MADAME TE STAEL-HOLSTEIN A REVERDIL^ A NION
Genève, le 25
J'ai été bien touchée de votre lettre. Monsieur. Je puis vous dire qu'il n'y a personne peut-être qui sente plus vivement que moi le prix de l'affection de mes prédécesseurs dans la vie; je n'ai presque jamais trouvé que là cet intérêt protecteur et exempt de rivalité, qui rappelle toujours le premier de nos liens, le sentiment d'un père. Je n'ai jamais connu l'orgueil de la jeunesse; je commence à y avoir moins de droits; mais à dix-huit ans même il me semble que je pressentais assez la vie pour m'attendre à l'idée de son déclin, et regarder ses derniers rayons comme les plus purs. Vous feriez découvrir ces sentiments, quand on ne les aurait pas; ne me montrez donc plus cette timidité qui est en contraste avec la supériorité de votre esprit. Je ne sais si vous êtes sourd, mais je sais bien que je ne me crois entendue que par vous, et que j'ai la vanité de penser que nous parlons l'un et l'autre une langue étrangère à ce temps, à ces lieux. J'irai dans peu de jours dans ce pays terrible et attrayant, où l'on a besoin de vivre comme les marins accoutumés à la tempête. Je vous enverrai mon roman avant de partir. A quelques mots près, l'édition de Pasçhoud est aussi bonne, parce qu'il y a fait des cartons. J'ai été trèsfière de votre mot sur J3enj. ^ C'est un homme qui, s'il avait sa circonstance, irait très loin et très haut; j'entends haut par l'âme et le caractère. Rappelez-moi au souvenir de votre aimable compagne, j'ai besoin de savoir à Paris, par vous, si mon roman vous a intéressés tous les deux.
* M. Benjamin Constant.