VOYAGE DE HOLSTEIN. SÉJOUR A TRAVENDAHL. TRIUM- VIRAT
Selon le projet, le voyage devait être beaucoup plus étendu; l'ennui, qui l'avait inspiré, en abrégea la durée. Le roi, blasé sur cette succession continuelle de courses et de fêtes, laissa prévaloir les motifs qui auraient dû le retenir dans ses Etats , et ceux qui , depuis peu, le rappelaient. Il avait fallu, pour satisfaire ce vain désir de voyager, suspendre la liquidation des dettes, et faire peser de nouveaux impôts sur un peuple déjà trop chargé. Enfin l'économie était d'autant plus nécessaire, la présence du roi, ou plutôt de ses ministres, d'autant plus indispensable, qu'on semblait être à la veille d'une guerre.
Depuis que la nation suédoise avait repris le pou-
voir suprême et confié l'administration au sénat, présidé par le roi, ce pays avait toujours été le théâtre de divisions intestines. La fermentation était devenue plus vive que jamais, depuis que le roi n'avait plus qu'un simulacre d'autorité. La petite noblesse, qui n'avait que peu d'espérance d'entrer dans le sénat, penchait pour le prince ; les ordres inférieurs étaient jaloux d'un corps qui, insensiblement, usurpait la souveraineté. Plus il y avait de plaintes contre le sénat, plus il était porté à user de moyens tyranniques pour se soutenir. La cour, aussi opprimée que le peuple, avait soin de fomenter le mécontentement et d'entretenir les murmures. Les militaires étaient presque tous favorables au pouvoir monarchique. La France , dont l'argent et les intrigues avaient influé de tous temps sur le sénat et les diètes, avait changé de système. Au lieu de soutenir, comme auparavant, la forme républicaine du gouvernement, elle s'était jointe au parti de la cour. Ses moyens variaient , mais son but était constamment d'avoir aux deux extrémités de la Russie, d'un côté la Turquie, de l'autre la Suède, pour contenir par des diversions un empire dont la prépondérance en Europe et les liaisons avec l'Angleterre lui faisaient ombrage. L'expérience de deux guerres avait démontré que le prétendu équilibre des pouvoirs dans la constitution actuelle de la Suède était un équilibre d' impuis-
sance ; que , dans son état d^ discorde , la mettre en action c'était lui causer un grand préjudice sans obtenir un effet sensible ; tandis que, sous un roi absolu , la concentration des forces la rendait plus redoutable , sans qu'il fût plus difficile de la mettre en mouvement.
Les cours de Pétersbourg et de Copenhague étaient depuis longtemps convaincues de cette vérité, que l'on commençait à entrevoir à la cour de Versailles ; mais, ayant des intérêts tout différents, elles avaient toujours vu leur tranquillité intéressée à l'état prétendu libre de la Suède, et maintenaient la forme républicaine par leurs négociations et en répandant l'argent à profusion dans les diètes.
Il avait passé en maxime, dans l'un et l'autre cabinet, qu'on devait agir de concert, d'abord par les moyens pacifiques , et enfin prendre plutôt les armes que de souffrir en Suède une révolution dans le sens monarchique. Cette unité de vues avait été le lien des deux puissances, et par le traité signé en ] 767, on avait stipulé des secours mutuels en cas de troubles dans le Nord \
Malgré leur coalition, la cour de Suède crut les circonstances favorables pour reprendre le dessus , dé-
* Quelque attachement qu'on puisse avoir pour le gouvernement républicain, on ne peut se défendre d'une certaine prévention contre la constitution de la Suède, lorsqu'on la voit protégée par deux souverains absolus chez eux, rivaux et ennemis de cet Etat.
— îi-2 — truire l'autorité du sénat, et réduire celle des Etats a de vaines et pompeuses formalités. L'absence du roi de Danemark, dont on ne connaissait pas encore toute l'ineptie, enirainait celle de son ministre, auteur et soutien de la politique que je viens d'exposer. Les frais de son voyage épuisaient le trésor, au point que les sommes consacrées à se faire un parti dans les diètes suédoises ne furent pas exactement fournies , et que l'impératrice paya au delà de son contingent. Cette princesse, de son côté, était occupée par les Turcs, sur lesquels elle remportait de grandes victoires et de faibles avantages , avec une dépense énorme d'hommes , et d'argent.
Le roi de Suède , animé par la reine , soutenu par un parti puissant, secondé par son fils, qui déployait déjà les talents et la fermeté par lesquels il a enfin réussi, proposa au sénat, vers la fin de 1768, d'anticiper la convocation de la diète, arrêtée pour l'an 1770, afin qu'elle pût faire droit aux griefs de la nation. Comme il ne parvint pas à entraîner la pluralité , il déclara que , les maux de l'Etat étant au comble, il ne pouvait plus exercer aucune fonction, jusqu'à ce que les Etats fussent convoqués. Il considérait sa retraite comme une abdication temporaire qui forçait le sénat de faire pour la vacance du trône ce qu'il refusait pour porter remède aux maux publics.
Ce corps, enivré de son pouvoir, et aveuglé par la crainte de le perdre, appliqua à la circonstance pré- .sente la loi rendue en 1756, pour le cas où le roi se ferait scrupule de signer les décrets rendus par le sénat à la majorité des sutTrages. Les Etats avaient prononcé qu'on signerait le nom du roi avec une estampille. Le sénat prétendait qu'une griffe devait suffire à le présider, comme la botte de Charles XII, et il remplaçai! par une sorte de talisman la puissance executive du roi. Cette résolution bizarre aurait eu son effet , si les divers tribunaux et les bureaux où les affaires se préparent et s'expédient n'avaient refusé le service, disant que l'abdication du roi paralysait leur activité. Quand le sénat se vit forcé de convoquer la diète, il décréta qu'elle se tiendrait à Norkœping, parce qu'il craignait à Stockholm la garde, 1-es matelots, la garnison et même la bourgeoisie. Il fut obligé par cette mesure de se partager en deux chambres, dont l'une resta à Stockholm, tandis que l'autre se transporta dans la ville désignée.
Je donnerai plus tard les détails de cet événemeni ; il me suffira de dire que la diète se montra d'abord tout à fait favorable aiLX vues du roi. Elle déposa les sénateurs du parti républicain; elle proposa pour les remplacer des hommes plus agréables à la cour ; enfin, après avoir rendu plusieurs lois dictées par le même