‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772Chapitre 7 sur 42 · UA · texte numérisé non relu

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esprit, elle se transféra à Stockholm. Mais ce dernier succès parut avoir épuisé le crédit du roi ; et le recès, qui est la récapitulation des décrets, et comme le testament de l'assemblée expirante, ne fut pas plus favorable à l'autorité royale que celui des diètes précédentes. En Suède, on attribua ce changement soudain au baron de Pechlin, homme riche, accrédité, considéré comme indépendant de l'une et l'autre faction , et qui , après avoir longtemps secondé les vues de la cour, l'abandonna tout à coup. Il est possible que ce chef de parti ait entraîné quelques suffrages; mais la Russie en acheta un plus grand nombre. De plus, cette puissance et le Danemark, d'un commun accord, parurent menacer la frontière avec leurs troupes, et firent croiser leurs escadres dans la Baltique. La cour n'était pas préparée à la résistance. Elle ne pouvait, faute d'argent, ni contre-miner au dedans les intrigues des deux puissances, ni réunir contre elles les forces nationales de terre et de mer. Que telle fut la cause du revirement des sufrages, c'est ce qui résulte clairement de la comparaison des dates. Dès le mois de juin, une escadre danoise était prête devant Copenhague. Les Suédois n'avaient que deux vaisseaux à lui opposer. Le 20 septembre elle fut raUiée par une escadre russe, et le 28 du même mois les délibérations commencèrent à tourner contre la cour. Les escadres combinées croi-

sèrent pendant les mois d'octobre et de novembre, et la diète se sépara au commencement de l'année suivante.

Tandis que les ministres danois se félicitaient de leurs succès, leur maître écoutait souvent en particulier un homme, en apparence obscur, qui combattait leurs principes : c'était le docteur Slruensée. Pendant le voyage du roi, il s'était occupé de sa santé, et quelquefois de sa conduite privée, et il avait été retenu auprès de lui parles ministres eux-mêmes. Il déclare dans son Apologie * que, durant le voyage, et pendant les six premiers mois qui suivirent le retour, il ne se mêla d'aucune affaire que de celles où l'appelait son office de médecin et ensuite de lecteur; que, s'il parla de gouvernement, ce fut en théorie, sans aucune application à celui du Danemark, ni aux circonstances présentes. Mais on reconnaît .dans ce même écrit, et l'on sait d'ailleurs, qu'il projetait depuis longtemps la réforme entière du Danemark, afin, disait-il, de faire le bien en grand, et par des opérations dont les conséquences fussent d'une vaste étendue. On sait aussi que ses amis, qui connaissaient la hardiesse et la fermeté de son caractère, augurèrent, dès le moment où

1 Mémoire intéressant^ qu'il rédigea pour ses juges lors de l'instruction de son procès. On l'a imprimé en 1773, sans nom de ville, dans la collection intitulée : Schriften, die in Sachen des ehemaligen Grafen Struensée, etc.

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ils le virent placé à la cour, qu'il la gouvernerait tôt ou tard.

Il avait pour maxime qu'un Etat ne doit point se mêler des affaires intérieures de ses voisins, et que le Danemark, en particulier, ne devait verser aucun argent en Suède pour arrêter le progrès du pouvoir absolu. Je ne sais si le roi, qui m'a entretenu de cette maxime lorsqu'il était tout à fait aliéné, l'avait déjà adoptée à l'époque dont je parle, mais d'ordinaire son avis ne prévalait pas devant le conseil. L'adresse de Struensée fut de disposer le roi à s'en offenser; de lui persuader ensuite qu'il avait des principes de gouvernement, de l'engager même à les mettre par écrit, et de lui faire croire enfin que les mesures qu'il lui suggérait venaient de lui-même, et n'étaient que l'application des maximes qu'il avait rédigées. Ce nouveau favori sentait bien que le caractère du roi était trop versatile pour qu'il pût le gouverner seul et sans appui. Du moment qu'il se livrerait aux affaires, il lui fallait une personne sûre, qui se chargeât, dans une certaine mesure, des assiduités et de la faveur domestiques; et, comme il aimait beaucoup les femmes, on prétend qu'il avait d'abord imaginé qu'il fallait au roi une maîtresse apparente, dont il serait, lui, l'amant réel. Il avait choisi à cet effet une femme jeune et charmante, animée d'un véritable patriotisme, mais trop républicaine pour

vivre à la cour. Elle se nommait madame deGabell, née de Rosencrantz *. Il avait commencé par lui persuader que le roi s'était tout à fait régénéré pendant son voyage; qu'il était devenu affable et prévenant, capable de travail, ami du bien. Il ajoutait qu'il se flattait d'avoir beaucoup contribué à ce changement; que les patriotes devaient lui en savoir gré ; que, cependant l'ouvrage était encore imparfait, et que pour le consommer, il fallait qu'une femme d'un caractère sûr et honnête se chargeât de réveiller chez le souverain la sensibilité morale, émoussée par ses débauches et par les vices des favoris.

Madame de Gabell, qui, en d'autres temps, avait repoussé les grossières avances du roi, désira dès lors de le mieux connaître et de lui plaire. Elle se lia d'amitié avec Struensée; mais j'ai su qu'elle découvrit bientôt qu'on l'avait abusée sur le prétendu amendement du roi. A mesure qu'il lui parlait avec moins de réserve, il montrait le même fonds de vices qu'elle lui avait connu autrefois, et de plus la foHe qui en était le principe. Elle tomba dans une affreuse mélancolie, qui tenait à d'autres chagrins, et mourut peu de temps après, en laissant voir, dans ses derniers mo-

' Quarante ans après la mort de l'auteur de ces Mémoires, l'éditeur, son neveu, a trouvé dans ses papiers bon nombre de lettres de Mme de Gabell, qui confirment pleinement l'opinion émise sur son amabilité et son mérite.

menls, que Struensée, loin de l'avoir mise au rang de ses nombreuses conquêtes, ne s'était attiré que sa haine.

La reine avait fort bien démêlé chez elle le dessein de plaire au roi, et regardait Struensée comme son complice. Elle les haïssait l'un et l'autre, et ne parlait du docteur qu'avec le dernier mépris. Elle était alors triste et malade : on la supposait atteinte d'hydropisie. Les remèdes qu'elle prenait n'agissaient ni sur son mal ni sur son humeur : le roi lui proposa de consulter le jeune docteur, et, ne pouvant la persuader, il l'exigea. Struensée avait encore plus de connaissance du cœur humain, plus d'habitude du monde et des femmes, que d'habileté dans son art. Après avoir observé et questionné la reine, il lui assura qu'elle n'était point hydropique; que sa maladie n'était point grave, et qu'il s'engageait à la guérir en peu de temps. Son traitement fut aussi agréable que son diagnostic et ses promesses étaient consolants.

— Le chagrin, disait-il, l'ennui, la vie sédentaire, ont fait tout le mal; il faut peu de remèdes, mais beaucoup d'exercice, d'amusements et de distractions. L'ennui, qui habite les cours, vient principalement de l'étiquette; il faut la proscrire, ou du moins la réduire à certains jours, qui lui sont particulièrement consacrés. Les femmes danoises ne montent point à

cheval : il faut leur en donner Texemple. Elles pourront commencer par cti'e scandalisées, mais la mode et l'habitude leur feront voir la chose avec plus de faveur.

La reine prit des leçons de manège, et devint en peu de temps une écuyère habile et infatigable. Les obstructions se dissipèrent à vue d'œil, la gaieté, rappelée à la cour, à mesure que l'étiquette en était bannie, ne laissa plus craindre de rechute. Cette heureuse cure facilita l'accès au médecin et lui gagna la confiance. La reine vit bientôt qu'elle avait été injustement prévenue. Ayant discouru avec Struensée sur divers sujets, elle le trouva plus instruit et de meilleure société que cette cohue d'oisifs et d'importants . à tête vide dont elle était environnée. Elle le goûta encore davantage, lorsqu'elle vit qu'il était instruit à fond de la cause de ses chagrins. Rien ne l'affligeait autant que l'indifférence du roi et l'insolence de ses favoris. Holck avait bien cherché à gagner ses bonnes grâces; mais soit qu'il s'y prît maladroitement, soit que l'éloignement fût invincible, il n'avait fait, par ses tentatives, que l'irriter davantage. Il s'était vanté, disait-on, d'avoir pu se concilier la faveur de la reine en rendant hommage à ses charmes, et son indifférence était la cause de sa disgrâce. Cette jactance, qu'il en fût accusé à tort ou justement, avait laissé des

traces ineffaçables, et achevé de persuader de tous ses autres torts.

Slruensée était, au contraire, un serviteur sans conséquence. Il offrait son dévouement; il assurait à la reine qu'il s'estimerait heureux d'employer tous ses soins, tout son crédit auprès du roi, pour le lui ramener. Le roi la traitait, depuis quelque temps, avec un respect et un ton de cérémonie qui avaient tout l'air d'une dérision. Struensée promit de faire renaître la familiarité et la confiance. Les effets suivirent de près les promesses, et il ne fit point valoir ce service. C'était, disait-il, son intérêt qu'il suivait; il se trouvait parfaitement bien de sa position : il lui convenait de se donner un appui qui eût de la consistance, d'acquérir la protection d'une personne qui ne pouvait être écartée. Les favoris qui l'avaient précédé avaient été bien aveugles de vouloir fonder leur crédit sur la désunion des augustes époux. Dans cette lutte, ils devaient nécessairement finir par succomber.

Des conversations si intéressantes ne pouvaient qu'amener beaucoup plus d'assiduités. Le roi parut les approuver d'autant plus que sa situation en devenait plus agréable. L'ascendant qu'il laissait reprendre à la reine tournait tout au profit de ses amusements. Loin de s'opposer aux visites de Struensée, il l'envoyait chez elle pour toutes sortes de messages et à toutes les heures;

il le mettait de toutes les fêtes. La lecture fournit un nouveau prétexte d'un libre et fréquent accès. Le lecteur du roi était peu occupé : la reine l'employait souvent. Ses visites devinrent si longues, si assidues, sa conversation si intéressante, ses services si réels, qu'il fut impossible à Sa Majesté de lui imposer : la familiarité naquit d'elle-même. Bientôt elle ne fut plus renfermée dans l'intérieur de l'appartement; toutes les barrières qu'un rang auguste oppose aux particuliers tombèrent successivement. Enfin, lorsque le favori s'aperçut qu'il était devenu nécessaire, et qu'il avait inspiré au moins l'amitié, il osa en prononcer le nom, et fut très favorablement écouté.

— Vous avez besoin, disait-il à la reine, de donner votre contlance; et à qui confieriez-vous plutôt vos chagrins qu'à vos amis, à ceux de qui vous pouvez attendre du secours par leur ascendant sur l'esprit du roi? C'est le malheur des personnes de votre rang de n'avoir point d'égaux et de ne vivre qu'avec des jaloux et des valets. Des services mutuels établissent une sorte d'égalité entre vous et les personnes qui peuvent vous obliger.

Ces discours étaient vrais; ils étaient fondés sur l'expérience du passé ; ils partaient d'un homme aimable et insinuant; ils étaient adressés à une personne déjà trop persuadée, à une reine à c[ui son rang était

odieux. Elle accepta sans hésiter l'amitié qu'on osait lui offrir. Les preuves qu'elle donnait de la sienne furent de jour en jour plus marquées. Enfin, dans un bal masqué, Struensée obtint l'aveu de sa victoire; et, à la première lecture, étant assis, suivant un privilège qu'une audace heureuse lui avait assuré depuis longtemps, sur le canapé de la reine, à côté d'elle, le livre lui tomba des mains.

On s'étonnera peut-être qu'étant alors éloigné de trois cents lieues, je puisse rapporter des détails qui assurément n'eurent aucun témoin. Cependant je n'avance rien dont je n'aie une entière certitude. Les confidences que les principaux personnages avaient faites au comte de Brandt, et qu'il m'a transmises, m'ont fourni la plupart des faits; l'Apologie de Struensée et quelques parties de son procès m'ont servi à compléter ce récit. On a peu d'exemples qu'au milieu d'une cour une intrigue de galanterie reste longtemps secrète : celle-ci non-seulement ne le fut point, mais les courtisans la proclamèrent avant qu'elle existât.

A mesure que la reine prêtait l'oreille au jeune médecin, au confident de son époux, à un très bel homme, renommé par ses succès auprès des femmes, elle laissa voir, dans toutes ses gradations, l'intérêt qu'elle prenait à lui. De son côté, Struensée traitait Leurs Majestés familièrement. Son ton aisé, son air

d'assurance, trompèrent les courtisans, et firent que leur jugement anticipa sur la vérité. Ils ne plaçaient que six semaines entre les derniers témoignages de l'aversion de la reine pour lui et leur plus grande intimité ; mais, en comparant tous mes renseignements, j'acquiers la conviction qu'ils se sont trompés de plusieurs mois.

L'intrigue fut nouée au printemps de 1770, et c'est alors seulement qu'ils prirent quelques précautions pour cacher leurs rendez-vous particuliers. Mais ce qui éclairait la cour, et ensuite le public, ce n'étaient pas les moments dérobés dans l'intérieur du palais; c'était de voir un homme, quel qu'il fût, ne point quitter la

reine ; cette princesse attacher continuellement sur lui ses regards, le mettre de toutes les parties, de toutes les fêtes, lui accorder en public un accès, des familiarités, qui auraient perdu de réputation une femme ordinaire, l'entrée de son carrosse, du moins à la campagne, et, à toutes les heures, des promenades solitaires avec lui dans les jardins et dans les bois. Encore, s'il s'était agi d'un grand seigneur; mais Struensée, médecin, lecteur, même maître des requêtes, et classé au second rang par un titre de conseiller, n'était point encore un officier de la cour, et n'y pouvait avoir, puisqu'il se montrait partout, qu'une seule position. Un scandale si public ne resta pas longtemps ren-

fermé dans la capitale, et devait être bientôt porté aux extrémités des deux royaumes. La cour se chargea elle-même de ce soin, et accéléra le renommée en se rendant en Holstein. Le comte de Holck, qui avait trop obtenu de grâces du roi pour ne pas l'ennuyer; qui l'ennuyait en effet et ne pouvait en douter, crut qu'en procurant quelques distractions à son maître, il prolongerait le reste de faveur apparente auquel tenait son existence : il fit décider un voyage dans les provinces du midi. Cette fois la reine ne se laissa pas exclure. Les provinces l'attendaient avec impatience, et croyaient voir plus qu'une simple mortelle. Quel fut leur étonnement, lorsqu'elle parut en habits d'homme! Cette seule circonstance, indifférente en elle-même, fit plus contre elle que la familiarité indécente de sa suite, que le ton ignoble qui régnait autour d'elle, et même que les assiduités de l'homme nouveau.

Le roi aimait fort tout ce qui était opposé à l'étiquette ; il avait été charmé que la reine prît ces habits, tout à fait inusités dans son pays. Ses courtisans avaient eu le front de dire qu'elle en était encore plus belle. Elle était fort bien en femme, avec sa parure naturelle; mais, en homme, sa taille, qui n'était que moyenne, paraissait petite; la forme de ses genoux trahissait son sexe, et l'agrafe de sa petite redingote semblait la couper en deux. La même cause qui scan-

dalisait ses sujets lui faisait perdre sur eux l'empire qu'une femme jeune et belle prend naturellement sur les cœurs. Enfin, pour comble de malheur, il fut décidé, dans sa petite faction, que son amant gouvernerait; que Holck serait renvoyé; que ce voyage servirait à réaliser l'un et l'autre projet. Pour en venir à bout, Struensée appela, comme auxiliaires, ses deux amis, le comte de Rantzau et M. de Brandt, qui tous deux, gémissant d'être éloignés, avaient mis en lui toute leur confiance, pour chasser de la cour et du ministère ceux dont ils avaient à se plaindre. Ils se rendirent à Travendahl, où l'on s'était proposé de supprimer plus que jamais l'étiquette, et de se livrer pendant quelques jours aux plaisirs avec moins de gêne encore que partout ailleurs. Afin d'écarter quelques témoins importuns, on allégua qu'il convenait de diminuer la suite, et l'on en renvoya une grande partie. Holck reçut son congé absolu de la main du roi, avec ordre de rendre son brevet de survivance de grand maître des^ cérémonies, qu'il s'était fait donner pour avoir encore une position à la cour, lorsqu'il n'y aurait plus la faveur. On congédia également une dame d'Eyben, première des filles d'honneur, digne toutefois de ce séjour, mais qui avait fait quelques scènes de jalousie, parce qu'elle prétendait avoir des droits sur Struensée. Les autres personnes qu'on ren-

voya eurent simplement l'ordre de se rendre d'avance à Copenhague ; dans le nombre était madame de la Luhe , sœur de Holck , gouvernante de la maison de la reine. Cette duègne incommode fut suppléée par deux femmes d'une galanterie bien connue, mesdames de Bulow et de Gaehler. L'une était alors livrée à Warnstaedt, nouveau favori du roi; l'autre aurait eu aussi le droit de faire des scènes, mais elle attendait de savoir qui la fortune de son mari lui conseillerait d'écouter.

Rantzau, arrivé dans cette nouvelle Cythère, ne pouvait assez s'étonner de sa situation. « Quand j'étais extravagant, disait-il, tout le monde était sage ; aujourd'hui que l'âge a réglé mon cœur et ma conduite, tout le monde est devenu fou. Je suis tombé avec un grand homme : je reviens avec quelques polissons. »

Un personnage encore plus étonné, mais en même temps attéré de ce qu'il voyait, était le comte de BernstorfF, resté seul de tous les ministres. Le comte de Rantzau le pressa de se liguer avec lui, comme il convenait à des gens de leur étoife, contre la cohue de Travendahl. C'est Rantzau lui-même qui me l'a rapporté; mais, s'il a dit vrai, ce ne pouvait être qu'un piège qu'il tendait à Bernstorff, car Rantzau lui en voulait personnellement, à lui , à son traité et à tout ce (jui y tenait.

Bernstorff eut, à ce sujet, une explication avec Rantzau, et le conjura par tout ce qu'il avait de patriotisme et d'honneur de s'absenter de la cour, luipromettantque, s'ih^oulait seulement s'en tenir éloigné pendant un an et demi, jusqu'à ce que le grand-duc eut signé le traité, lui, Bernstorff obtiendrait alors du roi de le combler d'honneur et de biens. Rantzau refusa, mais il promit de se mêler uniquement de l'administration militaire et de ne parler politique à qui que ce fiit. Il n'avait nulle intention de tenir parole ; mais il feignit de s'éloigner, et se rendit pour quelque temps à son régiment, après avoir installé la cour dans son château d'Ascheberg, oii l'on passa plusieurs jours. Dans ces entrefaites, les nouveaux favoris et la reine ne cessaient de lutiner le ministre sur sa négociation. Rantzau, quoique absent, était l'âme de tout. Brandt allait le trouver à Gluckstadt, puis il venait rejoindre la cour avec une extrême activité, qui entretenait le concert sur tous les changements qu'on méditait. Bernstortf crut devoir s'en expliquer avec Struensée. Il le conjura de lui dire si l'intention de la reine était de le traverser, ajoutant que, dans ce cas, il suspendrait toute opération; mais qu'il importait de le savoir, parce que, si les démarches qu'il pourrait faire étaient contrecarrées, l'Etat s'engagerait dans des embarras de la plus grande conséquence. On le rassura, et l'on continua néan-

moins d'agir comme auparavant, en attendant qu'on se débarrassât de ses importunités. Le départ de Rantzau n'était pareillement qu'un jeu. Struensée, qui le nourrissait depuis quelque temps, lui prêta de l'argent, pour qu'il allât à Copenhague prendre place à la direction de la guerre. Par l'ancienneté, il n'y pouvait être qu'en second, et même, pour le moment, qu'en troisième. Etait-il croyable qu'il eût tant fait pour obtenir si peu? Le projet avait été d'abord qu'il serait mis à la tête de ce département par la retraite de ses deux aînés; mais l'un était Gaehler, le mari de cette femme si belle et si docile qui était devenue nécessaire à la cour. Il ne fut pas possible d'éloigner ces deux fonctionnaires.

Le bruit des désordres de la reine s'était répandu en Angleterre, avec celui de la crise politique qui en était la conséquence. La princesse de Galles passa sur le continent, espérant de persuader à sa fille de renoncer à ses plus chères habitudes, et de conserver M. de Bernstorfl", comme étant celui qui retenait le Danemark dans les intérêts de la Russie, et, par une conséquence nécessaire, l'éloignait de l'alliance française. On se donna rendez-vous à Brunswick. La cour ducale fit beaucoup de préparatifs pour recevoir dignement des hôtes de si grande conséquence. Au moment où l'on attendait le roi et la reine de Danemark, le grand ma-

réchal vint annoncer que la reine Mathilcle était incommodée, el qu'elle ne pouvait faire le voyage. Assurément son indisposition n'était pas grave, et ne fut pas de longue durée. On jouait d'ordinaire, à Travendalil ou Ascheberg, jusqu'à onze heures du soir, et l'on montait à cheval dès cinq heures du matin : les journées paraissaient trop courtes pour le plaisir. Quoi qu'il en fût, la princesse de Galles ne se rebuta point; elle proposa un second rendez- vous à Lunebourg, ville beaucoup plus proche que Brunswick. Le roi et la reine y vinrent, ayant, pour toute suite, Struensée et Warnstœdt dans leur carrosse. On arriva tard et harassé. La princesse de Galles ayant voulu adresser la parole à sa fille en anglais, langue que Struensée n'entendait pas, la reine feignit de l'avoir oubliée. La conversation fut froide et contrainte ; on se coucha de bonne heure, pour ne reparaître qu'à onze heures du matin, et l'on repartit l'après-midi. La princesse de Galles retourna en Angleterre pénétrée de douleur, et prévoyant dès lors tout ce qui est arrivé dans la suite. Elle chargea M. Woodford, "ministre du roi son fils en Basse-Saxe, qui s'était aussi rendu à Lunebourg, de chercher l'occasion d'insinuer une partie de ce qu'elle avait dessein de dire. Ses tentatives furent vaines, et il ne s'attira que des bouderies et des reproches. Le duc de Glocester, qui fit un voyage à Copenhague

pour le même objet, n'eut pas plus de succès. Un autre ministre, qui passait à Copenhague pour se rendre en Suède, ayant été chargé par le roi d'Angleterre de quelques remontrances pour sa sœur, ne fut point admis. Ce monarque écrivit de sa main les lettres les plus pressantes : les premières furent accueillies très froidement, et les suivantes ne furent même pas lues. Il s'était formé à Travendahl, entre Struensée, Brandt et Rantzau, un triumvirat qui se proposait d'écarter de la cour et du ministère tous ceux qui seraient contraires à leur liaison ou à leurs plans; mais leur intelligence ne paraissait pas devoir durer longtemps : ils différaient trop de vues et de caractère. Struensée n'avait réellement d'autre désir que celui du plus grand bien, et il croyait l'opérer, se réglant sur quelques adages, auxquels il avait réduit toute politique. D'ailleurs il n'avait ni lumières, ni habitude de l'art de manier les hommes ; nulles connaissances historiques qui pussent lui tenir lieu, jusqu'à un certain point, d'expérience; aucune idée de la manière de subordonner les unes aux autres les diverses parties d'une grande réforme. Il aimait à contredire, à blâmer, à détruire. Ses moyens étaient toujours tranchants, et les voies de la conciliation lui étaient inconnues. Il comptait pour rien l'opinion publique, et les avis différents du sien pour moins que rien. Son orgueil ne lui par-

mettait pas d'adopter une idée qu'un autre lui suggérait, ni de délibérer avec qui que ce fût. Il ignorait qu'un ministre, pour faire le bien, ne doit pas se contenter d'ordonner et de promulguer; qu'il faut suivre l'opération principale jusque dans ses moindres ramifications. Une concevait pas tout l'empire de l'habitude et du préjugé sur les peuples, et tous les obstacles qui en résultent pour le gouvernement. Ses meilleurs plans étaient puisés dans l'administration prussienne , et il n'avait pas réfléchi que les réformes opérées dans cette monarchie étaient le fruit de trois règnes consécutifs, et l'œuvre de plusieurs bonnes têtes, sous des rois qui avaient eux-mêmes désiré ces réformes. Il semblait croire qu'un ministre caché derrière le rideau, et faisant agir un roi automate, avait autant de force qu'un roi tout-puissant et éclairé.

Avec tous ces défauts, c'était le meilleur des trois. Brandt, quoiqu'il se fut réservé sa part dans les réformes, voyait pour principal avantage, dans son élévation, un grand air de familiarité à la cour, des fêtes, de la dépense, des intrigues, les moyens de satisfaire une médisance effrontée.

Rantzau voulait pour sa part le militaire et la grande politique -, mais, au lieu de principes et de maximes, il apportait l'orgueil de son rang, un cœur plein de rancune et de passions violentes. Il croyait que le nom

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de Rantzau devait effacer tous ses travers , payer ses dettes, suppléer à l'expérience et au travail ; que les grandes places lui étaient dues, et qu'il pourrait s'en servir contre ce qu'il appelait ses ennemis.

La reine n'a jamais aimé les affaires. Renfermée dans son intérieur, elle partageait son temps et ses affections entre son fils et son amant. Comme toutes les femmes, elle voyait par les yeux de celui qui occupait son cœur. L'état déplorable de la nation et du gouvernement demandait, à ce qu'elle croyait, une prompte réforme, et Struensée, en exécutant ses projets, allait devenir le sauveur de l'Etat. Comme reine et comme

amante, elle bornait tous ses soins à le retenir auprès d'elle.

Le roi voyait les assiduités de Struensée auprès de la reine avec indulgence. Cet air de sigisbéisme lui paraissait du meilleur ton, et, s'il ne fut pas le complaisant d'une intrigue si affichée, on est sûr au moins qu'il se souciait fort peu de ce qui en pouvait être. Entretenu chaque jour, par ses nouveaux favoris, de discours satiriques sur le gouvernement de son père, sur l'état où il avait laissé la nation, sur les changements à opérer, il était réveillé, et rendu capable d'une sorte de travail, par l'espérance de beaucoup de réformes et de disgrâces.

Struensée m'a souvent parlé de ce temps-là, non pas

— 163 -^ en ce qui touchait sa liaison avec la reine, sur quoi il n'a jamais eu de confident que Brandt, mais en ce qui se rapportait aux plans de gouvernement et aux projets de réformes. Il se défendait de les avoir suggérés, et soutenait qu'il les avait trouvés tout arrêtés dans l'esprit du roi; que c'était le roi qui en avait posé les bases par écrit, qui avait dressé les principaux ordres du cabinet, et qu'il ne parlerait pas autrement, quand il serait à la question. Il a répété la même assertion dans son Apologie, quand l'approche du supplice et une longue prison pouvaient lui tenir lieu de torture. Je puis, mieux que personne, confirmer ses paroles, et assurer qu'il disait vrai, du moins en partie, et je dois m'en accuser ici.

Dans mes longs entretiens avec le roi, j'avais souvent parlé de l'énormité de la dette nationale, de la maladresse avec laquelle les emprunts avaient été contractés, de l'abus d'un rang factice dans la nation et à la cour, de la profusion qui avait régné dans la distribution des grâces et des décorations , de l'usage pernicieux de donner des places pour récompense à l'oisiveté des courtisans ou aux services domestiques, etc. Tout homme doué de sens commun, et n'ayant aucun intérêt à la continuation des abus, en aurait porté le même jugement; et, si j'ai eu sur ce point un mérite ou un tort, c'est d'en avoir parlé toujours avec une

franchise sans bornes. Ainsi Struensée avait dû réellement trouver dans l'esprit du roi la connaissance des maux de l'Etat; mais, quant aux remèdes, ceux qui ont été employés étaient pour la plupart entièrement contraires à mes principes. Je sais d'ailleurs, mieux que personne, comment le roi travaillait, et que, même dans des temps meilleurs, il ne sortait de sa plume que ce qu'on lui dictait presque mot à mot. Alors même qu'il s'applaudissait le plus de ses dépêches, c'était lui qui avait rempli la fonction de secrétaire. Ainsi lui attribuer ce qui s'expédiait sous son nom est une imposture. Il voulait quelquefois ce qui se faisait; il pouvait l'avoir voulu de son chef très fortement; mais il fallait toujours qu'il fût secondé pour l'exécution des affaires les plus simples. Même pour les disgrâces, l'acte d'autorité qu'il aimait le mieiLx, et dont il avait la plus grande habitude , il avait toujours besoin d'être aidé. Plusieurs de ses favoris sont restés plus ou moins de temps à la cour, après être devenus insupportables au roi. Ils ne tenaient plus à rien; la faveur, l'engouement, sur lequel ils s'étaient appuyés, étaient détruits : toutefois il fallait encore un souffle étranger pour les renverser.

DISGRACE DU COMTE DE BERNSTORFF. MAUVAIS SUCCES DE- VANT ALGER. MESSAGE EN RUSSIE. SUPPRESSION DU

CONSEIL. RÉFORME DE LA COUR ET DE LA GARDE A CHE- VAL. COMTE d'oSTEN. DÉPARTEMENTS. STRUENSÉE

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