MADAME NECKER A REVERDIL, A NION
Paris, lo 19 juin 1771.
En relisant votre charmante lettre. Monsieur, je suis réellement affligée d'avoir resté si longtemps sans y répondre, et
ce serait en vain que je chercherais à me dédoiïmiager des plaisirs dont je me suis privée; permettez-moi de vous le dire une seule fois : il est impossible d'estimer plus profondément que je le fais vos talents^ votre esprit, vos lumières et vos vertus; soyez persuadé que ce sentiment dont je vous parlerai rarement, présidera sur toutes mes actions et sur toutes les pensées qui vous seront relatives. Les réflexions que j'avais pris la liberté de vous adresser, étaient une suite de la confiance qu'inspire toujours le plus grand mérite; mais votre parti me paraît pris et bien motivé; je ne suis pas assez présomptueuse pour me flatter de pouvoir vous être utile; il se pourrait cependant que le théâtre sur lequel je vis, et la multitude de mes liaisons dans tous les états, me mettraient à portée de pouvoir exécuter vos ordres, si vous m'ouvriez quelque voie pour cela; toutes ces i'dées sont très vagues, je le sens et je laisse courir ma plume sans y attacher aucune importance; je pense aussi quelquefois qu'un homme qui a fait l'éducation d'un roi et dont toutes les leçons avaient pour but le bonheur d'un peuple, aurait bien de la peine à s'occuper des vertus d'un particulier quelque nom qu'il portât.
La scène des atfaires politiques change si souvent depuis quelque temps, qu'elle absorbe entièrement notre attention; un des inconvénients de ces grands événements, auxquels on est toujours Hé par quelque bout, c'est de diminuer le goût des choses abstraites; d'ôter aux lettres l'importance qu'on leur donne dans la solitude et de les ranger presque dans la classe des goûts frivoles, qui ne méritent qu'une partie de notre temps. J'éprouve malgré moi cet effet, dont je crois les suites funestes pour la fin de la vie, et si je lis encore des ouvrages de morale avec avidité, je m'aperçois que je ne parle plus de tragédie et de vers que comme un autre fait des nœuds; j'ai donc fort peu de nouvelles littéraires à vous apprendre; la plupart des auteurs que je connais sont des vétérans qui jouissent de leur gloire passée.
Gentil-Bernard a perdu la mémoire, en conservant les au-
ti'r^s facultés de son esprit ; il a oublié la mort de ses amis les plus chers et se croit encore dans son printemps; son exemple effraye ses contemporains.
Marmontel fait chaque jour un opéra comique, plein de grâces, de plaisanterie et de finesse; mais ces ouvrages là ne sont pas assez robustes pour passer à la postérité. M. Thomas fait imprimer son ouvrage sur les femmes; vous y trouverez la peinture de nos mœurs la plus vraie, la plus fine qui ait encore été écrite.
M. de Saint-Lambert travaille à un nouveau poëme et vient de donner une édition corrigée et augmentée de ses Saisons ; j'ai toujours aimé beaucoup cet ouvrage, mais je crois que mon goût sera justifié dans votre esprit, si vous le lisez avec les changements. Vous occupez-vous d'un travail suivi dans votre retraite? je le désirerais fort, non-seulement pour jouir de vos lumières et de vos talents, mais encore comme un moyen de vivre intimement avec votre âme et de connaître vos pensées.
Rappelez-moi, je vous en supplie, au souvenir de M. Guiguer ' que nous aimons et que nous estimons, etc.
MADAME NEGKER A REVERDIL, A KION.
Paris, 13 février 1779.
C'en est donc fait. Monsieur, votre vertueuse mère est allée recevoir le prix d'une vie consacrée à l'humanité ; pardonnez, je ne devrais penser qu'à votre douleur et je suis accablée de la mienne ; après la perte de ma mère, je croyais que mes larmes étaient épuisées, mais toutes mes plaies sont rouvertes, le monde fuit loin de moi, mes regards se portent sans cesse sur cette éternelle demeure qui renferme ce qui me fut si cher.
1 Le baron de Pran^ins.
Nous perdons le modèle de toutes les femmes : raison, intelligence, courage, force et sensibilité, générosité, économie, ordre, connaissance de l'ensemble et des détails, religion et tolérance, en un mot toutes les perfections qui dans les hommes ordinaires paraissent incompatibles, étaient réunies dans cette femme céleste; sa dernière lettre qui m'a coûté tant de larmes était encore un hommage qu'elle rendait à la mémoire de mes parents; toutes ces portions de mon être m'attirent vers elle; ce qui me reste et ce qui m'est bien cher encore peut être heureux sans moi; puissiez-vous. Monsieur, jouir de toutes les bénédictions que le ciel répand sur les enfants qui ont fait le bonheur de leur mère; toutes les lettres que je recevais de la vôtre n'étaient remplies que de ces sentiments pour vous et de votre conduite touchante. Ce souvenir ajoute encore, s'il est possible, à cette tendre amitié que j'ai eue pour vous dès les premiers jours de mon enfance; je suis dans un accès d'affliction, qui ne me permet guère de continuer; je joins ici une petite lettre pour votre chère sœur cadette * que je vous prie de lui remettre, si vous la croyez en état de la lire.