ADRIEN LEZAY A REVERDIL, A MON
Lausanne, 21 novembre 1799.
Sauf l'énoncé qui n'est qu'à vous, je crois. Monsieur, que votre opinion sur notre situation présente est celle de tout le monde, et ne s'éloigne pas beaucoup du vraisemblable. Vous avez dit dans les termes les plus piquants ce qui parait attendre la France. D'aujourd'hui, elle a un propriétaire, elle n'avait jusqu'ici que des fermiers, et il sera plus difficile de la tirer des mains glorieuses de son libérateur qu'il ne le lui fut de l'arracher des niains ignobles des conventionnels.
Sauveur bien redoutable, ce me semble, que celui qui peut, avec un roulement, changer la forme d'un gouvernement. La révolution populaire est finie : c'est un grand point pour le peuple. Elle n'aura porté des fruits que pour un homme. C'est sans doute un grand point pour lui; mais c'était en vérité une assez inutile révolution populaire que celle qui finit à son point de départ, et qui n'ôte à Louis XVI sa couronne que pour en orner le front d'un Corse. Quoi que décide Buonaparte, qu'il reste sur le trône ou qu'il reste à côté, son épée régnera toujours, et sa volonté seule sera loi pour longtemps. J'espère que nous rentrerons à la suite de tout ceci : on m'a déjà mandé que je le pouvais sans inconvénient; cependant j'attendrai pour rentrer furtivement qu'il me soit démontré que je ne puis rentrer ouvertement.
D'ici à quelques jours ce point sera décidé.
Nous ne manquerons pas alors de vous en instruire, et, si nous rentrons en France, ce ne sera pas sans vous avoir embrassé et reçu vos bénédictions; car nous avons besoin d'être bénis des mains d'un honnne respectable. Madame de Staël m'a écrit quelques lignes depuis notre révolution, m;:is vagues et réservées : la dernière liberté qu'accordent toutes ces révolutions libérales, c'est celle de penser.
— hii —
Rœderer semblait m'annoncer dans une lettre que j'en reçus quelques jours avant^, une partie des événements que nous voyons.
Les choix nouveaux sont honorables et propres à rendre l'espérance aux Français.
Gaudin est un fort digne homme; Marcet un des plus estimables qu'il y ait en France.
Buonaparte peut être assez original pour ne vouloir pas imiter Cromvvel, mais il ne manquera pas de gens qui lui diront qu'en abdiquant il serait l'imitateur de Sylla. Enfin, à la garde de Dieu, nous avons mérité d'être aussi dangereusement sauvés, etc.
MADAME DE GABELL A REVT;RDIL.
Décembre 1767.
Votre visite m'a un peu soulagé le cœur. J'ai beaucoup pleuré et j'en avais besoin. Je pleurerai longtemps. Vous méritez tous mes regrets, comme vous avez acquis mon estime et ma plus tendre amitié.
J'ai peine à m'accoutumer à l'idée de ne plus vous revoir. J'ose quelquefois espérer que cette absence ne durera pas longtemps. Vous savez sur quoi je fonde mon espérance. Adieu, :Monsieur, ce mot est terrible par le sens qu'il renferme. Il m'attendrit trop pour vous répéter encore tous les sentiments que j'ai pour vous et qui dureront autant que ma
vie.
Ayez la bonté de m'indiquer comment vous pourrez recevoir mes lettres sur la route.
MADAME DE GABELL A REVERLIL.
Dccfmbro 17G7.
Je suis destinée à estimer Brandt. Je n'ai pu résistera l'air vrai que son affliction avait le jour de votre départ. Je lui ai
- parlé de vous. Le comte Ferdinand s'est mis de la conversation ; nous avons gardé longtemps un silence assez expressif, et les spectateurs ont beaucoup conjecturé. Vous m'avez fait grand plaisir en m'annonçant, dans votre dernière lettre, votre inclination pour le comte d'Ahlfeldt. Je sens qu'il l'a toujours Tïiéritée. 11 a même été touché de la froideur qu'il a cru remaniuer dans vos procédés avec lui. La poste est arrivée, j'ai reçu votre lettre, je l'ai lue. Votre amitié ne m'a jamais été suspecte, mais combien ne m'en coûte-t-il pas à présent de voir que cette amitié vous rend plus malheureux.
Vous avez eu la bonté de répéter que mon estime vous est de quelque prix. Combien la vôtre ne m'élève-t-eile point? Oui, Monsieur, vous ne serez point assez modeste pour me défendre encore de vous respecter. Je ne pourrais guère prolonger ma lettre aujourd'hui. Adieu, Monsieur, il faut que je vous quitte, mais mes vœux et mes sentiments vous suivront partout. Je vous écrirai à Hambourg toutes les nouvelles que vous devez savoir.
Vendredi vous receviez des billets: faut-il qu'à présent je vous écrive des lettres? Et combien de chemin n'auront-elles pas bientôt à faire. Cette pensée rend déjà ma plume bien incertaine et mon attendrissement vous prépare une lettre bien mal arrangée et mal peinte sans doute, parce que je ne vois guère. J'attends la lettre que vous m'avez promise de Rothschild. Jusqu'à l'arrivée de la poste, je m'en vais céder au besoin que j'ai de m'entretenir avec vous sans avoir autre chose à vous dire que tout ce que vous savez déjà. Ce que vous ne savez probablement point encore, c'est que M. de Saint-Germain est dispensé du Directoire.
Il m"a paru très touché de votre dépait. J'ai passé quelques heures avec lui, le jour qu'il a reçu le billet du roi, que le chambellan comte de Ahifeldtlui a apporté. Il m'a paru, dans ces moments-là, beaucoup plus ferme que dans le temps de sa plus haute faveur. 11 a peu parlé de lui et beaucoup de
vous. Il n'a pas gêné ma tristesse , et , s'il avait jamais pleuré, il aurait pleuré avec moi.