GORANI
P. S. Vous recevrez dans son temps un exemplaire de mes Tableaux sur les mœurset le gouvernement des principaux Etats de l'Italie. J'ajoute à mes premiers Essais dans la langue française un exemplaire des Maximes et Pensées d'un homme doué d'un vrai génie, qui vous a connu, apprécié, et qui s'est toujours souvenu de vous.
REVERDIL AU COMTE GORAM, A PARIS.
Nion, le 29 mars 1792.
Mon cher et illustre citoyen ,
Lorsque vous viviez dans la retraite, avec vos amis, et loin du grand théâtre où vos talents vous appelaient, vos suffrages et vos bontés ont déjà flatté autant mon cœur que mon amourpropre; mais à présent, je m'enorgueillis bien davantage, puisque, transplanté au milieu des orages politiques, vous avez daigné vous souvenir de l'un de vos admirateurs obscurs et indolents, qui est resté dans la solitude et l'oisiveté.
Quoique votre situation ait changé, vous n'avez pas perdu la noble habitude de dire au monde et aux potentats leurs vérités avec un courage indomptable.
Sans avoir le moindre droit de me comparer à vous, mon cher citoyen, j'ose prétendre cependant que je suis de la même religion, c'est-à-dire amant passionné de la liberté, de la justice et du bonheur des hommes. Si j'avais vu tout cela en France depuis quatre ans, j'y aurais transporté mon domicile, et, pour cet effet, j'y aurais acheté un couvent, après toutefois que les anciens habitants en auraient été évacués ; car je vous avoue que les moines ont toujours été mon aversion.
Malgré votre dévouement à la France, je puis croire que vous pensez que la nation n'a pas atteint encore le but de la révolution, et j'en juge par le discours à Custine, que vous rapportez avoir été fait par les Francfortois, et par le peu de succès de vos deux adresses, si pleines d'énergie, d'élévation, d'amour du bien , et fondées sur la connaissance des faits. Car enfin l'argent a été gardé, Custine n'a pas été puni, pas même improuvé, et les députés de Francfort, contre le droit des gens, ont été emprisonnés. Au reste, votre mérite à cet égard n'en est que plus grand, et de tous vos écrits, si coura-
geux, ces deux lettres le sont peut-être le plus, puisqu'elles attaquent des gens bien redoutables^ au milieu desquels vous vivez.
Beaucoup de faits m'ont étonné dans vos diverses brochures. Je n'hésiterai pas à les croire sur votre parole, si vous m'assurez que vous en avez la preuve par-devers vous.
Tels sont en particulier les trahisons et actes de tyrannie imputés à Louis XVI. Quelques-uns des forfaits qu'on lui reproche m'avaient paru destitués de preuves, d'autres avaient été pardonnes et d'autres paraissaient innocents, tous enfin ne pouvaient être l'objet d'un jugenient.
D'après vous, mon cher citoyen, je suspendrai mon opinion. J'ai fait remettre vos trois antres paquets, et je pense que vous en aurez des nouvelles, excepté de celui de M. de Grens. Ce brave homme a bien toute sa tête, mais il est perclus de rhumatisme, en sorte qu'il n'écrit plus, et sa santé est dans une telle décadence qu'il ne saurait vivre encore bien des mois.
Il le sait, et son courage est aussi ferme sur son grabat, q l'il l'eût été à son régiment.
Madame de Grens a presque perdu la vue.
Je me suis chargé de leurs remercîments et de ceux de M. Gaudin.
M. Schmidt va nous quitter pour Lenzbourg.
J'attends avec impatience vos Tableaux ; je sais déjà qu'ils seront de main de maître, et au talent d'écrire en français que vous venez de développer d'une manière brillante, vous joignez un avantage inappréciable, c'est que vous avez eu des relations immédiates avec presque tous les personnages importants de notre siècle.
Je suis à vous, mon cher citoyen, sans cérémonies et avec plus de respect pour vos qualités que je n'aurais jamais pour le titre que vous avez quitté.