française, et que n'ayant fait de vers depuis long- « temps, j'ai absolument oublié cette petite mécanique.
« Je vous dirai de plus que je doute qu'une pareille entre- « prise eût aucun succès, et quant à moi, du moins, je ne sais (( mettre en chansons rien de ce qu'il faut dire aux princes; « ainsi, je ne puis me charger du soin dont veut bien m'ho- « norer M. de Reventlou.
« Cependant, pour lui prouver que ce refus ne vient point « de mauvaise volonté, je ne refuserai point d'écrire un mé- « moire pour l'instruction du jeune prince, si M. de Revent- « lou veut m'en prier.
« Quant à la récompense, je sais d'où la tirer sans qu'il s'en « donne le soin.
« Aussi bien, quelque médiocre que puisse être mon travail « en lui-même, si je faisais tant que d'y mettre un prix, il se- « rait tel que ni M. de Reventlou ni le roi de Danemark ne « pourraient le payer. »
Voilà bien le ton de J.-J. Rousseau, et malheur à celui qui verrait de l'orgueil dans cette réponse, où il n'y a que de la noblesse.
La compensation qu'il offre à M. de Reventlou me semble trop avantageuse pour ne pas l'accepter : au moins , j'ai trop bonne opinion de la sagesse de ce seigneur, pour croire qu'il la refuse.
Rousseau s'est élevé au-dessus de lui-même dans son Droit
politique ; c'est un ouvrage que Montesquieu n'aurait pas désavoué.
Il est profond , lumineux , plein de vérités utiles ; la méthode en est admirable (ce que vous n'auriez peut-être pas attendu ). Et il n'y a pas un seul paradoxe, si vous en exceptez le chapitre sur la religion civile, que je n'approuverais pas, quand même je croirais le christianisme une religion humaine, ce que je suis bien loin de penser. Ce livre est défendu en France, jugez comme il sera reçu dans les pays où la liberté vit encore.
Emile est, à ce qu'on dit, aussi beau dans son genre, que le Droit politique dans le sien.
C'est un livre sur l'éducation, en 4- vol. in-S». Je ne l'ai point encore reçu.
Quel dommage si Rousseau fût mort cet hiver, comme il y avait tout lieu de le croire. Il fut si mal , qu'il avait fait son testament et m'avait chargé (ceci sous le sceau du secret) de tous ses ouvrages, dont je devais être l'éditeur.
Cette commission était aussi honorable que difficile : je l'avais pourtant acceptée.
Nous sommes, avec Rousseau , dans les plus étroites liaisons ; nous nous écrivons tous les quinze jours.
Voilà, mon très cher ami, des choses que je n'ai dites qu'à vous; j'ai du plaisir à vour montrer que je suis toujours le même pour vous, et à penser que vous m'aimez autant que je vous aime ; il me semble que la confiance rapproche l'intervalle qui nous sépare, etc.