‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 4 sur 42 · LES SERFS. RETRAITE DU COMTE DE SAINT-GERMAIN ET · texte numérisé non relu

LES SERFS. RETRAITE DU COMTE DE SAINT-GERMAIN ET

DE l'auteur de ces MÉMOIRES.

La reine aurait fort désiré d'accompagner son époux. Elle sollicita, elle négocia : les ministres et les courtisans se partagèrent. Le roi l'aimait peu, et cependant elle lui imposait, en sorte qu'il fut charmé de l'exclure d'un voyage pendant lequel il s'était proposé de se permettre toute sorte d'écarts. Cette pauvre princesse se trouva d'autant plus à plaindre dans son abandon, qu'elle était grosse, et que, par un instinct commun à presque toutes les femmes, elle avait pris du goût pour le père de son enfant. C'était le seul côté par où il eût droit à l'intéresser. Elle attribua sa disgrâce au comte de Holck, qui pouvait bien en effet avoir affermi le roi dans sa résolution. En conséquence, elle exigea que du moins il ne le suivît pas non plus,

et ce ne fut pas sans peine qu'elle obtint une vengeance si faible et même si humiliante.

J'avais fait mes efforts pour prévenir cette brouillerie, et je fis ensuite ce qui dépendait de moi pour rétablir la paix dans le ménage. J'engageai le roi à écrire les lettres les plus tendres, et comme je les composais, je fis en sorte que la reine fût contente. Le roi prenait la peine de les copier, à condition qu'elles ne fussent pas trop longues. Dès le début de cette correspondance, il accorda aux sollicitations de la reine, de placer parmi ses filles d'honneur une sœur de Sperling, qu'il avait exclue auparavant, sans doute en haine du frère. Il insinuait qu'à ce prix il espérait aussi de n'être pas gêné dans le choix de ses serviteurs. Holck lui était presque nécessaire. Il ne s'était encore montré que gai et frivole, et je puis assurer que le rôle de favori en chef, dont son absence m'avait revêtu, me devenait de jour en jour plus pénible. Je n'étais point aussi facétieux-, le talent de contrefaire, quand même je l'aurais eu, me paraissait trop déplacé; mes ressources en fait de propos, commençaient à s'épuiser; j'imposais trop, comme ancien pédagogue, pour recevoir toutes les confidences sur « les gens durs » et sur ce qui « avance ou n'avance pas. » Il me restait pourtant un moyen de me soutenir. Le roi tenait beaucoup au projet d'affranchir les serfs, pour lequel il croyait avoir be-

soin de moi. Il m'estimait un saint, parla seule raison que je réfutais quelquefois en particulier les arguments que le baron de Borcke, le comte de Schmettau et quelques autres lui fournissaient contre la religion; et c'est moi, en conséquence, qu'il faisait appeler pour le rassurer, quand, de nuit ou de jour, il prenait peur du diable. Au reste il ne m'en parlait pas, et c'est seulement par hasard que je me suis découvert cette vertu magique. De plus il daignait répéter et publier ce que je lui avais dit dans nos entretiens. Comme ce qui est passable dans la bouche d'un homme fait et d'un particulier est merveilleux dans celle d'un enfant et d'un souverain, il courait sous son nom beaucoup d'apophthegmes, que je lui avais suggérés. Quoiqu'ils ne valussent pas la peine d'être relevés, ils étaient audessus des idées que son esprit toujours faible, évaporé, peu instruit, et occupé des choses les plus disparates, aurait pu produire. Il le sentait sans se l'avouer. Je vivais assez retiré pour n'être point aperçu, et le roi savait parfaitement que j'étais incapable de rien récla- > mer. Au reste, le plus souvent je n'aurais pas reconnu mon bien, tant il s'altérait en passant par cette filière. Il arrivait de là chez les courtisans deux effets contraires : tout ce qu'ils trouvaient à leur gré, ils le vantaient comme étant du prince; mais ils déclaraient suggéré tout ce qui leur déplaisait, et, si l'on ne me sa-

yait aucun gré de ce que j'avais dit de bon et d'utile, en revanche on m'imputait ce que je n'avais ni dit ni pensé, ou ce qui était infidèlement reproduit. Ce fut pour moi une source féconde de contrariétés. Quelques lettres en langue danoise avaient surtout abusé ceux des courtisans à qui il plaisait de l'être. « Au moins celles-ci, disaient-ils, le secrétaire ne les a pas faites. » Je les faisais comme les autres, laissant à mon royal disciple la satisfaction de purger mon style de quelques incorrections. Les domestiques des princes, leurs courtisans, leurs ministres, et jusqu'à un certain point les habitants de la capitale, sont accoutumés à ne voir dans leur souverain qu'un homme tel que l'un d'eux tout au plus. Les provinciaux croient que c'est une divinité. La plupart de ceux qui approchèrent le roi dans ce voyage furent bien désabusés. Il entendait si mal les affaires; les personnes lui étaient si indifférentes; la \Tie de ses propriétés l'intéressait si peu; ses amusements étaient si puérils; les courtisans qu'il paraissait préférer étaient si ineptes, qu'on eut lieu de le juger très défavorablement.

Le comte de Rantzau-Ascheberg, père de celui dont j'ai parlé ci-dessus, en fut surtout frappé. C'était un vieillard perclus, qui vivait depuis quarante ans dans ses terres, où il s'occupait de l'affranchissement de ses paysans. Il avait dans la province, soit comme bien-

faiteur de ses vassaux, soit comme frondeur du gouvernement, soit comme philosophe, et à cause de son grand âge, la réputation d'une sagesse rare. Le roi ayant accepté un diner chez lui, le vieillard le considéra comme un nouveau Salomon qui venait écouter les oracles de la sagesse, et il prépara sa harangue en conséquence. Le roi se fit conduire dans la chambre de son hôte, entra d'un pas dégagé, lui tint d'un air distrait quelques propos frivoles, lui marqua une profonde indifférence, et se retira, bien content d'avoir ainsi joué le merveilleux. Je vis ensuite le comte en particulier : il était navré, désolé, et ne jugea que trop bien, dès cet instant, tout ce qu'on pouvait craindre de la suite. Il me parut sage et grand. Je le trouvai plus admirable encore, lorsqu'il m'eut expliqué par quelle longue suite de dépenses et de soins il avait rendu heureux ses vassaux. Mais comme il faut toujours se montrer homme par quelque endroit, le comte de Rantzau me remit pour mon usage le discours d'apparat qu'il avait composé, et qui était devenu inutile. C'était une rapsodie, un amas de lieux communs assaisonnés d'insipides flatteries, un vrai radotage.

Le docteur Struensée, qui côtoyait alors la troupe dorée, se trouvait à Ascheberg. Nous l'avions déjà vu àAltona. Quoiqu'il souhaitât avec passion de suivre la cour, il ne se montra point solliciteur importun. Je lui

— 8-2 — parlai de son ami le comte de Rantzaii: il ne se plaignit point de la froideur avec laquelle il en avait été servi, et ne fit aucune mention des droits qu'il s'était acquis à ses bons offices. Il était, dans ce temps-là, heureux et intéressant.

D'Ascheberg, la cour se rendit à Fravendabl, maison de plaisance très agréable des ducs de Holstein-Ploep, dont la couronne avait hérité depuis six ans. Le dernier prince de cette maison avait donné, dans les environs, l'exemple de l'affranchissement des serfs, en sorte que nous avions une occasion favorable pour juger tout le succès de cette mesure, dont je m'occupais uniquement pendant le voyage. Les' ministres avaient pris ce moment pour passer quelques jours dans leurs terres; la suite était restée peu nombreuse, et ce ne fut qu'une raison de plus pour que le roi se livrât, faute d'occupation, à ses puérils amusements, à l'intrigue, à la tracasserie. Ses valets de chambre lui persuadèrent de renvoyer Sperling. Il lui était devenu insupportable, en affectant des airs de favori et en lui arrachant des grâces par des moyens extravagants. Lorsque le roi refusait, Sperling lui faisait une scène de désespoir, se frappait la tête contre les murs et menaçait de se jeter par la fenêtre. C'est ainsi qu'il avait obtenu le cordon blanc, avant de quitter Copenhague. Le roi en avait été si honteux que, dès le même jour,

— Bail exigea que les chevaliers de l'un et de l'autre ordre portassent leurs cordons sous le justaucorps, et il en donna l'exemple. Un même semblant de désespoir, et peut-être la promesse de le servir dans ses projets galants, placèrent Sperling dans le carrosse de son maître lorsqu'il entra en pompe, avec toute sa suite, dans la ville de Hambourg. Obtenir une grâce du roi, l'obtenir par importunité, s'afficher comme son favori, c'étaient trois péchés irrémissibles. Les valets de chambre, plus honnêtes que Sperling, voyaient en lui leur rival et le corrupteur de leur maître. Ils avaient trop de sujets d'entreprendre sa ruine et trop de moyens d'y réussir; cependant je crus qu'il était d'une dangereuse conséquence qu'ils prissent l'habitude d'expulser les écuyers et les gens en place . J'avertis Sperling qu'il se formait un orage contre lui, et qu'il n'avait qu'un moment pour le conjurer. Il trouva le moyen de parler au roi, fit sa paix avec lui, et vint tout de suite m'en rendre compte. Dans l'effusion de sa reconnaissance, il m'embrassa les larmes aux yeux, en me disant que s'il me manquait jamais, il serait le dernier des coquins.

Dans ce même séjour de Fravendhal , le roi était fort occupé du projet de voyager, qu'il a exécuté depuis, bien autrement qu'il ne l'avait conçu. Il aurait voulu oublier toute affaire, toute étiquette, rentrer dans la classe des particuliers, et tenter quel succès ses

qualités personnelles pourraient lui valoir dans le monde. De ce beau projet il ne me disait alors qu'une partie. Nous étions près de la frontière; il me pressa fort de la franchir avec lui et un valet de chambre pour toute suite. A mesure que je lui montrais l'impossibilité d'un incognito complet, et les autres difficultés de son dessein, il y répondait tant bien que mal, et ne se rendit enfin qu'au refus absolu que je fis de le suivre. ^ A son retour, il fut convenu que la reine viendrait au-devant de lui jusqu'à sept ou huit lieues de Copenhague. Il la reçut avec tout l'air d'empressement dont il était capable ; elle monta dans son carrosse, et tous ceux qui ne connaissaient qu'imparfaitement l'état des choses purent croire qu'elle reprenait sa véritable place.

Quand Sperling obtint, à Fravendahl, de rester à la cour, ce fut sous condition qu'il ne se présenterait plus dans le cabinet sans y être appelé, et, afin d'en rendre les occasions plus rares, le roi exigea qu'il ne lui apportât plus, comme il avait coutume de le faire depuis quelque temps, le portefeuille de la guerre. Le comte de Saint-Geripain avait imaginé de l'envoyer par une personne quelconque, au lieu de le porter lui-même. Voulait-il faire croire que le roi travaillait seul, et qu'il était assez éclairé pour juger des motifs et du mérite des expéditions? Ou bien le regardait-il comme l'instrument

mécanique qui mettait ses conceptions en activité, en accomplissant la vaine formalité de la signature ? Quoi qu'il en soit, j'eus l'imprudence de consentir à recevoir et à rendre le portefeuille. Ce n'était pas une fonction, c'était un simple message. Je ne m'ingérai à cette occasion dans aucune affaire, et tout au plus répandais-je quelquefois du sable sur les signatures. Il est vrai que par là j'avais connaissance de ce qui se passait, et que je pouvais même lire les expéditions à loisir, car, par une autre imprudence, j'acceptai une clef du portefeuille, que M. de Saint-Germain me donna. Cela fit croire, ou plutôt cela fit dire que j'étais son partisan et son soutien à la cour, quoique au fond je ne fusse pas plus sa créature qu'auparavant ; que j'eusse assisté tout aussi souvent à la signature avant d'être dépositaire du portefeuille ; que même, dès ce moment, je me fusse abstenu plus soigneusement encore de toute réflexion sur les expéditions qui me passaient sous les yeux. Les ennemis du comte de Saint-Germain, les miens et lui-même furent bien aises qu'on nous crût plus liés ensemble que nous ne l'étions en effet.

Ces bruits s'accréditèrent encore davantage, quand, M. de Saint-Germain ayant remarqué combien le roi tenait au projet de libérer les paysans de la servitude, il s'y joignit, avec son esprit audacieux, ses méthodes tranchantes, son goût de détruire sans jamais prévoir

l'effet de ce qu'il mettrait à la place des anciennes institutions. Ici encore nous n'étions d'accord qu'en apparence ; nous différions et pour les principes et pour le mode d'exécution.

Loin d'avoir essayé de précipiter une opération aussi périlleuse qu'elle était utile, j'avais au contraire ralenti l'impétuosité du roi. Il s'était imaginé qu'il lui suffisait, pour se couvrir de gloire, et (à ce que j'ai su depuis) pour « avancer » d'un pas, de signer un édit qui ordonnerait à tous les seigneurs de terres d'affranchir leurs paysans. Je m'étais formé de cette entreprise une idée bien différente. Je pensais que, pour qu'elle fût faite utilement et solidement, il fallait la fonder sur la justice, par conséquent éclairer d'abord les propriétaires des terres, et leur persuader que le changement projeté ne porterait aucune atteinte à leurs revenus, et qu'au contraire il les augmenterait. A cet égard, on avait déjà fait un grand progrès. Des écrivains nationaux avaient osé parler ouvertement et de ce projet et de celui de cantonner les paysans, et du partage des communes, trois réformes qui auraient dû marcher de front, parce qu'elles se facilitaient réciproquement. Ces écrivains n'avaient point été repris, et une telle indulgence, dans un gouvernement absolu, indiquait, chez les censeurs et les magistrats, une prévention favorable. Les personnes désintéressées étaient déjà convaincues.

A ce progrès de l'opinion s'était joint le bruit, assez répandu par les discours mêmes du roi, qu'il faA orisait les nouvelles idées, qu'il les avait adoptées, et même qu'il projetait de les mettre à exécution. Les juges, entraînés par le mouvement, par l'inclination du public et par celle du prince, commençaient à favoriser la liberté. Autrefois les avocats leur imposaient, et même au mépris des ordonnances royales, en faisant retentir les mots de «droits du seigneur»; actuellement, ceux des « droits de l'individu » étaient déjà mieux écoutés. Il ne fallait plus qu'un argument, mais le plus fort de tous, l'expérience ; il fallait que des terres affranchies, dans plusieurs parties du royaume, montrassent la possibilité et l'utilité du nouveau régime pour les trois ordres de la nation.

Pour parvenir à cette démonstration, il s'était offert une occasion unique à la fin "du dernier règne. Le besoin d'éteindre la dette publique avait suggéré l'idée de vendre les domaines du roi, qui faisaient alors la cinquième partie du royaume. Il aurait été facile d'engager les paysans à se racheter. Comme ils étaient mieux traités que ceux des seigneurs particuliers, ils avaient presque tous en réserve un pécule, qu'ils auraient abandonné volontiers pour acquérir, avec l'indépendance, un moyen de plus de thésauriser et d'améliorer leur nouvelle propriété. Supposé qu'on eût

préf(5r6 ne pas démembrer les terres et qu'on voulût créer de nouveaux seigneurs, il était facile de limiter leur pouvoir et de ne leur vendre des terres que dans la mesure du droit naturel et du bien public.

Au lieu de choisir l'une ou l'autre de ces deux alternatives, on vendit les domaines aux enchères. Le paysan y fut admis, et, pour faciliter la vente, soit à lui, soit à ceux qui voulaient le dominer, on annonça que le roi se contenterait de la moitié du prix comptant et d'une hypothèque sur les fonds pour le reste. Il en résulta une lutte très vive entre le paysan et le gentilhomme ou le roturier opulent. Les commissaires préposés à la vente s'applaudirent fort de leur habileté, parce que ces dispositions firent pousser les adjudications au delà de la valeur. Le paysan, lorsqu'il l'emporta, dut livrer d'ordinaire tout son pécule au moment de l'achat, et il eut en outre à payer, à titres d'intérêts, une redevance annuelle : il fut écrasé. Loin de pouvoir faire de nouvelles épargnes, il ne put subvenir aux frais ordinaires de culture, ni parer aux inégalités des récoltes. Le fonds sur lequel le roi avait réservé ses sûretés, se trouvant détérioré et dépourvu de tout, valait moins que rien, et il aurait fallu payer une autre personne pour qu'elle se chargeât de cette prétendue hypothèque. Quand le plus offrant fut un nouveau seigneur, comme il avait enchéri sur un paysan qui

voulait lui échapper, il se trouva qu'il avait aussi trop payé. Il chercha à s'indemniser, soit en épuisant les forêts, soit en foulant ses vassaux ; mais l'un et l'autre moyen ont un terme, et les terres seigneuriales ne furent bientôt plus de meilleures hypothèques que les censés particulières. Par cette opération, une partie du royaume fut dévastée, et, loin de payer la surcharge dont on avait fait une des conditions du marché, elle ne put supporter les impôts ordinaires et extraordinaires.

Cependant tout n'était pas encore vendu à la mort de Frédéric V, et je ne tardai pas de représenter à mon nouveau maître qu'il paraissait y avoir deux hommes en lui : l'un qui parlait à tout le monde de l'affranchissement des serfs, qui se promettait d'en venir à bout et qui en espérait beaucoup de gloire ; l'autre qui vendait ses domaines, créait de nouveaux seigneurs, et qui, ayant une précieuse occasion de donner l'exemple de l'affranchissement, aggravait au contraire le sort d'une partie de ses sujets. Dans ce temps-là, je n'avais pas encore pris sur lui beaucoup d'ascendant, et il en avait encore moins sur ses ministres. Il y avait en effet, chez lui, deux hommes différents.

Cependant il parla si souvent de cette affaire que les ministres lui donnèrent enfin une sorte de satisfaction. On suspendit l'aliénation des domaines les plus voisins de la capitale, et l'on entreprit de vendre quelques por-

lions de la manse domaniale, libérant ainsi les paysans, moyennant une redevance annuelle, des corvées qui y étaient attachées.

La reine Sophie, grand'mère du roi, avait donné un exemple pareil dans le domaine de Hirsch-Holm, dont elle jouissait. Le comte de Stolberg, qui avait fait la même chose dans ses propres terres, et qui était alors grand maître de sa maison, avait sollicité et conduit cette opération. La reine concédait à son paysan censitaire, pour lui et les siens, à perpétuité, la censé avec le terrain qui la devait; elle lui abandonnait les arrérages, une légère redevance était imposée en cas de mutation, et l'approbation réservée en cas de partage. Les corvées étaient presque supprimées, et il eût été désirable qu'on n'en eût point réservé. Elles étaient évaluées en argent à proportion de la censé, et celle-ci était réglée sur l'étendue du terrain d'après le cadastre.

J'ai vu cette terre plusieurs fois, et à plusieurs années d'intervalle; le changement en mieux était déjà extrêmement sensible. Le laboureur, maître d'appliquer son travail à un terrain qui lui appartient, au lieu de trouver qu'il lui en fallait davantage, a désiré en avoir moins et subdiviser les fermes trop étendues. N'étant plus détourné par un travail éloigné et sans profit, il est devenu moins ivrogne et moins paresseux. Quoique

chargé d'une redevance nouvelle, d'un impôt extraordinaire qui fut établi à cette époque ; quoiqu'il ait perdu beaucoup de bestiaux par l'épizootie, il ne s'est plus arriéré. Ayant commencé à calculer non plus le nombre de chevaux qu'il devait fournir pour la corvée, mais leur travail, il a senti qu'il valait mieux en avoir moins et de plus forts. La race des chevaux de charrue s'est perfectionnée de jour en jour; le fourrage que ces chevaux chétifs et superflus consommaient a été employé à nourrir des vaches, en sorte que l'on a eu plus de denrées et d'engrais. Des villages entiers ouvrirent les yeux sur l'utilité des clôtures et des propriétés distinctes; ils demandèrent que l'on cantonnât les héritages, afin que chacun pût exploiter son terrain séparément et placer sa maison au milieu. Comme on a l'habitude de creuser des puits, que l'eau n'est pas à une grande profondeur et que les maisons sont en torchis, ce transport fut aisé à exécuter. Ainsi le vœu même des paysans commençait à opérer un changement pareil à celui de Ploen. Le baron de BernstorfF, n'osant s'ingérer comme ministre dans une réforme qui n'était pas de son département et qui d'ailleurs déplaisait à ses collègues, n'avait pas laissé de donner un nouvel exemple, à une lieue ou deux de Copenhague, dans une terre que le roi lui avait cédée sous une redevance fixe, et à laquelle il avait donné son nom. Il

— 9-2 — avait fait marcher de front les trois réformes : affranchi le paysan en transformant la manse, précairement possédée, en une ferme héréditaire avec exemption de corvée ; cantonné chaque censitaire dans un terrain environnant sa maison ; enfin réparti les pâturages communaux.

Le voisinage d'une grande ville avait sans doute beaucoup accéléré les effets de ce changement ; ils dépassèrent tout ce qu'on en avait attendu. Dans l'espace de quatre ans, le bétail avait quadruplé, et le produit peut-être décuplé.

Le plan que je suggérais au roi, dans le temps même ou l'on travaillait à Bernstorff, était d'encourager d'autres propriétaires, par des récompenses, à suivre l'exemple qu'on avait sous les yeux et qu'il allait donner lui-même dans quelques-uns de ses domaines. J'y engageai deux particuliers, dont l'un demandait une patente de conseiller d'Etat et l'autre une clef de chambellan. Ils étaient satisfaits à bon marché : il y avait déjà environ cent cinquante titulaires de chacune des dignités qu'ils sollicitaient. Sans demander ni attendre aucune espèce de récompense, un gentilhomme, nommé de Plessen, exécuta, uniquement par humanité et par intérêt bien entendu, le même changement dans une terre considérable. Plusieurs jeunes gens promettaient d'en faire autant dès qu'ils posséderaient des

terres. D'autres propriétaires demandaient qu'on leur aidât à cantonner leurs paysans et vi omettaient de les affranchir ensuite, parce qu'ils espéraient ainsi d'en tirer une plus forte indemnité pour l'abolition de la corvée. On aurait pu, avec un peu d'adresse, porter les villes, l'université, les chapitres à établir dans leurs terres cette réforme. Bientôt tous les vrais économes l'auraient adoptée, et les seigneurs y trouvant enfin leur avantage avec une entière évidence, un édit aurait pu, en supprimant les milices ou en les mettant sur un autre pied, retrancher aux plus obstinés ceux de leurs droits qui étaient oppressifs et à la disposition de la commune. La mode, qui commençait à faire sentir son empire, aurait accéléré l'ouvrage. Je ne crois pas que ce changement eût pris dix années. Or, qu'est-ce que dix ans pour accomplir une si grande et si utile révolution, sans que l'autorité se fasse presque apercevoir? Je commençais à me flatter que je serais l'instru- . ment principal , quoique obscur, du bonheur d'un million d'âmes; c'était l'unique objet de mon ambition : M. de Saint-Germain vint à mon secours, et tout fut perdu.

Il avait éprouvé souvent de la résistance quand ses réformes dans le militaire attaquaient les intérêts des particuliers ou les privilèges des corps, ou lorsqu'elles empiétaient sur les autres départements. Il regardait cette résistance comme l'effet d'une ligue entre les

principaux seigneurs de l'Etat contre Tautorité royale. « L'aristocratie, disait-il, n'est déracinée qu'en apparence. La noblesse règne encore, et dans la crainte que le roi ne se rendît tout-puissant au dedans, s'il était redoutable au dehors, elle ne ^ eut pas qu'il ait une armée. Ce qui existe aujourd'hui n'en est qu'un simulacre. L'ascendant de la noblesse dans l'Etat tient au pouvoir qu'elle a conservé dans ses terres. Les gentilshommes sont de petits despotes, et plutôt des vassaux tributaires que des sujets. Par quelle voie ce pouvoir s'est-il établi? Par les règlements de milice. Or, cette milice, inutile à la défense du royaume, est à la fois un moyen d'opprimer le peuple et un obstacle à la bonne formation de l'armée. C'est la véritable cause pour laquelle l'infanterie est composée à grands frais de recrues étrangères, le rebut de l'Allemagne. »

Toutes ces allégations renferniaient quelques vérités, mais aperçues au travers d'un nuage de préventions et exagérées par l'humeur. Les ministres et les grands de l'Etat craignaient de voir le roi prendre des goûts trop militaires, et ils avaient raison : une guerre n'aurait fait que du mal, sans aucune apparence de bien. Mais l'armée, toute faible qu'elle pût paraître, était plus que suffisante pour assurer au dedans la puissance du roi. Cette prétendue aristocratie n'existait pas, et surtout elle n'avait et ne pouvait avoir aucune relation

avec la servitude des paysans. La force des ministres et des grands dérivait uniquement de la faiblesse personnelle des rois depuis trois générations. Les princes indolents, inappliqués, ignorants, incapables, n'ont point de volontés, ils n'ont que des caprices. A la longue, les courtisans adroits tournent à leur gré ces penchants aveugles et versatiles. Plus le prince est opiniâtre, plus ils ont de prise sur lui. Au pis aller, on lui permet quelques fantaisies et l'on cède quelquefois, pour lui persuader qu'il est le maître. Il n'y avait que la milice qui liât réellement la cause des paysans à celle de l'armée : réformer cet établissement, c'était abolir l'oppression des campagnes, faciliter le moyen de donner au roi une armée nationale, augmenter ses forces en diminuant sa dépense, enfin retenir dans le royaume les sommes immenses que coûtaient des mercenaires étrangers dont la moitié aurait déserté s'il avait fallu camper. En conséquence de ces vues, tant réelles que chimériques, le comte de Saint-Germain se mit à presser l'affranchissement, non dans son travail avec le roi (on a vu qu'il n'en faisait point directement), mais dans des conversations particulières ; et comme, par différents motifs, ils étaient tous deux fort pressés d'en finir, ils eurent bientôt convenu de suivre la voie la plus courte, savoir d'assembler cinq ou six personnes favorables au projet, lesquelles rédigeraient ensemble

un édit qu'on enverrait ensuite de la part du cabinet aux départenients, pour le promulguer dans les formes. En m'obligeant par cette marche à contre-signer, on croyait m' arracher mon suffrage pour un acte d'autorité si important; on me faisait de plus l'honneur de me donner entrée dans le comité, et jusqu'alors on ne m'avait adjoint qu'un IM. Brunn, lieutenant civil et criminel de Copenhague, qui , ayant possédé des terres, devait entendre les matières économiques. L'affaire en était là lorsque j'eus communication de ce nouveau plan. Je fis au roi et au comte de Saint-Germain les représentations les plus fortes contre une résolution si tranchante, et ne pouvant les faire renoncer au projet d'un comité, qui pouvait du reste offrir de grands avantages, je bornai tous mes efforts à le modifier, de façon qu'il fût solidement appuyé et agréable à la nation. J'obtins que le comité, lorsque les membres en seraient désignés, tiendrait ses pouvoirs et ses instructions du département de l'intérieur par des lettres patentes régulièrement expédiées ; que ses opérations ne seraient que préparatoires; qu'il aurait une existence permanente, afin de veiller à l'exécution des règlements émanés de lui; qu'on y appellerait un des principaux hommes de loi, et au moins deux possesseurs de terres.

Entre les gens de loi, celui que ses lumières et sa

place désignaient, était le procureur général Stampe*. Je l'indiquai, mais comme il passait pour un homme faible, à qui l'autorité imposait, j'allai d'abord lui dire que le roi désirait avoir son avis par écrit sur l'état des paysans et sur la légitimité et la possibilité d'un changement. Lorsqu'il eut donné là-dessus un mémoire, et qu'il se fut ainsi ôté le pouvoir de changer d'opinion, je lui annonçai qu'il serait membre du comité, dont je lui fis connaître la composition.

Je n'espérais pas trouver un possesseur de terres, ayant un nom imposant, qui fût favorable à nos projets et qui eût les talents nécessaires pour les seconder. J'engageai le roi à désigner un baron de Rosenkrantz, qui vivait dans ses terres, où il traitait ses paysans avec beaucoup d'humanité, bon citoyen, homme sensé, mais prévenu contre notre entreprise. J'allai le chercher dans sa retraite, persuadé que, mieux instruit, il nous soutiendrait. Enfin je fis nommer pour secrétaire du comité un M. Hoier, jeune jurisconsulte , fils d'un financier, que l'on croyait riche; ce jeune homme était plein de zèle et voulait servir gratuitement, car tel était le premier article de notre institution.

1 En Danemark, le procureur général n'est pas la partie publique près des tribunaux. L'une de ses fonctions consiste à surveiller les entreprises qui pourraient se tramer contre l'autorité absolue du roi, et, à cet égard, il n'a rien à faire; l'autre fonction est d'éclaircir, comme un expert, les questions difiiciles qui se présentent à la chancellerie, dans l'établissement des lois nouvelles et l'interprétation des anciennes.

Nous tînmes notre première séance sous la présidence de M. de Rosenkrantz, vers le milieu de novembre 1767. Après avoir lu l'acte de notre établissement et nos instructions, nous commençâmes à régler le travail, et nous décidâmes d'inviter, par un programme, tous les particuliers du royaume à nous faire part de leurs lumières sur les moyens de seconder l'intention du roi, qui était d'améliorer la condition des laboureurs sans que les seigneurs en souffrissent, ni dans leurs droits légitimes ni dans leurs intérêts. Cette assemblée eut lieu un mardi... Le jeudi suivant je reçus ma démission de tous mes emplois, le vendredi je rendis au roi son sceau privé, le samedi j'eus ordre de quitter Copenhague dans les vingt-quatre heures, et le dimanche M. de Saint-Germain fut remercié.

Il y avait longtemps que la mesure du général était comble, et l'affaire des paysans ne fut qu'un léger accessoire. Le dernier coup fut la négociation de Russie. 11 en avait mal parlé au roi et avait ainsi fourni une raison ou un prétexte sans réplique pour l'éloigner.

Pour ce qui me regarde, les courtisans me firent l'honneur de me traiter avec beaucoup de distinction. Ils employèrent contre moi toutes leurs ressources. Je fus aussi accusé, comme un ministre aurait pu l'être, d'avoir mal parlé de la négociation de Russie, ce qui était trop faux pour faire beaucoup d'impression.

Sperling persuada à son oncle Reventlou que je corrompais la religion du roi*. Reventlou m'en accusa auprès de M. de BernstorfF, de Madame de Plessen, et par elle auprès de la jeune reine, aux yeux de laquelle c'était encore un crime en ce temps-là. Il demanda, mais inutilement, audience à la reine grand'mère pour lui en parler : un de ses gentilshomme-s, qui avait un accès familier chez le roi, avait certifié à cette princesse que je faisais tout le contraire. On assura aux innombrables ennemis du comte de Saint-Germain que j'étais le soutien de tous ceux qu'on voulait disgracier, que j'étais le sien particulièrement, et que ma disgrâce était un préliminaire essentiel de la sienne. On avait été plus loin : on avait répandu le bruit, quelques mois auparavant, que le comte de Saint-Germain, le baron de Borcke et moi, nous avions formé un triumvirat pour gouverner le royaume, et on l'avait persuadé même à M. de Bernstorff. Beaucoup d'indices me font croire que c'était l'ouvrage de Sperling, et cela devait être, puisqu'il m'avait de nouveau assuré, dans ce temps-là, qu'il serait le dernier des coquins s'il entreprenait quelque chose contre moi. J'eus là-dessus un

1 On prétendit qu'ayant récité je ne sais quelle tirade de vers, un jour de solennité chez le roi, et sur ses plus vives instances, j'avais dit : « Voilà la seconde comédie que je joue aujourd'hui. » Le comte de Rantzau disait que cette sottise était un trait d'esprit tel qu'il fallait qu'il vint de moi, parce que ses compatriotes n'auraient pas su l'inventer.

enlretien avec M. de Bernstorff, où il me tint le langage le plus franc. Il estimait et respectait M. de Saint-Germain, quoiqu'il fût mal avec lui dans ce moment. Il pourrait sans doute se raccommoder avec lui, mais il ne regarderait jamais comme son ami l'homme qui serait lié avec le baron de Borcke. Je l'assurai fort que je n'aspirais nullement à gouverner; que l'affaire des paysans, sur laquelle il donnait lui-même un si bel exemple, était la seule pour laquelle je fusse en relation avec M. de Saint-Germain, et que même je voyais cette affaire, ainsi que toutes les matières de gouvernement, sous un aspect très différent du sien; que, pour le baron de Borcke, loin que j'eusse avec lui aucune liaison politique, il serait actuellement ministre des finances si j'avais simplement laissé faire. Malheureusement, ce même jour, M. de Bernstorff, avant de savoir s'il aurait le loisir de me joindre, m'avait fait sonder par un subalterne qui jouissait de sa confiance et de la mienne sans mériter ni l'une ni l'autre : j'ajoutai, à l'usage exclusif de l'intermédiaire, que je ne me croyais tenu à rien envers M. de Bernstorff, parce que je n'étais point sa créature; que, dans les occasions essentielles, il m'avait refusé son appui, etc. Ces propos furent répétés au ministre, et, par la suite, je n'ai pu réparer l'impression qu'ils avaient faite.

Le ministre de la marine, avec lequel je ne pou-

vais avoir rien à démêler, m'attaqua, par une fatalité singulière dans toutes ses vicissitudes. J'ai parlé plus haut du comte de Daneskiold-Samsoé : il avait été disgracié peu avant moi par une intrigue de Holck, qui prenait de jour en jour plus d'empire. Le roi mit à sa place le comte de Daneskiold-Laurwig (d'une autre famille de bâtard des rois de Danemark), brave officier, mais à cela près d'une complète incapacité, dissipateur insigne, mais perdu de dettes, et dont les mœurs corrompues l'avaient entraîné à des désordres qui lui avaient attiré plusieurs fois l'animadversion des tribunaux ; enfin qui, pour tout mérite auprès du roi, était, depuis quelque temps, son Mercure et le confident de ses débauches. Ce malheureux prince, enfin résolu à secouer toute espèce de frein, m'avait dispensé, dès son retour à Copenhague, de me rendre à son coucher pour lui faire une lecture, ou plutôt pour l'endormir avec sécurité. Il fut d'abord embarrassé à remplir les moments de sa soirée dont j'étais chargé; ses plus familiers domestiques, soit qu'ils fussent tout à fait honnêtes, soit qu'ils se défiassent avec justice de sa discrétion et de sa libéralité, refusaient d'être ses complaisants. Enfin le comte de Laurwig lui amena une créature qui, de la plus vile prostitution, était montée à l'état de maîtresse entretenue de sir John Goodericke (ministre d'Angleterre nommé pour la Suède, mais que les intrigues de la

France empêchaient de résider à Stockholm). On appelait, à cause de cela, cette femme milady. Elle était alors a maîtresse très infidèle de l'envoyé de Vienne.

Le comte de Laurwig m'ayant communiqué son entrée au ministère, je lui dis, pour toute réponse, qu'il se chargeait d'une rude besogne. Quelques jours après, étant ivre, il m'assura que cette franchise lui avait plu singulièrement. Jamais la vérité ne se manifesta moins dans le vin.

Avant les comtes de Daneskiold-Samsoé et de Daneskiold-Laurwig, il y avait eu à la tête du bureau de l'amirauté un M. de Rosenkrantz, homme d'esprit, fort dérangé dans ses affaires, fort intrigant et peu scrupuleux. Il avait désiré que je lusse ses mémoires justificatifs sur l'état de la flotte pendant son administration, pour que j'en fisse ensuite rapport au roi en particulier; mais, n'entendant pas suffisamment la matière, et par caractère ennemi de toute intrigue, ayant eu d'ailleurs occasion d'entrevoir chez M. de Rosenkrantz assez de duplicité, je ne fis en sa faveur aucune insinuation sur la marine. Je révélai même, sur d'autres objets, ce que j'avais vu de ses manœuvres. C'est lui qui daigna s'occuper de mon éloignement, et diriger le comte de Holck, qui, de son protégé, était devenu en trois ans son protecteur ; jeune homme trop léger pour avoir sérieusement la volonté d'intriguer, quoi-

que son assurance de page et son défaut total de caractère pussent suppléer chez lui à l'habitude.

Je demande pardon au lecteur de rapporter ces minuties, qui me regardent. Elles me semblent, autant que d'autres faits , peindre les hommes , et c'est là l'objet que je me propose.

Le comte de Holck commença donc par insinuer que j'étais déplacé dans les parties de chasse et dans les courses de campagne, que j'étais homme de cabinet; et sur le premier indice que j'eus que cette idée prévalait, je m'abstins de ces prétendues parties de plaisir, et m'estimai fort heureux de recouvrer quelques heures de liberté.

Ensuite il fit entendre que c'était à moi une grande témérité d'entrer dans l'appartement du roi sans y être appelé. Le roi eut la naïveté de me dire qu'on le lui avait fait apercevoir. Je lui répondis que, dans le fait, il me l'avait permis et même ordonné à certaines heures, mais que, depuis plusieurs mois, j'avais toujours attendu d'être appelé. Il me rapporta ensuite qu on lui avait dit que j'aspirais à faire la même fortune que Schulin (ministre de son grand-père et de son père qui était d'un plus bas étage que moi, et qui était devenu comte et cordon bleu). Je lui répondis que je remerciais fort ceux qui faisaient cette sage observation contre ses grâces à venir de me comparer plutôt à

Schulin, mort tranquillement dans son lit, après avoir servi utilement, qu'à Griffenfeldt, qui, ayant fait la même fortune, avait fini par être mené au pied de l'échafaud et avait passé le reste de ses jours en prison ; qu'au reste, il savait qu'au lieu de lui demander des départements, j'avais refusé ceux qu'il voulait me confier.

Me trouvant inattaquable de ce côté, Holck employa le vrai moyen, le plus simple, le plus grossier, le plus efficace : il assura au roi que je passais pour le gouverner; que j'étais son rival d'esprit, et que même le public mettait sur mon compte ses plus belles saillies. Le roi eut, à cette époque, la fantaisie de jouer Zaïre. On lui persuada que j'étais aussi son rival en ce point, et que je me croyais plus grand acteur que lui. Je n'avais donné aucun sujet à cette jalousie, si ce n'est que j'avais été son maître de déclamation. Sa passion, dans ce temps-là, était de vouloir exceller en toute espèce de talents ; mais, comme cette passion tenait au principe caché de sa démence, il était fort aisé à persuader sur ses succès.

Je m'étais tu sur milady tant qu'il ne m'en avait pas parlé; mais lorsqu'il m'eut demandé ce que j'en savais et ce que j'en pensais, je le lui dis sans ménagement et, autant que je le pus, sans pédanterie. Milady l'apprit bientôt, et trouva que j'étais un homme dan-

gereux, contre lequel il fallait prendre des « masures ». Un jour, Holck s'étant chargé de lui procurer un billet de loge, je la vis le soir, au spectacle de la cour, seule dans une seconde loge, au-dessus des filles d'honneur, qui étaient en face de la reine. Me trouvant à ce moment près de Holck, je ne pus me contenir : « Monsieur, lui dis-je, dussiez-vous tourner encore cent fois en ridicule une expression que j'ai souvent occasion de répéter, il faudrait n'être ni bon sujet ni bon serviteur pour ne pas pleurer de voir une pareille créature braver ainsi la reine, et le roi se faire, au grand péril de l'Etat, le greluchon d'un ministre étranger. » Ce propos ne fit que fournir au jeune comte un auxiliaire de plus pour déterminer la volonté encore chancelante du roi.

Il avait résolu de profiter pour cela d'un bal masqué. Ce divertissement avait déjà servi plusieurs fois aux intrigues de cour et aux expulsions. Milady s'y trouvait; elle parla de me renvoyer; mais le jeune comte, profitant de la facilité des métamorphoses, se chargea luimême des principaux rôles. Déguisé en chouette, avec cinq ou six autres personnes de sa clique, et contrefaisant sa voix, il entretint le roi de ce qui me regardait, comme s'il avait été l'organe de l'opinion publique. Sous ce masque, après m'avoir un peu lutine, il se fit connaître, et j'aurais pu croire que nous étions les

meilleurs amis du monde. Plus tard, sous un autre déguisement, il glissa un papier dans la main du roi : c'étaient des vers à ma louange. On y conjurait le roi de ne pas se défaire d'un homme qui était précieux à l'Etat, qui protégeait les gens de lettres, et qui ferait une révolution, en rendant la liberté aux paysans. Ce dernier trait était habilement calculé sur le tour d'esprit du roi, et d'ailleurs l'impression en a\ait été préparée. Lorsque l'effet fut produit, le comte se montra sous un masque connu, et vint recueillir le fruit de son adresse. Il se fit charger de m'apporter le message, de crainte qu'il ne fût intercepté s'il passait par une autre filière.

Le lendemain, je fus appelé chez le roi, comme à l'ordinaire. Il se vanta à moi de ce qu'au milieu des amusements il s'occupait des affaires les plus importantes; qu'il avait pris la nuit, au bal, une résolution qui me surprendrait. Il ajouta quelques propos aigresdoux sur mon compte ; ensuite, voyant qu'il en avait trop dit, et que je pourrais deviner la vérité, il me poursuivit jusqu'au bas de l'escalier en me comblant de caresses.

Je n'avais encore aucun sujet de soupçonner que ce fût le comte de Holck qui m'eût desservi; nous étions sur le pied de l'amitié. Je l'avais soutenu à la cour, et ne lui contestais rien du tout ; d'ailleurs nos apparte-

ments étaient contigus. Aussi, en le Yoyanl entrer le soir chez moi, je ne soupçonnai pas d'abord ce qu'il y venait faire.

Il entra en faisant tous les lazzis d'un homme au désespoir.

— Qu'est-ce, lui dis-je, monsieur le comte, qui vous chagrine si fort?

— Ah ! je n'en puis plus, je suis désolé.

— Quoi donc? est-ce que Madame de X*** vous maltraite ?

— Oh ! ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.

— Quel que soit votre chagrin, mon cher comte, confiez-le-moi.

— Je ne puis, non je ne saurais.

— Est-ce donc un mystère ?

— Non, au contraire, il faut que vous le sachiez.

— Cela étant, je vais vous aider : vous m'apportez mon congé.

— Eh bien, puisque vous l'avez deviné, cela est vrai; mais au moins, ajouta-t-il en m'embrassant, ne croyez pas que j'y aie la moindre part. Le roi en est très afïligé, et nous devons souper ce soir en tète-àtête pour vous pleurer. Il a cédé aux circonstances, et ce n'est pas pour longtemps. Le ministre de Russie lui aurait demandé de vous éloigner, et il a mieux aimé prendre les devants.

— Puis-je toutefois savoir le motif?...

Plus cet éclaircissement avançait, plus je reconnaissais évidemment que le messager de ma disgrâce en était aussi l'auteur. Il m'annonça une pension et la liberté de rester dans les Etats du roi ou d'en sortir. Je lui dis que, puisque j'avais déplu, il vaudrait mieux que le roi n'entendît plus parler de moi ; qu'ayant prévu depuis longtemps ce qui pouvait m'arriver, j'en avais pris mon parti ; que je sortirais le surlendemain du palais, et du royaume dès que la gelée, qu'on pouvait attendre à tout moment, aurait rendu les chemins praticables ; que je ferais proposer par l'un des ministres de m'accorder, une fois pour toutes, dix ou douze années de ma pension. Je supprime le reste de la scène, qui paraîtrait assez piquante, si elle était rendue avec tout le jeu et toutes les inflexions de voix qui ne peuvent se décrire.

J'avais l'esprit très libre; je voyais la fin de scènes d'angoisses et de traverses. Hors quelques amis, sur qui cette épreuve me montra que j'avais raison de compter, et mes projets relatifs aux paysans, je n'avais rien à regretter. Aussi j'éludai le lendemain l'occasion de raccommoder mes affaires. Le roi était seul par hasard dans un corridor du palais où je passais seul aussi; j'allais le rencontrer, si je n'avais pris à dessein une autre direction.

Il trouva que c'était un trait de fierté qui me faisai t honneur, et il en parla avec estime. C'en fut assez pour qu'on obtînt un ordre de m'expédier promptement. Je reçus le samedi matin une lettre du comte de Holck, qui me disait que, ne pouvant se résoudre à m'annoncer en face des choses désagréables, il me transmettait par écrit l'ordre du roi de sortir de Copenhague dans les vingt-quatre heures; qu'à cette occasion il était chargé de me compter dix mille rixdalers (49,600 fr.). Une simple cloison séparait nos appartements, et je pus m'apercevoir que Holck donna, le même jour, un dîner à Sperling et au comte de Laurwig.

Entre ceux qui, dans cette circonstance, se montrèrent mes amis, se trouvèrent Hoier, le secrétaire du comité, et ce Brandt, trop connu dans la suite. J'avais, il est vrai, reçu souvent les visites et les confidences de Brandt, mais sans aucune réciprocité ; en sorte que je dus être étonné de sa consternation lorsque je lui appris ce qui m'arrivait, et de ses visites dans l'intervalle qui s'écoula jusqu'à mon départ, et de ce que, devant souper ce jour même chez le roi, au petit couvert, il vint m'attendre avec un déjeuner au premier relais, sans craindre, comme tout courtisan, la contagion d'un disgracié.

Pour l'honnête Hoier, qui n'était point courtisan, ni sa fidèle société, depuis le moment de ma disgrâce, ni

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ses bons offices dans la presse d'un voyage précipité, ni la tendre affection avec laquelle il m'accompagna jusqu'au premier embarquement, ni ses regrets sincères en me quittant, ne m'étonnèrent de sa part. Sa correspondance et quelques autres moins suivies m'ont mis en état de continuer ce récit. Il est vrai que Holck, à qui j'avais laissé voir et même écrit que je l'avais pénétré, intercepta quelques-unes de nos lettres; mais il m'en est assez parvenu, et même trop, pour me fournir une ample peinture de tristes scènes. C'était d'abord ce prince, objet de mes soins pendant plusieurs années, quej 'avais sincèrement aimé; quej 'avais ensuite contenu jusqu'à un certain point, livré à toute sorte d'excès; ensuite le ministère, troublé et désespéré par les travers du monarque; la nation, justement alarmée des suites de ses égarements; enfin un voyage entrepris sans objet, exécuté sans avantage... Je vais tirer d'une multitude de lettres, de notes, de conversations et de souvenirs, des lumières nouvelles pour éclaircir les événements qui sont le sujet de ces mémoires.

DISGRACES. CRÉDIT DES RUSSES. COMMISSION d'ÉCO-

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